Désormais voué aux sanglots
Ainsi paraît la gloire du monde.
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Ainsi passe-elle.
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Dissoute. Comme la vague retirée sous l’écume.
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Damia (1889-1978) | Les goélands. Lucien Boyer, paroles et musique ; Damia, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pierre Chagnon, dir. 1929.
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Les marins qui meurent en mer
Et que l’on jette au gouffre amer
Comme une pierre,
Avec les chrétiens refroidis
Ne s’en vont pas au paradis
Trouver Saint Pierre !Ils roulent d’écueil en écueil
Dans l’épouvantable cercueil
Du sac de toile.
Mais fidèle, après le trépas,
Leur âme ne s’envole pas
Dans une étoile.Désormais vouée aux sanglots
Par ce nouveau crime des flots
Qui tant la navre,
Entre la foudre et l’océan
Elle appelle dans le néant
Le cher cadavre.Et nul n’a pitié de son sort
Que la mouette au large essor
Qui, d’un coup d’aile,
Contre son cœur tout frémissant,
Attire et recueille en passant
L’âme fidèle.L’âme et l’oiseau ne font plus qu’un.
Ils cherchent le corps du défunt
Loin du rivage,
Et c’est pourquoi, sous le ciel noir,
L’oiseau jette avec désespoir
Son cri sauvage.Ne tuez pas le goéland
Qui plane sur le flot hurlant
Ou qui l’effleure,
Car c’est l’âme d’un matelot
Qui plane au-dessus d’un tombeau
Et pleure… pleure !
Lucien Boyer (1876-1942). Les goélands (1911).
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Place de la Bourse. 14
- Fait suite à : Place de la Bourse. 13
Il y avait toutes sortes de boissons fraîches. De l’alcool aussi, du vin et autre. Ifig Fañch Longhi Kawczynski avait préparé des mangues à la carthagène dans un grand saladier. Voyez : Tafsir Diongue en mange pensivement et voici le cours de ses pensées au moment des mangues : C’est un joli mot, Toulouse, beaucoup plus beau que celui de Montpellier. Il commence un peu sèchement c’est vrai, comme si on avait fait sa connaissance en s’y cognant par inadvertance, et puis il s’écoule dans une douceur ronde et liquide, une nuit tiède et protectrice.
Jean-Paul Burguière a gardé en mémoire, gravés d’une manière anormalement précise, certains détails de cette soirée : l’aspect de la vue qu’on avait sur les Pyrénées, l’emplacement des uns et des autres à tel ou tel moment, des bouts de conversation. Annette Suter, cette dame pittoresque, disant : « la Suisse vous savez, ça n’existe pas » et riant d’un rire mélodieux et démodé. Citant Modiano à l’appui de son dire : « Il le tit Motiano t’ailleurs, soufent tans ses lifres. C’est tans lequel de ses romans, téjà, qu’il y a cette phrase « Ils ne safaient pas encore que la Suisse n’existe pas », ou quelque chose comme ça. Il a raison Motiano ! Tu fiens d’un pays qui n’existe pas, Ifig » Riant de plus belle. C’est une personne aimable. Le petit Tafsir Diongue, lui qui parle si doucement — et à vrai dire si peu —, la puissance étonnante de sa voix quand il chante, comment est-ce possible ? On a peine à croire qu’une poitrine aussi menue soit capable d’une telle force. Mais qu’est-ce qui lui a pris de chanter Il n’y a pas d’amour heureux ? Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Rien peut-être, il n’a pas réfléchi. Je suis sorti sur le balcon. Me voici comme Job, nu, assis dans la cendre, ai-je pensé à cet instant. Le Seigneur m’a donné Ifig, il me l’a repris, que sa volonté soit faite puisque ça l’amuse.
Bernadette Soubirous est sortie elle aussi (ce nom… On croit rêver. Ainsi donc se tiennent ensemble sur un balcon de Toulouse le pape en exercice et Bernadette Soubirous. Que d’extravagance et de frivolité dans les desseins divins !) À ce moment de sa vie, Bernadette Soubirous, le regard éberlué, fixé sur le dehors, semblait ne rien voir, comme si l’air était saturé de pluie ou de brouillard. Ou bien comme si elle était témoin d’une apparition. Avait-elle conscience de ma présence ? Peut-être qu’elle m’ignorait délibérément. Pourquoi faire cas de moi, même par politesse ? Qu’aurait-elle eu à dire à l’instrument de son malheur ?
Annette Suter encore, plus tard dans la soirée, me disant : « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant monsieur le pape ? » D’Edmond Charles-Roux, que j’aurais volontiers envoyé au diable, elle disait : « Voyez, il vous est offert » (et non : « il s’offre à vous »). Cette attirance qu’éprouvait Edmond à mon endroit semblait irrésistible et naïve à la fois. En cela Edmond différait d’Ifig, peu enclin quant à lui à exprimer ses sentiments d’une manière aussi spontanée. C’est-à-dire qu’Edmond semblait alors — et il l’est encore aujourd’hui — incapable de dissimuler les mouvements de son âme, même les plus ténus.
- Continue dans : Place de la Bourse. 15
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Dans un repli du temps
Voici que s’avance la gloire du monde.
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Voici qu’elle est passée.
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Emportée. Dans la nuit froide de l’oubli, comme on dit.
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Je marche le long du caniveau. Pas à pas, j’arrive à l’endroit où je t’ai vu pour la première fois, ou peut-être la deuxième ; je ne sais plus. Je m’arrête, j’essaie de me souvenir de toi, de repérer dans l’atmosphère de ce banal après-midi quelques traces de ce que furent tes mouvements, tes halètements, ton silence désolé.
Je me souviens de ne t’avoir regardé qu’un instant, de t’avoir épié comme on épie un autre soi-même, un double, une abstraction. Tu étais gêné, mal à l’aise, comme quelqu’un qui est en train de commettre une imprudence.
[…]
Je t’ai revu l’espace d’un instant, recroquevillé, éperdu. Alors que j’essayais de te retenir, de t’appeler pour justifier mon voyage et, en même temps que ce voyage, le coup de fil de l’autre jour, pour me disculper totalement, tu as disparu, tu t’es fondu à jamais dans un repli du temps qui m’est inconnu.
Mario Fortunato. Extrait de : Lieux naturels, traduit de Luoghi naturali (1988) par François Bouchard. Rivages, 1988, ISBN 2-86930-210-X, p. 130 et p. 132.
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Juliette Gréco | Les feuilles mortes. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique ; Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre. Captation : Berlin, salle non identifiée, 1967 ?
Qu’y faire
Ainsi s’avance la gloire du monde.
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Ainsi passe-t-elle.
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Emportée. Dans la nuit froide de l’oubli, comme on dit.
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Les portes de la nuit (1946), extrait. Marcel Carné, réalisation ; Jacques Prévert, scénario (d’après l’argument de son ballet Le Rendez-vous), adaptation et dialogues ; Nathalie Nattier, Yves Montand, Pierre Brasseur, Serge Reggiani, Jean Vilar…, acteurs ; Joseph Kosma, musique. Production : France, Pathé Consortium Cinéma, 1946.
Celeste Rodrigues | Ouvi dizer que me esqueceste
Jorge Fernando est un auteur-compositeur dont je n’aime généralement ni les textes, assez quelconques, ni les musiques, qui tiennent davantage de la chanson que du fado. Mais Ouvi dizer que me esqueceste [On m’a dit que tu m’avais oubliée] est chanté par l’extraordinaire et admirable Celeste Rodrigues. Voilà qui suffit à l’embellir. La captation a été réalisée il y a un an, quelques jours après le 92e anniversaire de la chanteuse.
C’est la plus émouvante de toutes les fadistes, tant son chant à elle semble vécu. Vive Celeste.
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Celeste Rodrigues | Ouvi dizer que me esqueceste. Jorge Fernando, paroles et musique ; Celeste Rodrigues, chant ; Luís Ribeiro e Bruno Chaveiro, guitare portugaise ; Jaime Martins, guitare classique ; Luís Ngambi, basse acoustique. Captation : Lisbonne, Restaurant A Nini, 19 mars 2015.
Vidéo : Pedro Luís.
Guitarra triste, ouvi dizer que me esqueceste
no teu gemido tão magoado
Guitarra triste, perdi a vez e tu perdeste
o céu oculto aonde anoitece e nasce o fadoO meu peito se apequena como se a alma atormentada
entre as cordas vibrando se quisesse esconder
Fecho os olhos e triste sigo a voz amargurada
que como eu esta gritando toda a dor de viverNão vou querer repartir com mais ninguém a solidão
escondida de mim no teu triste trinar
meu traído amor calou-me dor dessa traição
foi por isso que enfim nunca mais cantei fado
Jorge Fernando. Ouvi dizer que me esqueceste.……
Guitare triste, on m’a dit que tu m’avais oubliée
Toi et ta plainte douloureuse
Guitare triste, j’ai perdu mon tour et tu as perdu
Ce ciel secret où se fait la nuit, où naît le fado.Mon cœur se fait petit comme si mon âme tourmentée
Voulait se cacher entre tes cordes vibrantes
Je ferme les yeux, et j’accompagne en pensée la voix d’amertume
Qui comme moi crie la souffrance de vivre.Je ne cherche plus à partager ma solitude,
Dissimulée à moi-même dans tes tristes arpèges
Mon amour trahi a fait taire la douleur de cette trahison.
C’est pourquoi plus jamais je n’ai chanté le fado.
Jorge Fernando. On m’a dit que tu m’avais oubliée, traduit de Ouvi dizer que me esqueceste par L. & L.
Zafer Güler | Vay gelin
Zafer Güler | Vay gelin. Efkan Şeşen, paroles (?) ; musique traditionnelle (?).
Zafer Güler, chant, guitare ; Semih Taş, guitare.
Captation : Turquie, İstanbul (?), 2016 (?). Mise en ligne (Facebook) : 11 mars 2016.
Mystère de la langue turque. Quand on ne la connait pas elle reste indéchiffrable. Même la traduction automatique n’y comprend rien. Il est peut-être question dans cette chanson de souvenirs douloureux qui reviennent au cours d’un parcours le long de la Mer Noire, entre Araklı et Hopa, une ville qui se trouve près de la Géorgie. Souvenirs et regrets d’un amour qui n’a pas eu lieu. Peut-être. Mais la beauté de la langue est telle, surtout dans la voix de Zafer Güler, qu’on peut s’en contenter.
Il chante souvent des chansons tristes, Zafer Güler. Y a-t-il une tristesse turque ? Comment vit-il, Zafer, dans son pays tel qu’il est aujourd’hui ? Éprouve-t-il à son endroit un surcroît de tristesse, comme nous face au devenir du nôtre ?
Bugün güneş girmedi penceremden içeri, içeri, içeri aman
Of, sürmene, Araklı, Pazar, Hopa, Arhavi Arhavi aman
Mavisi küskün düşmüş şehirlere gözleri gözleri gözleri aman
Bir gelin yatıyor yeşil dağların göğsünde göğsünde amanYıllar geçmiş kopmamış memleketten vay gelin
Vay gelin vay gelin aman
Çaya fındığa bakmış güzel eller öpüleydi öpülesiydiKarşılıksız veren yürek vurulmuş, yorulmuş
Darılmış kırılmış amanAnadan babadan yardan öncesi var mıydı, gitmek var mıydı?
Efkan Şeşen (?). Vay gelin.
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La probable version originale de cette chanson :
Efkan Şeşen | Vay gelin. Efkan Şeşen, paroles (?) ; musique traditionnelle (?) ; Efkan Şeşen, chant.
Extrait de l’album Göçer Oldum / Efkan Şeşen (1996).
Place de la Bourse. 13
- Fait suite à : Place de la Bourse. 12
Il n’y a plus désormais de récit de l’histoire de ces êtres que le destin a voulu pousser ensemble, comme par jeu, sur une place à la juste mesure de leur nombre, déserte dans une ville dont les habitants ont fui la chaleur. Seules ont été consignées des bribes de ce qui a pu être rapporté par tel ou tel sur ce qui s’est produit après que cet après-midi fatal a pris fin.
On est tous allés chez Ifig et JP, dit Tafsir Diongue. Ce soir-là je crois. Un grand appart dans un immeuble assez moche, très haut, qui dominait toute la ville et d’où on voyait très loin, très très loin, je ne pensais pas que c’était possible. On voyait toutes les Pyrénées. Je me souviens que le quartier s’appelait Jolimont à cause de la station de métro. À Toulouse la voix du métro dit les choses en français et en occitan. J’adore. La voix dit : « estacion venenta Joan Jaurés, atencion davalada a esquèrra ». On m’a dit que c’est comme ça que ça s’écrit. Mais la voix prononce : estaciou benennto Djouann Djaourés. Atennciou dabalado a esquerro. Quand elle va pour le dire, je le dis avec elle, et parfois je le chante. Ça veut dire : prochaine station Jean Jaurès, attention descente à gauche. Et pour Jolimont la voix disait : « estacion venenta Bèlmont ». Prononcé Belmoun.
On était tous là je crois, les enfants aussi oui, puisqu’il y avait Bernadette et son mari, je ne sais plus comment il s’appelle. Il draguait JP en tout cas son mari, c’était clair. Bernadette m’a dit que c’était bien qu’il le fasse, j’étais vraiment étonné qu’elle dise ça. Elle avait les boules oui, elle avait envie de pleurer mais elle disait que ça valait mieux, que c’était « la première fois qu’il prenait l’initiative », je me souviens qu’elle répétait ça. « La première fois qu’il prend l’initiative ». JP aussi il était triste je crois. Je sais pas s’ils étaient vraiment ensemble Ifig et lui. Mais… on voyait bien quand même que ce qui se passait entre Ifig et Raj… c’est bizarre ils n’étaient pas, comment dire, inséparables pendant cette soirée-là, c’est même presque comme s’ils s’évitaient, mais on sentait qu’ils étaient comme des aimants l’un pour l’autre. Des aimants oui, c’est marrant… des aimants, des amants. On aurait dit que cette force des aimants était partout dans l’appart pendant cette soirée, comme si l’atmosphère était aimantée elle aussi. Il y avait un piano droit. J’ai chanté deux ou trois trucs… Aoua, des Chansons madécasses : « Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage… » J’avais Petar sur les genoux, qui ronronnait comme un moteur. J’ai chanté Les Ponts-de-Cé aussi, j’adore cette mélodie. Et puis j’ai chanté Il n’y a pas d’amour heureux, mais j’aurais pas dû. Après on a chanté des trucs idiots. Bernadette a une voix, c’est vraiment une bonne chanteuse. Et puis Bleu comme toi, une vieille chanson.
Ifig est allé se doucher, dit Raj Ahmed Sharif, jeune mage de Rawalpindi, jeune homme à la peau bleue. J’entendais le bruit d’Ifig dans la salle de bain, la porte était entrouverte. Dans le couloir, devant cette porte il avait laissé ses vêtements comme ils étaient tombés de lui. Le short et le slip, tombés de lui, de ses hanches, de ses cuisses ; plus loin le débardeur. Personne ne peut imaginer, ni même concevoir à quel point cette vue des vêtements sur le sol du couloir… comment dire… Je ne sais pas comment dire, je crois que c’est impossible. Ce trouble bouleversant. Je n’ai pas pris de photo. Une photo aurait détruit la force d’évocation de cette image, je le savais. Quand je l’appelle en moi, elle revient avec le bruit de la douche, celui des objets touchés ou déplacés dans la salle de bain, celui des conversations dans le salon, celui du piano, la chaleur qu’il faisait, elle m’ébranle toujours. C’était une soirée de peur, et de délice.
- Continue dans : Place de la Bourse. 14
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Étienne Daho | Bleu comme toi. Étienne Daho, paroles et musique, chant ; Xavier Géronimi, guitare ; Busta Jones, basse ; David Munday, claviers ; Chuck Sabo, batterie.
Vidéo : Zbigniew Rybczyński, réalisation. 1988. Bande-son extraite de l’album Pour nos vies martiennes / Étienne Daho, France, 1988.
Place de la Bourse. 12bis
Il m’a été signifié, pas plus tard qu’hier et de vive voix, que je devais faire entrer un dermatologue dans cette histoire. Or « le jeune homme à la peau bleue » n’est pas vraiment bleu : il a une « peau noire à reflets bleus comme un satin changeant » : un dermatologue ne pourrait que prendre acte d’une telle splendeur. Dans l’état actuel des choses il n’y a qu’un nouveau personnage de prévu d’ici à la fin de l’histoire, ou peut-être deux. Aucun des deux n’est dermatologue.
Tout n’est pas encore absolument clair dans cette histoire, même pour moi. Ce qui l’est c’est qu’entre « le jeune homme à la peau bleue » (originaire du Pendjab d’après les renseignements dont on dispose jusqu’à présent) et Ifig Fañch Longhi Kawczynski s’est produite une attirance réciproque, durable. Jean-Paul Burguière ne peut plus avoir le même type de relation avec Ifig désormais, il l’a compris immédiatement, avant Ifig lui-même. On peut penser que Jean-Paul Burguière souffre, mais de quelle souffrance ? Est-ce d’une douleur insoutenable, celle de l’arrachement, ou d’une blessure d’amour-propre ? Je le crois un peu mastoc d’apparence ce Jean-Paul Burguière, mais non dénué d’un certain charme auquel a peut-être succombé Edmond Charles-Roux.
Ce qu’ont vu les enfants, selon moi, c’est ceci : le couple que formaient leurs parents n’existe plus. D’une certaine façon c’est Edmond Charles-Roux qui a pris l’initiative de mettre fin à une relation qui devait être assez artificielle. Quoi qu’il arrive, il s’est détaché de Bernadette Soubirous, c’est accompli. Elle, qui est une femme intelligente, ne le retiendra pas. Quel est le sort de Bernadette Soubirous ? Telle que je la connais pour l’avoir observée dans le train entre Toulouse et Montpellier, elle pourrait en effet éprouver de l’attirance pour une dermatologue, ou pour une chirurgienne. Oui, c’est possible. Une femme hautaine en blouse blanche, stéthoscope en sautoir, marchant d’un pas assuré dans les couloirs sonores d’un hôpital, sans regarder quiconque, les mains dans les poches de sa blouse blanche. Encore faudrait-il qu’il s’en présente une. Qu’il s’en présentât une devrais-je dire, mais ça sonne mal.
L’histoire en tout cas ne peut pas se terminer sans que Łukasz Kawczynski, ou bien soit retrouvé, ou bien qu’il soit dit qu’il est perdu pour toujours. Lui aussi a quitté sa compagne, Anna Maria Longhi. D’après moi il l’a fait par amour pour elle, c’est ce qu’il me semble. Est-ce qu’il se laisse entraîner vers sa propre disparition, ou est-ce qu’il survit ? Et Anna Maria Longhi, que vit-elle ? Je ne crois pas qu’elle reste à Spolète, d’où elle a téléphoné à son fils le matin des faits qui se produisent place de la Bourse.
La dame au téléphone grenouille ? Elle reste un peu énigmatique mais j’ai de la sympathie pour elle. Je suis surpris de ne pas lui voir sur les vêtements des autocollants #Aubry2017. Tafsir Diongue aussi éprouve de la sympathie pour elle je crois. On ne l’a pas vérifié : est-ce qu’elle est musicienne ?
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Place de la Bourse. 12
- Fait suite à : Place de la Bourse. 11
Le jeune Peul, celui qui a dit habiter rue de la Lune aux contrôleurs du tram de Montpellier, celui qui a chanté Ombra mai fu en hommage aux acacias de la place de la Bourse de Toulouse, regarde cette dame dont le corps semble fait d’une matière élastique. De la mousse synthétique on dirait. C’est étonnant cette voix qu’elle a, pense-t-il. Comme de la ouate.
Il l’interroge sur le dispositif qu’elle porte sur le dos, grâce auquel elle se protège de la grande chaleur qui écrase la ville.
De sa voix comme de la ouate elle dit qu’elle l’a conçu et réalisé elle-même.
— Ah cool, vous en avez d’autres modèles ?
— Oh j’en ai plein. J’ai l’abeille qui me plaît beaucoup, le scarabée, la souris, la grenouille, et puis quoi encore, je ne sais plus… la métuse…
— Vous en faites pour d’autres personnes aussi ?
— Mais oui pourquoi pas.
— Je peux vous en commander un alors ?
— Mais bien sûr. Je vous tonne mon numéro te téléphone, vous me tirez ce que vous voulez. Je peux faire t’après votre itée hein, si vous n’aimez pas les grenouilles ni les métuses.
La femme aux cheveux roses est là. Elle demande au jeune Peul : « C’est quoi ce que tu chantais tout à l’heure ? »
— Un air d’un opéra. De Haendel. Normalement c’est pas fait pour ma voix, enfin mon type de voix.
— C’était beau. T’es musicien ?
— En amateur seulement. T’es musicienne toi ? T’es pas violoniste ?
— Non pas du tout pourquoi ?
— Pour rien. Juste comme ça.
Un temps. Puis la femme aux cheveux roses reprend :
— Tu t’appelles comment ?
— Tafsir. Tafsir Diongue. Et toi ?
— Bernadette.
— Oh c’est joli… Je connais personne qui s’appelle comme ça ici. Y en a au Sénégal. T’es sénégalaise ?
La femme aux cheveux roses, abasourdie d’une telle hypothèse, éclate de rire.
— Sénégalaise, tu rigoles ? Tu m’as regardée ?
— Y a des blancs au Sénégal, dit Tafsir Diongue en haussant les épaules. Bernadette comment ?
— Soubirous, dit-elle précipitamment, en rougissant violemment. Mais ce nom n’évoque rien à Tafsir Diongue, qui se méprend sur cet embrasement.
Les enfants sont attentifs et Petar leur tient compagnie. Ils assistent aux changements qui s’opèrent en ce lieu qui aurait dû être désert. Dans leur silence, des conjectures s’élaborent sur le devenir de ces rapports qui s’ébauchent peut-être sous leurs yeux. Ils voient ce qui se défait. Ce qui s’est défait. Sur cette place, en cet instant de leur vie. Ils ne pourront plus désormais veiller sur leur deux parents ensemble, c’est ce qu’ils croient. Ils croient que les destins d’Edmond Charles-Roux et de Bernadette Soubirous sont à présent distincts.
- Continue dans : Place de la Bourse. 13
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Roberto Michelangelo Giordi | D’amore, Mariù
Un intermède italien, une chanson triste. Ça fait du bien parfois d’écouter « una cançó que fa plorar » selon les mots de cette chanson-ci. La vidéo a été réalisée à Paris en novembre dernier, au cours de cette sinistre période des attentats du vendredi 13. Le vidéaste est le chanteur lui-même et je trouve qu’il se débrouille très bien, ce cher Roberto.
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Roberto Michelangelo Giordi | D’amore, Mariù. Alessandro Hellmann, paroles ; Fabrizio Gatti, musique ; Roberto Michelangelo Giordi, chant. Vidéo : Roberto Michelangelo Giordi, réalisation et montage. Roberto Michelangelo Giordi, Anna Fava, Simona Somma, Serena Taglialatela, Nicola Capone, acteurs. Filmé à Paris en novembre 2015. Bande-son extraite de l’album Il soffio / Roberto Michelangelo Giordi, Odd Times Records, ℗2014.
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Quando l’ombra accarezza le case
ed in strada non c’è più nessuno
quando gli alberi fanno la pace
con il vento che soffia sul prato
Quando l’ultimo tram è passato
e ogni rondine torna al suo nido
quando il bar del teatro ha chiuso
e un amico si arrende a un sorriso
Quando il libro arriva alla fine
e si spegne una piccola luce
quando dormono i gigli e le rose
quando dormono tutte le cose
Parlami d’amore Mariù
o non parlarmi mai più
anche la parola più innocente che c’è
mi spezza il cuore se non la dici a me
Alessandro Hellmann. D’amore, Mariù.
……
Lorsque l’ombre vient caresser les maisons
Et que les rues se vident
Lorsque les arbres font la paix
Avec le vent qui souffle sur les prés
Quand le dernier tram est passé
Que les hirondelles ont regagné leurs nids
Quand le bar du théâtre a fermé
Qu’un ami se laisse prendre à un sourire
Quand le livre arrive à sa dernière page
Comme une petite lumière qui s’éteint
Quand s’endorment les lis et les roses
Quand s’endorment toutes les choses
Parle-moi d’amour, Mariù
Ou ne me dis plus rien
Le mot le plus innocent du monde
Me brise le cœur si tu le dis à quelqu’un d’autre que moi.
Alessandro Hellmann. D’amour, Mariù, traduit de D’amore, Mariù par L. & L.
Il s’agit d’une reprise, profondément transformée, dotée d’un texte nouveau, d’une chanson initialement interprétée en 1932 par Vittorio De Sica dans le film Gli uomini, che mascalzoni… (titre français : Les Hommes, quels mufles !). La chanson originale, Parlami d’amore Mariù, de Cesare Andrea Bixio et Ennio Neri, a connu un très grand succès en Italie, au point d’avoir été reprise au fil des années par une pléthore d’interprètes.
Dès 1933 elle a été adaptée en français, avec un texte totalement autre que celui de l’original italien, sous le titre Le chaland qui passe. D’abord interprétée par Lys Gauty (en deux versions enregistrées la même année, différant l’une de l’autre par le texte de leurs couplets), cette adaptation française a bénéficié elle aussi d’un succès immédiat et de reprises ultérieures, notamment par Tino Rossi, Patachou et Juliette Gréco.
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Lys Gauty (1900-1994) | Le chaland qui passe (1ère version). André de Badet, paroles ; Cesare Andrea Bixio, musique ; Lys Gauty, chant ; accompagnement d’orchestre. Adaptation de Parlami d’amore Mariù d’Ennio Neri (paroles) et Cesare Andrea Bixio (musique). Enregistré en février 1933.
On voit dans cette vidéo une évocation du film L’Atalante, de Jean Vigo (1934). Tel que réalisé et monté par Vigo et son équipe, avec sa musique originale due à Maurice Jaubert, le film ne plaisait pas à la Gaumont, qui anticipait un four. Il n’est finalement sorti qu’au prix de coupures substantielles, de l’incorporation de la chanson Le chaland qui passe (dans l’interprétation de Lys Gauty), et du remplacement du titre original par celui de la chanson. Il a depuis été restauré dans sa version première.

