Skip to content

Place de la Bourse. 12

5 mars 2016

Le jeune Peul, celui qui a dit habiter rue de la Lune aux contrôleurs du tram de Montpellier, celui qui a chanté Ombra mai fu en hommage aux acacias de la place de la Bourse de Toulouse, regarde cette dame dont le corps semble fait d’une matière élastique. De la mousse synthétique on dirait. C’est étonnant cette voix qu’elle a, pense-t-il. Comme de la ouate.

Il l’interroge sur le dispositif qu’elle porte sur le dos, grâce auquel elle se protège de la grande chaleur qui écrase la ville.

De sa voix comme de la ouate elle dit qu’elle l’a conçu et réalisé elle-même.

— Ah cool, vous en avez d’autres modèles ?
— Oh j’en ai plein. J’ai l’abeille qui me plaît beaucoup, le scarabée, la souris, la grenouille, et puis quoi encore, je ne sais plus… la métuse…
— Vous en faites pour d’autres personnes aussi ?
— Mais oui pourquoi pas.
— Je peux vous en commander un alors ?
— Mais bien sûr. Je vous tonne mon numéro te téléphone, vous me tirez ce que vous voulez. Je peux faire t’après votre itée hein, si vous n’aimez pas les grenouilles ni les métuses.

La femme aux cheveux roses est là. Elle demande au jeune Peul : « C’est quoi ce que tu chantais tout à l’heure ? »

— Un air d’un opéra. De Haendel. Normalement c’est pas fait pour ma voix, enfin mon type de voix.
— C’était beau. T’es musicien ?
— En amateur seulement. T’es musicienne toi ? T’es pas violoniste ?
— Non pas du tout pourquoi ?
— Pour rien. Juste comme ça.

Un temps. Puis la femme aux cheveux roses reprend :

— Tu t’appelles comment ?
— Tafsir. Tafsir Diongue. Et toi ?
— Bernadette.
— Oh c’est joli… Je connais personne qui s’appelle comme ça ici. Y en a au Sénégal. T’es sénégalaise ?

La femme aux cheveux roses, abasourdie d’une telle hypothèse, éclate de rire.

— Sénégalaise, tu rigoles ? Tu m’as regardée ?
— Y a des blancs au Sénégal, dit Tafsir Diongue en haussant les épaules. Bernadette comment ?
— Soubirous, dit-elle précipitamment, en rougissant violemment. Mais ce nom n’évoque rien à Tafsir Diongue, qui se méprend sur cet embrasement.

Les enfants sont attentifs et Petar leur tient compagnie. Ils assistent aux changements qui s’opèrent en ce lieu qui aurait dû être désert. Dans leur silence, des conjectures s’élaborent sur le devenir de ces rapports qui s’ébauchent peut-être sous leurs yeux. Ils voient ce qui se défait. Ce qui s’est défait. Sur cette place, en cet instant de leur vie. Ils ne pourront plus désormais veiller sur leur deux parents ensemble, c’est ce qu’ils croient. Ils croient que les destins d’Edmond Charles-Roux et de Bernadette Soubirous sont à présent distincts.

Toulouse (France), place de la Bourse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :