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« … qu’il y avait une forêt »

17 avril 2019

Marguerite Duras (1914-1996). Aurélia Steiner (Melbourne). Extrait. Marguerite Duras, textes et réalisation ; Pierre Lhomme, directeur de la photographie ; Geneviève Dufour, montage ; Amy Flamer, musique ; Marguerite Duras, voix.
France, 1979.

Votre vie s’est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s’y frayer une voie, d’y succomber de désir.

Vous n’êtes plus nulle part précisément.

Marguerite Duras (1914-1996). L’homme atlantique (1982). Éd. de Minuit, impr. 2008, p. 15.

Ricardo Ribeiro | Depois de ti

15 avril 2019

Voici un Ricardo Ribeiro différent, un peu aminci, cheveux presque ras.

Il annonce pour les derniers jours d’avril la parution d’un nouvel album, lui aussi différent des précédents, présenté comme « un projet totalement nouveau et inédit ». Son titre (« Respeitosa mente ») joue sur les mots : respeitosamente, en un seul mot, signifierait « respectueusement ». Respeitosa signifie « respectueuse ». Mente, féminin en portugais, de même étymologie que « mental » en français, signifie « esprit », ou « pensée » (respeitosa mente : « esprit respectueux ») ; mais mente est aussi la forme que prend le verbe mentir (« mentir ») à la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif (respeitosa mente : « respectueuse ment »).

En voici un avant-goût – assez peu évocateur de saveurs fadistes. La musique de Depois de ti (« Après toi », traduit ci-dessous par « Depuis toi », mieux adapté au contexte) est imputable au chanteur lui-même.

Ricardo Ribeiro | Depois de ti. Tiago Torres da Silva, paroles ; Ricardo Ribeiro, paroles.
Ricardo Ribeiro, chant, guitare, basse acoustique ; João Paulo Esteves da Silva, piano ; Jarrod Cagwin, percussions. Extrait de l’album Respeitosa Mente / Ricardo Ribeiro. Portugal, 2019.
Vidéo : Hugo Moura, réalisation, montage ; João Neves, assistant de réalisation ; Espelho de Cultura, production exécutive. Filmé dans les locaux de la Fábrica Braço de Prata, Lisbonne, Mars 2019.

Antes de ti o céu não tinha luar
Antes de ti chamava ao medo irmão
E eu q’ria sentir
Mais
Antes de ti cantava só por cantar
Antes de ti andava em contramão
Por sobre punhais
Eu e tu sabemos que a vida ainda está toda por inventar
Eu e tu perdemos o medo de abrir os braços e voar
Antes de ti fui escravo da solidão
Antes de ti fui rei do desamor
E eu q’ria viver
Mais
Antes de ti o sim era igual ao não
Antes de ti não tinha aonde pôr
Os sonhos banais
Eu e tu sabemos que a vida ainda está toda por inventar
Eu e tu perdemos o medo de abrir os braços e voar
Depois de ti os dias não têm fim
Depois de ti e tu depois de mim
Somos imortais
Tiago Torres da Silva. Depois de ti (2019)

Avant toi la lune ne brillait pas
Avant toi la peur m’était comme une sœur
Et je voulais sentir
Plus
Avant toi je chantais pour chanter
Avant toi je marchais à contresens
Sur des poignards
Nous savons toi et moi que nous avons la vie à inventer
Nous n’avons plus peur d’ouvrir les bras, de voler
Avant toi j’étais esclave de la solitude
Avant toi j’étais roi du désamour
Et je voulais vivre
Plus
Avant toi le oui était pareil au non
Avant toi je ne savais que faire
Des rêves usés
Nous savons toi et moi que nous avons la vie à inventer
Nous n’avons plus peur d’ouvrir les bras, de voler
Depuis toi les jours n’ont pas de fin
Depuis toi, et toi depuis moi
Nous sommes immortels
Tiago Torres da Silva. Depuis toi, traduit de : Depois de ti (2019) par L. & L.

Le cri du bateleur et celui de la caille

14 avril 2019

Pauvre Mrs. May. Vue de l’étranger, on lui reconnaîtrait beaucoup d’opiniâtreté. Elle est pourtant bien malmenée dans la presse britannique, qui déborde à son encontre des jugements les plus blessants, les plus catégoriques, les plus cruels. Comment y survit-elle ? La lecture du Guardian, ces jours derniers où le Brexit « sans accord » semblait foncer sur le Royaume à la vitesse d’un astéroïde, était un véritable plaisir – sauf pour Mrs. May bien entendu. Par exemple cet article : Theresa May unplugged: new, laid-back PM speaks from the sofa, impeccablement écrit, suavement désobligeant pour la Première ministre qui en sort habillée pour l’hiver prochain : le manteau, la toque, l’écharpe et les gants.

Du reste sa garde-robe est généralement irréprochable : en toute circonstance et d’où que souffle le vent, on voit Mrs. May élégante et bien coiffée, en dépit de rares faux-pas bien compréhensibles, dus sans aucun doute au surmenage et à l’exténuation auquels elle est soumise (ce tailleur bleu électrique qu’elle arborait lors de la réunion des chefs d’état à Bruxelles mercredi dernier par exemple, tout juste bon pour Frau Merkel – qui en effet portait le même, à ceci près que la Chancelière avait fait faire le sien par la couturière qu’elle fait travailler depuis toujours).

Une fois encore, le menaçant bolide s’est désintégré en vol avant de toucher le Royaume. Le no deal Brexit n’a pas eu lieu. Pour marquer ce non-accomplissement, voici l’extrait d’un concert donné en 1975 à Varsovie. La musique est polonaise, les poèmes sur laquelle elle est composée sont français, le ténor (qui est aussi le dédicataire de l’œuvre) est anglais. Deux ans auparavant, le Royaume-Uni était entré dans ce qu’on appelait encore la Communauté économique européenne ; et il fallait franchir le « rideau de fer » pour atteindre la Pologne.


Witold Lutosławski (1913-1994) | Paroles tissées (1965). Witold Lutosławski, musique ; poèmes de Jean-François Chabrun. Dédié à Peter Pears.
Peter Pears, ténor ; Orchestre de chambre de la Philharmonie nationale [de Pologne] (Orkiestra Kameralna Filharmonii Narodowej) ; Witold Lutosławski, direction. Varsovie, 25 septembre 1975.
Production : Télévision nationale polonaise (Telewizja Polska), 1975.
Sources :
Sur l’œuvre : Base de documentation sur la musique contemporaine (Ircam)
Sur la performance : On Polish Music

Première tapisserie
Un chat qui s’émerveille
une ombre l’ensorcelle
blanche comme une oreille

Le cri du bateleur et celui de la caille
celui de la perdrix celui du ramoneur
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Une ombre qui sommeille
une herbe qui s’éveille
un pas qui m’émerveille

Deuxième tapisserie
Quand le jour a rouvert les branches du jardin
un chat qui s’émerveille
le cri du bateleur et celui de la caille
une herbe qui s’éveille
celui de la perdrix celui de ramoneur
une ombre l’ensorcelle
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Au dire des merveilles
l’ombre en deux s’est déchirée

Troisième tapisserie
Mille chevaux hors d’haleine
mille chevaux noirs portent ma peine
j’entends leurs sabots sourds
frapper la nuit au ventre
s’ils n’arrivent s’ils n’arrivent
avant le jour ah le peine perdue

Le cri de la perdrix celui du ramoneur
au dire des merveilles une herbe qui s’éveille

celui de l’arbre mort celui des bêtes prises
Mille coqs hurlent ma peine

mille coqs blessés à mort
un à un à la lisière des faubourgs
pour battre le tambour de l’ombre
pour réveiller la mémoire des chemins
pour appeler une à une
s’ils vivent s’ils vivent
mille étoiles toutes mes peines

Quatrième tapisserie
Dormez cette pâleur nous est venue de loin
le cri du bateleur et celui de la caille
dormez cette blancheur est chaque jour nouvelle
celui de la perdrix celui du ramoneur
ceux qui s’aiment heureux s’endorment aussi pâles
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

n’endormiront jamais cette chanson de peine

que d’autres ont repris d’autres la reprendront
Jean-François Chabrun (1920-1997). Quatre tapisseries pour la Châtelaine de Vergi (1947).

Diogo Mendes | Cantar de emigração

13 avril 2019

Este parte, aquele parte
e todos, todos se vão
Galiza ficas sem homens
que possam cortar teu pão

Celui-ci part, celui-là part
Et tous et tous ils s’en vont
Galice, tu restes sans hommes
Qui puissent couper ton pain

Diogo Mendes | Cantar de emigração. Poème original de Rosalía de Castro ; José Niza, adaptation portugaise et musique.
Ricardo Liz Almeida & Tiago Nogueira, chant ; Diogo Mendes, guitare portugaise ; João Ferreira, guitare classique ; João Ferreira & Diogo Mendes, arrangements. Extrait de l’album Portefólio / Diogo Mendes. Portugal : Ré Menor, 2019.
Vidéo : Tiago Cerveira, réalisation. Portugal, 2019.

On connaît des versions plus vibrantes que celle-ci du beau Cantar de emigração, composé dans les années 1970 sur une adaptation portugaise d’un poème de l’écrivaine galicienne Rosalía de Castro (1837-1885) et créé par Adriano Correia de Oliveira (1942-1982).

Mais il s’agit d’un enregistrement récent (2019), qui montre que la tradition – essentiellement masculine – de la Canção de Coimbra (« Chanson de Coimbra »), aussi appelée Fado de Coimbra, est encore honorée. Il est extrait d’un album du joueur de guitare portugaise Diogo Mendes, qui s’entoure ici d’un guitariste classique et de deux chanteurs issus du groupe Quatro e Meia (« Quatre heures et demie »), un ensemble qui s’est constitué à l’université de Coimbra alors que ses membres, aujourd’hui médecins ou ingénieurs, y effectuaient leurs études.

Silly Sisters | Agincourt Carol

10 avril 2019

Deo gratias Anglia redde pro victoria!

Angleterre, rends grâce à Dieu pour la victoire !

Tel est le refrain de la Chanson d’Azincourt (Agincourt Carol), anonyme anglais du XVe siècle célébrant la victoire d’Albion la perfide – Perfidious Albion – sur le roy de Fraunce à la Bataille d’Azincourt (1415).

Peut-être Mrs. May puise-t-elle dans ce « carol » quelques forces sur le chemin de Bruxelles, ou du réconfort sur celui du retour.

Silly Sisters | Agincourt Carol + La Route Au Beziers. Anonyme (Angleterre, XVe siècle). Arrangements : June Tabor, Maddy Prior.
Silly Sisters (June Tabor, Maddy Prior), duo vocal ; Dan Ar Braz, guitare ; Nigel Eaton, vielle à roue ; Huw Warren, claviers ; Paul James, saxophone soprano. Extrait de l’album No more to the dance / Silly Sisters. Royaume-Uni, 1988.

Owre Kynge went forth to Normandy
With grace and myght of chyvalry
Ther God for hym wrought mervelusly
Wherefore Englonde may call and cry

Refrain :
Deo gratias!
Deo gratias Anglia redde pro victoria!

He sette sege, forsothe to say
To Harflu towne with ryal aray
That toune he wan and made afray
That Fraunce shal rewe tyl domesday.

Then went hym forth, owre king comely
In Agincourt feld he faught manly
Throw grace of God most marvelsuly
He had both feld and victory.

Ther lordys, erles and barone
Were slayne and taken and that full soon
Ans summe were broght into Lundone
With joye and blisse and gret renone.

Almighty God he keep owre kynge
His peple, and alle his well-wyllynge
And give them grace wythoute endyng
Then may we call and savely syng

Mísia | Ausência

6 avril 2019

No entanto és sempre tu
Sempre que canto o meu fado
É quase o teu corpo nu
Quase quase aqui ao lado
Tenho a noite por exílio
A tua ausência por lei
Tiago Torres da Silva. Ausência (extrait)

Et pourtant à chaque fois
Mon fado, c’est toujours toi
Et c’est presque ton corps nu
Presque presque, là près de moi.
Je m’exile dans la nuit
Ton absence est ma loi

Ausência (« absence ») constitue l’estafette du nouvel album de Mísia, Pura vida (banda sonora), à paraître la semaine prochaine et qui promet d’être assez divertissant.

On voit dans ce clip la chanteuse jouer sur plusieurs registres : sa grande connaissance du fado traditionnel (elle utilise une musique d’Alfredo Marceneiro, le Fado Pajem, ici étirée, écartelée entre rock, fado et tango, le chant restant plutôt fadiste), sa fantaisie créatrice et sa présence théâtrale. La voix est toujours un peu dure, mais Mísia est folle, c’est ce qui la sauve et qui nous enchante.

Attendons la suite…


Mísia | Ausência. Tiago Torres da Silva, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Pajem).
Mísia, chant ; Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Cláudio Romano, guitare électrique ; Luís Cunha, violon ; Paulo Gaspar, clarinette basse ; Fabrizio Romano, piano, arrangements. Extrait de l’album Pura vida (banda sonora) / Mísia. Portugal, 2019.
Vidéo : Mísia, Marcus Rovisco, participants ; Diogo Varela Silva, réalisation. 2019. Production : Museu do Fado (Lisbonne), Liberdades Poéticas, Portugal, 2019.

Carminho | Estrela

27 mars 2019

Estrela (« Étoile ») est cette chanson assez insolite et très belle extraite du dernier album de Carminho (Maria, novembre 2018), à laquelle je trouve un air anglais. La chanteuse s’y accompagne elle-même à la guitare électrique.

Les paroles, un peu évasives, voire confuses à certains endroits, évoquent une sorte de chemin de Damas trouvé suite à une vive désillusion (« vivi desilusão tão desigual », deuxième couplet). Expérience vécue ? En 2015, la presse à sensation portugaise s’était assez complaisamment étendue sur la séparation et le divorce de Carminho d’avec Diogo Clemente, compositeur et guitariste – lequel n’avait pas tardé à porter son nid chez une autre chanteuse.


Carminho | Estrela. Carminho, paroles et musique.
Carminho, chant, guitare électrique. Extrait de l’album Maria. Portugal : Maria Music, ℗2018.
Vidéo : João Sousa, réalisation. Production : LE-JOY. Portugal, 2018. Filmé dans les locaux du Bar Oslo, lieu culte du quartier du Cais do Sodré à Lisbonne, le soir même de sa fermeture définitive.

Tu és a estrela que guia o meu coração
Tu és a estrela que iluminou meu chão
És o sinal de que eu conduzo o destino
Tu és a estrela e eu sou o peregrino

Tu es l’étoile qui guide mon cœur
Tu es l’étoile qui éclaire le sol devant moi
Tu es le signe que c’est moi qui conduis le destin
Tu es l’étoile et je suis le pèlerin.
Até aqui foi uma escuridão tal
Dessas que nos faz ser sábios do mundo
Vivi desilusão tão desigual
Que vim dar a minha infância num segundo

Jusqu’ici régnait une obscurité profonde,
De celles qui font de nous des savants de ce monde
C’est alors qu’une terrible désillusion
M’a ramenée à mon enfance en une seconde.
Nem sabes tu aquilo que fizeste
Por mim, até por ti quando chegaste
Só sei que ao te ver tu reergueste
O que em mim era só cinza e desgaste

Tu n’as pas idée de ce que tu as fait pour moi,
Et je sais que lorsque tu es arrivé
Et lorsque je t’ai vu, ce qui en moi
Était usure et cendres s’est remis à vivre.
Tu és a estrela que guia o meu coração
Tu és a estrela que iluminou meu chão
És o sinal de que eu conduzo o destino
Tu és a estrela e eu sou o peregrino

Tu es l’étoile qui guide mon cœur
Tu es l’étoile qui éclaire le sol devant moi
Tu es le signe que c’est moi qui conduis le destin
Tu es l’étoile et je suis le pèlerin.
Amor que cedeu, mas numa distância
Distância que nos fez acreditar
Que é essa que dá a real importância
À liberdade que é poder e saber amar

Amour qui s’est livré, en gardant ses distances
Distances qui nous ont permis de croire
Et qui donnent toute son importance
À la liberté de pouvoir et savoir aimer.
Bem mais feliz agora certamente
Vou eu seguindo assim pela vida afora
Não mais estarei sozinha, estou bem crente
Que o teu feixe de luz própria me segue agora

Bien plus heureuse aujourd’hui, sûrement,
Je vais rester ainsi à jamais
Je ne serai plus seule, certaine désormais
Qu’un rayon de ta lumière m’accompagne.
Tu és a estrela que guia o meu coração
Tu és a estrela que iluminou meu chão
És o sinal de que eu conduzo o destino
Tu és a estrela e eu sou o peregrino

Tu es l’étoile qui guide mon cœur
Tu es l’étoile qui éclaire le sol devant moi
Tu es le signe que c’est moi qui conduis le destin
Tu es l’étoile et je suis le pèlerin.

Carminho.
Estrela
(2018).
Carminho.
Étoile
, traduit de : Estrela (2018) par L et L.

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