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Merci, au revoir

17 février 2017

La coutume ici, lorsqu’on quitte le bus, est de lancer au conducteur, juste avant de descendre : « Merci ! Au revoir ! »

Certains le font distraitement, les yeux fixés sur leur smartphone. D’autres disent seulement : « Au revoir ! » D’autres : « Au revoir, merci ! » D’autres : rien, mais c’est très rare. Des étrangers peut-être, soit venant de régions où il est d’usage de quitter les autobus retiré en soi-même, soit trop peu à l’aise avec le français pour oser prononcer publiquement pareille formule (et il faut la dire suffisamment fort pour qu’elle soit entendue du conducteur).

Voici : ce monsieur descend. Environ 75 ans, peut-être un peu plus. Il dit : « Merci ! Au revoir ! » avec la voix et l’intonation de Juppé. Il faut l’imaginer, faire cet effort.

Il récupère avec un peu de lenteur et de difficulté son cabas à provisions. Au lieu d’un pantalon il porte un collant de sport d’une marque connue, un de ces collants qu’on voit, tendus sur des fesses parfaites, des cuisses galbées et des mollets nerveux de jeunes hommes qui courent pour entretenir leurs corps splendides.

Le monsieur qui quitte le bus porte d’ailleurs des chaussures de sport d’une marque connue.

Il n’a plus de muscles. Ainsi vêtu et chaussé, le bas de son corps évoque celui de Mickey Mouse.

Il lance : « Merci ! Au revoir ! » avec la voix et l’intonation exactes de Juppé prenant congé de son auditoire au terme d’une conférence en faveur de la grande entreprise.

La caissière de l’Autogrill

9 janvier 2017

Nous rentrons. C’est encore l’Italie, la Ligurie. Un restaurant d’autoroute, il n’est pas 14 heures.

Il y a une table libre près des fenêtres donnant sur les voitures, les camions et les bus en stationnement, sur le trafic de l’autoroute elle-même et, au-delà, sur une aire de services symétrique à celle-ci.

Du bruit. Celui, général, du restaurant plein de monde, d’enfants qui crient, qui courent, de chiens. Celui, proche et clair, d’une dispute. Un couple de bourgeois d’âge mûr, occupant la table voisine de la nôtre sur cette même rangée donnant sur l’extérieur, et une femme seule, la cinquantaine, assise quant à elle à une table d’une rangée intérieure, séparée seulement de notre propre table par le passage qui permet la circulation entre les deux rangées. Cette femme tient sur ses genoux un chien de petite taille qu’elle entoure de ses bras. À ce qu’on comprend ce chien est l’enjeu de la dispute, qui est d’une grande violence.

Le couple d’âge mûr nourrit probablement une très forte aversion pour les chiens, de même sans doute que pour leurs propriétaires. La dame au chien dit des choses comme : « vous m’avez déjà fait déplacer, je ne vois pas ce que vous voulez de plus » ; les autres : « bien sûr qu’on vous a fait déplacer, c’est quand même bien la moindre des choses, les chiens n’ont rien à faire dans un restaurant ! » et la femme au chien, au bord des larmes : « mais si vous ne supportez pas les chiens, ne venez pas manger dans un Autogrill, sortez de l’autoroute et allez dans un restaurant où les chiens ne sont pas admis ! Allez ailleurs si vous ne supportez pas les chiens ! On ne vient pas dans un Autogrill quand on ne supporte pas les chiens ! » Entre temps elle a été rejointe par trois autres personnes, qui portent les plateaux de nourriture. Elle leur explique de quoi elle et le chien sont victimes. Ils regardent le couple belliqueux, gênés de se trouver pris dans une querelle aussi publique, puis à voix basse tentent de calmer leur compagne. Mais elle ne se laisse pas calmer. Elle est hors d’elle, stupéfaite et outrée.

L’homme du couple ne supporte pas la rébellion de la femme : il tremble, il marmonne, il gesticule, parle d’appeler les carabiniers, fait mine de chercher son téléphone dans sa veste, repose sa veste. Sa femme porte un tailleur pied-de-coq noir et blanc. Ses lèvres sont maquillées, couleur orange. Quelque chose de verdâtre dans le teint. Le fond de teint peut-être, qui a viré. Elle se tourne vers la dame au chien et lui ordonne de se taire : « Smetta di parlare, Signora, ma smetta subito! Cessez de parler Madame, immédiatement ! », voilà ce qu’elle ordonne, en ces termes-là précisément. Le mari vocifère, comme s’il crachait. Des aboiements se font entendre depuis d’autres parties de l’Autogrill. La dame au chien pleure.

L’une des deux caissières, tout en rangeant les flacons d’huile et de vinaigre, les salières et les poivrières, s’approche et dit à la dame au chien : « Non si preoccupi, Signora, i cani sono autorizzati qui. Ne vous inquiétez pas Madame, les chiens sont admis dans ce restaurant. Ci sono sempre delle persone cattive. Il y a toujours des gens méchants. Il y en a partout. Des gens qui n’ont plus que la méchanceté pour les tenir en vie. Voyez cet homme qui crie sur vous, voyez comme il tremble de méchanceté. » Et elle le désigne, comme un professeur de médecine montre un malade à ses étudiants, dénudant le ventre et disant « voyez. » « Au fond vous savez, ce qu’il y a c’est qu’elles ne sont pas heureuses, ces deux personnes-là ; ça se voit bien. Regardez-les. »

Tous les regardent, les étudient avec attention, comme demandé par la caissière.

« Regardez la figure de cet homme : on dirait celle d’un chien, un chien genre bouledogue, vous ne trouvez pas ? Voyez ses bajoues qui tombent, qui lui coulent presque sur le col. »

L’homme est médusé. Il cherche au nom de quoi il pourrait exiger l’interruption de ce discours mais ne trouve rien.

« Ils se détestent, je dirais » dit la caissière. « Si odiono. Ils en sont venus à se haïr. Cette femme déteste les chiens parce qu’ils ressemblent à son mari, c’est ça. Elle hait son mari et tous les autres chiens. »

La femme en tailleur pied-de-coq, celle dont le mari peu à peu, au long de leurs quarante-sept années de vie commune, a pris l’apparence d’un chien, est foudroyée. Une violente éruption de sanglots la secoue toute entière et la suffoque. Elle se lève, se précipite hors du restaurant comme une folle.

La caissière hausse les épaules et a cette moue qui veut dire : « que voulez-vous, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? »

« Comunque, buon pomeriggio Signori, e buon viaggio! Bonne journée Messieurs Dames. Et bon voyage ! »

Mina | Se telefonando. Maurizio Costanzo, Ghigo De Chiara et Ennio Morricone, paroles et musique.
Mina Mazzini, chant ; Ennio Morricone, arrangements et direction d’orchestre.
Vidéo : Piero Gherardi, réalisation. Italie, 1966.

Todi (Ombrie, Italie), 5 janvier 2017

Dix-sept

31 décembre 2016

Le voici, ce nouvel an. Il nous attend.

Sombres nuages amoncelés sur l’horizon. Par prudence on aimerait ne pas avoir à sauter dans cet inconnu-là — mais on nous forcera à le faire, vous verrez. On nous enlèvera le sautoir sous les pieds, et nous n’aurons pas d’élastique.

Soit. Allons-y.

Bonne chance !

Jeanne Moreau | Les ennuis du soleil. Eugène Guillevic, paroles (d’après Elsa Triolet) ; Philippe-Gérard, musique.
Jeanne Moreau, chant ; instrumentistes non identifiés.
Vidéo : France, 1968.

Amália, Mísia : deux compils pour Noël

21 décembre 2016

Voici 2 compilations — d’ailleurs pas absolument indispensables — qu’on peut s’offrir pour Noël ou pour une autre nuit. Se les faire remettre de préférence sous forme de CD : les couvertures des deux coffrets s’accordent parfaitement ensemble. On pourra les disposer l’un près de l’autre sur un meuble, une table de travail, un rayonnage de bibliothèque.

Mísia
Do primeiro fado ao último tango (2016)

Mísia. Do primeiro fado ao último tango (2016)Do primeiro fado ao último tango / Mísia, chant ; instrumentistes divers. — [Portugal] : Warner Music Portugal, ℗2016. — 2 CD.

Compilation d’enregistrements précédemment publiés.
Contient des extraits des albums : Mísia, ℗1991. — Fado, ℗1993. — Tanto menos tanto mais, ℗1995. — Garras dos sentidos, ℗1998. — Paixões diagonais, ℗1999. — Ritual, ℗2001. — Canto, ℗2003. — Drama box, ℗2005. — Ruas, ℗2009. — Senhora da noite, ℗2011. — Delikatessen café concerto, ℗2013. — Para Amália, ℗2015.

EAN 190295891541.

La pétulante Mísia marque ses 25 ans de carrière par une sélection de ses enregistrements réunis dans un double album intitulé Do primeiro fado ao último tango (« Du premier fado au dernier tango »).

Une véritable rétrospective, vu que les 40 titres qui la constituent ont été prélevés dans la totalité des albums publiés par la fadiste, depuis Mísia, apparu en 1991, alors que le Portugal gardait encore une forme de rancune à l’endroit du fado, jusqu’à Para Amália, hommage très personnel à la grande Amália Rodrigues publié l’an dernier. On passe donc à travers presque tous les genres abordés par l’éclectique artiste dans l’espace de ces 25 ans : chanson espagnole, française, mexicaine, rock, boléro, cha-cha-chá, tango… et surtout fado bien entendu. L’une des indiscutables qualités de Mísia est le goût très sûr qui la guide dans son choix de répertoire.

La disposition des morceaux, qui ne suit pas l’ordre chronologique, met en évidence les réussites (par exemple : les extraits du remarquable album Garras dos sentidos, 1998 ; ceux de Canto, 2003, étonnante mise en textes de musiques de Carlos Paredes — l’un des plus célèbres artistes de la guitare portugaise de Coimbra —, accompagnée par les instrumentistes habituels du fado renforcés par un quintette à cordes ; ou encore l’interprétation de Lágrima, d’Amália Rodrigues, en 2001) comme les ratages. Parmi ceux-ci : Yo soy María, de l’« opéra-tango » María de Buenos Aires, d’Astor Piazzolla et Horacio Ferrer, très insuffisant au regard de l’interprétation originale du même thème par l’incomparable Amelita Baltar. Drama box (2005), dont est tiré ce morceau, était d’ailleurs un album plutôt raté, dont on peut cependant sauver quelques titres parmi lesquels Ese momento, qui figure aussi sur la compilation. Et puis il y a les moments où l’oreille souffre de certaines duretés dans la voix, dont la justesse n’est pas toujours parfaite.

Mísia | Ese momento. Armando Manzanero, paroles et musique
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare classique ; Daniel Pinto, basse acoustique ; Luís Cunha, violon ; Ricardo Dias, piano, arrangements. Extrait de l’album Drama box, ℗2005.
Vidéo : pas d’informations. Production : France, Naive, 2005.

Amália Rodrigues
Amália canta Portugal (2016)

Amália Rodrigues. Amália canta Portugal (2016)Amália… canta Portugal / Amália Rodrigues, chant ; instrumentistes divers. — [Portugal] : Valentim de Carvalho, ℗2016. — 2 CD.

Compilation d’enregistrements précédemment publiés en : 1966, 1967, 1970, 1972, 1974, 1975 et de quelques enregistrements inédits (1965, 1966, 1967, 1969, 1972).
Contient notamment : Amália canta Portugal / accompagnement d’orchestre ; Joaquim Luís Gomes et Jorge Costa Pinto, arrangements et direction (enr. 1965, publ. 1966). — Amália canta Portugal 2 / accompagnement d’orchestre ; Joaquim Luís Gomes, arrangements et direction (enr. 1967, publ. 1971). — Amália canta Portugal III / José Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique (1972).

Valentim de Carvalho 0418-2. — EAN 5605231041829.

Valentim de Carvalho, le principal éditeur des enregistrements d’Amália Rodrigues, poursuit depuis quelques années une politique de réédition de l’héritage discographique de la fadiste, les albums originaux se trouvant le plus souvent augmentés de captations restées non publiées pour des raisons diverses : prises alternatives, répétitions, autres versions de morceaux publiés, et parfois — rarement — de véritables inédits. Le plus spectaculaire de ces projets (et le plus intéressant à ce jour) a été la nouvelle édition, en 2010, de Com que voz, l’album de 1970 considéré par beaucoup comme le sommet absolu de l’entière discographie du fado.

Amália canta Portugal rassemble en 2 CD les enregistrements de chansons traditionnelles ou à caractère traditionnel : ceux que la chanteuse et son éditeur appelaient ses disques de folclore, dont se détachent les trois albums 33t publiés de 1966 à 1972, tous intitulés Amália canta Portugal. Les deux premiers sont malheureusement gâchés par un accompagnement orchestral inapproprié. Le troisième, avec guitares portugaises et guitares, est splendide.

La brochure qui accompagne la compilation donne de précieux renseignements sur l’origine géographique de chacune des chansons et sur les recueils dont elles proviennent le cas échéant. On y apprend ainsi que le premier des trois albums est composé pour partie d’extraits d’un recueil de chansons transcrites et arrangées pour voix et piano, et de propositions d’Hugo Ribeiro, l’ingénieur du son de la maison Valentim de Carvalho (décédé récemment), dont Amália disait qu’il était le seul à capter correctement sa voix.

Le double CD, qui ne compte pas moins de 61 plages, ne se limite pas aux contenus originaux des trois albums de folclore. On y trouve en outre deux enregistrements publics inédits, l’un au Hollywood Bowl de Los Angeles en 1966 (4 morceaux issus du premier Amália canta Portugal), le second au monastère des Jerónimos de Lisbonne en 1969 (deux chansons extraites respectivement des Amália canta Portugal 1 et 2).

On pourrait penser qu’Amália Rodrigues et José Afonso relevaient de milieux, voire d’univers antagonistes. Le fait est. Amália a pourtant enregistré en 1970 Natal dos simples et Balada do sino, deux thèmes de Cantares do andarilho (1968), un album de José Afonso constitué de chansons à contenu crypto-politique pour lesquelles il avait employé un style d’écriture et de composition à la manière des chansons traditionnelles. On entend pour la première fois ces enregistrements, avec accompagnement de guitares. Ils ressemblent à des maquettes plutôt qu’à des versions destinées à la publication, mais tels quels ils sont préférables à ceux avec orchestre effectivement publiés la même année, présents également dans la compilation. Ils y précèdent le fameux Grândola, vila morena de 1974, dont on apprend que c’est Rui Valentim de Carvalho lui-même, le patron de la maison éponyme, qui a suggéré à Amália de l’enregistrer, juste après la Révolution des œillets. On s’étonne de pareil manque de discernement. Malgré sa beauté, ce Grândola-là n’a pas manqué de susciter les railleries à sa sortie.

À noter encore quelques inédits (dont Verde limão, souvent chanté sur scène en ouverture de récital, mais dont aucun enregistrement studio ne semblait exister) et des captations de sessions d’enregistrement qui constituent autant de courts documentaires sonores sur le travail de studio. On y entend les tâtonnements, les hésitations (« Ah je me suis trompée »), les échanges avec les guitaristes qu’Amália interpelle par leurs noms de famille (« Vous ne pensez pas, Fontes Rocha ? »).

Amália Rodrigues | Rosa Tirana. Paroles et musique traditionnelles (Nord du Portugal).
Amália Rodrigues, chant ; [José Fontes Rocha? et Carlos Gonçalves?, guitare portugaise ; Pedro Leal?, guitare classique ; Joel Pina?, basse acoustique]
Captation : Naples (Italie), Auditorium Rai di Napoli, 1972?

Mélabú

3 décembre 2016

Il m’a plu dès que je l’ai vu, parmi tous les autres il s’est distingué.

Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Cela ne s’est produit qu’au bout d’une demie heure environ. Je déambulais, en examinant tel ou tel avec plus ou moins d’attention, m’attardant sur quelques uns qui me paraissaient, oui, intéressants au point presque de céder à l’un d’eux, mais non, j’y reviendrai peut-être si je ne trouve pas mieux me suis-je dit. Tandis que lui : tout de suite, au premier regard. Il était seul, petit mais bien proportionné, bien fait, très élégant. Curieusement la couleur des rabats m’a semblé très belle, à moi qui ai horreur du violet. Je ne songerais jamais à porter un vêtement violet, jamais. Il y a des hommes, vous l’avez remarqué comme moi, qui portent par exemple des pantalons violets, ou des cabans, voire des manteaux violets. Des souliers aussi. Moi non, jamais. Mais sur lui cette couleur, alliée au blanc crème de la couverture, convenait parfaitement.

L’auteur est hongrois, du nom de Péter Nádas et le titre : Mélancolie. Sur la couverture le nom de l’auteur est imprimé en noir, le titre en violet, le tout en capitales, ce qui donne à l’ensemble beaucoup d’allure en raison notamment de ces trois accents aigus disposés exactement à égale distance l’un de l’autre. À l’intérieur on retrouve ce titre : Mélancolie, accompagné de son équivalent hongrois : Mélabú. En technique documentaire, ce titre dans une autre langue accompagnant le titre proprement dit s’appelle un titre parallèle, sachez-le. Un titre parallèle hongrois, quelle merveille !

Voici le début du texte :

Mélabú, l’un des plus beaux mots du hongrois, fait aussi partie des plus nobles.

Sans violence aucune, mais non sans acuité, la première syllabe projette dans l’espace ce que la seconde émousse aussitôt ; cette tension entre acuité et matité éclate alors, telle une bulle irisée, sur la consonne de la troisième syllabe, pour que se creuse, long et profond, un vide sonore en fin de mot.

L’absence invoque l’espace dans ce mot à fin ouverte, et l’absence appelle un gigantesque espace de ses vœux ; le plus vaste des espaces imaginables.
Péter Nádas. Mélancolie, traduit de Mélabú (1987) par Marc Martin. Le bruit du temps, 2015. ISBN 978-2-35873-067-9. Page 11.

Comment résister ?

Il s’agit en réalité d’un essai (esszé en hongrois) sur Caspar David Friedrich, dont les reproductions de quelques œuvres illustrent le livre.

Quel dommage et quels regrets de ne pas avoir appris à temps ces langues fascinantes : le hongrois, le grec, le turc. Il est trop tard désormais. La partie du cerveau où s’enregistrent le nouveau, le complexe, est fichue ; inutile d’essayer.

Péter Nádas. Mélancolie, traduit de Mélabú (1987) par Marc Martin. Le bruit du temps, 2015.

 

İsmail Altunsaray | Senin yüzünden

23 novembre 2016

FIORILLA
(Che bel turco! Avviciniamoci.)
Felice Romani (1788–1865). Il Turco in Italia (1814), livret de l’opéra de Gioacchino Rossini. Acte 1, scène 6.

FIORILLA
(Quel beau Turc ! Approchons-nous.)

İsmail Altunsaray | Senin yüzünden. Poème de Fikret Dikmen ; İsmail Altunsaray, musique.
İsmail Altunsaray, chant, saz ; Ceyhun Çelikten, arrangements.
Enregistrement sonore : Turquie : Kalan Müzik, ©2016.
Vidéo : Murat Akay, réalisation. Turquie, 2016.

Depuis quelque temps il ne se passe pas un jour sans que ce site (celui-ci même) ne reçoive des visites, une ou plusieurs, de Turquie. De partout en Turquie : Trabzon — Trébizonde, l’antique capitale du Pont —, Diyarbakır sur le Tigre, Ankara, Adana, Şanlıurfa près de la Syrie, Mersin et Antalya sur la côte méridionale, İzmir et Çanakkale sur la mer Égée, Aydın, Eskişehir, İstanbul, Bursa, Çankırı, Adapazan… Ces visites, d’où qu’elles proviennent, n’ont qu’un seul objet : ce billet consacré à Elena Ledda, qui est sarde. Mystère.

Le jeune homme du clip vidéo, İsmail Altunsaray, est originaire d’une ville située en plein centre de la Turquie. Cette sorte de luth dont il joue s’appelle un saz. C’est l’instrument d’accompagnement obligé du bozlak, un type de chanson de lamentation originaire de l’Anatolie centrale généralement interprété par des hommes, dont le nom signifie paraît-il crier, gémir. Un chant hurlé. İsmail Altunsaray est un chanteur de bozlak.

Senin yüzünden semble signifier « À cause de toi » ou peut-être même « Par ta faute ». Le turc est une langue désespérante. Les moteurs de traduction automatique sont impuissants à la transposer dans une autre langue. Celui de Google donne des résultats différents selon qu’il traduit en français, en anglais, en italien ou en allemand, tous incohérents et incompréhensibles.

Je suis un mort vivant, j’erre comme un fou, à cause de toi. Ce qui semblait un rêve s’est changé en torture, à cause de toi. Ce serait ça plus ou moins, hurlé.

Kıyram oldu evim barkım
Senin yüzünden yüzünden
Kalmadı deliden farkım
Senin yüzünden yüzünden

Viran oldu evim barkım
Senin yüzünden yüzünden
Kalmadı deliden farkım
Senin yüzünden yüzünden

Aklımı firara saldım
Türlü hayallere daldım
Bir deri bir kemik kaldım
Senin yüzünden yüzünden

Yaşıyorum ölü gibi
Esir olsam yeri gibi
Dolaşıyorum deli gibi
Senin yüzünden yüzünden

Yaşıyorum ölü gibi
Esir olsam yeri gibi
Dolaşıyorum deli gibi
Senin yüzünden yüzünden

Gel gör düştüm bak ne hale
Çektiğim bunca dert çile
Başımdaki türlü bela
Senin yüzünden yüzünden
Fikret Dikmen. Senin yüzünden.

Anxiété

5 novembre 2016

Marguerite Duras a écrit, je ne sais plus où, dans La vie matérielle probablement, qu’il lui fallait absolument avoir toujours dans sa maison une réserve de certains produits, pour elle de première nécessité. Du sel, de l’huile, de la sauce indochinoise. Il lui était nécessaire de savoir que ces denrées-là, elle en avait d’avance. C’est à dire des paquets, des bouteilles, des flacons non entamés.

Je souffre aussi de ce type d’obsession, mais pas exactement vis-à-vis des mêmes produits. Ne pas avoir de sauce indochinoise, par exemple, m’est indifférent. D’ailleurs je n’en ai pas. Des pâtes oui. Du riz oui. Et j’ai besoin d’avoir au moins un ticket non entamé de 10 trajets de tram en plus de celui en cours. De même que deux ou trois brosses à dents.

Ma réserve de brosses à dents tirant à sa fin, je suis passé à la parapharmacie pour l’alimenter. Comme presque toujours la caissière a glissé dans la poche où elle avait placé mes achats (les brosses à dents plus un ou deux autres articles) deux échantillons de quelque chose. J’ai attendu de me trouver à nouveau dans la rue pour prendre connaissance de son verdict.

Crème hydratante défatigante.

Crème lissante 1ères rides.

J’ai eu pire. Elle devait être myope.

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