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Gisela João & Stereossauro | Vento (2019)

25 mai 2019

Gisela João est à Paris ce soir.

Gisela João est à Paris ce soir, au Théâtre des Abbesses [lien]. Si on se trouve dans cette ville il faut y aller ; il faut préférer à toute autre activité celle de se rendre dans ce théâtre.

Elle n’y chantera probablement pas Vento (« Vent »), qui n’appartient pas à son répertoire bien qu’il ait été écrit pour elle par Stereossauro – pour l’album Bairro da Ponte de ce dernier (voir le billet Actualité de la saudade. 1. Stereossauro).

Mais qui sait.

Stereossauro & Gisela João | Vento. Stereossauro, paroles & musique.
Gisela João, chant ; Ricardo Gordo, guitare portugaise ; Stereossauro, production.
Vidéo : Rui dos Anjos, réalisateur ; Tiago Murta & Thaylis Grazielle, acteurs ; Gisela João & Stereossauro, participants. Production : Forever in Movies. Portugal, 2019.

Quando a tua voz entrou na minha casa
Abri as janelas , abri as minhas asas
O vento soprou para nós, levou-nos
[a todo o lado
Soltei as velas , esqueci todo o meu fado

Quand ta voix est entrée dans ma maison
J’ai ouvert les fenêtres, j’ai déployé mes ailes
Le vent s’est levé pour nous, il nous a emportés
J’ai hissé les voiles, j’ai tout oublié de mon fado
Vivemos os dois um conto de fadas
Deixa para depois as tristezas e as mágoas
Vamos viver amor ao sabor deste vento
Deixa pra depois o choro e o lamento

Vivons ensemble un conte de fées
Laisse pour demain les tristesses et les peines
Mon amour, vivons à la saveur de ce vent
Laisse pour demain les pleurs et les tourments
Quando a tua voz saiu da minha casa
Fechei as janelas, fechei as minhas asas
O vento não sopra mais, e a tristeza
[mora ao lado
Apaguei a vela, e lembrei-me deste fado

Quand ta voix a quitté ma maison
J’ai fermé les fenêtres, j’ai replié mes ailes
Le vent ne souffle plus, je n’ai plus que
[la tristesse
J’ai amené les voiles, je me suis rappelé ce fado
Disse-me uma voz dá tempo ao tempo
Deixa no coração entrar o esquecimento
Disse-me que o céu não é sempre cinzento
Vai volta a voar nas asas de outro vento

Une voix m’a dit : laisse du temps au temps
Laisse l’oubli pénétrer dans ton cœur
Elle a dit : le ciel n’est pas toujours gris
Pars voler sur les ailes d’un autre vent

Stereossauro (Tiago Norte). Vento (2019). Stereossauro (Tiago Norte). Vent, traduit de : Vento (2019) par L. & L.

Stereossauro
Bairro da Ponte (2019)

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)Bairro da Ponte / Stereossauro, DJ, production ; Ricardo Gordo, Nuno Cacho, guitare portugaise ; Nelson Rodrigues, basse électrique ; Beat Laden, mixage.
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗2019.
Avec la participation de : Camané, NBC, Papillon, Plutónio, Slow J, Ana Moura, DJ Ride, Capicua, Gisela João, Ace, Dino D’Santiago, Carlos Do Carmo, The Legendary Tiger Man, Rui Reininho, Nerve, Paulo De Carvalho, Razat, Holly, Sr. Preto.

La môme caoutchouc | Fréhel & Jean Gabin

13 mai 2019

J’ai une petite gosse extra
Elle est en gutta-percha
Élastique
Et vraiment fantastique
Serge Veber (1897-1976). La môme caoutchouc (1931). Extrait.

La môme caoutchouc fait partie de la partition originale composée par Maurice Yvain pour le film Cœur de lilas, réalisé par Anatole Litvak en 1931, sorti en 1932. La chanson y est chantée successivement, avec des paroles en partie différentes, par Jean Gabin (dans le rôle de Martousse, un mauvais garçon) et par la grande Fréhel (dont le personnage porte le nom splendide de « La Douleur »).

Petit hommage au danseur João Reis Moreira, le « môme caoutchouc » qui accompagne Conan Osíris sur scène (voir les billets Actualité de la saudade. 2 et Actualité de la saudade. 2½).

Jean Gabin (1904-1976) & Fréhel (1891-1951) | Cœur de lilas (1932). Extrait. Anatole Litvak, réalisation ; d’après la pièce de Charles-Henry Hirsch et Tristan Bernard ; Dorothy Farnum, Anatole Litvak, Serge Veber, adaptation ; Serge Veber, dialogues ; Maurice Yvain, musique ; Marcelle Romée (Cœur de Lilas), André Luguet (André Lucot, le jeune inspecteur), Jean Gabin (Martousse, un mauvais garçon), Madeleine Guitty (Mme Charignoul), Carlota Conti (Mme Madeleine Novion), Fréhel (« La Douleur »)…, acteurs.
France, 1932.
Dans cet extrait : Jean Gabin & Fréhel, chant. L’extrait présente quelques coupures.

J’ai une petite gosse extra
Elle est en gutta-percha
Élastique
Et vraiment fantastique
Elle s’met la tête sous les pieds
Et les doigts de pied dans l’nez
Brusquement au plumard
Elle fait le grand écart

Elle se met en vrille
Elle vous fait la chenille
Tout à coup
Les jambes à son cou
Elle s’enroule
S’met en boule
Et se grignote les genoux

La môme caoutchouc
Avec elle, c’qu’on peut faire, ah c’est fou
Elle vous prend et toc et toc
On n’est plus qu’une loque
Ah c’est pas du toc
Elle vous disloque
La môme caoutchouc
C’est un lot, c’est un drôle de p’tit bout
On la cherche en-dessus et on la trouve en-dessous
La môme caoutchouc

Dans tous les encombrements
Elle se glisse légèrement
Elle s’faufile
Elle me sert de coupe-file
Par contre dans le métro
Elle se gonfle les pectoraux
Je suis toujours certain
D’trouver un strapontin

Quand d’sa peau j’ai marre
J’lui dis « Faut qu’tu t’barres »
Pas moyen
Toujours elle revient
Elle s’allonge
Se prolonge
C’est un ressort à boudins

La môme caoutchouc
Pour l’avoir, c’est pas commode du tout
Elle se gondole, elle se détraque
Quel drôle de micmac
Moi, elle me fout l’trac
Elle m’estomaque
La môme caoutchouc
J’voudrais bien pouvoir en prendre un bout
Elle est encore couchée, je m’approche, elle est debout
La môme caoutchouc
Serge Veber (1897-1976). La môme caoutchouc (1931). Extrait.

Fréhel a réalisé un enregistrement studio de La môme caoutchouc conforme à la version qu’elle chante dans le film. Cette version diffère de celle de Jean Gabin à partir du couplet où la chanteuse déclare être « la môme caoutchouc » : « J’peux bien vous l’dire entre nous / Eh bien la môme caoutchouc / C’est ma pomme / Oui, c’est comme ça qu’on m’ nomme / La guimauve à côté de moi / C’est un vrai morceau de bois… ».

Fréhel (1891-1951) | La môme caoutchouc. Serge Veber, paroles ; Maurice Yvain, musique. Du film Cœur de lilas (1932), réalisation Anatole Litvak.
Fréhel, chant ; accompagnement d’orchestre. France, 1935 ?

Actualité de la saudade. 2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis

12 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis (ce billet)
3. À venir

Il sera bien question en tout de trois artistes, ou groupes d’artistes, sur ce thème de « l’actualité de la saudade ». Mais de même que dans les rues des villes les immeubles connaissent parfois des numérotations intermédiaires – des 2bis, 2ter etc. – voici le billet numéro 2½, qui permet de différer la publication du 3, en complétant le 2.

On l’a dit dans le billet précédent : en mars dernier, Conan Osíris a été désigné vainqueur du Festival da canção organisé tous les ans par la télévision publique portugaise. Il y présentait une chanson intitulée Telemóveis (« Téléphones [portables] »). Un triomphe qui a accru de manière spectaculaire la notoriété du musicien, et révélé l’adorable bailarino João Reis Moreira, son indispensable môme caoutchouc. Autre conséquence : cette victoire fait d’eux les représentants du Portugal au Concours Eurovision 2019, la semaine prochaine. Drôle de destin pour des artistes qui évoluaient encore il y a peu de temps dans l’Underground lisboète.

2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis

………

Eu sei que a saudade tá morta
Quem mandou a flecha, fui eu
Fui eu

Je sais que la saudade est morte
Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
C’est moi.

C’était le 2 mars à Portimão, dans le Sud du Portugal :

Conan Osíris & João Reis Moreira | Telemóveis. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production ; João Reis Moreira, participant ; Luís Carvalho, costumes.
Captation : Portimão (Portugal), Portimão Arena, 2 mars 2019, dans le cadre de la finale du Festival da Canção 2019. Production : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 2019.

Du pur Conan Osíris.

Une musique obtenue en mélangeant les ingrédients à sa disposition, fado, musique orientale (Amália rapprochait souvent l’une de l’autre lorsqu’elle était interrogée sur les origines et la nature du fado), des harmonies insolites  et des effets d’instruments désaccordés qui ne facilitent pas le placement de la voix quand il s’agit de chanter en direct. Tout n’est d’ailleurs pas parfait de ce point de vue.

Des paroles indéchiffrables, jouant sur le sens des mots, jouant avec leur sonorité.

Il y est question dans Telemóveis de « tuer la saudade », ou de mourir soi-même, tué par elle.

« Tuer la saudade » (Matar a saudade, ou Matar saudades) est une expression toute faite en portugais, qui ne se laisse pas transposer facilement en français (ni dans d’autres langues) – déjà que le mot saudade lui-même, dont l’équivalent français le plus proche est « nostalgie », se rend différemment suivant le contexte. Tenho saudades de ti (littéralement : « J’ai des nostalgies de toi »), c’est à peu près : « Tu me manques ». La notion de manque est indissociable de la saudade. Et ce manque, on peut parfois l’anéantir, le « tuer », en en supprimant la cause ; par exemple en décidant de revoir l’être, le lieu etc. dont on a la saudade. « Vieste matar saudades? » (littéralement : « Tu es venu tuer des nostalgies ? ») pourrait être : « Tu es venu parce qu’on te manque ? » ou autre, suivant le contexte.

Eu parti o telemóvel
A tentar ligar para o céu
Pra saber se eu mato a saudade
Ou quem morre sou eu

J’ai cassé mon téléphone
En essayant d’appeler le ciel
Pour savoir si je « tue la saudade »
Ou si c’est moi qui meurs.
Quem mata quem
Quem mata quem
Mata?
Quem mata quem?

Qui tue qui
Qui tue qui
Tue ?
Qui tue qui ?
Nem eu sei
Quando eu souber eu não ligo a mais ninguém

Je n’en sais rien
Quand je le saurai je n’appellerai plus personne.
Se a vida ligar
Se a vida mandar mensagem
Se ela não parar
E tu não tiveres coragem de atender
Tu já sabes o que é que vai acontecer

Si la vie appelle
Si la vie laisse des messages
Sans arrêt
Et que tu n’as pas le courage de répondre
Tu te doutes bien de ce qui va arriver…
Eu vou descer a minha escada
Vou estragar o telemóvel
O telele
Eu vou partir o telemóvel
O teu e o meu
E eu vou estragar o telemóvel
Quero viver e escangalhar o telemóvel

Je vais descendre mon escalier
Je vais flinguer le téléphone
Le télélé
Je vais casser le téléphone
Le tien le mien
Je vais flinguer le téléphone
Je veux vivre et fiche en l’air ce téléphone.
E se eu partir o telemóvel?
Eu só parto aquilo que é meu
Tou pra ver se a saudade morre
Vai na volta quem morre sou eu

Casser mon téléphone, et alors ?
Je ne casse que ce qui est à moi
Je veux voir si la saudade meurt
Ou si finalement c’est moi qui meurs.
Quem mata quem mata?
Eu nem sei
A chibaria nunca viu nascer ninguém

Qui tue qui tue ?
J’en sais rien.
Cafter n’a jamais fait naître personne.
Eu partia telemóveis
Mas eu nunca mais parto o meu
Eu sei que a saudade tá morta
Quem mandou a flecha, fui eu

Je cassais des téléphones
Mais je ne casserai jamais plus le mien.
Je sais que la saudade est morte
Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
Quem mandou a flecha, fui eu

Celui qui a tiré la flèche, c’est moi.
Fui eu

C’est moi.

Conan Osíris.
Telemóveis
(2019).
Conan Osíris.
Téléphones (portables)
, traduit de : Telemóveis (2019) par L. & L.

Que se passera-t-il à l’Eurovision ? Rien peut-être. Tout y est tellement prévu, répété, chaque mouvement, chaque tourné de tête, chaque sourire, chaque regard dans la caméra 1, dans la 2 ou dans telle autre, tout tellement calculé, programmé au quart de seconde pour éviter le déraillement d’une si lourde machine, qu’ils risquent, eux qui sont dans la spontanéité et dans l’improvisation, d’être privés d’eux-mêmes. On verra. « Pleurer et rire pour toujours. C’est ce que je souhaite pour nous » écrit João Reis Moreira sur son compte Instagram.

31 août 2018 (extrait) : Temos os dois os olhos verdes. Mas ele [Conan Osíris] olha de frente para o Sol e eu nem sempre sei encarar a Lua. […] Chorar e rir para sempre. é o que desejo pra nós.

On a tous les deux les yeux verts. Mais lui [Conan Osíris] regarde le soleil en face alors que moi, je ne suis pas toujours capable de regarder la Lune dans les yeux. […] Pleurer et rire pour toujours. C’est ce que je désire pour nous.

« Parte uma perna » (« Casse une jambe »), c’est ce qu’on dit en portugais pour souhaiter bonne chance. Mais de leurs jambes, ils en ont grand besoin. Alors juste : Boa sorte!

Et encore un coup de Téléphone : l’enregistrement studio de Telemóveis.

Conan Osíris | Telemóveis. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production.
Portugal, 2019.

L’Aura | Le vent

10 mai 2019

L’Aura | Le vent. Laura Abela, paroles & musique.
L’Aura, chant. Captation : Milan (Italie), Music Drome, 16 janvier 2008.
Vidéo : FratellOrso. 2008 (mise en ligne).

Le vent qui chante,
le vent qui danse,
le vent me sauvera,
il me sauvera des femmes
qui veulent me tuer.
Laura Abela. Le vent (2007)

Actualité de la saudade. 2. Conan Osíris

8 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris (ce billet)
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. À venir

Après celui consacré à Stereossauro, voici le deuxième billet (sur trois) de la série « Actualité de la saudade ».

Conan Osíris partage avec Stereossauro une forme de considération pour Amália Rodrigues, au point de lui avoir consacré une chanson – sa première. Les deux artistes ont par ailleurs en commun une participation à l’Eurovision chacun : Stereossauro l’an dernier, dans la séquence d’ouverture du concours, organisé à Lisbonne suite à la victoire de Salvador Sobral en 2017 ; Conan Osíris cette année, en tant que représentant du Portugal à la compétition, qui a lieu la semaine prochaine.

2. Conan Osíris

Conan comme Conan, le fils du futur (en v.o. : 未来少年コナン, prononcer Mirai Shōnen Conan), héros d’une série d’animation japonaise ; Osíris comme le dieu de l’Égypte.

Tiago Miranda pour l’état-civil, 30 ans depuis janvier, né à Lisbonne, ancien étudiant en arts graphiques, travaillait dans un sex-shop avant d’être en mesure de se concacrer exclusivement à la musique, c’est à dire depuis le succès de son deuxième album Adoro bolos (« J’adore les gâteaux »), lancé en décembre 2017.

Conan Osíris fait tout lui-même : enregistrement, production, musique (électro, pop, avec des échos de mondes lointains ou proches : danses traditionnelles portugaises, airs orientaux, fado, chansons ordinaires…), paroles – généralement délirantes (voir celles de 100 paciência, ci-dessous) – mais pas toujours, exemple :

1 lágrima, 2 lágrimas, 3 lágrimas, 4 5 lágrimas, 6 lágrimas, 7 lágrimas, 8 9 lágrimas, 10 lágrimas, 10 mil milhões ao cubo e se não mais houver, é porque a vida acabou.
Conan Osíris. Ave lágrima.

1 larme, 2 larmes, 3 larmes, 4 5 larmes, 6 larmes, 7 larmes, 8 9 larmes, 10 larmes, 10 mille millions puissance 3, et s’il n’y en a plus, c’est que la vie est finie.

Qu’aurait-il à voir avec la saudade, avec le fado ? Ceci, publié en 2014 :

Conan Osíris | Amália. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production.
Extrait de l’album Silk / Conan Osíris. Portugal, 2014.

Tu sabes que a saudade bate forte
Bate bem mais forte que a sorte
Tu sabes que a saudade anda aos beijos com a morte
Sabes que a saudade anda aos beijos com a morte

Tu sais que la saudade frappe fort
Frappe bien plus fort que le sort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Tu sais que la saudade embrasse la mort
Amália pega em mim e leva-me a dançar
Sabes que eu só danço quando a saudade acabar
Amália pega em mim e leva-me pro mar
Sabes que eu só morro quando não te vir chorar

Amália passe me prendre et m’emmène danser
Tu sais que je ne danse que quand la saudade s’épuise
Amália passe me prendre et m’emmène à la mer
Tu sais que je ne mourrais que si je ne te voyais plus pleurer

Conan Osíris. Amália (2014). Conan Osíris. Amália, traduit de : Amália (2014) par L. & L.

Il s’agit bien d’Amália Rodrigues. « Amália » tout court, c’est forcément elle.

Conan Osíris a d’ailleurs cité comme source d’inspiration O Senhor Extraterrestre (« Monsieur l’Extraterrestre »), une chanson enregistrée par Amália en 1982 (reprise récemment avec beaucoup de verve par Gisela João), mettant en scène un extraterrestre déboussolé qui atterrit avec son « OVNI » [sic] dans le jardin d’une dame au moment même où celle-ci s’apprête à y étendre son linge. Surtout pour le soustraire à la curiosité de la voisine, elle l’invite à entrer prendre le café et à papoter comme il se doit (« Vous êtes d’où alors ? Y aurait pas quelqu’un chez vous qui pourrait me fournir de la morue ? Et vous êtes marié ? Vous avez des enfants ? Ah, un seul ? Quel âge il a ? Il ressemble au papa ou à la maman ? » Ce à quoi l’étranger, qui était « mal réglé » ne sait répondre que par des : « pi ! »

Amália, enregistré avec du matériel de fortune et publié comme complément incongru à une compilation de musiques fonctionnelles destinées à accompagner des défilés de mode, est la première chanson (avec des paroles) écrite par Conan Osíris. La première aussi dans laquelle il utilise sa voix. Elle n’a guère suscité de réactions au moment de sa publication. C’est Música, Normal (2016), le premier véritable album de Conan Osíris, qui commence à attirer sur lui l’attention du public. Les langues (anglais, portugais, coréen, japonais, espagnol) s’y mélangent. On y trouve une chanson qui parle déjà de gâteaux (Exame de pastelaria, « Examen de pâtisserie » ; une autre (1OVNI) qui fait écho au Senhor Extraterrestre d’Amália (« Je voudrais voir un ovni voler au-dessus de moi »).

Le succès de l’album suivant, Adoro bolos, paru le 30 décembre 2017, est fulgurant. Conan Osíris, de plus en plus sollicité par les organisateurs de concerts et la télévision, est alors rejoint à sa demande par un danseur, João Reis Moreira. Ils forment désormais une sorte de duo et se produisent presque toujours ensemble, comme ici, dans une émission de télévision diffusée en 2018. Voyez le visage de João, aussi merveilleusement inexpressif qu’une gomme tandis qu’il « se met en vrille et vous fait la chenille » comme la Môme caoutchouc. Voyez aussi le pantalon à carreaux de Conan, une splendeur.

Conan Osíris | 100 Paciência. Conan Osíris, paroles & musique.
Conan Osíris, chant, production ; João Reis Moreira, participant (danse).
Extrait de l’émission Super Swing, présentée par Joana Barrios e André E. Teodósio. Production : Canal Q. Portugal, 2019.
100 Paciência : contenu dans l’album Adoro bolos / Conan Osíris. Portugal, 2017.

Traduction (partielle, pour donner une idée) :

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une encéphalite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une hépatite
Mais il n’y avait pas de solution

Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une spondylarthrite.
Je suis allé chez le médecin pour voir si c’était une amygdalite
Mais il n’y avait pas de solution

Et elle a crié
Je vais vous prescrire du Clementia
Je sais que vous ne le prendrez pas
J’ai de l’expérience, croyez-moi
Je ne suis pas prix Nobel de sciences
Mais ça se voit sur votre figure, vous êtes le 100

100, 100
Le sans patience, le 100
Le sans patience
Zéro-un-zéro-un, le 100, le 100
Le sans patience

Docteur
C’est vrai mais c’est de la paranoïa
Je vous adore comme fadiste, je vous assure, vous êtes géniale
Regardez encore,
Je suis sûr que je suis malade.
Faites-moi une TDM, une radio,
Regardez bien, c’est pas une dent ?

Et elle a crié,
J’en ai assez
En fait vous êtes un crétin
Ça se voit tout de suite, ces vêtements, cette tête vulgaire
Si vous ne comprenez pas, si vous manquez de vocabulaire
Je vais vous le dire en maths, vous êtes :

10 au carré
25 par 4
années d’un siècle passé
50 par 2.

Le sans patience, le 100.

On aura noté que le médecin, une femme (a médica : le mot médecin a un féminin, en portugais) est aussi une fadiste (comme Kátia Guerreiro, par exemple).

Les costumes, toujours d’une grande extravagance, l’aspect queer des deux jeunes gens, la singularité de leurs « performances », leur liberté de ton intriguent, agacent ou émerveillent. La presse portugaise, qui a fini par s’intéresser au phénomène, reste circonspecte, incertaine de ce qu’il conviendrait d’en penser. Faut-il voir en Conan Osíris « une nullité excentrique ou un génie visionnaire ? » (c’est le titre d’un article paru dans le magazine Visão). On interroge des spécialistes, tout aussi gênés. Tous essaient de le classer, de le raccrocher à quelque chose de connu, sans y parvenir. Le seul rapprochement pertinent, que d’ailleurs l’intéressé ne refuse pas, est celui, souvent évoqué, avec António Variações (1944-1984). Mais ce n’est que l’un des aspects du personnage.

C’est dans l’effervescence suscitée par Adoro bolos que Conan Osíris se voit invité à participer au Festival da Canção 2019, qu’il remporte haut la main avec Telemóveis, une chanson dont la musique, si elle était chantée avec accompagnement de guitare portugaise et de guitare, passerait sans difficulté pour un fado. N’était la singularité des paroles. Ce sera l’objet d’un prochain billet…

À suivre, donc.

Internet :

 

Partie pour Césarée, Cesarea.

6 mai 2019

BÉRÉNICE
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
Jean Racine (1639-1699). Bérénice (1671). Acte V, scène 7.

.

Toulouse (Occitanie, France). Hôtel de Felzins, 19 avril 2019

BÉRÉNICE
(à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
ANTIOCHUS
Hélas !
Jean Racine (1639-1699). Bérénice (1671). Acte V, scène 7.

.

Toulouse (Occitanie, France). Hôtel de Felzins, 19 avril 2019

Amália Rodrigues | É da torre mais alta

3 mai 2019

Voici l’enregistrement d’Amália Rodrigues qui a fourni la matière première à Stereossauro pour son Flor de maracujá (voir le billet précédent).

Enregistré en 1975, l’année suivant la Révolution des œillets, É da torre mais alta ne sera publié qu’en 1997, dans le très bel album d’inédits intitulé Segredo. C’est une composition d’Alain Oulman sur un poème du bouillant José Carlos Ary dos Santos (1937-1984), homosexuel déclaré, adhérent du Parti communiste portugais, même sous l’ancien régime. Il n’en était pas moins un familier d’Amália, qui le recevait chez elle – comme en témoigne l’album Amália / Vinicius, enregistré lors d’une de ces soirées amicales à laquelle participaient, outre Amália et Vinicius (de Moraes), les poètes Ary dos Santos et Natália Correia.

Comme cela se produit assez fréquemment, les paroles du fado diffèrent du texte du poème original. Intitulé Retrato do povo de Lisboa (« Portrait du peuple de Lisbonne »), ce poème a paru en 1970 dans le recueil Fotos-Grafias, illustrées de photographies en noir et blanc de Nuno Calvet. Cette fois, les modifications sont assez importantes et consistent non seulement en suppressions, mais aussi en ajouts. On trouvera ci-dessous les deux versions du texte.

Il existe au moins un autre enregistrement inédit de É da torre mais alta, sur un texte probablement plus proche de l’original. Il devrait être publié cette année, dans le cadre de l’édition discographique complète d’Amália entreprise depuis plusieurs années par la maison Valentim de Carvalho.

Amália Rodrigues (1920-1999) | É da torre mais alta. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare. Enregistrement : 1975. Extrait de l’album Segredo / Amália Rodrigues. Portugal, 1997.

É da torre mais alta
Que eu canto este meu pranto
Que eu canto este meu sangue,
Este meu povo
Dessa torre maior
Em que apenas sou grande
Por me cantar de novo,
Por me cantar de novo.

C’est du haut de la plus haute tour
Que je chante mon sanglot,
Que je chante mon sang,
Mon peuple que voici,
Du haut de cette tour,
Le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau
Où je peux me chanter à nouveau
Cantar como quem despe
A ganga da tristeza
Como quem bebe
A água da saudade,
Chama que nasce e cresce
E vive e morre acesa
Chama que nasce e cresce
Em plena liberdade.

Chanter comme on se dépouille
De sa gangue de tristesse
Comme on boit
L’eau de la saudade
Flamme qui naît et croît
Et vit, et meurt ardente
Flamme qui naît et croît
En pleine liberté.
Mas nunca se dói só
Quem a cantar magoa
Dói-me o Tejo vencido
Dói-me a secura
Dói-me o tempo perdido
Dói-me ele de lonjura
Dói-me o povo esquecido
E morro de ternura
Dói-me o tempo perdido
E morro de ternura.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir
Ne souffre jamais seul
J’ai mal au Tage vaincu
J’ai mal à la sécheresse
J’ai mal au temps perdu
Je souffre qu’il soit loin de moi
J’ai mal au peuple oublié
Et je meurs de tendresse.
J’ai mal du temps perdu
Et je meurs de tendresse.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa (1970). José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). C’est de la tour la plus haute, traduit de : É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa [« Portrait du peuple de Lisbonne »] (1970) par L. & L.

Retrato do povo de Lisboa (1970)

É da torre mais alta do meu pranto
que eu canto este meu sangue este meu povo.
Dessa torre maior em que apenas sou grande
por me cantar de novo.

Cantar como quem despe a ganga da tristeza
e põe a nu a espádua da saudade
chama que nasce e cresce e morre acesa
em plena liberdade.

É da voz do meu povo uma criança
seminua nas docas de Lisboa
que eu ganho a minha voz
caldo verde sem esperança
laranja de humildade
amarga lança
até que a voz me doa.

Mas nunca se dói só quem a cantar magoa
dói-me o Tejo vazio dói-me a miséria
apunhalada na garganta.

Dói-me o sangue vencido a nódoa negra
punhada no meu canto.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Retrato do povo de Lisboa (1970).

………

C’est du haut de la plus haute tour de mon sanglot
Que je chante mon sang, mon peuple que voici.
Du haut de cette tour, le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau.

Chanter comme on se dépouille de sa gangue de tristesse
Mettant à nu l’épaule de la saudade
Flamme qui naît et croît et meurt ardente
En pleine liberté.

C’est de la voix de mon peuple, un enfant
À demi nu dans les docks de Lisbonne,
Que je tire ma voix,
« caldo verde » de désespoir,
Orange d’humilité,
Amère lance,
Ma voix jusqu’à la douleur.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir ne souffre jamais seul
J’ai mal au Tage vide, à la misère
Poignardée dans la gorge.

J’ai mal au sang vaincu, aux bleus,
Coup de poing dans mon chant.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Portrait du peuple de Lisbonne, traduit de : Retrato do povo de Lisboa (1970) par L. & L.

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