Aller au contenu principal

Luis Cernuda | Despedida. Celeste Rodrigues | Meu corpo

14 juin 2019

la calle, sola a medianoche,
Doblaba en eco vuestro paso.
Llegados a la esquina fue el momento:
Arma presta, el espacio.

Eras tú quien partía,
Fuiste primero tú el que rompiste,
Así el ánima rompe sola,
Con terror a ser libre.

Y entró la noche en ti, materia tuya
Su vastedad desierta,
Desnudo ya del cuerpo tan amigo
Que contigo uno era.
Luis Cernuda (1902-1963). Despedida, extrait de Poemas para un cuerpo (1957).

………

La rue, vide à minuit,
Doublait en écho votre pas.
Arrivés au coin, ce fut le moment :
Arme preste, l’espace.

C’était toi qui partais,
Ce fut toi le premier à rompre.
Ainsi l’âme rompt seule,
Dans la terreur d’être libre.

En toi la nuit entra, ta matière
Son étendue déserte,
Dépouillé du corps tant aimé,
Qui avec toi ne faisait qu’un.
Luis Cernuda (1902-1963). Adieux, traduit de Despedida par Bruno Roy. Extrait de : Poèmes pour un corps (1957).
Dans : Poèmes pour un corps / Luis Cernuda ; [illustrations de] Luis Caballero ; [texte français de Bruno Roy]. France : Fata Morgana, impr. 2010. Bilingue espagnol français. ISBN 978-2-85194-781-9. P. 9.

Celeste Rodrigues (1923-2018) | Meu corpo. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique.
Celeste Rodrigues, chant ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare classique (viola de fado) et direction musicale ; Nando Araujo, basse acoustique.
Vidéo : extrait du spectacle Cabelo branco é saudade, créé au Teatro Nacional São João, mis en scène par Ricardo Pais. 2005.

Se ouvires o chorar duma criança
Ou um grito de vingança, sou eu

Sou eu, de cabelo solto ao vento
Com olhar e pensamento no teu
Sou eu, na raíz do sofrimento
Contra ti e contra o tempo, sou eu
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Meu corpo (extrait).

………

Si tu entends un enfant qui pleure
Ou un cri de vengeance, c’est moi.

C’est moi, les cheveux au vent
Les yeux et la tête pleins de toi
C’est moi, à la racine de la souffrance
Contre toi et contre le temps, c’est moi !
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Mon corps (extrait), traduit de : Meu corpo par L. & L..

Fréhel | Où sont tous mes amants ?

10 juin 2019

Comme un lundi.

Fréhel (1891-1951) | Où sont tous mes amants ?. Charlys (Charles André Cachan) et Maurice Vandair, paroles & musique.
Fréhel, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pierre Chagnon, direction.
Enregistrement : France, 1935.

Celeste Rodrigues | Meus olhos

9 juin 2019

Meus olhos, poème d’António Botto chanté sur la musique du Fado menor do Porto, figure sur le dernier album studio enregistré par Celeste (Fado Celeste, 2007). Cette vidéo date de la même année. Le son en est assez piètre, mais elle est émouvante parce que trois des musiciens qu’elle représente ont aujourd’hui disparu (Celeste elle-même en 2018 ; les deux guitares portugaises : José Pracana en 2016 et José Luís Nobre Costa en 2014).

En revanche Joel Pina, né en 1920, qui tient ici la basse acoustique comme il l’a tenue pendant plusieurs décennies aux côtés d’Amália Rodrigues, est toujours en vie. Âgé de 87 ans à l’époque de cette vidéo, il en a à présent 99. Nul doute qu’il sera particulièrement fêté l’année prochaine – qui est aussi celle du centenaire d’Amália.

Celeste Rodrigues (1923-2018) | Meus olhos. António Botto, paroles ; José Joaquim Cavalheiro Júnior, musique (Fado menor do Porto).
Celeste Rodrigues, chant ; José Pracana & José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; Jaime Santos Júnior, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Captation : Lisbonne, Cinema São Jorge, mai 2007.
Vidéo : production RTP (Rádio e Televisão de Portugal). Portugal, 2007.

Meus olhos que por alguém
deram lágrimas sem fim
já não choram por ninguém
– basta que chorem por mim.
Arrependidos e olhando
a vida como ela é,
meus olhos vão conquistando
mais fadiga e menos fé.
Sempre cheios de amargura!
Mas se as coisas são assim,
chorar alguém – que loucura!
– Basta que eu chore por mim.

Mes yeux qui pour quelqu’un
Ont pleuré des larmes sans fin
Ne pleurent plus pour personne
Qu’il leur suffise de pleurer pour moi !
Repentis et regardant
La vie telle qu’elle est,
Mes yeux peu à peu conquièrent
Plus de lassitude et moins de foi.
Toujours remplis d’amertume !
Mais si les choses sont ainsi,
Pleurer quelqu’un : quelle folie !
Il suffit que je pleure pour moi.

António Botto (1897-1959). Meus olhos que por alguém, extrait de Canções (1921-1932). António Botto (1897-1959). Mes yeux qui pour quelqu’un, traduit de : Meus olhos que por alguém (1921-1932) par L. & L.

Les cimes des pins tremblèrent

8 juin 2019

Je demandai au coucou :
Encore combien d’années…
Les cimes des pins tremblèrent,
Un rayon tomba sur l’herbe,
Mais nul bruit dans le fourré.
Je rentre à la maison,
Le vent caresse mon front,
Brûlant.
1er juin 1919
Anna Akhmatova (1889-1966). Extrait de : Le plantain (1921), traduit de Подорожник [Podorožnik] par Christian Mouze. Dans : Подорожник = Le Plantain / Анна Ахматова = Anna Akhmatova. Harpo &, 2009. ISBN 978-2-913886-67-4.

………

Я спросила у кукушки,
Сколько лет я проживу…
Сосен дрогнули верхушки,
Желтый луч упал в траву,
Но ни звука в чаще свежей…
Я иду домой,
И прохладный ветер нежит
Лоб горячий мой.
1 июня 1919
Анна Ахматова [Anna Akhmatova] (1889-1966). Extrait de : Подорожник [Podorožnik] (1921).

Marlene Dietrich (1901-1992) | Déjeuner du matin. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Marlene Dietrich, chant ; accompagnement d’orchestre.
Enregistrement : Paris, Théâtre de l’Étoile, 1959.

Amália Rodrigues | O namorico da Rita

4 juin 2019

O namorico da Rita (1957) est à la fois une tragi-comédie minute (les amours entre deux jeunes gens, lui marin-pêcheur, elle marchande de poisson, contrariés par la mère de la jeune fille) et un tableau de genre qui a pour décor le Mercado da Ribeira, c’est à dire les halles centrales de Lisbonne. Situées au bord du Tage, leur activité de commerce de gros a été supprimée en 2000. Il s’en est suivi alors une altération de la fonction du Mercado lui-même, voué désormais au seul commerce de détail ainsi qu’à des installations culturelles et de loisir, mais aussi une profonde transformation de l’activité et de l’aspect du quartier de Cais do Sodré dans lequel il se trouve.

Mais en 1957, année de la publication de l’enregistrement de O namorico da Rita par Amália Rodrigues, le Mercado da Ribeira et ses environs immédiats grouillaient encore d’une effervescence vitale. On aurait alors probablement traduit ce titre par L’amourette de Rita.

En 1957 Amália chante depuis déjà 18 ans. Sa voix – on le constate dans cet enregistrement – est encore d’une grande fraîcheur, légère et extrêmement virtuose. Elle va se modifier en peu d’années, au début de la décennie suivante, acquérant du corps en même temps qu’elle s’étendra dans le grave. Cette évolution coïncide avec un changement radical de son répertoire : en 1962 paraît l’album dit « du buste » en raison de l’illustration de couverture, celui qui marque sa première collaboration avec Alain Oulman. Musiques plus élaborées, thèmes plus graves à travers un choix de poèmes tels que Abandono, Povo que lavas no rio (sur le Fado Vitória) ou son propre Estranha forma de vida, sur un fado d’Alfredo Marceneiro (Fado bailado). O namorico da Rita témoigne donc d’une première période de la carrière d’Amália qui approche de son terme.

Amália Rodrigues (1920-1999) | O namorico da Rita. Artur Ribeiro, paroles ; António Mestre, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique.
Portugal, 1957.

No Mercado da Ribeira,
Há um romance de amor
Entre a Rita que é peixeira
E o Chico que é pescador

Au marché de la Ribeira
Il y a une histoire d’amour
Entre Rita qui vend du poisson
Et Chico qui est pêcheur.
Sabem todos que lá vão
Que a Rita gosta do Chico
Só a mãe dela é que não
Consente no namorico

Là-bas tout le monde sait bien
Que Chico plaît à Rita
Mais la mère de Rita
Ne veut pas de cette histoire.
Quando ele passa por ela
Ela sorri descarado
Porém, o Chico, à cautela
Não dá trela nem diz nada
Que a mãe dela quando calha
Ao ver que o Chico se abeira
Por dá cá aquela palha
Faz tremer toda a Ribeira

Quand il passe près d’elle
Elle lui sourit carrément
Mais Chico, plus prudent
Fait comme si de rien n’était
Parce que la mère de Rita
Quand elle voit Chico arriver,
Pour un oui ou pour un non
Fait trembler tout le marché.
Namoram de manhãzinha
e da forma mais diversa
Dois caixotes de sardinha
são dois dedos de conversa

Ils flirtent au petit matin
Tous les moyens leur sont bons
Suffit de deux caisses de sardines
Pour engager la conversation…
E há quem diga à boca cheia
que depois de tanta fita
O Chico, de volta e meia,
prega dois beijos na Rita

Et certains ne se privent pas
De raconter que Chico
À qui parler ne suffit pas
Vole parfois un baiser à Rita.

Artur Ribeiro (1923-1982). O namorico da Rita (années 1950). Artur Ribeiro (1923-1982). L’amourette de Rita, traduit de : O namorico da Rita (années 1950) par L. & L.

Le duo Fado Bicha a récemment redonné un certain lustre à O namorico da Rita en le détournant pour en faire O namorico do André (voir le billet Actualité de la saudade. 3. Fado Bicha, dans lequel on trouvera le clip vidéo réalisé pour en promouvoir l’enregistrement studio). La vidéo ci-dessous est plus ancienne. Elle fait partie de la remarquable série A música portuguesa a gostar dela própria, témoin irremplaçable de la vie de la musique populaire au Portugal au fur et à mesure qu’elle éclôt.

Fado Bicha | O namorico da Rita. Artur Ribeiro, paroles ; António Mestre, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare).
Captation : Bairro Alto, Lisbonne (Portugal), 9 juillet 2018. Sofia Bairrão, réalisation. Production : Portugal, A música portuguesa a gostar dela própria, 2018.

Chanson de l’orang-outan

1 juin 2019

— M. et Mme Outang ont un fils.
— Ne me dites pas qu’ils l’ont appelé Laurent.
— Non, Laurent c’est le nom de jeune fille de Mme Outang. Mme Laurent-Outang, plutôt. Émile Laurent-Outang.
— Oh mais vous plaisantez ! Comment ça Émile ?
— Ses parents croyaient que c’était un nom de fille j’imagine. Sa mère est allemande vous savez.
— Remarquez, on donne des prénoms plus bizarres encore, de nos jours, Cookie, Crumble, Cappuccino, Kevin ou autres. Mais elle n’utilise pas son nom de jeune fille je suppose.
— Mais si. Elle y met un point d’honneur. Son mari a essayé de l’en dissuader mais il n’a réussi qu’à ce qu’elle lui demande – et avec quelle insistance ! – de changer de nom, lui.
— Ça alors !
— Et elle a obtenu qu’il entame une procédure pour cas de « nom difficile à porter car pouvant être perçu comme ridicule ou péjoratif ». Mais enfin, à mon avis ça n’a aucune chance d’aboutir, vu qu’en soi Outang n’est pas un « nom difficile à porter car pouvant être perçu comme ridicule ou péjoratif » n’est-ce pas. Il ne le devient qu’avec Laurent devant, et il faudrait des parents totalement ingénus – ou d’une incompétence abyssale, sidérante en zoologie – pour prénommer leur gamin Laurent s’ils s’appellent Outang. Ou des pervers. Or il se prénomme Émile.
— Comment, mais je croyais que c’était sa femme. J’ai mal compris…
— Vous avez très bien compris. Ils s’appellent Émile l’une et l’autre. C’est d’ailleurs cette coïncidence qui les a rapprochés.
— Vraiment, c’est tout à fait singulier. En attendant Mme Outang renonce à utiliser son nom de jeune fille, sûrement. Ne me dites pas qu’elle se fait appeler Mme Laurent-Outang.
— Mais si ! Je vous l’ai dit. Elle ne veut pas transiger là-dessus. D’ailleurs c’est aussi un moyen pour les distinguer, elle et son mari, vu qu’ils s’appelleraient l’une et l’autre Émile Outang autrement. Bien sûr, ça ne lui facilite pas la vie. Elle m’a raconté, oh il y a déjà quelque temps de ça, c’était avant la Toussaint, vous voyez ce n’est pas d’hier – non je me trompe, c’était avant Noël, oui c’était juste avant les fêtes – qu’elle a téléphoné chez la coiffeuse pour un rendez-vous : Bonjour Madame, un rendez-vous pour une coupe je vous prie, avant les fêtes bien sûr — vendredi 15h30 ça vous irait ? (ou jeudi 11 heures, je ne sais plus, enfin peu importe) — Parfait. — Vous êtes Madame… ? — Laurent-Outang. Émile Laurent-Outang. Alors là la coiffeuse, vous imaginez, elle a dû avoir un blanc, un trou, un moment d’absence. C’était une intérimaire embauchée pour les fêtes. Elle a dit, bredouillé plutôt : Plaît-il ? – une expression qu’utilisait la boulangère de son village quand elle était petite, pour faire chic, on imagine le genre, toute en poitrine et en chignon –, c’est cette expression-là qui lui est venue au lèvres. Madame Laurent-Outang lui a raccroché au nez.
— Et l’enfant, il s’appelle comment alors ?
— Je ne sais plus… un nom grec il me semble. Hector, Anacharsis, Polydore, quelque chose comme ça. Ou Hercule plutôt, oui, c’est ça je crois.
— Hercule Outang, ça sonne assez bien.
— Hercule Laurent-Outang.


Edmond Audran (1842-1901) | La mascotte (1880). Edmond Audran, musique ; Henri Chivot et Alfred Duru, livret.
Lucien Baroux, baryton (Laurent XVII) ; Robert Massard, baryton (Pippo) ; Geneviève Moizan, mezzo-soprano (Bettina) ; Denise Cauchard, soprano (Fiametta)… ; Robert Benedetti, direction du chœur et de l’orchestre.
Extrait : Acte III, Chanson de l’orang-outan « Le grand singe d’Amérique / Qui régnait à Piombino » (Fiametta, Chœur, Le Sergent).
France, ℗1959.

Duarte | Meus olhos : hommage à Celeste Rodrigues

30 mai 2019

On croyait Celeste immortelle. Le 1er août 2018, ces mots-là qui sont apparus tout à coup : « Celeste Rodrigues est morte » semblaient n’avoir aucun sens ; ne faire référence à aucune réalité vraisemblable.

Elle avait prévu une tournée mondiale cette année, en 2019, pour célébrer ses 75 ans de carrière. Elle devait en particulier se produire au Grand Rex, à Paris, en janvier – et aussi au CCB (Centre culturel de Belém), à Lisbonne, le 21 mars. Ce soir-là, dans ce même lieu, ce sont ses collègues qui sont venus lui rendre hommage : Ana Sofia Varela, Camané, Duarte, Helder Moutinho, Katia Guerreiro, Mísia, Pedro Moutinho, Ricardo Ribeiro et d’autres, accompagnés par le quatuor traditionnel au sein duquel Gaspar Varela, arrière-petit-fils de la fadiste, tenait l’une des guitares portugaises. Le spectacle était mis en scène par le cinéaste Diogo Varela Silva, petit-fils de Celeste, père de Gaspar.

Duarte avait choisi à cette occasion d’interpréter Meus olhos, un poème d’António Botto que Celeste chantait sur le Fado menor do Porto – celui utilisé par sa sœur Amália pour Não é desgraça ser pobre.

Duarte | Meus olhos. António Botto, paroles ; José Joaquim Cavalheiro Júnior, musique (Fado menor do Porto).
Duarte, chant ; Pedro de Castro & Gaspar Varela, guitare portugaise ; André Ramos, guitare classique ; Francisco Gaspar, basse acoustique.
Extrait du concert collectif « Fado Celeste » donné en hommage à Celeste Rodrigues (1923-2018), Lisbonne, CCB [Centro cultural de Belém], 21 mars 2019. Organisation : CCB, Egeac, Museu do Fado.
Vidéo : aucune information.

Meus olhos que por alguém
deram lágrimas sem fim
já não choram por ninguém
– basta que chorem por mim.
Arrependidos e olhando
a vida como ela é,
meus olhos vão conquistando
mais fadiga e menos fé.
Sempre cheios de amargura!
Mas se as coisas são assim,
chorar alguém – que loucura!
– Basta que eu chore por mim.

Mes yeux qui pour quelqu’un
Ont pleuré des larmes sans fin
Ne pleurent plus pour personne
Qu’il leur suffise de pleurer pour moi !
Repentis et regardant
La vie telle qu’elle est,
Mes yeux peu à peu conquièrent
Plus de lassitude et moins de foi.
Toujours remplis d’amertume !
Mais si les choses sont ainsi,
Pleurer quelqu’un : quelle folie !
Il suffit que je pleure pour moi.

António Botto (1897-1959). Meus olhos que por alguém, extrait de Canções (1921-1932). António Botto (1897-1959). Mes yeux qui pour quelqu’un, traduit de : Meus olhos que por alguém (1921-1932) par L. & L.

%d blogueurs aiment cette page :