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Um fado nasce • Amália Rodrigues

16 Mai 2026

Alberto Janes, auteur-compositeur à ses heures, pharmacien de son état, a fourni à Amália deux de ses plus grands succès : Foi Deus, au tout début des années 1950, et Vou dar de beber à dor – adapté en français sous le titre « La maison sur le port » –, en 1968.

Um fado nasce (« Un fado naît »), qui est aussi de sa plume, est plus ordinaire. La première trace discographique qu’en ait laissée Amália est un enregistrement public réalisé lors d’un hommage au fadiste Filipe Pinto au théâtre Tivoli de Lisbonne en 1962, auquel elle participait aux côtés du gratin des fadistes de l’époque : Alfredo Marceneiro, Lucília do Carmo, Fernando Farinha et Filipe Pinto lui-même.

Voici cet enregistrement. Au début de la plage, alors qu’Amália annonce le morceau qu’elle va chanter un brouhaha éclate dans le public, auquel Filipe Pinto tâche de mettre fin, ajoutant qu’il a entendu ce morceau la veille et qu’il est magnifique (« lindíssimo ») – à quoi Amália rétorque qu’il n’est pas « lindíssimo », qu’il serait plutôt « engraçadinho », « amusant ». Elle le présente ensuite comme étant un nouveau fado d’Alberto Janes, « l’auteur de Foi Deus », qu’elle « chante pour la première fois » (elle trébuche d’ailleurs sur le début du 2e vers).


Amália Rodrigues (1920-1999)Um fado nasce. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement public : Lisbonne, théâtre Tivoli, 29 novembre 1962.
Première publication dans l’album Tivoli 62 : espetáculo de homenagem a Filipe Pinto : 29 de novembro de 1962. Portugal, Ed. Valentim de Carvalho, ℗ 2015.

Um fado nasce e só conseguirá viver
Andar nas asas do vento
Se quem o canta tiver sofrido a valer
P’ra lhe emprestar sentimento

Un fado naît, mais il ne vivra
Et ne s’envolera sur les ailes du vent
Que si qui le chante a souffert
Et peut lui prêter ses sentiments.
Não pode cantar-se a dor
Se a dor é desconhecida
E não pode dar calor
Se o calor não for ideia sentida
Ninguém pode cantar rindo
Se estiver sentindo as penas da vida

Comment chanter la douleur
Si on ne l’a jamais connue ?
Comment donner de la chaleur
Si on ne l’a pas ressentie ?
Quand on éprouve en soi les peines de la vie
Comment chanterait-on la joie ?
Cantar o fado não tem segredo, pois não?
Todos o podem fazer
Quem é fadista põe o coração na mão
E canta o que ele disser

Chanter le fado n’a rien de difficile,
Tout le monde peut le faire.
Mais être fadiste c’est tenir son cœur dans la main
Et chanter selon ce qu’il commande.
Dá-lhe alma, dá-lhe expressão
Que na dor é refletida
E então o coração faz a confissão
Toda de seguida
É como quando se chora
Logo se melhora as penas da vida

Donnez-lui de l’âme, donnez-lui l’expression
Qui dans la douleur se reflète
Et le cœur livrera sa confession
Abondante et complète.
De même lorsqu’on pleure,
Les larmes soulagent le mal de vivre.
Um fado nasce e só conseguirá viver
Andar nas asas do vento
Se quem o canta tiver sofrido a valer
P’ra lhe emprestar sentimento

Un fado naît, mais il ne vivra
Et ne s’envolera sur les ailes du vent
Que si qui le chante a souffert
Et peut lui prêter ses sentiments.
Cantar o fado não tem segredo, pois não?
Todos o podem fazer
Quem é fadista põe o coração na mão
E canta o que ele disser

Chanter le fado n’a rien de difficile,
Tout le monde peut le faire.
Mais être fadiste c’est tenir son cœur dans la main
Et chanter selon ce qu’il commande.

Alberto Janes (1911-1971). Um fado nasce (vers 1962).
Alberto Janes (1911-1971). Un fado naît, traduit de : Um fado nasce (vers 1962), par L. & L.

En réalité l’enregistrement de la soirée au Tivoli n’a été publié qu’en 2015. Um fado nasce était connu jusquà cette date par son enregistrement studio réalisé en 1967 et publié la même année :


Amália Rodrigues (1920-1999)Um fado nasce. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, mars ou avril 1967.
Première publication dans le disque 45t Pedro gaiteiro / Amália. Portugal, Columbia, ℗ 1967.

La chanson du dimanche [119]. Pénélope • Brassens

10 Mai 2026

Derrière tes rideaux, dans ton juste milieu,
En attendant le retour d’un Ulysse de banlieue,
Penchée sur tes travaux de toile,
Les soirs de vague à l’âme et de mélancolie,
N’as-tu jamais en rêve, au ciel d’un autre lit,
Compté de nouvelles étoiles ?

Georges Brassens (1921-1981). Pénélope (1960). Extrait.

Georges Brassens (1921-1981)Pénélope. Georges Brassens, paroles & musique.
Georges Brassens, chant, guitare ; Pierre Nicolas, contrebasse.
Première publication sur le disque 45t Le mécréant / Georges Brassens. France, Philips, ℗ 1960.

Toi, l’épouse modèle, le grillon du foyer,
Toi, qui n’a point d’accroc dans ta robe de mariée,
Toi l’intraitable Pénélope,
En suivant ton petit bonhomme de bonheur,
Ne berces-tu jamais, en tout bien tout honneur,
De jolies pensées interlopes,
De jolies pensées interlopes ?

Derrière tes rideaux, dans ton juste milieu,
En attendant le retour d’un Ulysse de banlieue,
Penchée sur tes travaux de toile,
Les soirs de vague à l’âme et de mélancolie,
N’as-tu jamais en rêve, au ciel d’un autre lit,
Compté de nouvelles étoiles,
Compté de nouvelles étoiles ?

N’as-tu jamais encore appelé de tes vœux
L’amourette qui passe, qui vous prend aux cheveux,
Qui vous conte des bagatelles,
Qui met la marguerite au jardin potager,
La pomme défendue aux branches du verger,
Et le désordre à vos dentelles,
Et le désordre à vos dentelles ?

N’as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon, qui, son arc à la main,
Décoche des flèches malignes,
Qui rend leur chair de femme aux plus froides statues,
Les bascule de leur socle, bouscule leur vertu,
Arrache leur feuille de vigne,
Arrache leur feuille de vigne ?

N’aie crainte que le ciel ne t’en tienne rigueur,
Il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un cœur
Qui bat la campagne et galope !
C’est la faute commune et le péché véniel,
C’est la face cachée de la lune de miel
Et la rançon de Pénélope,
Et la rançon de Pénélope.

Georges Brassens (1921-1981). Pénélope (1960).

La chanson du dimanche [118]. Moskow diskow • Telex

3 Mai 2026

Un peu de Belgique, c’est toujours très chic.

(J’aimerais bien être belge, moi.)

Telex (groupe belge)Moskow Diskow. Telex, paroles & musique.
Telex, ensemble instrumental & vocal.
Extrait de l’album Looking for Saint Tropez / Telex. Belgique, RKM & France, Disques Vogue, ℗ 1979.

Ce soir c’est la folle ambiance
Au café « Ici la France »
Les French garçons sont très chics
Leurs chansons sont fantastiques

C’est ça la nouvelle musique
Et les rythmes automatiques
Que l’on retrouve partout
La danse est au rendez vous

Miskow doskow
Moskow diskow

Et quand la danse est finie
On boit un grand daïquiri
Comme dans le train de Moskow
En direction de Tokio

Et si on pense à l’amour
Si on veut, on peut toujours
Rêver devant la photo
De madame Brigitte Bardot

Telex (Dan Lanckmans, Michel Moers, Marc Moulin). Moskow diskow (1979).

La chanson de France Gall

28 avril 2026

Je me suis réveillé ce matin avec en tête une chanson de France Gall. De ma vie, pareille chose ne s’était jamais produite et voilà que… De France Gall, pensez ! Une chanson des années 1960 qui plus est, que je n’ai certainement pas entendue depuis des décennies. J’en ai été épouvanté.

Je la trouvais très sympathique moi, France Gall. Très. Là n’est pas la question. Mais de là à… vous voyez ce que je veux dire. Je n’ai pas l’habitude. Cette chanson, entrée par effraction…

Cette chanson se trouvait là, bien installée, comme si cette tête, la mienne, était son domicile, ou comme si on l’avait expressément invitée à y séjourner : « surtout faites comme chez vous, vous êtes ici chez vous, voici la cuisine, voici la bibliothèque ».

Ce n’est pas moi qui l’y ai invitée.

Alors qui ?

Qui d’autre que moi. Qui d’autre en effet. Qui aurait accès à ma tête au point d’y inviter des tiers en susurrant d’une voix de maîtresse de maison, une voix de propriétaire, surtout faites comme chez vous, vous êtes ici chez vous ?

Donc ce serait moi. Ou bien est-ce que mon for intérieur est désormais ouvert à tous le vents, au point que n’importe qui, à peine ai-je le dos tourné, puisse s’y introduire et s’y installer, faire de ce lieu son domicile – comme la belette de la fable ?

Et moi je suis Jeannot Lapin, d’où mon épouvante.

Que penser de cette dépossession ? Comment la considérer ? Comme le signal de quoi ? Comme une mise en garde, assurément, un coup de semonce.

Me tenir sur le qui-vive désormais. Passer en revue les brèches, les lézardes, tâcher de les colmater.

Autant que faire se peut.

.

France Gall (1947-2018)Faut-il que je t’aime. Maurice Vidalin, paroles ; Jacques Datin, musique.
France Gall, chant ; avec Alain Goraguer et son orchestre.
Première publication : disque 45t Baby pop ; Faut-il que je t’aime ; Cet air-là ; C’est pas facile d’être une fille / France Gall. France, Philips, ℗ 1965.

(Au fond, elle n’est pas si mal cette chanson.)

Maria da Nazaré • Lenitivo

27 avril 2026

Ce qui fait l’originalité du fado Lenitivo, créé par Maria do Rosário Bettencourt (voir le billet Maria do Rosário Bettencourt • Lenitivo (1966)), c’est sa musique, composée par Helena Moreira Viana. Or ce sont ses paroles seules qui ont été retenues par Maria da Nazaré, une fadiste à la longue carrière qui s’est éteinte elle aussi il y a quelques mois, en juillet dernier. Elle a choisi de les combiner au célèbre fado Cravo d’Alfredo Marceneiro – une musique dramatique, sur laquelle Amália chantait son spectaculaire et magnifique Maldição (« Malédiction »).

Maria da Nazaré (1946-2025)Lenitivo. Fernanda Santos, paroles ; Alfredo Duarte Marceneiro, musique (fado Cravo).
Maria da Nazaré, chant ; Luís Ribeiro, guitare portugaise ; Jaime Martins, guitare ; Luís N´Gambi, basse acoustique.
Captation : Lisbonne, Restaurante A Nini, 27 juin 2013.
Vidéo : Portugal, 4FadoLisbon, 2013.

Desdenharam-me bem sei
Quando um dia comecei
A cantar dorida o fado
Não sabiam o motivo
É que o fado é lenitivo
Dum coração torturado

Je le sais, on m’a moquée
Lorsque j’ai commencé,
Meurtrie, à chanter le fado.
Si je l’ai fait, c’est
Que le fado est un baume
Pour les cœurs torturés.
Ao ver de todo perdidas
As minhas esperanças mais queridas
Senti que fui talvez pisada
E era doce companhia
Para a minha melancolia
O chorar de uma guitarra

En voyant s’anéantir
Tous mes plus chers espoirs
Je me suis sentie piétinée, peut-être.
Quelle douce compagnie
Était alors à ma mélancolie
Le pleur d’une guitare !
Amarguras e cansaços
Na minha dor em pedaços
Eu vou esquecendo a cantar
E nos queixumes do fado
Já nem sei se é um trinado
Se a minha alma a soluçar

Toute l’amertume, la lassitude
De ma douleur en morceaux
Lorsque je chante s’effacent
Dans la plainte du fado
Et je ne sais plus si ce sont les guitares
Ou si c’est mon âme qui pleure.
Sei que me ouves lamentando
As mágoas que eu vou cantando
Só tu podes entender
Vou o meu canto dedicar-te
Uma dor que se reparte
Não custa tanto a sofrer

Je sais que tu entends ma plainte.
Les peines que je chante,
Toi seul peux les comprendre.
Je te dédie mon chant :
Une douleur partagée
Est moins lourde à porter.
Fernanda Santos. Lenitivo (1966).
Fernanda Santos. Un baume, traduit de : Lenitivo (1966), par L. & L.

La chanson du dimanche [117]. Je t’aime encore plus (quand tu n’es pas là) • Mick Micheyl

26 avril 2026

Entendu à la radio, pas plus tard qu’hier.

Mick Micheyl (1922-2019)Je t’aime encore plus (quand tu n’es pas là). Mick Micheyl, paroles & musique.
Mick Micheyl, chant ; accompagnement d’orchestre ; Wal-Berg, direction.
Première publication : disque 45t Cano… canoë ; Tu n’es pas seul au monde ; Je t’aime encore plus ; Ton cœur est ma tirelire / Mick Micheyl. France, Pathé, ℗ 1955.

Maria do Rosário Bettencourt • Lenitivo (1966)

24 avril 2026

Elle avait une voix très singulière, Maria do Rosário Bettencourt, une voix un peu enrouée restée de petite fille, c’est l’effet qu’elle me faisait. Ou bien celle d’un petit animal timide mais pouvant se montrer volubile, d’habitat sylvestre, de mœurs diurnes ou vespérales ; une voix d’écureuil, peut-être. D’elle pendant longtemps je n’ai connu qu’un seul morceau, qui figurait sur une compilation achetée à Paris dans les années quatre-vingt. Elle est morte dans les premiers jours de janvier, à l’âge de 92 ans.

Lenitivo (« Réconfort ») remonte à 1966. La musique de ce fado, sans refrain et qui peut de ce fait revendiquer la qualité de fado castiço, est l’œuvre d’une femme, un fait très rare. À part son nom, Helena Moreira Viana, je n’ai pas récolté de renseignements sur elle, quoiqu’elle semble avoir été assez prolifique. Amália Rodrigues elle-même en a chanté une marche, Vem ao Castelo, en 1969. Je n’ai pas trouvé grand-chose non plus sur l’autrice des paroles, Fernanda Santos, qui se serait exilée aux États-Unis relativement tôt pour y mener une carrière de une fadiste.

Maria do Rosário Bettencourt (1933-2026)Lenitivo. Fernanda Santos, paroles ; Helena Moreira Viana, musique (fado Lenitivo).
Maria do Rosário Bettencourt, chant ; Conjunto de guitarras de Raul Nery, ensemble instrumental.
Première publication : Portugal, ℗ 1966.

Desdenharam-me bem sei
Quando um dia comecei
A cantar dorida o fado
Não sabiam o motivo
É que o fado é lenitivo
Dum coração torturado

Je le sais, on m’a moquée
Lorsque j’ai commencé,
Meurtrie, à chanter le fado.
Si je l’ai fait, c’est
Que le fado est un baume
Pour les cœurs torturés.
Ao ver de todo perdidas
As minhas esperanças mais queridas
Senti que fui talvez pisada
E era doce companhia
Para a minha melancolia
O chorar de uma guitarra

En voyant s’anéantir
Tous mes plus chers espoirs
Je me suis sentie piétinée, peut-être.
Quelle douce compagnie
Était alors à ma mélancolie
Le pleur d’une guitare !
Amarguras e cansaços
Na minha dor em pedaços
Eu vou esquecendo a cantar
E nos queixumes do fado
Já nem sei se é um trinado
Se a minha alma a soluçar

Toute l’amertume, la lassitude
De ma douleur en morceaux
Lorsque je chante s’effacent
Dans la plainte du fado
Et je ne sais plus si ce sont les guitares
Ou si c’est mon âme qui pleure.
Sei que me ouves lamentando
As mágoas que eu vou cantando
Só tu podes entender
Vou o meu canto dedicar-te
Uma dor que se reparte
Não custa tanto a sofrer

Je sais que tu entends ma plainte.
Les peines que je chante,
Toi seul peux les comprendre.
Je te dédie mon chant :
Une douleur partagée
Est moins lourde à porter.
Fernanda Santos. Lenitivo (1966).
Fernanda Santos. Un baume, traduit de : Lenitivo (1966), par L. & L.

Il existe une reprise assez récente du fado Lenitivo, par la fadiste – et fille de fadiste – Tânia Oleiro. Jolie voix, mais vraiment je préfère Maria do Rosário B.

Tânia Oleiro (née en 1979)Fado Lenitivo. Fernanda Santos, paroles ; Helena Moreira Viana, musique (fado Lenitivo).
Tânia Oleiro, chant ; Ricardo Pareira, guitare portugaise ; Marco Oliveira, guitare ; Francisco Gaspar, basse acoustique.
Extrait de l’album Terços de Fado / Tânia Oleiro. Portugal, Museu do Fado Discos, ℗ 2016.

La chanson du dimanche [116]. Nous les filles (Léo Ferré)

19 avril 2026

C’est Patachou je crois qui a créé cette chanson de Léo Ferré. Elle figurait déjà dans l’enregistrement (partiel) de son spectacle au théâtre des Variétés, à Paris, réalisé en 1954. La voici un an plus tard, à l’Olympia.

Patachou (1918-2015)Nous les filles. Léo Ferré, paroles & musique.
Patachou, chant ; Orchestre de l’Olympia ; Joss Baselli, direction.
Enregistrement public : Paris, Olympia, 1955.
Première publication dans l’album Les grands moments de l’Olympia. Patachou 1955. France, Polygram, ℗ 1993.

Nous les souris les pin-up les en-cas
Nous qu’on appelle les filles
Qu’on soit de la haute
Ou qu’on vienne d’en bas
On est de la même famille

Ramène ton bas
Sinon ton marl’
Y t’astiquera
Sinon ton Duc
T’épousera pas
Sinon ton… Écoutez-moi !
Filles garez-vous des gigolos !
Y sont là pour becqueter notre peau
Et tous ces caves qui font le gros dos,
Qu’ils aillent tout seuls à leur dodo !
On a beau connaître la musique,
Y a pas moyen faut qu’on y repique.
Y a de quoi pleurer des larmes de bois,
Y a de quoi se tirer quand on voit ça.
Eh ! Les frangines, que cherchez-vous ?
On cherche un homme, en voyez-vous ?

Nous les souris les pin-up les en-cas
Nous qu’on appelle les filles
Qu’on soit de la haute
Ou qu’on vienne d’en bas
On est de la même famille.

Change donc d’emploi
Sinon ton homme
Y te fera la loi
Sinon ton mec
Y se foutra de toi
Sinon ton… Écoutez-moi !
Filles, garez-vous, v’là les maris
Y sont là pour becqueter notre vie
Si y a pas de pèze y a des berceaux
Si y a pas de fringues y a du tricot
Pour le meilleur et pour le pire
La prochaine fois faudra leur dire
T’as plus qu’à pleurer t’as pas le choix
Tu veux de l’amour, eh bien en v’là
Eh ! Les frangines, que faites-vous là ?
On cherche un homme, on n’en voit pas !

Nous les souris les pin-up les en-cas
Nous qu’on appelle les filles
Qu’on soit de la haute
Ou qu’on vienne d’en bas
On est de la même famille

Passe à tribord
Sinon ton Jules
Y te fera du tort
Sinon ton homme
Y te fera des remords
Sinon ton… Qu’est-ce qu’y sont forts !
Filles garez-vous, v’là les corbeaux !
S’ils sont là c’est pas pour la peau
Et vous les mômes qui ne savez pas
Ça s’apprend pas en une seul’ fois
Comme un Jésus sur son calvaire
T’as beau gueuler y te feront bien taire
Faut pas pleurer pour ces conneries
Quand on est fille, c’est pour la vie
Eh ! Les frangines, où allez-vous ?
On va leur mettre la corde au cou !

Nous les souris, les pin-up, les en-cas,
Nous qu’on appelle les filles,
Qu’on soit de la haute
Ou qu’on vienne d’en bas,
On est de la même famille.

Léo Ferré (1916-1993). Nous les filles (vers 1954).

En 1954 aussi, Catherine Sauvage fait paraître un disque, enregistré en studio, entièrement consacré à Ferré : Catherine Sauvage chante Léo Ferré, arrangé et dirigé par Michel Legrand. On y trouve Nous les filles, et l’arrangement est peut-être un peu trop raffiné pour cette chanson-là, qui devrait frapper, vociférer comme le fait Patachou, non ?

Catherine Sauvage (1929-1998)Nous les filles. Léo Ferré, paroles & musique ; Michel Legrand, arrangement.
Catherine Sauvage, chant ; accompagnée par Michel Legrand.
Première publication dans l’album 33t 25 cm Catherine Sauvage chante Léo Ferré. France, Philips, ℗ 1954.

Et Ferré lui-même ? Il l’a chantée aussi, cette chanson, en public – et bien après Patachou et Catherine Sauvage. Il n’en a pas fait d’enregistrement studio.

Léo Ferré (1916-1993)Nous les filles. Léo Ferré, paroles & musique.
Léo Ferré, chant ; accompagnement d’orchestre ; Jean-Michel Defaye, direction.
Enregistrement public : Paris, Alhambra, novembre 1961.
Première publication dans le disque 33t 25 cm Flash ! Alhambra, A.B.C. / Léo Ferré. France, Barclay, ℗ 1963.

La chanson du dimanche [115]. Éliane Embrun • Si j’étais une cigarette

12 avril 2026

Curieux, pour une native d’Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), d’avoir choisi « Embrun » pour pseudonyme…

Éliane Embrun (1923-2009)Si j’étais une cigarette. Louis Poterat & André Salvador, paroles ; Henri Bourtayre & André Salvador, musique.
Éliane Embrun, chant ; orchestre dirigé par Jacques Météhen.
Enregistrement : Paris, studio Albert, 7 avril 1950.
Première publication sur le disque 78t Rose de Belleville ; Si j’étais une cigarette / Éliane Embrun. France, La Voix de son Maître, ℗ 1950.

Si j’étais une cigarette,
Tu me tiendrais entre tes doigts
Et sous le feu d’une allumette,
Tu me ferais flamber pour toi.

Aux heures calmes des veillées
Je quitterais mon fil tout bleu
Dans mes petits ronds de fumée
Tu suivrais le cours de tes vœux.

Je volerais tes plus tristes pensées,
Je brillerais sur tes plus doux espoirs.

Si j’étais une cigarette,
Petite étoile dans le soir,
Je voudrais en ta main distraite
Me consumer sans le savoir.

Si j’étais une cigarette,
Tes lèvres, pour mieux se griser
De mon odeur fine et discrète,
Me presseraient dans un baiser.

Oui mais que pourrais-je en attendre,
Sinon de voir sur le tapis
Éparpillé en folles cendres
Un amour qui n’est pas compris.

Pour m’y jeter ta main viendrait
Me tendre le cendrier, sinistre comme un puits.

Si j’étais une cigarette,
Entre tes doigts, avec ennui,
Tu m’écraserais, c’est trop bête.
Mieux vaut rester ce que je suis.

Henri Bourtayre (1915-2009) & André Salvador (1917-2008). Si j’étais une cigarette (1949).

La chanson du dimanche [114]. Domani è un altro giorno • Ornella Vanoni

5 avril 2026

Hommage à Ornella Vanoni (1934-2025), l’une des gloires de la chanson italienne, disparue en novembre dernier. Son enregistrement de Domani è un altro giorno (« Demain est un autre jour ») accompagnait l’une des scènes du film La prima notte di quiete (1972) de Valerio Zurlini, avec Alain Delon, sorti en France sous le titre Le professeur.

La version que voici est extraite d’un enregistrement public réalisé à Milan vers 2010 (la Vanoni avait donc dans les 75 ans, c’est prodigieux).

Ornella Vanoni (1934-2025)Domani è un altro giorno. Giorgio Calabrese, paroles italiennes ; Jerry Chesnut, musique. Adaptation italienne de The wonders you perform, texte original en langue anglaise de Jerry Chesnut.
Ornella Vanoni, chant ; Nicola Oliva, guitare ; Salvo Correi, guitare, claviers, percussions ; Fabio Valdemarin, piano, claviers ; Edu Hebling, basse électrique, contrebasse ; Roberto Testa, batterie ; Mario Lavezzi, direction musicale.
Enregistrement public : Milan, Blue Note, date non mentionnée [vers 2010].
Extrait de l’album Live al Blue Note / Ornella Vanoni. Italie, Columbia, ℗ 2010.

È uno di quei giorni che
ti prende la malinconia
che fino a sera non ti lascia più.
La mia fede è troppo scossa ormai,
ma prego e penso tra di me:
proviamo anche con Dio, non si sa mai.

C’est une de ces journées
Où la mélancolie te prend
Et ne te lâche plus jusqu’au soir.
Je n’ai plus foi en rien maintenant
Mais je prie Dieu en me disant
« Essayons ça aussi, on ne sait jamais. »
E non c’è niente di più triste
in giornate come queste
che ricordare la felicità
sapendo già che è inutile
ripetere: chissà?
Domani è un altro giorno, si vedrà.

Et il n’y a rien de plus triste
Dans un pareil moment
Que de se rappeler les jours heureux,
Tout en sachant qu’il est inutile
De se répéter « Qui sait ?
Demain est un autre jour, on verra bien. »
È uno di quei giorni in cui
rivedo tutta la mia vita,
bilancio che non ho quadrato mai.
Posso dire d’ogni cosa
che ho fatto a modo mio,
ma con che risultati, non saprei.

C’est une de ces journées
Où je revois toute ma vie,
Un bilan dont je n’ai jamais été fière.
Tout ce que j’ai fait,
Je l’ai fait comme je l’ai voulu,
Mais pour quels résultats ? Je n’en sais rien.
E non mi son servite a niente
esperienze e delusioni
e se ho promesso, non lo faccio più.
Ho sempre detto in ultimo:
ho perso ancora, ma
domani è un altro giorno, si vedrà.

Et je n’ai rien appris
Ni des expériences ni des déceptions.
J’ai fait des promesses, je n’en fais plus.
À chaque fois je me suis dit
« J’ai encore perdu, mais
Demain est un autre jour, on verra bien. »
È uno di quei giorni che
tu non hai conosciuto mai,
beato te, sì, beato te!
Io, di tutta un’esistenza
spesa a dare, dare, dare,
non ho salvato niente, neanche te.

C’est une de ces journées
Que tu n’as jamais connues,
Tant mieux pour toi, oui, tant mieux pour toi !
Moi, d’une vie entière
Passée à donner, donner, donner,
Je n’ai rien pu garder, même pas toi.
Ma nonostante tutto
io non rinuncio a credere
che tu potresti ritornare qui.
E, come tanto tempo fa,
ripeto: chi lo sa?
Domani è un altro giorno, si vedrà.

Mais malgré tout
Je n’ai pas renoncé à croire
Que tu pourrais revenir
Et tout comme autrefois
Je me redis « Qui sait ?
Demain est un autre jour, on verra bien. »
E oggi non m’importa
della stagione morta
per cui rimpianti adesso non ho più.
E, come tanto tempo fa,
ripeto: chi lo sa?
Domani è un altro giorno, si vedrà.

Et peu m’importe aujourd’hui
Les saisons révolues
Aujourd’hui je ne les regrette plus
Et tout comme autrefois
Je me redis « Qui sait ?
Demain est un autre jour, on verra bien. »

Giorgio Calabrese (1929-2016). Domani è un’altro giorno (1971).
Giorgio Calabrese (1929-2016). Demain est un autre jour, traduit de : Domani è un’altro giorno (1971), par L. & L.