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Alfredo Marceneiro (1891-1982) • Fado Laranjeira

28 février 2021

Alfredo Marceneiro (1891-1982), l’un des fondateurs du Fado, aurait eu 130 ans jeudi 25 février. Avec Armandinho (Armando Freire, 1891-1946) il est le plus grand compositeur du genre au XXe siècle. Ses compositions sont toutes devenues des classiques et ont fait l’objet d’une quantité de reprises sur des paroles nouvelles.

Alfredo Duarte, surnommé Marceneiro (« Menuisier ») en raison de son métier, était en outre un chanteur extraordinaire, doté d’une voix sans grande projection mais au timbre absolument singulier, et surtout d’un phrasé inimitable et génial. Il a laissé une maigre discographie, vu son aversion violente pour l’enregistrement en studio. Le Fado laranjeira (« Fado de l’oranger »), bien qu’enregistré en 1964 pour l’album Há festa na Mouraria, est probablement bien antérieur à cette date.

Alfredo Marceneiro (1891-1982)Fado laranjeira. Júlio César Valente, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Laranjeira).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalhinho & Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1964.
Extrait de l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1964 ou 1965 selon les sources.

Camané a repris le Fado laranjeira tel quel, avec ses paroles originales pourtant désuètes, pour un album de la joueuse de guitare portugaise Marta Pereira da Costa, publié en 2016 — c’est à dire un an avant qu’il ne consacre lui-même un album entier au Marceneiro (Camané Canta Marceneiro, 2017). Cette version se conclut par un passage de variations instrumentales que Marceneiro n’aurait sûrement pas toléré : pour lui les instrumentistes accompagnateurs étaient entièrement au service du chanteur et mal leur en prenait s’ils se singularisaient par une quelconque audace d’exécution.

Camané & Marta Pereira da CostaFado laranjeira. Júlio César Valente, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Laranjeira).
Camané, chant ; Marta Pereira da Costa, guitare portugaise ; guitariste et contrebassiste non crédités.
Extrait de l’album Marta Pereira da Costa / Marta Pereira da Costa. Portugal : Warner Music Portugal, ℗ 2016.
Vidéo : aucune information. 2017 (mise en ligne).


Em tenra laranjeira ainda pequenina
Onde poisava o melro ao declinar do dia
Depois de te beijar a boca purpurina
Um nome ali gravei, o teu nome Maria.

Dans un tout jeune et tendre oranger
Où se posait le merle au déclin du jour,
Après un baiser sur ta bouche purpurine,
J’ai gravé un nom ; ton nom, Maria.

Em volta um coração também com arte e jeito
Ao circundar teu nome a minha mão gravou
Esculpi-lhe uma data e o trabalho feito
Como sêlo de amor no tronco lá ficou.

Et autour de ton nom, avec art et adresse
Ma main a gravé un cœur qui l’enserre.
J’y ai sculpté la date et cet ouvrage
Marquait le tronc comme un sceau d’amour.

Mas no rugoso tronco eu vejo com saudade
O símbolo do amor que em tempos nos uníu
Cadeia de ilusões da nossa mocidade
Que o tempo enferrujou e que depois partiu.

Mais sur le tronc rugueux, je vois avec regret
Le symbole d’amour qui nous unissait,
Chaîne des illusions de notre jeunesse,
Rouillée par le temps, peu à peu disparaître.

E à linda laranjeira altar pagão do amor
Que tem a cor da esperança, a cor das esmeraldas
Vão as noivas colher as simbólicas flores
Para tecer num sonho as virginais grinaldas

Et au bel oranger, autel d’amour païen,
Couleur de l’espérance, couleur de l’émeraude,
Vont les mariées, cueillir les symboliques fleurs
Pour tresser dans un rêve les guirlandes virginales.
Júlio César Valente (1879?-1945). Fado laranjeira (19??).
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Júlio César Valente (1879?-1945). Fado de l’oranger, traduit par L. & L. de Fado laranjeira (19??).

Une eau que la peine a salée

27 février 2021

Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d’une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
aux dieux muets, aveugles, détournés,
à ces fuyards,
ne serait-elle pas que toute larme répandue
sur le visage proche
dans l’invisible terre fît germer
un blé inépuisable ?
Philippe Jaccottet (1925-2021). Extrait de : À la lumière de l’hiver (1977). Dans : L’encre serait de l’ombre : notes, proses et poèmes choisis par l’auteur (1946-2008) / Philippe Jaccottet. Gallimard, 2011. (Poésie ; 470). ISBN 978-2-07-044145-7. Page 279.

Amália Rodrigues (1920-1999)Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, entre octobre 1982 et mai 1983. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1983.

Eugénie Buffet • La sérénade du pavé

25 février 2021

Eugène Atget (1857-1927). Eugénie Buffet (vers 1920).
Eugène Atget (1857-1927). Eugénie Buffet (vers 1920). Domaine public.

Je suis née en novembre 1866 à Tlemcen en plein Bled algérien, d’une mère couturière et d’un père soldat de profession, qui mourut en 1872, à l’hôpital militaire d’Oran, des suites de ses blessures.
[…]
Puisque ce livre est une confession et que j’ai juré de mettre mon cœur à nu, je n’éprouve nulle honte à avouer le brutal événement survenu dans ma jeunesse, et qui fut la cause initiale de l’aversion que m’inspira l’idée du mariage. Un de mes cousins ayant grossièrement abusé de moi, je demeurai longtemps obsédée par le souvenir de l’outrage qu’à la faveur de mon ignorance, mon parent m’avait fait subir.
[…]
Ma mère, sur mes instances, me plaça chez un huissier de Mascara en qualité de bonne à tout faire. Je me sentais horriblement seule et triste ; et il m’arrivait souvent de tromper ma solitude en rêvant que j’avais rencontré un Prince charmant… mes nuits se peuplaient alors d’étoiles, de diamants, de fleurs, de chansons, de parfums enivrants, d’images divines. Peu à peu germa en moi l’idée de la gloire, se précisa cet amour du théâtre inséparable de l’amour lui-même, puisque les grands sentiments font les grands artistes, et que les vers les plus beaux et les chansons les plus folles ne s’échappent du cœur et des lèvres des hommes que pour chanter l’amour éternel !
Eugénie Buffet (1866-1934). Ma vie, mes amours, mes aventures : confidences recueillies par Maurice Hamel, Paris, Eugène Figuière, 1930. Source : Du temps des cerises aux feuilles mortes [site Web]

Ainsi débute le récit d’une vie riche d’aventures et de voyages, celle d’Eugénie Buffet (1866-1934), première des « chanteuses réalistes » françaises. Eugénie a été très célèbre, surtout à partir de 1892, date de ses débuts à La Cigale, la salle de music-hall parisienne qui était alors un café-concert. On pouvait l’y entendre dans un répertoire de chansons de Bruant qu’elle interprétait en incarnant avec un réalisme étudié un personnage de « pierreuse », c’est à dire de prostituée. Mais son titre de gloire le plus éclatant reste probablement son expérience de chanteuse de rue, qu’elle exerçait généralement au profit de personnes dans le besoin, à commencer par les employés des établissements Alexis Godillot qui se trouvèrent sans travail, du jour au lendemain, suite à l’incendie qui dévasta l’atelier de la rue de Rochechouart le 30 juin 1895.

Emblématique de cette activité de chanteuse de rue est La sérénade du pavé (1892), paroles & musique de Jean Varney (1868-1904), qu’Eugénie Buffet a pu enregistrer elle-même à la fin de sa vie.

Eugénie Buffet (1866-1934)La sérénade du pavé. Jean Varney, paroles & musique.
Eugénie Buffet, chant ; Gabriel Chaumette, piano ; Jane Lacroix, accordéon ; chœurs.
France, [1933 ?].

Si La sérénade du pavé a un air de déjà entendu, c’est probablement en raison de sa reprise par Édith Piaf dans le film French cancan de Jean Renoir (France & Italie, 1955). Étonnante dans son costume fin de siècle qui lui fait une grosse tête, la Piaf y incarne Eugénie Buffet elle-même, dans une courte apparition (elle a par ailleurs enregistré la chanson dans son intégralité).

French cancan (1955). Extrait. Jean Renoir, réalisation, scénario & dialogues ; André-Paul Antoine, idée originale ; Georges Van Parys, musique.
Distribution : Jean Gabin (Henri Danglard) ; Françoise Arnoul (Nini) ; Maria Félix (Lola de Castro « la Belle Abbesse ») ; Édith Piaf (Eugénie Buffet)…
Production : France : Franco-London-Film (Paris) ; Italie : Jolly Film (Roma), 1954. Sortie : 1955 (France).
Chanson :

La sérénade du pavé. Jean Varney, paroles & musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre.
France, ℗ 1954.

Si je chante sous ta fenêtre
Ainsi qu’un galant troubadour
Et si je veux t’y voir paraître
Ce n’est pas, hélas, par amour.
Peu m’importe que tu sois belle,
Duchesse ou lorette aux yeux doux,
Ou que tu laves la vaisselle
Pourvu que tu jettes deux sous.

Refrain
Sois bonne, ô ma chère inconnue,
Pour qui j’ai si souvent chanté !
Ton offrande est la bienvenue,
Fais-moi la charité !
Sois bonne, ô ma chère inconnue,
Pour qui j’ai si souvent chanté,
Devant moi, devant moi, sois la bienvenue !

L’amour, vois-tu, moi je m’en fiche,
Ce n’est beau que dans les chansons.
Si quelque jour je deviens riche
On m’aimera bien sans façons.
J’aurais vite une châtelaine
Si j’avais au moins un château
Au lieu d’un vieux tricot de laine
Et des bottines prenant l’eau.

Mais ta fenêtre reste close
Et les deux sous ne tombent pas.
J’attends cependant peu de chose,
Jette-moi ce que tu voudras,
Argent, pain sec, ou vieille harde,
Tout me fera plaisir de toi
Et je prierai Dieu qu’il te garde
Un peu mieux qu’il n’a fait pour moi.
Jean Varney (1868-1904). La sérénade du pavé (1892).

Lucien Métivet (1863-1932). Eugénie Buffet dans son répertoire réaliste : concert de La Cigale... Affiche/ Sans date. Source : Médiathèque de Chaumont (Haute-Marne, France)
Lucien Métivet (1863-1932). Eugénie Buffet dans son répertoire réaliste : concert de La Cigale… Affiche. Sans date. Source : Médiathèque de Chaumont (Haute-Marne, France)

Sara Correia • Do coração (2020)

22 février 2021

Difficile de se fixer un répertoire et un style lorsqu’on est jeune et qu’on choisit de s’engager dans une carrière de fadiste. Tout a déjà été fait — et de quelle manière ! En outre, loin de se dissoudre, la grande ombre d’Amália Rodrigues, ample et confortable comme le manteau de la Vierge de Miséricorde, recouvre encore largement le terrain. On ne s’y abrite qu’à son corps défendant.

La jeune Sara Correia, née en 1993, considérée comme une étoile montante du genre, peine à s’extirper de cette influence. Elle est dotée d’une voix un peu sombre, rustique et robuste comme un moteur de 4L, puissante, mais qui n’est pas vraiment faite pour la nuance. Son premier album pour Universal (Sara Correia, 2018), s’ouvrait sur le Fado Português composé par Alain Oulman pour Amália, manifestement hors de sa portée.

Dans son second (Do coração, 2020), seuls trois titres sur les onze que compte le programme sont des fados à proprement parler. Les huit autres sont plutôt des chansons, dont l’écriture a été confiée à quelques auteurs très présents dans le petit monde du showbiz portugais (Luísa Sobral, António Zambujo,…) — ce qui n’est pas toujours une bonne idée.

Ainsi celle composée par António Zambujo (Solidão, « Solitude »), chantée en duo avec lui, tourne au désavantage de Sara, armée de sa bonne voix honnête et un peu raide, autour de laquelle tonton António dégaine illico son attirail habituel de grâces de vieux matou qui fait le sucré, si bien qu’en moins de deux la pauvrette se trouve engluée dans un excès de miel dont elle ne cherche même pas à se défaire.

Sara Correia & António ZambujoSolidão. Paulo Abreu Lima, paroles ; António Zambujo, musique.
Sara Correia, chant ; António Zambujo, chant & guitare ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Chico Santos, contrebasse ; Rúben Alves, piano & orgue Hammond ; André Silva, batterie.
Extrait de l’album Do coração / Sara Correia. Portugal : Universal Music Portugal, ℗ 2020.

Heureusement pour elle, ce duo est précédé de Dizer não (« Dire non »), un tango de Luísa Sobral dont il a déjà été question ici il y a quelque temps (voir le billet Sara Correia • Dizer não).

Intéressante aussi la chanson de clôture de l’album. Œuvre de Carolina Deslandes — autrice-compositrice-interprète et compagne de Diogo Clemente, producteur de l’album et ex-mari de Carminho, le monde est petit —, elle fait semblant d’être un fado. Porquê do fado (« Le pourquoi du fado », c’est son titre) a donné lieu à un clip très chic publié fin janvier. Par rapport à la version de l’album, celle de la vidéo est prolongée d’une coda qui la fait virer, aux deux tiers de son parcours, au slow évocateur de lointains étés d’insouciance à Portofino, Saint-Tropez ou ailleurs. Maquillage et costume remarquables (les manches de la robe m’intriguent un peu, je dois dire : je me demande ce qui arriverait si Sara étendait les bras à l’horizontale). Diogo Clemente est le guitariste, c’est à dire l’encore jeune homme en tee-shirt noir au physique avantageux.

Sara CorreiaPorquê do fado. Carolina Deslandes, paroles & musique.
Sara Correia, chant ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare & direction musicale ; Marino Freitas, basse acoustique ; Rúben Alves, piano ; Vicky Marques, percussions.
Vidéo : André Tentúgal, réalisation, photographie & montage ; Tomás Valle, production ; Fred Rompante e Diogo Mendes, lumière ; Bruno Xisto, son ; André Tentúgal, Afonso Abreu, Daniel Ferreira, Leonor Alexandrino, caméras ; Ana Fontinha, costumes ; Rita Pereira, maquillage. Production : Portugal, Universal Music Portugal, S.A., 2021.


Não me perguntes o porquê do fado,
Pergunta ao Fado o que é que ele viu em mim
Que me encontrou e andamos de braço dado,
Desde que sou gente foi assim.

Ne me demande pas le pourquoi du fado,
Demande au Fado ce qu’il a vu en moi
C’est lui qui m’a trouvée et prise par la main,
C’est ainsi depuis que j’existe.

Não me perguntes porque é que o escolhi
Se o coração já lhe falava e eu ouvia.
Era a canção das ruas onde cresci
Que embalava o canto da minha agonia.

Ne me demande pas pourquoi je l’ai choisi.
Depuis toujours mon cœur lui parle et je l’écoute.
C’était la chanson des rues où j’ai grandi,
Celle qui berçait le chant de mon mal de vivre.

Não me perguntes o porquê do fado,
Não me perguntes se estou decidida,
Não é escolha, é ser, é estar marcado,
Perguntas-me o porquê do fado
Perguntas-me o porquê da vida.

Ne me demande pas le pourquoi du fado,
Ne me demande pas si je suis décidée.
Ce n’est pas un choix, c’est une vocation.
Me demander le pourquoi du fado,
C’est me demander le pourquoi de la vie.

Não me perguntes se me pesa a tristeza
Destes versos e poemas tão antigos,
É uma canção que é oração, é uma reza
Que faz dos meus demónios meus amigos.

Ne me demande pas si la tristesse
De ces poèmes si anciens me pèse.
Ce chant est oraison, il est prière,
Il transforme en amis mes démons.

Não me perguntes o porquê de querer ficar,
Se o mundo inteiro começou e acaba aqui.
Foi ele que me viu e foi buscar
As outras vidas que sem saber já vivi.

Ne me demande pas pourquoi je reste là.
Pour moi, ici commence et finit le monde.
C’est le fado qui m’a vue, c’est lui qui a trouvé
Ces autres vies que, sans savoir, j’ai déjà vécues.
Carolina Deslandes. Porquê do fado (2020).
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Carolina Deslandes. Le pourquoi du fado, trad. par L. & L. de Porquê do fado (2020).

Sara Correia
Do coração (2020)

Sara Corrreia. Do coração (2020)Do coração / Sara Correia. — Production : Portugal : Universal Music Portugal, ℗ 2020.

CD : Universal Music Portugal, 2020. — Universal 0888781. EAN 602508887819.
Voir la notice dans Discogs.

Argentina Santos • As minhas horas

17 février 2021

Argentina Santos (1924 ou 1926-2019)As minhas horas. Maria Manuel Cid, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Argentina Santos, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare & arrangements ; Filipe Larsen, basse acoustique.
Enregistrement : Portugal, Paço de Arcos, Estúdio Valentim de Carvalho.
Extrait de l’album Argentina Santos / Argentina Santos. Portugal : Companhia Nacional de Música, ℗ 2003.

Décédée en novembre 2019, Argentina Santos était sans aucun doute l’une des fadistes les plus extraordinaires de Lisbonne, l’une de celles, très peu nombreuses, à pouvoir se prévaloir d’une manière particulière. Peut-on parler de style ? Tout semble si spontané chez elle, si peu réfléchi : sa voix inouïe — une voix de chat, immédiatement reconnaissable —, son phrasé très personnel dont toute grandiloquence est absente, sa façon de tourner autour de la mélodie en s’y appuyant à peine. À moins d’être grotesque, jamais personne ne pourra imiter son art.

As minhas horas (« Mes heures ») est chanté sur la musique d’un très célèbre fado traditionnel, le Fado Vitória de Joaquim Campos, utilisé par exemple par Amália Rodrigues dans son poignant Povo que lavas no rio (« Peuple, qui laves dans le fleuve », qu’on peut entendre ci-dessous dans son enregistrement de 1962). Il ne peut pas exister deux interprétations plus dissemblables de ce fado.


São assim as minhas horas
Sem promessas, sem demoras
Sem mentira, sem verdade.
Horas mortas e paradas
Silêncio de madrugadas
Em dias de tempestade

Ainsi sont mes heures :
Sans promesses, sans délais,
Sans mensonge, sans vérité.
Heures mortes, suspendues,
Aubes silencieuses
Des jours de tempête.

Palavras que murmurei
Padres-nossos que rezei
Apenas por tradição
Alegrias e prazer
Passaram sem eu saber
Por entre os dedos da mão.

Mots que j’ai murmurés
Notre-Pères récités
Par pure convention.
Les joies et le plaisir
M’ont filé entre les doigts
Sans que je m’en sois aperçue.

Sou pedra de campa rasa
Pobre cinza duma brasa
Não sinto calor ou frio
Um perfume sem incenso
Foram-se os anos e penso
Que tenho o corpo vazio

Je suis une pierre tombale,
Pauvre cendre d’une braise
Qui ne sens ni chaleur ni froid,
Un parfum sans encens.
Les années s’en sont allées
Et je me sens le corps vide.
Maria Manuel Cid. As minhas horas.
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Maria Manuel Cid. Mes heures, trad. par L. & L. de As minhas horas.

Amália Rodrigues (1920-1999) • Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Portugal, Lisbonne, Teatro Taborda.
Extrait de l’album connu sous le titre de Busto / Amália Rodrigues. Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1962.

En souvenir du miracle

13 février 2021

Comme l’ange qui fit bouillonner l’eau,
Tu me fixas alors de ton regard,
Me rendis la force et la liberté.
Et en souvenir du miracle,
Tu pris l’anneau.
Un chagrin dévot effaça
Mon teint brûlant et maladif.
Ce mois de tempête me sera mémorable,
Trouble février nordique.
Février 1916. Tsarskoe Selo
Anna Akhmatova (1889-1966). Extrait de : Le plantain (1921), traduit de Подорожник [Podorožnik] par Christian Mouze. Dans : Подорожник = Le Plantain / Анна Ахматова = Anna Akhmatova. Harpo &, 2009. ISBN 978-2-913886-67-4.

Словно ангел, возмутивший воду
Ты взглянул тогда в мое лицо,
Возвратил и силу и свободу,
А на память чуда взял кольцо.
Мой румянец жаркий и недужный
Стерла богомольная печаль,
Памятным мне будет месяц вьюжный,
Северный встревоженный февраль.
Февраль 1916 Царское Село
Анна Ахматова [Anna Akhmatova] (1889-1966). Extrait de : Подорожник [Podorožnik] (1921).

Édith Piaf (1915-1963)Regarde-moi toujours comme ça. Henri Contet, paroles ; Marguerite Monnot, musique.
Édith Piaf, chant ; orchestre Luypaerts ; Guy Luypaerts, direction.
Enregistrement : France, 14 mai 1944. Première publication : France, 1944.

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Anna Akhmatova (1889-1966). Подорожник = Le Plantain / Анна Ахматова = Anna Akhmatova. Harpo &, 2009. ISBN 978-2-913886-67-4.

O Fado de cada um • Amália, Lula Pena

11 février 2021


Bom seria poder um dia
Trocar-se o fado
Por outro fado qualquer
Mas a gente
Já traz o fado marcado
E nenhum mais inclemente
Do que este de ser mulher.

João Silva Tavares (1893-1964). O fado de cada um (1947).

Quel bonheur ce serait
De pouvoir un jour
Troquer son fado contre un autre !
Mais chacun
Porte à vie son propre fado
Et il n’en existe aucun de plus dur
Que le mien, qui est d’être femme.

Fado, história de uma cantadeira (1947). Extrait. Perdigão Queiroga, réalisation ; Armando Vieira Pinto, scénario & dialogues ; Frederico de Freitas & Jaime Mendes, musique.
Distribution : Amália Rodrigues (Ana Maria) ; Virgílio Teixeira (Júlio Guitarrista) ; Vasco Santana (Joaquim Marujo) ; António Silva (Chico Fadista)…
Production : Portugal, Lisboa Filmes, 1947.
Fado :

O fado de cada um. Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare.
Portugal, ℗ 1947.


Bem pensado
Todos temos nosso fado
E quem nasce malfadado,
Melhor fado não terá
Fado é sorte
E do berço até a morte,
Ninguém foge, por mais forte
Ao destino que Deus dá

Quand on y pense
On a chacun son fado
Et si on naît sous une mauvaise étoile
On aura toujours le sort contre soi.
Chacun son destin
Et du berceau jusqu’à la mort,
Qu’on soit faible ou qu’on soit fort,
On n’échappe pas à celui que Dieu nous donne.

No meu fado amargurado
A sina minha
Bem clara se revelou
Pois cantando
Seja quem for adivinha
Na minha voz, soluçando
Que eu finjo ser quem não sou

Dans mon fado d’amertume
Ma destinée
S’est révélée avec clarté.
Et quand je chante,
Chacun peut deviner
À ma voix, à mes sanglots,
Que je fais semblant d’être une autre.

Bom seria poder um dia
Trocar-se o fado
Por outro fado qualquer
Mas a gente
Já traz o fado marcado
E nenhum mais inclemente
Do que este de ser mulher.

Quel bonheur ce serait
De pouvoir un jour
Troquer son fado contre un autre !
Mais chacun
Porte à vie son propre fado
Et il n’en existe aucun de plus dur
Que le mien, qui est d’être femme.
João Silva Tavares (1893-1964). O fado de cada um (1947).
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João Silva Tavares (1893-1964). Le fado de chacun, trad. par L. & L. de O fado de cada um (1947).

Lula PenaTroubadour. Acto IV. [Cansaço / Luís de Macedo, paroles ; Joaquim Campos, musique. O fado de cada um / Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique. Partido alto / Chico Buarque, paroles & musique]
Lula Pena, chant & guitare.
Extrait de l’album Troubadour / Lula Pena. Portugal : Mbari, ℗ 2010.

Amália Rodrigues • Le fado de Paris

7 février 2021

Paris. Années 1950. Photographe non précisé. Téléchargé par RV1864 sur Flickr
Paris. Années 1950. Photographe non précisé. Téléchargé par RV1864 sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).

Miguel Carvalho (né en 1970) est grand reporter à l’hebdomadaire Visão. Il a publié sept ouvrages d’investigation (non traduits), parmi lesquels Álvaro Cunhal, íntimo e pessoalÁlvaro Cunhal, intime et personnel », 2006), A última criada de Salazar (« La dernière domestique de Salazar », 2013) et, l’an dernier, Amália, ditadura e revolução : a história secreta (« Amália, dictature et révolution : l’histoire secrète »), à l’occasion du centenaire de la naissance d’Amália Rodrigues (1920-1999).

Miguel Carvalho. Amália, ditadura e revolução. Dom Quixote, 2020.Ce dernier livre, qui compte plus de 600 pages, résulte d’une enquête abondamment documentée et s’appuie sur des sources multiples : archives, publications diverses, témoignages recueillis, parfois directement, auprès de personnes mêlées de près ou de loin à la vie d’Amália Rodrigues et/ou de divers protagonistes de cette micro-histoire imbriquée dans l’histoire du XXe siècle portugais, partagé entre dictature, révolution et « normalité démocratique ». Il ne dresse pas seulement le portrait d’Amália — qui apparaît ici infiniment plus vivante, humaine et incarnée que dans son autobiographie publiée en 1987 (Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues. Amália : uma biografia. Portugal, Contexto, 1987) — mais aussi celui de plusieurs décennies de vie politique portugaise et de société lisboète à travers une galerie de personnages d’une incroyable profusion.

Il y a cependant dans ce livre un passage qui m’intrigue beaucoup. Voici :

L’époque empestait déjà la fin du régime. Et en février 1974, Amália donnait sa dernière grande interview sous la dictature, à l’invitation de son amie la journaliste Vera Lagoa*, pseudonyme de Maria Armanda Falcão.
[…]
Elles s’étaient pour ainsi dire télescopées en août 1944, le jour de la Libération de Paris, à la fin de la Seconde guerre mondiale. Elles ne se connaissaient pas, mais ce soir-là elles se trouvaient l’une et l’autre dans une boîte du côté de Pigalle. Quand Amália a sauté sur une table pour chanter, Maria Armanda n’a pu détacher son regard de ce personnage qui étreignait le moment sans complexe ni pudibonderie. Elles ont dansé jusqu’au matin.
Leur amitié à résisté à l’adversité, aux vicissitudes et à la révolution.
Libres, insoumises et indépendantes, Vera Lagoa et Amália Rodrigues avaient un regard identique sur de nombreux sujets, notamment l’émancipation des femmes.
Miguel Carvalho. Amália, ditadura e revolução (2020). Portugal, Dom Quixote, 2020, ISBN 978-972-20-7044-7. Page 218. Traduction L. & L.

*Vera Lagoa, alias Maria Armanda Falcão (1917-1996), première présentatrice de la télévision portugaise, était une femme engagée à gauche et qui, en tant que journaliste, a donné après la Révolution des œillets du fil à retordre à bien des personnages publics se disant eux-mêmes de gauche, voire d’extrême-gauche, dont elle n’hésitait pas à mettre publiquement en doute la sincérité, notamment dans un livre intitulé « Revolucionários que eu conheci » (« Des révolutionnaires que j’ai connus », 1977, non traduit).

Esses tempos já tresandavam a fim do regime. E em fevereiro de 1974, Amália daria a sua última grande entrevista em ditadura, a convite da amiga e jornalista Vera Lagoa, pseudónimo de Maria Armanda Falcão.
[…]
Tinham esbarrado uma na outra em agosto de 1944, no dia da libertação de Paris, no final da Segunda Guerra Mundial. Não se conheciam, mas nessa noite coincidiram numa boîte da zona de Pigalle. Quando Amália saltou para cima de uma mesa a cantar, Maria Armanda não podia deixar de reparar na figura que, destemida, abraçava o momento e não se recolhia em pudores. Dançaram até de manhã.
A amizade resistiu a desventuras, vicissitudes e à revolução.
Livres, insubmissas e independentes, Vera Lagoa e Amália Rodrigues tinham um olhar idêntico sobre varios assuntos, entre eles a emancipação das mulheres.

Miguel Carvalho. Amália, ditadura e revolução (2020). Portugal, Dom Quixote, 2020, ISBN 978-972-20-7044-7. Page 218.

Miguel Carvalho ne donne pas la source de cette anecdote, qui semble assez improbable. Pourquoi et surtout, comment Amália Rodrigues, jeune chanteuse portugaise de 24 ans, se serait-elle trouvée en août 1944 à Paris, dans un pays encore en guerre, alors qu’il est établi qu’elle ne s’y est produite pour la première fois qu’en 1949 ?

Amália Rodrigues (1920-1999)Le fado de Paris. Luís de Macedo, paroles ; Fernando de Carvalho, musique. Titre alternatif : O fado veio a Paris.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; Fernando de Carvalho, direction.
Extrait du disque 45 t Chante en français, accompagnée par ses guitaristes / Amália Rodrigues. France : Ducretet-Thomson, ℗ 1958.


Quando em Lisboa o povo mal me conhecia
O que era o fado eu quis saber
E tanto andei e perguntei a quem sabia
Que finalmente pude aprender.

Quand à Lisbonne on me connaissait à peine,
J’ai voulu savoir ce qu’était le fado.
Et à force de questions à ceux qui savent,
J’ai fini par l’apprendre moi aussi.

Certo dia ao passar numa rua em Lisboa
Um amigo poeta e cantor
Murmurou-me ao ouvido e a medo:
O segredo do fado em Lisboa é o amor!

Un jour, dans une rue de Lisbonne,
Un ami poète et chanteur
M’a murmuré craintivement à l’oreille :
Le secret du fado de Lisbonne, c’est l’amour !

O fado veio a Paris
Alfama veio a Pigalle
E até o Sena
Se queixa de pena
Que o Tejo não quis sair de Portugal.
O fado veio a Paris
Alfama veio a Pigalle
E até Saint-Germain-des-Prés
Já canta o fado em francês.

Le fado est venu à Paris,
Alfama est venu à Pigalle
Et même la Seine
Déplore que le Tage
Ne veuille pas sortir du Portugal.
Le fado est venu à Paris,
Alfama est venu à Pigalle
Et même Saint-Germain-des-Prés
Chante à présent le fado em français.

Vim a Paris para cantar e ser fadista
Por certo, não pensa ninguém
Que a mesma história de Lisboa e do fadista
Aconteceu aqui também.

Je suis venue à Paris pour chanter et être fadiste.
Bien sûr, personne n’imagine
Que cette histoire de Lisbonne et du fadiste
Se répète ici.

Certo dia ao entrar num bistrot
P’ra ouvir a Java, alguém disse: Bonjour
Amália, c’est fini t’as trouvé le secret
D’la chanson de Paris c’est l’amour !

Pourtant un jour, dans un bistrot où j’entrais
Écouter la java, quelqu’un m’a dit « Bonjour
Amália, c’est fini t’as trouvé le secret
D’la chanson de Paris c’est l’amour ! »
Luís de Macedo (1925-1987). Le fado de Paris (1958).
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Luís de Macedo (1925-1987). Le fado de Paris (1958), trad. par L. & L.

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Mily Possoz (1888-1968). Paris - Quai Voltaire (1930-1937). Lisbonne, MNAC (Museu Nacional de Arte Contemporânea), Museu do Chiado.

Sur le boulevard

1 février 2021

« Grand Audition » (Paris), par Mariano Mantel sur Flickr (CC BY-NC 2.0). 2012.
Grand Audition, Paris, par Mariano Mantel sur Flickr (CC BY-NC 2.0). 2012.

Il aurait donné cent mille timbres en caoutchouc pour être en train de se promener, à midi, sur le boulevard.
Gaston Leroux (1868-1927). La double vie de Théophraste Longuet (1904), chapitre XII, Étrange attitude d’un petit chat violet.

Après la classeParis. Francesco Arcuti & Francesco Recchia, paroles & musique.
Après la classe, groupe vocal et instrumental.
Enregistrement : Aradeo (province de Lecce, Pouilles, Italie), Zero db officina musicale
Extrait de l’album Après la classe / Après la classe. Italie, ℗ 2002.

Après la classe est un groupe formé en 1996 dans la région des Pouilles, en Italie.

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Paris Night Walker, par JV@NYC sur Flickr (CC BY-NC 2.0). 2014.

Dolores Duran • Nigraj manteloj (Coimbra)

25 janvier 2021

On connaît bien sûr Avril au Portugal, l’adaptation française de la célèbre chanson Coimbra popularisée, notamment en France, par Amália Rodrigues. Il existe aussi des versions de Coimbra en anglais, en italien et dans d’autres langues — parmi lesquelles l’espéranto. On doit cette curiosité à la chanteuse brésilienne Dolores Duran (1930-1959), qui l’a enregistrée et publiée en 1955 dans son album polyglotte Dolores viaja (« Dolores voyage »). La langue française y est représentée, comble de l’extravagance, par un enregistrement impeccable de Ma cabane au Canada, le succès de Line Renaud, qui remonte à… oui, 1947.

Voir aussi les billets :

Dolores Duran (1930-1959)Nigraj manteloj. José Galhardo, paroles originales portugaises ; Othon Baena, adaptation en espéranto ; Raul Ferrão, musique. Titre original portugais : Coimbra.
Dolores Duran, chant ; accompagnement d’orchestre.
Extrait de l’album Dolores viaja / Dolores Duran. Brésil, ℗ 1955.

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