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Rosa Balistreri | Lu focu di la paglia

15 décembre 2018

Une vie furieuse, emportée, celle de Rosa Balistreri (née en 1927 à Licata, près d’Agrigente en Sicile, morte en 1990 à Palerme). Crimes, vols, tentative d’assassinat sur son mari, fuite jusqu’à Florence, prisons, boulots de survie, pauvreté. La voix, inoubliable : indimenticabile.

Une vie à la fois ordinaire et tragique, du genre de celles sur lesquelles Marguerite Duras écrivait des articles dans France-Observateur ou Libération, « quand le dehors [la] submergeait, quand il y avait des choses qui [la] rendaient folle, outside, dans la rue – ou [qu’elle] n’avai[t] rien de mieux à faire. » (Marguerite Duras, avant-propos pour Outside, 1980). Mais Marguerite n’a rien su de Rosa ; nul, pas même son ami Elio Vittorini, ne l’a renseignée sur cette vie-là qui était en cours, « outside », dans le monde.


Rosa Balistreri (1927-1990) | Lu focu di la paglia (canto di sdegno). Traditionnel (Sicile) ; adaptation Rosa Balistreri et Otello Profazio.
Rosa Balistreri, chant, guitare. Extrait de l’album Amore, tu lo sai, la vita è amara. Italie, 1971.

Lu focu di la paglia pocu dura
Quantu l’amuri di la munzignara
L’amuri ca durò menu d’un ura
Vampa la capricciusa di mavara.
Un feu de paille dure aussi peu
Que l’amour d’une menteuse.
L’amour qui dura moins d’une heure
Est le feu capricieux d’une sorcière.
L’occhiu amurusu miu ti vitti chiara
Surgiva d’acqua cristallina e pura
Ma mètiri li petri di ciumara
È lu risparmiu di la fugnatura.
Mes yeux amoureux te virent claire
Source d’eau cristalline et pure
Mais si on ôte les pierres que charrie le torrent,
Il y reste encore la boue des égouts.
Stannu sunannu a mortu li campani
Ora ca tu ammazzasti lu miu amuri
Lu suli ca scurò cielu è lu mari
E lu me cori è chinu di duluri.
Entends le glas qui sonne
Maintenant que tu as tué mon amour
Le soleil a noirci le ciel et la mer
Et mon cœur est rempli de douleur.
Mi lu mittisti a modu di littani
Stannu scavannu fossi e sipurturi
Cercanu crozzi e mali cristiani
Pi darimi li spini ncanciu di ciuri!
Tu as donné mon cœur aux fossoyeurs
Ils creusent fosses et sépultures
Cherchant des crânes et des mauvais chrétiens
Pour m’offrir des épines en échange de mes fleurs.
Lu focu di la paglia : canto di sdegno. Traditionnel (Sicile) ; adaptation Rosa Balistreri et Otello Profazio.

Le feu de paille : chant d’indignation, traduit de : Lu focu di la paglia par L. & L., à partir d’une traduction italienne.

Amália Rodrigues – Ana Moura | Cansaço (Fado Tango)

12 décembre 2018

Le billet précédent, mettant en regard les réalisations respectives d’Amália Rodrigues et de Mísia à partir de la même base mélodique, fait éclater le génie de la première – choix du texte et travail sur celui-ci, vivacité de l’interprétation grâce à une parfaite maîtrise du rubato et d’autres techniques expressives, de sorte qu’aucune des strophes de ce fado sans refrain (comme tous les fados traditionnels) est animé de sa propre vie. Mísia n’en reste pas moins une chanteuse intelligente, sincère – sans doute sensible avant tout à l’aspect théâtral du fado.

Voici un autre type de face à face : le même fado, musique et texte, par deux artistes différentes. Cette fois encore, l’une d’elles est Amália, au sommet de son art dans les années 1960 : la barre est placée à une altitude pour ainsi dire impossible à atteindre, d’autant que ce fado, Cansaço (« Lassitude »), est l’un des plus beaux de son répertoire.

C’est elle qui l’a créé. Il apparaît pour la première fois dans sa discographie en 1958 (deux enregistrements ultérieurs seront réalisés en 1965 et 1968). C’est pourquoi ce passage de son autobiographie laisse perplexe quant à la chronologie :

Por essa altura [i.e. 1966], muitos poetas fizeram muitas coisas bonitas para eu cantar. O Luís de Macedo, que se chama Chaves do Oliveira e era adido cultural na Embaixada de Portugal em Paris, foi-me lá apresentado e fez muita coisa para mim, até que casou e me disse que deixava de escrever. Nessa altura, até lhe disse que ele encontrou a felicidade e perdeu a poesia. Há um fado dele que ficará para sempre, o Cansaço. « Este meu cansaço », aquele « tudo o que faço ou não faço, outros fizeram assim ». Aquele não valer a pena. Dou uma tal importância a este cansaço, sei que isto é tão verdade. Não penso nisto como artista, penso na minha alma, na minha maneira de ser.
Amália Rodrigues (1920-1999). Dans : Vítor Pavão dos Santos. Amália, uma biografia. Lisboa, Ed. Presença, 2005, p. 140.

Vers cette époque [i.e. 1966], beaucoup de poètes ont écrit de très belles choses pour moi. Luís de Macedo, qui s’appelle en réalité Chaves do Oliveira, m’a été présenté à l’ambassade du Portugal à Paris où il était attaché culturel. Il a fait pas mal de choses pour moi, jusqu’à ce qu’il se marie et me dise qu’il arrêtait d’écrire. Je lui ai même dit qu’il avait trouvé le bonheur et perdu la poésie. Il y a un de ses fados qui restera pour toujours, c’est « Cansaço ». Ce « Voilà d’où me vient cette lassitude », et puis « Quoi que je fasse, quoi que je ne fasse pas, d’autres ont déjà agi de même ». Ce découragement. J’attache une grande importance à cette lassitude, je sais que c’est tellement vrai. Non pas en tant qu’artiste, mais dans mon âme même, dans ma manière d’être.

Cette dernière phrase donne la clé principale du génie d’Amália : son chant, c’est véritablement sa vie.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Cansaço. Luís de Macedo, paroles ; Joaquim Campos da Silva, musique (fado Tango).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Vidéo : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal] (prod.), années 1960.

Avant de chanter elle dit :

« E agora num fado muito velho, que tem un nome de que não gosto e que não digo, mas que é dum cantador muito antigo, o velho Joaquim Campos, com versos de Luís de Macedo, Cansaço ».
« Et maintenant sur un très vieux fado, qui a un nom que je n’aime pas et que je ne dirai pas, mais qui est d’un chanteur très ancien, le vieux Joaquim Campos, un poème de Luís de Macedo, Cansaço ».

Ce nom qu’elle « n’aime pas » est celui de la musique, c’est à dire « Fado Tango ». C’est ce nom qu’elle se refuse à prononcer. Quant à Joaquim Campos (1911-1981) il n’avait que neuf ans de plus qu’elle. Outre le Fado Tango, il est le compositeur du Fado Vitória, sur lequel Amália Rodrigues a adapté des vers de Pedro Homem de Mello pour le célèbre Povo que lavas no rio, le fado qu’elle aimait entre tous et qu’elle chantait à chacun de ses récitals, jusqu’à la fin.

Voici le Cansaço d’Ana Moura. De réelles possibilités vocales, mais pas d’interprétation ; pas de fado.

Ana Moura | Cansaço. Luís de Macedo, paroles ; Joaquim Campos da Silva, musique (fado Tango).
Ana Moura, chant ; José Elmiro Nunes, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare ; Filipe Larsen, basse acoustique.
Captation : The Triple Door, Seattle, États-Unis, 2006.

Por trás do espelho quem está
De olhos fixados nos meus?
Alguém que passou por cá
E seguiu ao Deus-dará
Deixando os olhos nos meus.
À qui derrière le miroir
Sont ces yeux rivés aux miens ?
À quelqu’un qui passait par là
Puis s’en est allé Dieu sait où
Laissant son regard dans le mien.
Quem dorme na minha cama,
E tenta sonhar meus sonhos?
Alguém morreu nesta cama,
E lá de longe me chama
Misturada nos meus sonhos.
Qui est-ce qui dort dans mon lit
Cherchant à rêver mes rêves ?
Quelqu’un est mort dans ce lit
Sa voix m’appelle dans le lointain
Mélangée à mes rêves.
Tudo o que faço ou não faço,
Outros fizeram assim
Daí este meu cansaço
De sentir que quanto faço
Não é feito só por mim.
Quoi que je fasse, quoi que je ne fasse pas
D’autres ont déjà agi de même
Voilà d’où me vient cette lassitude
De sentir que tout ce que je fais
N’est pas fait que par moi.
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (1901-1971). Cansaço.
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (1901-1971). Lassitude, traduit de : Cansaço par L. & L.

Fado José Marques do Amaral : Fria claridade (Amália), Não me chamem pelo nome (Mísia)

9 décembre 2018

Le Fado José Marques do Amaral, aussi appelé Marcha José Marques do Amaral, remonte au moins à 1945 (date de son premier emploi par Amália Rodrigues sur un poème intitulé Duas luzes) et probablement à plus loin encore. J’ai échoué à le dater plus précisément et je n’ai pas trouvé d’information biographique sur José Marques do Amaral, son compositeur, sinon qu’il était fadiste et guitariste.

Voici deux exemples d’emploi de ce très beau fado par deux artistes différentes, sur des textes différents : Fria claridade (« Froide clarté »), enregistré par Amália Rodrigues en 1951 (deux fois) puis en 1967, et Não me chamem pelo nome (« Ne m’appelez pas par le nom »), qui figure sur Garras dos sentidos, l’un des meilleurs albums de Mísia (1998).

Ni Amália ni Mísia n’ont écrit ni fait écrire des paroles nouvelles sur cette musique : l’une et l’autre ont utilisé des vers déjà publiés. Pedro Homem de Mello (Fria claridade) et António Botto (Não me chamem pelo nome) étaient deux poètes jouissant chacun d’une certaine renommée dans ce pays, le Portugal, où la poésie a toujours été, jusqu’à nos jours, la forme de littérature la plus prisée – et la plus productive. Tous deux étaient homosexuels. La poésie du second est transparente de ce point de vue ; celle du premier est généralement plus allusive.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Fria claridade. Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique (Marcha José Marques do Amaral).
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery & Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Vidéo : Extrait de l’émission Alma do fado. Ruy Ferrão, réalisation. Production : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 1967.

Admirable.

Amália Rodrigues a chanté plusieurs poèmes de Homem de Mello au long de sa carrière. Celui dont elle s’est servie pour Fria claridade avait paru en 1940 sous le titre Naufrágio (« Naufrage ») dans le recueil Estrêla morta (« Étoile morte »). Il évoque la brève rencontre entre un narrateur éperdu de solitude dans les rues d’une ville inconnue, effrayante dans son immensité et son grouillement, et un regard inoubliable, qui passe et disparaît aussitôt, englouti dans la « froide clarté » de cette ville (peut-être Paris) où la solitude se fait plus écrasante encore. La rencontre est presque furtive, mais le poème compte douze strophes. Amália n’en retient que quatre, pratiquant en outre quelques légères altérations sur le texte conservé, qu’elle renomme Fria claridade. (Loin de s’en formaliser, l’auteur approuvera cette forme de réécriture de son poème, qu’il republiera en faisant siennes presque toutes les modifications décidées par la fadiste, y compris le changement de titre.)

No meio da claridade
Daquele tão triste dia
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conhecia
Au cœur de la clarté
De cette si triste journée
Grande grande était la ville
Et personne ne me connaissait
Então passaram por mim
Dois olhos lindos, depois
Julguei sonhar, vendo enfim
Dois olhos, como há só dois
C’est alors que j’ai croisé
Un regard si merveilleux
Que j’ai cru avoir rêvé
Ces yeux comme il n’y en a que deux
Em todos os meus sentidos
Tive presságios de Deus
E aqueles olhos tão lindos
Afastaram-se dos meus
J’ai perçu de tout mon être
Des présages venant de Dieu
Et ces yeux si merveilleux
Se sont éloignés des miens
Acordei, a claridade
Fez-se maior e mais fria
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conhecia
Le rêve passé, la clarté
S’est faite plus vive et plus froide
Grande grande était la ville
Et personne ne me connaissait
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Fria claridade.
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Pedro Homem de Mello (1904-1983). Froide clarté, traduit de Fria claridade par L. & L.

Mísia | Não me chamem pelo nome. António Botto, paroles ; José Marques do Amaral, musique (Marcha José Marques do Amaral).
Mísia, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; António Pinto & José Moz Carrapa, guitare ; Marino Freitas, basse acoustique ; Manuel Rocha, violon ; Ricardo J. Dias, accordéon. Première publication dans l’album Garras dos sentidos / Mísia. France, Erato disques, ℗1998.

À l’inverse, pour Não me chamem pelo nome, Mísia crée sur la même musique une sorte de patchwork par accumulation de poèmes et de fractions de poèmes extraits des Canções (« Chansons ») d’António Botto.

António Botto. Canções (2e édition, 1922)

Poète « moderniste », estimé de Fernando Pessoa, António Botto était né en 1897 à Concavada, une localité des bords du Tage située à environ 150 km de Lisbonne. Canções, un recueil publié en 1920 puis réédité et augmenté à plusieurs reprises jusqu’en 1932, est son œuvre la plus connue. Certains des poèmes qui s’y trouvent évoquent ouvertement l’amour d’un homme pour un homme, ce qui, à l’époque, n’a pas manqué de choquer certains milieux au point que le recueil a rapidement été retiré de la vente, du moins provisoirement. C’est en grande partie grâce à l’intervention de Pessoa – qui en outre traduira les Canções en anglais – que l’interdiction sera levée. António Botto est mort en 1959 à Rio de Janeiro où il s’était exilé.

Mísia prend pour socle de son ouvrage Quem é que abraça o meu corpo (« Qui est-ce qui étreint mon corps ? ») un poème de deux strophes. Sans doute était-ce insuffisant de son point de vue : elle y ajoute cinq strophes qui sont souvent découpées dans d’autres poèmes. L’ensemble manque certainement de fluidité. Disparu en 1959, Botto n’a pu faire connaître son avis sur le résultat.

Quem é que abraça o meu corpo
Na penumbra do meu leito?
Quem é que beija o meu rosto,
Quem é que morde o meu peito?
Qui est-ce qui étreint mon corps
Dans la pénombre de mon lit ?
Qui me baise le visage,
Qui me mord la poitrine ?
Quem é que fala da morte
Docemente ao meu ouvido?
– És tu senhor dos meus olhos?
E sempre no meu sentido
……
Qui est-ce qui parle de la mort
À mon oreille avec douceur ?
– Est-ce toi, seigneur de mes yeux
Toujours présent dans mon cœur?
……
A tudo quanto me pedes
Porque obedeço, não sei
Quiseste que eu cantasse
Pus-me a cantar… e chorei
……
À tout ce que tu me demandes,
Pourquoi je cède, je n’en sais rien
Tu m’as demandé de chanter
J’ai chanté… et pleuré.
……
Não me peças mais canções
Porque a cantar vou sofrendo
sou como as velas do altar
que dão luz e vão morrendo
……
Ne me demande plus de chansons
Car chanter me fait souffrir
Je suis comme les cierges des autels
Qui éclairent et puis qui meurent.
……
Não me chamem pelo nome
que me deram ao nascer
sou como a folha caída
que não chegou a viver
……
Ne m’appelez pas par le nom
Qu’on m’a donné quand je suis né
Comme la feuille qui se détache
Je n’ai pas su me garder en vie.
……
Meus olhos que por alguém
deram lágrimas sem fim
Já não choram por ninguém
– Basta que chorem por mim
……
Mes yeux qui pour quelqu’un
Ont pleuré des larmes sans fin
Ne pleurent plus pour personne
Qu’il leur suffise de pleurer pour moi !
……
O que é que a fonte murmura?
O que é que a fonte dirá?
– Ai, amor, se houver ventura
Não me digas onde está.
Que dit le murmure de la source ?
Que peut bien dire la source ?
Oh mon amour, s’il existe une chance
Ne me la montre pas du doigt.
António Botto (1897-1959). Não me chamem pelo nome. Les paroles du fado sont constituées de plusieurs poèmes ou extraits de poèmes, extraits de Canções (1921-1932), compilés par Mísia. Les lignes de pointillés (« …… ») marquent les « coutures » entre les différentes pièces.
António Botto (1897-1959). Ne me donnez pas le nom, traduit de Não me chamem pelo nome par L. & L.
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Par faulte de lyesse

5 décembre 2018

Une petite chanson à quatre voix, à chanter sur les ronds-points.

Claudin de Sermisy (1490?-1562) | Secourez moy, ma dame, par amours (entre 1530 et 1539). Claudin de Sermisy, compositeur ; poème de Clément Marot.
Ensemble Clément Janequin ; Dominique Visse, contre-ténor, direction ; Claude Debôves, luth.
Extrait de l’album Les cris de Paris : chansons de la Renaissance / Clément Janequin, Claudin de Sermisy, Francesco da Milano, comp. ; Ensemble Clément Janequin. France : Harmonia mundi France, 1984.

Secourez moy, ma Dame par amours,
Ou aultrement la Mort me vient querir.
Aultre que vous ne peult donner secours
A mon las cueur, lequel s’en va mourir.
Helas, helas, vueillez donc secourir
Celluy, qui vit pour vous en grand destresse,
Car de son cueur vous estes la maistresse.

Si par aymer, et souffrir nuictz et jours,
L’amy dessert ce, qu’il vient requerir,
Dictes, pourquoy faictes si longs sejours
A me donner ce, que tant veulx cherir?
O noble fleur, laisserez vous perir,
Vostre Servant, par faulte de lyesse?
Je croy qu’en vous n’a point tant de rudesse.

Vostre rigueur me feit plusieurs destours,
Quand au premier je vous vins requerir:
Mais Bel Acueil m’a faict d’assez bons tours,
Et me laissant maint baiser conquerir.
Las vos baisers ne me sçavent guerir,
Mais vont croissant l’ardant feu, qui me presse:
Jouyssance est ma medecine expresse.
Clément Marot (1496-1544). Secourez-moi, ma Dame par amours (1530).

Le poème de Marot, dans d’autres éditions :

Paris, 1824
Secourez moy, ma dame par amours,
Ou autrement la mort me vient querir :
Aultre que vous ne peult donner secours
A mon las cueur lequel s’en va mourir.
Helas, helas, vueillez donc secourir
Celluy qui vit pour vous en grand’destresse,
Car de son cueur vous estes la maistresse.

Si par aymer, et souffrir nuictz et jours,
L’amy dessert ce qu’il vient requerir,
Dictes pourquoy faictes si longs sejours
A me donner ce que tant veulx cherir?
O noble cuer, laisserez vous perir
Vostre Servant par faulte de liesse?
Je croy qu’en vous n’a point tant de rudesse.

Vostre rigueur me feit plusieurs destours.
Quand au premier je vous vins requerir,
Mais Bel Acueil m’a faict d’assez bons tours,
Et me laissant maintz baisers conquerir.
Las voz baisers ne me sçavent guerir,
Mais vont croissant l’ardant feu, qui me presse:
Jouyssance est ma medecine expresse.
Clément Marot (1496-1544). Secourez-moi, ma Dame par amours (1530). Dans : Œuvres complètes de Clément Marot, Nouvelle édition, Tome II. Paris : Rapilly : Dondey-Dupré, 1824.

………

Lyon, 1542
Secourez moy ma Dame par amours,
Ou aultrement la Mort me uient querir.
Aultre que uous ne peult donner secours
A mon las cueur, lequel s’en ua mourir.
Helas, helas, uueillez donc secourir
Celluy, qui uit pour uous en grand’ destresse,
Car de son cueur uous estes la maistresse.

Si par aymer, & souffrir nuictz, & iours,
L’amy dessert ce, qu’il uient requerir,
Dictes, pourquoy faictes si longs seiours
A me donner, ce que tant ueulx cherir?
O noble fleur, laisserez uous perir,
Vostre Seruant, par faulte de lyesse?
Je croy, qu’en uous n’a point tant de rudesse.

Vostre rigueur me feit plusieurs destours,
Quand au premier ie uous uins requerir:
Mais bel Acueil m’a faict d’assez bons tours,
En me laissant mains baiser conquerir.
Las uoz baisers ne me scauent guerir,
Mais uont croissant l’ardant feu, qui me presse:
Iouyssance est ma medecine expresse.
Clément Marot (1496-1544). Secourez-moi, ma Dame par amours (1530). Dans : Les Oeuures de Clement Marot de Cahors, Valet de chambre du Roy. Augmentées d’ung grand nombre de ses compositions nouuelles, par cy deuant non imprimées. Le tout songneusement par luy mesmes reueu, & mieulx ordonné, comme lon uoyrra cy apres.
A Lyon, chés Estienne Dolet, 1542.

Ήταν καμάρι της αυγής – Il était la splendeur de l’aube | Mános Hadjidákis, Federico García Lorca

4 décembre 2018

La traduction grecque de la pièce de Lorca Bodas de sangre (Noces de sang) réalisée par Níkos Gátsos (1911-1992), et représentée en avril 1948 au Théâtre d’art (Θέατρο Τέχνης) de Károlos Koun à Athènes, comportait une musique de scène composée par Mános Hadjidákis (1925-1994) : cinq chansons et de la musique instrumentale.

Ήταν καμάρι της αυγής [‘Ītan kamári tīs avgís] (« Il était la splendeur de l’aube ») fait partie du dernier tableau de la pièce et correspond au passage suivant du texte original de Lorca :

MUJER. (Entrando y dirigiéndose a la izquierda.)
Era hermoso jinete,
y ahora montón de nieve.
Corrió ferias y montes
y brazos de mujeres.
Ahora, musgo de noche
le corona la frente.
FEMME, entrant et se dirigeant vers la gauche.
C’était un beau cavalier,
et maintenant tas de neige.
Il courait les foires et les bois
et les bras des femmes.
Maintenant, la mousse de la nuit
couronne son front.
Federico García Lorca (1898-1936). Bodas de sangre (1931). Extrait (acto III, cuadro último).
Federico García Lorca (1898-1936). Noces de sang. Extrait (acte III, dernier tableau), traduit de Bodas de sangre (1931) par Albert Bensoussan.

J’ignore si, dans le spectacle de 1948, la chanson s’ajoute à ce passage – dont elle est une adaptation assez fidèle, avec cependant un peu de texte ajouté –, ou si elle s’y substitue.

L’extrait que voici provient du second enregistrement intégral de sa musique de scène réalisé par Hadjidákis en 1972 (avec la voix de Fléry Dandonáki, son interprète favorite) :

Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Ndantōnákī (Fléry Dandonáki)] (1937-1998). Ήταν καμάρι της αυγής [‘Ītan kamári tīs avgī́s]. Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos (Níkos Gátsos)], paroles, d’après Federico García Lorca ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis (Mános Hadjidákis)], musique. Extrait de Extrait de Γειτονιές Του Φεγγαριού [Geitoniés tou feggarioú], d’après Bodas de sangre de Federico García Lorca.
Φλέρυ Νταντωνάκη [Fléry Ndantōnákī (Fléry Dandonáki)], chant ; accompagnement d’orchestre ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis (Mános Hadjidákis)], direction ; Βασίλης Τενίδης [Vasílīs Tenídīs], arrangements. Grèce, 1972.

Ήταν καμάρι της αυγής
και καβαλάρης όμορφος.
Τώρα μια χούφτα χιόνι.
Il était la splendeur de l’aube,
Un beau cavalier,
Et le voici une poignée de neige.
Γύρισε κάμπους και βουνά
και πανηγύρια πέρασε
στην αγκαλιά των κοριτσιών.
Il courait les plaines et les monts
Passait de fête en fête
Aux bras des femmes.
Ποιος το ‘λπιζε να γίνουνε
τα μούσκλια τα νυχτιάτικα
στεφάνι στα μαλλιά του;
Qui aurait voulu
Qu’à présent la mousse de la nuit
Lui couronne le front ?
Νίκος Γκάτσος [Níkos Gátsos] (1911-1992), d’après Federico García Lorca (1898-1936). Ήταν καμάρι της αυγής [‘Ītan kamári tīs avgī́s] (1948).
Νίκος Γκάτσος [Níkos Gátsos] (1911-1992), d’après Federico García Lorca (1898-1936). Il était la splendeur de l’aube, traduit de Ήταν καμάρι της αυγής [‘Ītan kamári tīs avgī́s] par L. & L., à partir de la traduction espagnole disponible sur le site stixoi.info.

« Il était la splendeur de l’aube » a connu d’assez nombreuses reprises par différents interprètes. Par exemple celle-ci, par Arléta en 1967 :

Αρλέτα [Arléta] (1945-2017). Ήταν καμάρι της αυγής [‘Ītan kamári tīs avgī́s]. Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos (Níkos Gátsos)], paroles, d’après Federico Garcia Lorca ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis (Mános Hadjidákis)], musique.
Αρλέτα [Arléta], chant et guitare. Grèce, 1967.

J.M. + M.D.

1 décembre 2018

– Votre carrière de chanteuse…
– [J.M.] Pas de carrière de chanteuse, n’employez pas cette expression, ça m’agace. Je suis une personne qui joue la comédie. J’ai eu la chance de pouvoir chanter, mais c’est un prolongement naturel de la comédie.
[…]
Ce qui se passait trop loin de moi, je ne connaissais pas. Il y avait juste la chanson, depuis longtemps, qui représentait pour moi un précipité de la vie. J’adorais ça comme un moment de pur plaisir.
[…]
Il fallait pour moi qu’il y ait une rencontre qui aille au-delà de la chanson. Comme avec Marguerite Duras sur India Song. Elle aurait pu écrire des chansons formidables. Tous ses films sont des mélos, elle avait un sens de l’histoire tragique très intense : « Je t’aime, tu m’aimes pas, je souffre… » Je lui disais : « Écrivez, Margot, écrivez, je vous chanterai… »

Jeanne Moreau (1928-2017), Ludovic Perrin et Antoine de Baecque. Dans le tourbillon de Jeanne. Dans : Libération, 20 décembre 2002 [lien].

Jeanne Moreau (1928-2017) | India song. Marguerite Duras, paroles ; Carlos d’Alessio, musique
Jeanne Moreau, chant ; Karel Trow, arrangements et direction.
France, 1975.

Chanson,
Toi qui ne veux rien dire
Toi qui me parles d’elle
Et toi qui me dis tout
Marguerite Duras (1914-1996). India song (chanson ; 1975), extrait.

La cuisse de Jupiter

1 décembre 2018

Paris, 18 juin 1987
La civilisation occidentale à son apogée. En arrivant de l’Inde et débarquant dans ce pays, on saisit à quelle bassesse sociale l’être humain peut descendre et à quelles hauteurs il peut s’élever. Là-bas, une espèce grégaire dans sa suprême dégradation ; ici, dans sa splendeur. Tout le monde sait son chemin, connaît ses droits, mange le même pain. Dommage qu’une telle dignité finisse par être individuellement si égoïste, si arrogante, si dédaigneuse. Chaque passant que je croise pense que le roi n’est pas son cousin. Conscient d’une supériorité effectivement réelle et admirable en termes collectifs, le Français l’assume arbitrairement et vaniteusement sur le plan personnel. Et il lui siérait d’avoir un peu de modestie et d’urbanité. En fin de compte, nous descendons tous d’Adam, comme le disait déjà Gil Vicente. Et pour l’heure, la France, toute nation civilisée qu’elle est, n’est pas une nation d’espoir. En matière d’humanité, pourrait mieux faire…
Miguel Torga (1907-1995). En chair vive : pages de journal 1977-1993. Traduction de Diário XIII-XVI par Claire Cayron. José Corti, © et impr. 1997.

Paris, 18 de junho de 1987 — A civilização ocidental no apogeu. Quando se vem da Índia e se desembarca nesta terra é que se vê a que baixeza social o homem pode descer e a que alturas pode subir. Lá, a espécie gregária na sua suprema degradação; aqui, no seu esplendor. Todos sabem o seu caminho, todos conhecem os seus direitos, todos comem do mesmo pão. Pena é que uma tal dignidade acabe por ser individualmente tão egoísta, tão sobranceira, tão desdenhosa. Cada uma destas criaturas com que me cruzo traz o rei na barriga. Consciente de uma superioridade que é efectivamente real e admirável em termos colectivos, o francês assume-a arbitrária e presunçosamente no plano pessoal. E ficava-lhe bem um pouco de modéstia e de urbanidade. Ao fim e ao cabo, todos nós vimos de Adão, como já dizia Gil Vicente. É que assim, a França, embora seja uma nação realizada, não é uma nação de esperança. Só humanamente poderia ir mais além…
Miguel Torga (1907-1995). Diário. Vols XIII a XVI. 5a edição conjunta. Portugal, Dom Quixote, © 1999.

« Le Français » est crâneur. Vaniteux, arrogant. Il « pense que le roi n’est pas son cousin », dit la traduction. L’expression portugaise est un peu différente : « traz o rei na barriga » : « il porte le roi dans son ventre ».

Et « la Française », elle est comment ?

Odette Laure (1917-2004) | Ça tourne pas rond. Francis Blanche, paroles ; Francis Blanche et Henri Leca, musique.
Odette Laure, chant ; accompagnement de piano.
Extrait de l’émission Les joies de la vie. Stellio Lorenzi, réalisateur ; Radiodiffusion télévision française, producteur. 1ère diffusion : 2 décembre 1957. Archive INA (Institut national de l’audiovisuel).

Quel pays. Penser à émigrer.

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