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Arènes de la mélancolie

11 mai 2022

Soirs ! Soirs ! Que de soirs pour un seul matin !
Ilots épars, corps de fonte, croûtes !
On s’étend mille dans son lit, fatal déréglage !

Vieillesse, veilleuse, souvenirs : arènes de la mélancolie !
Inutiles agrès, lent déséchafaudage !
Ainsi, déjà, l’on nous congédie !
Poussé ! Partir poussé !
Plomb de la descente, brume derrière…
Et le blême sillage de n’avoir pas pu Savoir.
Henri Michaux (1899-1984). Vieillesse, extrait de : Lointain intérieur (1937). Dans : Plume, précédé de Lointain intérieur, nouvelle éd. revue et corrigée, Gallimard, impr. 1972, page [89].

Alfredo Marceneiro (1888 ou 1891-1982)Cabelo branco. Henrique Rêgo, paroles ; compositeur inconnu (Fado Mouraria).
José Nunes é José Pracana, guitare portugaise ; José Inácio & Francisco Perez, guitare. Enregistré en public à « O Arreda », Cascais (Portugal), le 7 mars 1972.
Extrait de l’album Uma noite de fados em Cascais / José Nunes, Rodrigo, Alfredo Marceneiro,… . Portugal, ℗ 1972.

Éclatante et géniale interprétation d’Alfredo Marceneiro, alors âgé de plus de 80 ans. De presque rien — un texte banal, la musique du vieux Fado Mouraria — il fait un instant bouleversant.


Amar demais é doidice
Amar de menos maldade
Rosto enrugado é velhice
Cabelo branco é saudade

Aimer trop peu est malice,
Trop aimer est folie,
Visage ridé : vieillesse,
Cheveux blancs : nostalgie.

Saudades são pombas mansas
A que nós damos guarida
Paraíso de lembranças
Da mocidade perdida

Nostalgie, douce colombe
À qui nous faisons un nid,
Paradis des souvenirs
De notre jeunesse perdue.

Se a neve cai ao de leve
Sem mesmo haver tempestade
O cabelo cor da neve
Às vezes não é da idade

De même que des flocons légers
Tombent parfois dans un air calme,
De même parfois les cheveux
Se poudrent de neige avant l’âge.

Pior que o tempo em nos pôr
A cabeça encanecida
São as loucuras d’amor
São os desgostos da vida

Bien plus que le temps,
Ce sont les passions de l’amour
Et les tourments de la vie
Qui nous font la tête blanche.

Para o passado não olhes
Quando chegares a velhinho
Porque é tarde, já não podes
Voltar atrás ao caminho

Tes vieux jours venus,
Ne te retourne pas sur le passé :
C’est trop tard, tu ne peux plus
Rebrousser le chemin parcouru.
Henrique Rêgo (1885-1963). Cabelo branco.
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Henrique Rêgo (1885-1963). Cheveux blancs, trad. par L. & L. de Cabelo branco.

« O Marceneiro »

8 mai 2022

Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d'hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).
Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d’hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).

Alfredo Marceneiro (à l’état civil : Alfredo Duarte) est né à Lisbonne en 1888 ou 1891. Une génération entière le séparait des autres étoiles de première magnitude qui illuminaient le ciel du Fado au XXe siècle : Amália Rodrigues (née en 1920), Lucília do Carmo (1919), Maria Teresa de Noronha (1918) et même Hermínia Silva (1907). Il s’est rarement éloigné de Lisbonne — où il est mort en juin 1982 —, se produisant presque exclusivement dans les « casas de fado » de la capitale qu’il visitait l’une après l’autre au cours de ses déambulations nocturnes, nourrissant une véritable aversion pour l’enregistrement en studio, dont il estimait que les conditions anéantissaient la spontanéité du fado, un art qui requiert absolument l’écoute active d’un public en communion avec chanteur et guitaristes.

Interprète d’exception, doté d’une voix singulière, étonnamment aiguë et plaintive, comme enrouée, évoquant celle d’un chat qui serait porté sur la conversation, ne recourant qu’avec parcimonie aux mélismes et autres ornementations qui s’imposeront plus tard dans le chant de fadistes comme Maria Teresa de Noronha et surtout Amália Rodrigues, il incarne par excellence le fado « castiço » (« authentique »), celui de la Lisbonne populaire dont il a toujours gardé l’accent et où il exerçait la profession de menuisier (en portugais : marceneiro).

Uma noite fui convidado por amigos que já me tinham ouvido cantar em paródias próprias da idade a ir ao Club Montanha (hoje Ritz). Dirigia a festa o poeta Manuel Soares e perguntou: “Quem é este rapazinho? Como se chama? Que ofício tem?” Então, quando me apresentou ao público, esquecendo o meu apelido, anunciou: “Vai cantar a seguir o principiante Alfredo… Alfredo… Olhem não me ocorre o apelido. É Alfredo… Marceneiro…” E ainda hoje sou o Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022.

Un soir, j’ai été invité par des amis, qui m’avaient déjà entendu chanter dans des parodies comme on en fait à l’âge que j’avais alors, à aller au Club Montanha (aujourd’hui Ritz). Le poète Manuel Soares, qui animait la fête, s’est renseigné : « C’est qui, ce jeune ? Il s’appelle comment ? Il fait quoi comme métier ? » Mais quand il m’a présenté au public il avait oublié mon nom. Il a annoncé : « Et maintenant un jeune qui débute, Alfredo… Alfredo… Bon, son nom ne me revient pas. C’est Alfredo… Menuisier [Marceneiro] ». Et depuis, je suis Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022. Traduction : L. & L.

Le fado O Marceneiro évoque le nom de son métier devenu son nom à lui ; les paroles jouent constamment sur ce double sens. Étonnamment il n’en est ni l’auteur, ni le compositeur — lui qui a laissé au fado « castiço » quelques-unes de ses plus extraordinaires mélodies. Enregistré en 1965 sur la musique du Fado Margarida (1935), du guitariste Casimiro Ramos (1901-1973), ce fado avait connu une première version en 1936, sur une musique différente, composée par un Júlio Duarte — probablement le frère du « Marceneiro ».

Alfredo Marceneiro (1888 ou 1891-1982)O Marceneiro. Armando Neves, paroles ; Casimiro Ramos, musique (Fado Margarida).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalhinho & Idílio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Extrait de l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro . Portugal, ℗ 1965.


Com lídima expressão e voz sentida
Hei-de cumprir no Mundo a minha sorte
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.

Avec justesse et sensibilité je dois chanter
Pour accomplir le sort qui m’est échu ici-bas.
Alfredo Marceneiro pour toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.
Alfredo Marceneiro toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.

Orgulho-me de ser em toda a parte
Português e fadista verdadeiro,
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.

Je me flatte d’être, de toutes mes fibres,
Portugais et fadiste véritable,
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».

Este apelido em mim, que pouco valho,
Da minha honestidade é forte indício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.

Ce nom qu’on m’a donné, à moi qui ne suis rien,
Est bien la preuve de mon honnêteté.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.

Ao fado consagrei a vida inteira
E há muito, por direito de conquista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.

Au fado j’ai dédié ma vie entière,
Il y a longtemps, par droit de conquête.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.

E se alguém duvidar crave uma espada
Sem dó numa guitarra para crer,
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.

Et si quiconque en doute, qu’il plante hardiment
Une épée dans une guitare !
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Armando Neves (1899-1944). O Marceneiro.
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Armando Neves (1899-1944). Le « Marceneiro », trad. par L. & L. de O Marceneiro.

Elis Regina • Caça à raposa

16 avril 2022

« Mais, au fond de lui, [le renard] ressentit comme une stridente fêlure de gel » (Leonardo Sciascia, dans ses Fables de la dictature, voir le billet précédent). Voici une autre évocation de renard qui souffre : une étonnante chanson de João Bosco & Aldir Blanc, créée par Elis Regina en 1974. À noter que, en italien comme en portugais, le renard est un être du genre féminin : la volpe, a raposa.

Elis Regina (1945-1982)Caça à raposa. João Bosco & Aldir Blanc, paroles & musique.
Elis Regina, chant ; Natan Marques, guitare & guitare 12 cordes ; Luizão [Maia], basse ; Cézar Camargo Mariano, piano, piano électrique, clavecin, clavinet, orgue, phaser ; Toninho [Pinheiro], batterie ; Chico Batera, percussion, marimba ; Cézar Camargo Mariano, arrangements & direction.
Extrait de l’album Elis / Elis Regina. Brésil, ℗ 1974.


O olhar dos cães, a mão nas rédeas
E o verde da floresta
Dentes brancos, cães
A trompa ao longe, o riso
Os cães, a mão na testa:
O olhar procura, antecipa
A dor no coração vermelho
Senhoritas, seus anéis, corcéis
E a dor no coração vermelho
O rebenque estala, um leque aponta: foi por lá!…
Um olhar de cão, as mãos são pernas
E o verde da floresta
– Oh, manhã entre manhãs! –
A trompa em cima, os cães
Nenhuma fresta
O olhar se fecha, uma lembrança
Afaga o coração vermelho:
Uma cabeleira sobre o feno
Afoga o coração vermelho
Montarias freiam, dentes brancos: terminou…
Línguas rubras dos amantes
Sonhos sempre incandescentes
Recomeçam desde instantes
Que os julgamos mais ausentes
Ah, recomeçar, recomeçar
Como canções e epidemias
Ah, recomeçar como as colheitas
Como a lua e a covardia
Ah, recomeçar como a paixão e o fogo

Le regard des chiens ; la main tenant les rênes
Et le vert de la forêt.
Dents blanches, chiens ;
Le cor dans le lointain, le rire.
Les chiens, la main en visière :
Le regard scrute, anticipe
La douleur qui mord le cœur vermeil
Des demoiselles, leurs bagues, les chevaux
Et la douleur qui mord le cœur vermeil
Une cravache claque, un éventail montre : là-bas !
Le regard d’un chien, les mains comme des jambes
Et le vert de la forêt
— Oh, matin entre les matins ! —
Le cor par-dessus tout, les chiens,
Nulle fente [par où regarder]
Le regard se ferme, un souvenir
Caresse le cœur vermeil :
Une chevelure sur le foin
Noie le cœur vermeil
La chasse s’apaise, dents blanches : c’est fini…
Langues rouges des amants.
Des rêves qui couvaient encore
S’embrasent
Alors même qu’on les croyait éteints.
Ah, recommencer, recommencer,
Comme les chansons ou les épidémies !
Ah, recommencer comme les moissons,
Comme la lune et la lâcheté !
Ah, recommencer comme la passion et comme le feu !
João Bosco (né en 1946) & Aldir Blanc (1946-2020). A caça à raposa.
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João Bosco (né en 1946) & Aldir Blanc (1946-2020). La chasse au renard, trad. par L. & L. de A caça à raposa.

Une stridente fêlure de gel

15 avril 2022

La volpe derideva il corvo per il suo nero. « Vedessi che effetto, quando mi poso sul candido busto di Minerva » gracchiò il corvo.
La volpe non sapeva di Edgar Poe; ma dentro sentì come una stridula incrinatura di gelo.
Leonardo Sciascia (1921-1989). Favole della dittatura (1950). Dans : Fables de la dictature / Leonardo Sciascia. Suivi de Dictature en fable / Pier Paolo Pasolini ; traduction Jean-Noël Schifano. [Édition bilingue italien-français], Paris, Ypsilon éditeur, impr. 2017, page 20. ISBN 978-2-35654-075-1.

Le renard se gaussait du corbeau pour sa couleur noire. « Si tu voyais l’effet, quand je me pose sur le buste blanc de Minerve », croassa le corbeau.
Le renard ignorait tout d’Edgar Poe ; mais, au fond de lui, il ressentit comme une stridente fêlure de gel.
Leonardo Sciascia (1921-1989). Fables de la dictature, traduit de Favole della dittatura (1950) par Jean-Noël Schifano. Dans : Fables de la dictature / Leonardo Sciascia. Suivi de Dictature en fable / Pier Paolo Pasolini ; traduction Jean-Noël Schifano. [Édition bilingue italien-français], Paris, Ypsilon éditeur, impr. 2017, page 21. ISBN 978-2-35654-075-1.

Les Fables de la dictature (1950) sont le premier écrit publié de Sciascia, qui était un admirateur — et même un ami, je crois — de la Balistreri, dont voici un enregistrement de 1974.

Rosa Balistreri (1927-1990)Testa di mortu. Paroles & musique traditionnelles (Sicile) ; adaptation Rosa Balistreri & Otello Profazio.
Rosa Balistreri, chant, [guitare].
Extrait de l’album Noi siamo nell’inferno carcerati / Rosa Balistreri. Italie, ℗ 1974.


Stanotti ‘nsonnu mi vinni a ‘nsunnari
‘Nsonnu mi vinni na testa di mortu
Iu cu dda testa mi misi a parlari
Cci dissi: « O testa, chi nova mi porti? »
Iu cu dda testa mi misi a parlari
Cci dissi: « O testa, chi nova mi porti? »

Cette nuit dans mon sommeil j’ai fait un rêve :
Une tête de mort m’est apparue
Et je me suis mis à lui parler,
Je lui ai demandé : « Quelles nouvelles m’apportes-tu ? »
Et je me suis mis à lui parler,
Je lui ai demandé : « Quelles nouvelles m’apportes-tu ? »

Caru amicuzzu miu, teniti forti
Ca quannu è ura ti vegnu a pigliari
Caru amicuzzu miu, teniti forti
Ca quannu è ura ti vegnu a pigliari

Mon cher ami, tiens-toi bien,
Car quand sonnera l’heure je viendrai te chercher.
Mon cher ami, tiens-toi bien,
Car quand sonnera l’heure je viendrai te chercher.
Traditionnel (Sicile), adaptation Rosa Balistreri (1927-1990) & Otello Profazio (né en 1934). Testa di mortu.
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Traditionnel (Sicile), adaptation Rosa Balistreri (1927-1990) & Otello Profazio (né en 1934). Tête de mort, trad. par L. & L. de Testa di mortu, à partir de la trad. italienne de Alberto Scotti sur LyricsTranslate.

Éphéméride

2 avril 2022

Le 2 avril on doit fêter Sainte Ebba la Jeune, abbesse de Coldingham (Berwickshire, Écosse), morte en 870 :

Les Danois ayant envahi l’Écosse, sainte Ebba craignit moins pour sa vie que pour sa chasteté et celle de ses religieuses : elle se coupa le nez et la lèvre supérieure. Toutes ses filles eurent le courage de l’imiter. Les barbares reculèrent d’horreur, mais ils mirent le feu au monastère dont toutes les habitantes furent brûlées vives.
Notice Sainte Ebba la Jeune, dans : Nominis [site internet], https://nominis.cef.fr/contenus/saint/905/Sainte-Ebba-la-Jeune.html

Bonne fête, Ebba la Jeune !

Et bon anniversaire, Serge Gainsbourg, né le 2 avril 1928.

Serge Gainsbourg (1928-1991)L’appareil à sous. Serge Gainsbourg, paroles & musique.
Serge Gainsbourg, chant ; accompagnement d’orchestre ; Harry Robinson, direction & arrangements.
Enregistrement : Londres (Royaume-Uni), studio Philips-Fontana, janvier 1963.
France, ℗ 1963.

D’avril

1 avril 2022

Y avait de l’idée, quand même (il faut écouter les paroles)… Et du savoir-faire.

Heureuses années 1980 !

Elli MedeirosToi mon toit. Elli Medeiros, paroles & musique.
Elli Medeiros, chant, synthétiseur, clochettes, grelots, xylophone, migueles, sifflet à piston, cornet à piston ; Ramuntcho Matta, guitares, clavinette, koto ; Jannick Top, basse ; Guillermo Fellove, trompette ; Cacau, saxophone ; Pierre-Alain Dahan, batterie ; Negrito Trasante, congas, bata ; Jean-Pierre Coco, talking drum, tom basse, cabasa ; Elli Medeiros, Ramuntcho Matta, arrangement.
France, ℗ 1986.
Vidéo : Chantal Perrin, réalisation. Production : France, Midi-minuit, 1986..

Tirai os olhos de mim • Alain Oulman (& Amália)

30 mars 2022

Tirai os olhos de mim (« Détournez vos yeux de moi ») est une mélodie composée par Alain Oulman sur un poème du dramaturge Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536) extrait de sa pièce de théâtre Auto pastoril Português (« Pastorale portugaise », 1523). Destinée à Amália Rodrigues, elle fait partie des projets inaboutis documentés par le double album 1970 : ensaios publié en 2020 par la maison Valentim de Carvalho.

Alain Oulman (1928-1990)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Alain Oulman, chant & piano.
Enregistrement : [Lisbonne (Portugal), domicile d’Amália Rodrigues ?], entre 1968 et 1970. Première publication : 2020.
Extrait de l’album 1970 : ensaios / Amália [Rodrigues]. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2020.


Tirai os olhos de mim
minha vida e meu descanso,
que me estais namorando.

Détournez vos yeux de moi
ma vie et mon repos,
car vous me faites la cour.

Os vossos olhos senhor*
senhor* da fermosura
por cada momento de hora
dão mil anos de tristura.

Vos yeux Seigneur*,
Seigneur* de la beauté,
Pour chaque moment de chaque heure
Donnent mille années de tristesse.

Temo de nam ter ventura
vida não me esteis olhando
que me estais namorando.

Je crains que bonne fortune me délaisse
ma vie, ne me regardez pas
Car vous me faites la cour.
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Tirai os olhos de mim. Extrait de Auto pastoril Português (1523). Source : Gil Vicente [site Internet].
*Texte original : « Senhora »
Gil Vicente (vers 1465 – vers 1536). Détournez vos yeux de moi, traduit de : Tirai os olhos de mim par L. & L. Extrait de Auto pastoril Português (Pastorale portugaise, 1523).
*Texte original : « Senhora » (« Madame », « Dame »).

Amália ne lisant pas la musique, Oulman chantait pour elle ses œuvres nouvelles en s’accompagnant au piano.

Après 1966, définitivement établi à Paris, il s’enregistrait lui-même et faisait parvenir la bande à son interprète, ou bien il venait à Lisbonne. On se réunissait alors chez Amália, dans cette maison jaune située à mi-pente de la longue rue de São Bento qui se visite aujourd’hui comme un musée. Les guitaristes étaient là, de manière, le cas échéant, à se lancer de suite dans une première ébauche, sur des arrangements qui semblaient naître spontanément. Le magnétophone tournait. On recommençait, le chant prenait forme, on tâtonnait, on laissait mûrir… — ou on abandonnait, lorsque Amália « ne sentait pas » tel ou tel morceau (c’est probablement ce qui est arrivé à Eu não tinha malgré sa beauté). Des semaines, des mois plus tard on passait en studio pour travailler encore sur une ou plusieurs maquettes. Amália, parfois, décidait de tenter l’épreuve de la scène. Puis on réalisait éventuellement un enregistrement de studio, qui serait publié — ou non. De fait on trouve sur l’Internet un enregistrement, inédit à ce jour, de Tirai os olhos de mim par Amália.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tirai os olhos de mim. Poème de Gil Vicente ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés).
Enregistrement : [Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho ?], années 1970.
Inédit.

Dans l’interprétation d’Amália, plus encore que dans la présentation d’Alain Oulman, l’influence — la présence — du fado de Coimbra est flagrante. Un peu trop même dans celle d’Amália, qui accentue le caractère élégiaque de la composition d’Oulman, déjà peu accordé à celui de la pièce de Gil Vicente (une « pastorale »).

Voici justement un fado de Coimbra emblématique du genre : le Fado da Sé Velha par José Paradela de Oliveira (1904-1970), enregistré en 1927. La Sé Velha est l’ancienne cathédrale de Coimbra, de style roman.

José Paradela de Oliveira (1904-1970)Fado da Sé Velha. Poème de Américo Durão ; Francisco Menano, musique.
Paradela de Oliveira, chant ; António Dias, guitare portugaise ; Francisco Morais, guitare. Enregistrement : Lisbonne, mai 1927.
Portugal, [1927?].

La chanson du dimanche [13]

27 mars 2022

La chanson de ce dimanche est une adaptation en langue anglaise de Mon légionnaire, popularisée par Édith Piaf. Dans cette langue-là, « légionnaire » s’écrit : legionnaire et se prononce : « lijonai’e » ; excès d’acides gras saturés dans l’alimentation, probablement. À ce détail près, le texte anglais est extrêmement fidèle à l’original de Raymond Asso — qui n’était pas encore le mentor et l’amant d’Édith lorsqu’il l’a écrit.

Quant à Ellen Foley, c’est une actrice et une chanteuse américaine. En 1981, année de la parution de l’album Spirit Of St. Louis dont est tiré My legionnaire, Ellen Foley avait pour compagnon Mick Jones, l’un des quatre membres du groupe punk anglais The Clash. Mick Jones est le producteur de l’album et y accompagne la chanteuse, flanqué de ses trois compagnons : Joe Strummer, Paul Simonon et Topper Headon.

Ellen Foley (née en 1951)My legionnaire. Carlene Mair, paroles anglaises ; Marguerite Monnot, musique. Adaptation de Mon légionnaire. Raymond Asso, paroles originales françaises.
Ellen Foley, chant ; The Clash (Mick Jones, guitare, chœurs ; Joe Strummer, guitare ; Paul Simonon, basse ; Topper Headon, batterie) ; Mickey Gallagher, claviers ; Tymon Dogg, violon ; John Turnbull, guitare ; Norman Watt-Roy, basse ; Davey Payne, saxophone.
Extrait de l’album Spirit Of St. Louis / Ellen Foley. ℗ 1981.

On ne saurait bien sûr évoquer Mon légionnaire sans en entendre la version originale, créée en 1936 non par Édith Piaf, mais par la grande Marie Dubas.

Marie Dubas (1894-1972)Mon légionnaire. Raymond Asso, paroles ; Marguerite Monnot, musique.
Marie Dubas, chant ; accompagnement d’orchestre ; Marcel Cariven, direction.
Première publication : France, 1936.

Fado da Loucura. 3. Miscellanées

26 mars 2022

Un dernier petit quelque chose sur le Fado Loucura, qui semble si prisé des fadistes contemporains — surtout, cela a été dit, combiné au poème Sou do fado.

Après avoir rendu hommage à l’œuvre d’Amália Rodrigues (Amália, album de 2013), le pianiste de jazz Júlio Resende a tenu à célébrer le fado en général dans son album suivant, enregistré en public et publié en 2015 sous le titre Fado & further. Dans sa courte introduction au Fado Loucura, on l’entend faire référence à Carlos do Carmo avant de citer ces vers extraits de Sou do fado : « E se vocês / Não estivessem a meu lado, / Então, não havia fado, / Nem fadistas como eu sou! » (« Et si / Vous n’étiez pas à mes côtés, / Alors il n’y aurait pas de fado, / Ni de fadistes comme moi ! »).

Júlio ResendeFado Loucura / Sou do fado. Júlio Resende, improvisation ; Júlio Campos de Sousa, musique originale (Fado Loucura) ;.
Júlio Resende, piano. Enregistrement public, 2014 ou 2015.
Extrait de l’album Fado & further / Júlio Resende. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2015.

Amália vouait une très grande admiration à Oum Kalsoum et ne manquait pas de souligner la parenté qui, selon elle, unissait le fado et les musiques arabes. Elle aurait probablement été charmée par la performance de Ferdaous, jeune chanteuse marocaine originaire de Meknès, qui mélange le Fado loucura (Sou do fado) et une chanson sur un « mouachah » en langue arabe — dans un arrangement qui ne la sert guère.

FerdaousSou do fado. لما بدا يتثنى [Lamaa bada yatathanaa]. Frederico de Brito, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Ferdaous, chant ; Karim Slaoui, arrangement. Enregistrement public, lieu et date non précisés.
Vidéo : aucune indication de production. 2018 (mise en ligne).

Pour revenir vers le fado proprement dit, voici un exemple de réemploi de la musique originelle du Fado loucura sur un texte entièrement neuf, qui ne fait aucune référence au thème de la « folie ». Fernando Farinha (1929-1988), né dans le quartier de Bica, à Lisbonne, a chanté le fado dès l’enfance — ce qui lui a valu le surnom de « o miúdo da Bica » (« le môme de Bica »). Dans Belos tempos, dont il a écrit les paroles, il se souvient de cette « belle époque » et des maîtres du fado d’alors, au premier rang desquels le grand guitariste Armando Freire (1891-1946), dit Armandinho.

Fernando Farinha (1929-1988)Belos tempos. Fernando Farinha, paroles ; Júlio Campos de Sousa, musique (Fado Loucura).
Fernando Farinha, chant ; ensemble de guitares de Raúl Nery.
Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1960.

Mer

23 mars 2022

Erice (Sicile, Italie), 10 mai 2012
Erice (Sicile, Italie), 10 mai 2012

Une chanson, en passant.

Françoise HardyMer. Françoise Hardy & Tuca (Valeniza Zagni da Silva), paroles & musique.
Françoise Hardy, chant ; Tuca, guitare ; Francis Moze, Guy Petersen, basse ; Raymond Donnez & Tuca, arrangements. Enregistrement : Paris, studios CBE & Davout.
Extrait de l’album Françoise Hardy. Autre titre : La question / Françoise Hardy. France, ℗ 1971.

Mer
Mon cœur pèse des tonnes
Et mon corps s’abandonne
Si léger à la mer
La mer pleure ses vagues
Qui ont un goût de larmes
Et s’en vont, éphémères
Se perdre en la terre
Se fondre à la terre

Mer
Magique, originelle
Dans son rythme essentiel
Le ventre de la mer
Vous garde pour vous jeter
Dans un monde desséché
Qui n’est fait que de terre
Où je n’ai jamais
Su ce qu’il faut faire

Et la vague danse et joue
Puis se brise
Et la mer, tout à coup
Devient grise
Mon amour est si lourd à porter
Je voudrais doucement me coucher

Dans la mer
Magique, originelle
Dans son rythme essentiel
Je voudrais que la mer
Me reprenne pour renaître
Ailleurs que dans ma tête
Ailleurs que sur la terre
Où sans mon amour
Je ne peux rien faire
Françoise Hardy (née en 1944). Mer (1971)

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Penmarc'h (Finistère, Bretagne, France), 30 août 2017

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