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Primeiro amor (20 anos)

15 juin 2017

Fado ! Il nous en faut. Un fado triste si possible, un fado qui dirait les changements regrettables, incompréhensibles qui se produisent dans la vie, des changements sur lesquels on pensait avoir prise mais non, on a beau tirer la corde d’un côté, ceux qui la tirent de l’autre sont innombrables et leur force est irrésistible.

Voici un fado des années 1960 (1967?), sans doute créé par une certaine Maria Pereira (1914-2003) dont on ne sait pas grand chose. Selon les sources il s’intitule soit Primeiro amor, soit O meu primeiro amor, complété dans certains cas de la précision (20 anos). La musique en est de Frederico Valério (1913-1982), à qui Amália Rodrigues doit ses premiers grands succès dans les années 1940, notamment Ai, Mouraria.

Frederico Valério écrivait surtout des chansons, dont certaines pouvaient être interprétées comme des fados, voire le devenir.

Chanté par Maria da Fé (née en 1942), Primeiro amor est un fado. Je n’en ai trouvé aucune vidéo. En voici un enregistrement studio des années 1970, qui figure sur plusieurs compilations publiées :

Maria da Fé | Primeiro amor. Nelson de Barros, paroles ; Frederico Valério, musique.
Maria da Fé, chant ; António Chaínho, Manuel Mendes, guitare portugaise ; Francisco Peres, guitare ; José Maria Nobrega, basse acoustique. Portugal, [1976?].

Ai quem me dera
ter outra vez vinte anos
Ai como eu era
como te amei, Santo Deus!
Meus olhos pareciam dois franciscanos
À espera do céu que vinha dos teus

 

Ah si je pouvais
Avoir à nouveau vingt ans !
Être comme j’étais,
T’aimer comme je t’aimais !
Mes yeux semblaient deux franciscains
Dans l’attente du ciel qui venait des tiens.
Beijos que eu dava
ai como quem morde rosas
Como te esperava
na vida que então vivi
Podiam acabar os horizontes
Podiam secar as fontes
mas não vivia sem ti

 

Ces baisers que je donnais,
Comme si je mordais dans des roses !
Comme je t’attendais,
Dans cette vie qui était la mienne alors !
Les horizons auraient pu s’effondrer,
Les sources auraient pu s’assécher,
Mais je n’aurais pas pu vivre sans toi.
Ai como é triste,
de o dizer não me envergonho
Saber que existe
um ser tão mau, tão ruim
Tu que eras o ombro para o meu sonho
Traíste o melhor que havia em mim

 

Ah quelle tristesse,
Je n’ai pas honte de le dire,
De savoir qu’existe
Un être si méchant et si vil !
Tu étais l’épaule qui soutenait mon rêve,
Tu as puisé ce qu’il y avait en moi de meilleur.
Ai como o tempo
pôs neve nos teus cabelos
Ai como o tempo
as nossas vidas desfez
Quem me dera
ter outra vez desenganos
Ter outra vez vinte anos
para te amar outra vez

 

Ah comme le temps
A mis de la neige dans tes cheveux…
Ah comme le temps
A défait nos deux vies !
Ah si je pouvais
Avoir à nouveau des désillusions
Avoir à nouveau vingt ans
Et t’aimer à nouveau !
Nelson de Barros (1914-1966).
Primeiro amor (20 anos)
.
Nelson de Barros (1914-1966).
Premier amour (20 ans)
, traduit de : Primeiro amor (20 anos) par L. & L.

Malheureusement pour ce fado, sa version la plus connue est celle de de Cidália Moreira (née en 1944), surnommée « a cigana do fado » (la gitane du fado).

Voyez comme ça déborde de partout, comme le fado est amoché, pour ainsi dire détruit. C’est le cas dans tous les enregistrements qu’elle en a faits. De surcroît dans celui-ci, les guitaristes et la chanteuse n’ont pas l’air d’avoir le même diapason dans l’oreille.

Cidália Moreira | Meu primeiro amor. Nelson de Barros, paroles ; Frederico Valério, musique.
Cidália Moreira, chant ; instrumentistes non identifiés.
Captation : Portugal, 1998.

Kardeş Türküler | Bingöl

7 juin 2017

Je suis égaré, ne connais plus les chemins.
Je ne connais pas les mille lacs, fleurs et rochers.
Je suis un exilé, ces lieux sont étrangers.
Dis, ma sœur, lequel est le chemin de Bingöl ?

Avetik Issahakian [Ավետիք Իսահակյան] (1875-1957). Bingöl. Traduction extraite du billet : Missak Manouchian, le poète, par Serge Venturini (2007), sur le site ADIC.

Une musique traditionnelle arménienne, interprétée par le groupe stambouliote Kardeş Türküler, formé en 1993. Les paroles, en langue arménienne, sont constituées par le poème Bingöl de Avetik Issahakian [Ավետիք Իսահակյան] (1875-1957). Seules les première et dernière strophes sont chantées.

Kardeş Türküler | Bingöl. Avetik Issahakian [Ավետիք Իսահակյան], paroles ; musique traditionnelle (Arménie).
Kardeş Türküler, ensemble instrumental et vocal.
Captation : aucun renseignement. 2012 (mise en ligne).

Enfin quand s’ouvrirent toutes les portes vertes du printemps
Des lyres devinrent les sources ondoyantes de Bingöl.
Les chameaux ornés passèrent, l’un après l’autre,
Ma bien-aimée partit aussi au vert Bingöl.

Je me languis du visage de ma bien-aimée,
De sa fine taille, de ses cheveux-mers, je languis.
De sa douce parole, de son parfum, je languis.
De cette biche aux yeux noirs de Bingöl, je languis.

Ô Sources fraîches, mes lèvres assoiffées restent fermées.
Ô Fleurs par milliers, mes yeux en pleurs restent fermés.
Ô Sans voir ma bien-aimée, mon cœur reste fermé.
Hélas ! Que m’importent les rossignols de Bingöl.

Je suis égaré, ne connais plus les chemins.
Je ne connais pas les mille lacs, fleurs et rochers.
Je suis un exilé, ces lieux sont étrangers.
Dis, ma sœur, lequel est le chemin de Bingöl ?

Avetik Issahakian [Ավետիք Իսահակյան] (1875-1957). Bingöl. Traduction extraite du billet : Missak Manouchian, le poète, par Serge Venturini (2007), sur le site ADIC.

Une pie, tant pis

7 juin 2017

Elle apparaît dans sa stricte livrée noire et blanche, marchant sur le rebord de la terrasse. S’arrête, se tourne du côté du vide, jacasse brièvement en entrebâillant les ailes dans un tremblement, découvrant un plumage bleu nuit.

Fait à nouveau quelques pas. S’arrête, jacasse au vide dans son frisson bleu.

Revient sur ses pas. S’arrête.

Brusquement, se laisse tomber dans le vide.

Pauvre petite.

Une solitude parfaite

27 mai 2017

Apprenons à nous chercher une retraite au milieu du monde même, & nous y jouïrons d’une solitude parfaite, mieux convenable à nos véritables desseins que celle qu’on trouveroit au haut d’une Pyramide d’Egypte, ou du Pic de Teneriffe.

Daniel Defoe (1661?-1731). Réflexions sérieuses et importantes de Robinson Crusoé. Dans : La vie et les avantures surprenantes de Robinson Crusoé, contenant Son retour dans son Isle, ses autres nouveaux Voyages & ses Réflexions. Traduit de l’Anglois. Nouvelle Edition, avec Figures. A Paris, chez Cailleau, rue S. Jacques, au-dessus de la rue des Noyers, à S. André. Chez Dufour, même Boutique & Fonds de Cuissart, au milieu du Quai de Gêvres, à l’Ange Gardien. M.DCC.LXI.

Toulouse (Occitanie, France). La Garonne, 27 mai 2017

Let them learn to retreat in the world, and they shall enjoy a perfect solitude; as complete, to all intents and purposes, as if they were to live in the cupola of St. Paul’s, or as if they were to live upon the top of Cheviot Hill, in Northumberland.

Daniel Defoe (1661?-1731). Serious Reflections of Robinson Crusoe, with his vision of the angelic world (1721).

Henry Purcell (1659-1695) | O solitude, my sweetest choice, Z. 406 (1684/1685). Henry Purcell, musique ; poème d’Antoine Girard de Saint-Amant, traduit par Katherine Philips.
Andreas Scholl, contre-ténor ; Accademia Bizantina, ensemble instrumental ; Stefano Montanari, direction.
Captation : France, Festival de Beaune, 25 juillet 2010.
Vidéo : Olivier Simonnet, réalisation ; CLC productions, Festival de Beaune, Voo Tv, production. France, 2010.

Toulouse (Occitanie, France). La Garonne, 27 mai 2017

Maria Teresa de Noronha | Fado pintadinho

25 mai 2017

Voici un fado particulièrement approprié pour un jour de l’Ascension. La voix de Maria Teresa de Noronha, d’une souplesse incomparable, atteint avec une extrême facilité les notes aiguës du Fado pintadinho, qu’elle seule interprète avec une telle agilité. Beaucoup de fadistes ont repris cette musique, avec d’autres textes, mais tous marquent un temps d’arrêt avant de se lancer dans l’arpège ascendant qui est la marque de ce fado.

Maria Teresa de Noronha était la plus grande styliste du fado d’après-guerre. Son timbre de voix n’était pas exceptionnel, et elle se contentait généralement de textes sans grand intérêt. Amália Rodrigues, tout en reconnaissant ses qualités vocales, la trouvait par ailleurs (dans son autobiographie) exagérément bigote. « Elle sentait un peu le bénitier » : je crois que c’est la formule qu’elle emploie. Je n’ai pas le livre sous la main en ce moment, je retrouverai la citation précise.

Maria Teresa de Noronha (1918-1993) | Fado Pintadinho. José Mariano, paroles ; José Mariano et Maria Teresa de Noronha, musique.
Maria Teresa de Noronha, chant ; accompagnement de guitare portugaise et guitare classique (instrumentistes non mentionnés).
Captation : « Madrugada do Fado », spectacle d’hommage à Alfredo Marceneiro, Lisbonne, Théâtre São Luiz, 25 mai 1963.

Eu vi outrora o luar
À porta de Santa Cruz
Era o silêncio a rezar
Avé Marias de luz

 

À la porte de Santa Cruz
Le clair de lune semblait
Un silence récitant
Des Ave Marias de lumière
Fiquei na sombra discreta
E murmurei: Que primor!
Não és apenas poeta
Ó luar tu és pintor

 

Discrète, je me tenais dans l’ombre
Et murmurai : quelle splendeur !
Tu n’es pas que poète
Clair de lune, tu es peintre !
Passou o tempo voltei
Vi a mesma claridade
E fui eu que então rezei
Padre-nossos de saudade

 

Le temps a passé, j’y suis retournée
C’était la même clarté
Et c’est moi qui ai récité
Des Notre Père de saudade
José Mariano.
Fado pintadinho
.
José Mariano.
Fado pintadinho
. Traduction L. & L.

À l’est de la ville

22 mai 2017

Insensiblement nous sortons de la ville. Ou c’est elle qui nous quitte.

Elle se distend, laisse place à d’autres paysages.

Paris (France), bois de Vincennes, 18 mai 2017

Une plaine immense. Nous marchons.

L’un de nous dit : nous nous sommes écartés de l’itinéraire.

Mais non. C’est la direction. À ce croisement nous trouverons une indication.

Rien.

Un homme. Il faut lui demander. Monsieur s’il vous plaît.

Paris (France), cartoucherie, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Il ne répond pas, ne semble pas comprendre.

Il pleure. On ne sait de quel malheur.

L’un de nous dit : il ne comprend pas. Monsieur, vous êtes turc ?

Cette question, pour qu’elle soit entendue de l’homme, il faudrait la poser en turc. Aucun de nous ne connaît cette langue.

L’homme pleure. Il pleure sur la douleur de la Turquie.

Ces musiques au loin… Anatoliennes, oui… Vous croyez ?

Nous marchons.

Nous longeons la paroi d’une falaise blanche ornée de loin en loin de peintures rupestres. L’une d’elle nous intrigue. On y reconnaît un éléphant, il n’y a pas à s’y méprendre.

Paris (France), cartoucherie, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Les Indes ? Une telle distance parcourue déjà ?

Nous atteignons un fleuve.

Paris (France), bois de Vincennes, 18 mai 2017

C’est l’un des plus grands du monde. Nous décidons d’en longer la rive, vers ce que nous croyons être son aval.

La végétation se fait d’une densité impitoyable. Il devient difficile de se tenir au plus près du cours du fleuve. Parfois nous nous en éloignons.

Nous le retrouvons grâce au tumulte de ses eaux.

Un pont.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

La végétation s’est fermée sur nous. Nous sommes incarcérés, prisonniers de la plus inexpugnable des forteresses.

Nous nous sentons observés.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Menacés.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Nous débouchons soudain dans une clairière que rien n’annonçait.

Un silence terrible s’est établi.

Ces traces sur le sol : les tigres.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Vers le soir nous atteignons la frontière de la Chine.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Kardeş Türküler | Tencere tava havası.
Kardeş Türküler, ensemble instrumental et vocal. Turquie, 2013.

Paris (France), jardin d'agronomie tropicale de Paris, bois de Vincennes, 18 mai 2017

Désormais dans la lune

20 mai 2017

Ainsi paraît la gloire du monde.

Paris (France), bois de Vincennes, 18 mai 2017

Ainsi passe-elle.

Paris (France), bois de Vincennes, 18 mai 2017

Dissoute. Car toute splendeur est vouée à sa perte.

Lula Pena | Extraits de : Pero a mí nunca jamás, paroles d’Atahualpa Yupanqui, musique de Pablo del Cerro ; Canción de la madre del Amargo, poème de Federico García Lorca, musique de Lula Pena ; Estranha forma de vida, paroles d’Amália Rodrigues, musique d’Alfredo Marceneiro (Fado bailado).
Lula Pena, chant et guitare. Captation : Lanzarote (îles Canaries, Espagne), Cueva de los Verdes, 11 novembre 2011.
Vidéo : Cláudia Varejão, 2011.

De loma en loma has de ir
y mi huella buscarás
El rastro de las vicuñas
Eso solo encontrarás
Pero a mí nunca jamás
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). Pero a mí nunca jamás (extrait).

Tu iras de colline en colline
Et tu chercheras ma trace
Mais tu ne trouveras
Que celles des vigognes
Moi, tu ne me trouveras jamais plus.

Lo llevan puesto en mi sábana
mis adelfas y mi palma.

Día veintisiete de agosto
con un cuchillito de oro.

La cruz. ¡Y vamos andando!
Era moreno y amargo.

Vecinas, dadme una jarra
de azófar con limonada.

La cruz. No llorad ninguna.
El Amargo está en la luna.
Federico García Lorca (1898-1936). Canción de la madre del Amargo. Dans : Poema del cante jondo (1921).

On l’emporte enveloppé dans mon drap
posé sur mes lauriers-roses et ma palme.

Le vingt-sept août
avec un petit couteau d’or.

La croix. Et en route !
Il était brun et amer.

Voisines, donnez-moi de la citronnade
dans un pichet de cuivre.

La croix. Pas de larmes.
L’Amer est désormais dans la lune.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.
C’est Dieu qui a voulu
Que je vive dans cette inquiétude
Que toutes les plaintes soient miennes
Que toute la saudade soit mienne
C’est Dieu qui l’a voulu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.
Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur
Vivre une vie d’égarement
Être sans emprise sur soi-même
Étrange façon de vivre.
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.
Cœur indépendant
Cœur désobéissant
Tu vis perdu dans le monde
Tu saignes, obstinément
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.
Je ne t’accompagne plus
Arrête-toi, cesse de battre
Si tu ne sais pas où tu vas
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus.
Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida. Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, traduit de Estranha forma de vida par L. & L.

Paris (France), cartoucherie, bois de Vincennes, 18 mai 2017

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