Skip to content

Salvador Sobral | Amar pelos dois

10 mars 2017

J’adore. Aussi bien la chanson elle-même — qui fait un peu années 50 — que le personnage, du moins ce qu’on en voit ici. Cette façon d’être en scène, à l’opposé de toute convention et de l’histrionisme ambiant. Cette gestuelle étonnante, qui tient un peu du mime, sans parler de la coiffure ni de la garde-robe. On croirait un Monsieur Hulot contemporain. On ne serait pas étonné de voir le micro se décrocher, ou un chien accourir en agitant la queue en signe d’amitié.

Salvador Sobral a 27 ans. La chanson qu’il interprète est une œuvre de sa sœur Luísa Sobral, son aînée de deux ans. Autrice-compositrice-interprète, elle illustre une tendance de la chanson portugaise qui fait florès depuis quelques années, influencée par le jazz.

Salvador Sobral | Amar pelos dois. Luísa Sobral, paroles et musique.
Salvador Sobral, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : Festival RTP da canção 2017, 1re demi-finale, 17 février 2017 (extrait). Production : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 2017.

Se um dia alguém
Perguntar por mim
Diz que vivi
Para te amar.

 

Si un jour quelqu’un
T’interroge sur moi
Dis-lui que je n’ai fait
Que t’aimer.
Antes de ti
Só existi
Cansado e sem nada p’ra dar
Meu bem
Ouve as minhas preces
Peço que regresses
Que me voltes a querer.

 

Avant toi
Je n’avais
Envie de rien, ni rien à donner
Mon amour
Écoute-moi
Je voudrais que tu reviennes
Et que tu m’aimes à nouveau.
Eu sei
Que não se ama sozinho
Talvez devagarinho
Possas voltar a aprender

 

Je sais
Qu’en amour il faut être deux
Si on y va doucement
Peut-être que tu y arriverais ?
Se o teu coração
Não quiser ceder
Não sentir paixão
Não quiser sofrer
Mais si ton cœur
Ne veut pas t’obéir
S’il ne veut pas aimer
S’il ne veut pas souffrir,
Sem fazer planos
Do que virá depois
O meu coração
Pode amar pelos dois.
Sans vouloir te forcer
Sache que
Mon cœur à moi
Peut bien aimer pour deux.
Luísa Sobral.
Amar pelos dois
.
Luísa Sobral .
Amar pelos dois
. Traduction L. & L.

La vidéo est un extrait d’une émission de la télévision publique portugaise, le Festival RTP da canção 2017, télé-crochet destiné à désigner la chanson qui représentera le pays au prochain Concours Eurovision. Celle présentée par Salvador Sobral, opposée à 15 œuvres assez vilaines je dois dire, dont beaucoup ressortissaient à une forme de variété portugaise particulièrement moche, en est sortie miraculeusement victorieuse.

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)

5 mars 2017

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)
Lula Pena. Archivo pittoresco (2017).

Choro sem motivo que lhes possa dizer, é como uma mágoa que me atravessa, é necessário que alguém chore, é como se fosse eu.

Vous reconnaissez ? M.D. « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi. » C’est ça. Telle est l’humeur de cet Archivo pittoresco, mélancolique et compassionnel.

Troubadour a précédé Archivo pittoresco, c’est vrai, privant ce nouvel album, qui paraît près de sept ans plus tard, d’un effet d’émerveillement qui a déjà eu lieu. Pourtant : présence de la Grèce — à travers une chanson de Mános Hadjidákis qui plus est —, de la Sardaigne, de la Belgique, de Cuba, du Portugal, du Brésil ; hommage à Violeta Parra ; précieuses découvertes comme ces deux chansons du sambista Ederaldo Gentil (1947-2012), la Cantiga de amigo d’Elomar — le « troubadour du Sertão » —, étonnant raccourci entre la chanson médiévale portugaise et celle du Nordeste brésilien, ou ce Poème de Louis Scutenaire (1905-1987).

« Je suis de la famille des vers à soie » déclare en ouverture la voix singulière de Lula Pena, accompagnée comme toujours de sa seule guitare. À la façon qu’a le chant de s’orner d’infimes accidents mélodiques qui sont autant de micro-intervalles, on pourrait penser qu’il cherche pour lui-même une couleur orientale, ou que sans la chercher il la produit d’instinct. Chant qui se dilue parfois dans une brume sonore jusqu’à rendre les textes indistincts, comme entendus à travers l’épaisseur de l’atmosphère d’une cathédrale. Du poème de Louis Scutenaire que voici, intégralement déclamé, seuls sont parfaitement audibles l’antépénultième et le dernier vers :

Je ne suis pas d’une grande pauvreté
Je n’ai pas de besoins torturants
Il y a des gens qui m’aiment
J’ai une taille et des habits qui me conviennent
Je regarde les rivières
Y jetant quand il me plaît et bien d’aplomb une grosse pierre
Pendant que d’autres font des ricochets
Que je contemple et les mille spectacles qui me sollicitent
J’ai fait des choses qui me sont sympathiques
Je vis avec une femme que j’aime
Et j’ai cinquante années
Et je suis triste.
Louis Scutenaire (1905-1987). Dans : Mes inscriptions (1945-1963)

L’instant suivant la voix devient claire, très proche, pour plus tard s’éloigner à nouveau. C’est que les rôles respectifs de la guitare et de la voix s’intervertissent de temps à autre au fil de l’album : plus encore que dans Troubadour, la guitare, orchestre et surtout instrument de percussion, cherche souvent à se placer en devanture. Cette mise en espace crée l’illusion d’un paysage avec ses plans qui se développent jusque dans ses lointains. L’illusion d’un déplacement aussi, d’une divagation de région en région, à travers l’archive pittoresque ici déployée.

Archivo pittoresco : semanário illustrado. No. 1, julho 1, 1857

Archivo pittoresco : semanário illustrado. — Lisboa : 1857-1868. — No. 1, julho 1, 1857.

Archivo pittoresco (on écrirait, en portugais moderne : Arquivo pitoresco) était le titre d’un hebdomadaire artistique et littéraire publié à Lisbonne de 1857 à 1868. Assez abondamment illustré de gravures originales, il était fait surtout de descriptions de paysages, de villes, de lieux remarquables de la terre. Son premier numéro (celui reproduit ci-contre) était consacré au Brésil. La bibliothèque municipale de Lisbonne en a numérisé une collection complète, que l’on peut consulter en ligne.

De même l’album de Lula Pena parcourt une géographie subjective, où le Brésil est très présent, et c’est la diversité des langues et des accents employés au long des 13 titres qu’il réunit (le français, l’espagnol, le grec, le sarde, l’anglais, différentes variétés de portugais) qui lui tient lieu d’illustration. Le tout dans une temporalité floue qui pour évoquer le présent convoque aussi bien des textes et des musiques contemporains que des œuvres du XVIIe ou du siècle dernier, sans qu’il soit possible à l’écoute d’en discerner la chronologie.

Ainsi c’est au moyen d’une chanson de Mános Hadjidákis remontant aux années 60 que sont évoqués les tourments vécus aujourd’hui par les Grecs — et par extension ceux endurés par les autres peuples européens (les Portugais notamment) frappés par la crise et dépris par la force de leur propre destin. Pes mou mia lexi : dis-moi un mot — le mot, celui que je désire t’entendre dire et par lequel viendra la consolation et la délivrance. Ce mot que tu me refuses.

Lula Pena | Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī]. Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários], paroles ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis], musique.
Lula Pena, arrangements, chant et guitare.
Vidéo : aucune information. 2017?

Πες μου μια λέξη, αυτή τη μόνη λέξη,
σε λίγο πια θα φέξει,
θα `ρθει η χλωμή αυγή.
Dis-moi un mot, ce seul mot.
Dans un instant le soleil va se lever
Et viendra l’aube pâle.
Κοντεύει έξι,
ας πούμε αυτή τη λέξη
που `χει στα χείλη μπλέξει
και δεν τολμά να βγει.
Il est presque six heures
Disons-le, ce mot
Qui reste accroché à nos lèvres
Sans oser les franchir.
Ο ουρανός, ο μεγάλος ουρανός
είν’ ακόμα σκοτεινός
και η νύχτα κυλά.
Μα εκεί ψηλά
κοίτα έν’ άστρο που δειλά
μοναχό φεγγοβολά και μας χαμογελά.
Le ciel, le ciel immense
Est encore sombre
Et la nuit s’étire.
Mais tout là-haut,
Timide et seule,
Une étoile brille et nous sourit.
Νύχτα ασημένια
κι η κάθε μου η έννοια
σ’ απόχη μεταξένια
από ξανθά μαλλιά.
Nuit d’argent
Et chaque pensée que je forme
Se prend dans un filet soyeux
De cheveux blonds.
Γλυκοχαράζει αλλά δε σε πειράζει
που γέμισε μαράζι η άδεια μου αγκαλιά.
L’aube vient dans sa douceur, mais peu t’importe
Que mon étreinte amère se referme sur le vide.
Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários] (1913-1991). Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī] (1961).
Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários] (1913-1991).
Dis-moi un mot
, traduit de : Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī] par L. & L. à partir de la traduction anglaise publiée sur le site stixoi.info.

Déambulation entre des peines, des douleurs de tous les continents (car bien que l’album lui-même n’explore que l’Europe et l’Amérique, Lula Pena dit chanter d’autres douleurs encore lors de ses récitals, dans d’autres langues : de l’Inde, de l’Afrique), Archivo pittoresco est un acte de compassion, c’est-à-dire, selon l’étymologie de ce mot, l’expression d’une sympathie pour ceux qui souffrent. C’est l’accomplissement de l’une des œuvres de miséricorde : consoler les affligés.

Pleurer avec ceux qui pleurent : il faut entendre Archivo pittoresco comme une complainte.

À lire :

Sur ce blog :

Lula Pena
Archivo pittoresco

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)Archivo pittoresco / Lula Pena, chant, guitare. — Production : Belgique : Crammed records, ℗2017.

Enregistrement : Bruxelles, 2015.

CD : Crammed records, 2017. — Référence commerciale : cram 270. — EAN 876623007548.

Ederaldo Gentil (1947-2012) | O ouro e a madeira

5 mars 2017

O ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas.
Ederaldo Gentil (1947-2012). O ouro e a madeira (1975)

La mer engloutit l’or
Mais laisse flotter le bois
Et c’est l’huître, née de la vase
Qui donne les perles fines.

Lula Pena fait découvrir, dans son récent album Archivo pittoresco, deux morceaux du sambista bahianais Ederaldo Gentil (Salvador de Bahia, 1947-2012), compatriote et presque contemporain de Caetano Veloso (né en 1942 à Santo Amaro, banlieue de Salvador de Bahia).

Les deux chansons, O ouro e a madeira (ci-dessous) et Rose, sont issues du premier album d’Ederaldo Gentil, Samba, canto livre de um povo, publié en 1975.

Ederaldo Gentil (1947-2012) | O ouro e a madeira. Ederaldo Gentil, paroles et musique.
Ederaldo Gentil, chant et guitare.
Captation : Brésil, 1974

Não queria ser o mar
Me bastava a fonte
Muito menos ser a rosa
Simplesmente o espinho.
Pourquoi vouloir être la mer
Être source me suffirait
Et je veux moins être la rose
Que juste son épine.
Não queria ser caminho
Porém o atalho
Muito menos ser a chuva
Apenas o orvalho.
Pourquoi vouloir être la route
Être sentier me suffirait
Et je veux moins être la pluie
Que juste la rosée.
Não queria ser o dia
Só a alvorada
Muito menos ser o campo
Me bastava o grão.
Pourquoi vouloir être le jour
Être l’aube me suffirait
Et je veux moins être le champ
Que la graine semée.
Não queria ser a vida
Porém o momento
Muito menos ser concerto
Apenas a canção.
Pourquoi vouloir être la vie
Être l’instant me suffirait
Je veux moins être le concert
Que juste la chanson.
O ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas.
La mer engloutit l’or
Mais laisse flotter le bois
Et c’est l’huître, née de la vase
Qui donne les perles fines.
Ederaldo Gentil (1947-2012). O ouro e a madeira (1975).
Ederaldo Gentil (1947-2012).
L’or et le bois
, traduit de : O ouro e a madeira par L. & L.

Je ne voudrais pas être la mer

Le Poème harmonique. Étienne Moulinié (1599-1676) | Ojos, si quereis vivir

5 mars 2017

Je me souviens de ce concert du Poème harmonique, c’est le premier auquel j’ai assisté quand je suis venu travailler à Montpellier, à l’automne 2000 (avant de retourner à Toulouse trois ans plus tard). Il avait lieu à Pézenas, c’était un vendredi soir, j’en suis presque sûr. Le public était très peu nombreux dans l’église, trente, quarante personnes tout au plus, et je ne connaissais ni le Poème harmonique, qui était alors un tout jeune ensemble, ni Étienne Moulinié (1599-1676) dont une collection d’œuvres était au programme ce soir-là.

Dans ce programme (identique à celui de l’album L’humaine comédie, que le Poème harmonique avait fait paraître cette même année 2000) figurait Ojos, si quereis vivir, un « air espagnol » composé par Moulinié, probablement d’après un original espagnol. L’auteur du poème est inconnu.

Cet air, sur ce même poème, figure aussi au programme d’Archivo pittoresco, le nouvel album de Lula Pena — sans d’ailleurs qu’il y soit fait mention de Moulinié. Il y est, on s’en doute, interprété d’une toute autre façon, et se continue, sans presque aucune interruption perceptible, dans un air cubain de 1924, Que partes el alma, renommé Las penas pour l’occasion.


Étienne Moulinié (1599-1676) | Ojos, si quereis vivir (1626). Composition d’Étienne Moulinié (d’après un anonyme espagnol ?) ; poème anonyme (Espagne).
Le Poème harmonique, ensemble vocal et instrumental ; Vincent Dumestre, direction.
Extrait de l’album L’humaine comédie, Alpha productions, 2000.

Ojos, si quereis vivir,
Lloremos nuestros ojos,
Que Amor que entra por los ojos,
Por ellos ha de salir.
Mes yeux, si vous voulez vivre,
Pleurons, ô mes yeux,
Qu’Amour, entré par les yeux,
Par eux soit éconduit.
Amor bien ciego viniste
A entrar por los ojos mios.
Amour bien aveugle, tu es venu,
Tu es entré par mes yeux.
Pecho, si quereis guarir,
Souspiremos mi mal trecho,
Que Amor que entra por el pecho,
Por ello de salir.
Mon cœur, si tu veux guérir,
Sortons ce mal par nos soupirs,
Qu’Amour, entré par le cœur
Par lui soit rejeté.
Amor bien ciego viniste
A entrar por los ojos mios.
Amour bien aveugle, tu es venu,
Tu es entré par mes yeux.
Cielo, si quieres oyr,
Abra la oreja a mi duelo,
Que Amor, que oye del cielo,
En ello ha de salir.
Ciel, si tu veux entendre,
Prête ton oreille à ma douleur,
Qu’Amour, venu du ciel,
Par lui soit rappelé.
Amor bien ciego viniste
A entrar por los ojos mios.
Amour bien aveugle, tu es venu,
Tu es entré par mes yeux.
Anonyme (Espagne, XVIIe siècle). Ojos, si quereis vivir. Source : manuscrit Mus. 1370, Biblioteca nacional de España, cité dans le livret d’accompagnement de l’album Estienne Moulinié. L’humaine comédie, par Le poème harmonique. France, Alpha, 2000. 1 CD. Réf. : Alpha 005.
Anonyme (Espagne, XVIIe siècle). Ojos, si quereis vivir. Traduction extraite du livret d’accompagnement de l’album Estienne Moulinié. L’humaine comédie, par Le poème harmonique. France, Alpha, 2000. 1 CD. Réf. : Alpha 005.

Étienne Moulinié (1599-1676)
L’humaine comédie

Estienne Moulinié. L'humaine comédie / Le Poème harmonique Alpha, 2000L’humaine comédie / Estienne Moulinié ; Le Poème harmonique, ensemble vocal et instrumental ; Vincent Dumestre, direction. — Production : France : Alpha productions, ℗2000.

Enregistrement : Paris, chapelle de l’hôpital Notre-Dame de Bon Secours, septembre et novembre 1999.

CD : Alpha, 2000. — Référence commerciale : Alpha 005. — EAN 3760014190056.

Merci, au revoir

17 février 2017

La coutume ici, lorsqu’on quitte le bus, est de lancer au conducteur, juste avant de descendre : « Merci ! Au revoir ! »

Certains le font distraitement, les yeux fixés sur leur smartphone. D’autres disent seulement : « Au revoir ! » D’autres : « Au revoir, merci ! » D’autres : rien, mais c’est très rare. Des étrangers peut-être, soit venant de régions où il est d’usage de quitter les autobus retiré en soi-même, soit trop peu à l’aise avec le français pour oser prononcer publiquement pareille formule (et il faut la dire suffisamment fort pour qu’elle soit entendue du conducteur).

Voici : ce monsieur descend. Environ 75 ans, peut-être un peu plus. Il dit : « Merci ! Au revoir ! » avec la voix et l’intonation de Juppé. Il faut l’imaginer, faire cet effort.

Il récupère avec un peu de lenteur et de difficulté son cabas à provisions. Au lieu d’un pantalon il porte un collant de sport d’une marque connue, un de ces collants qu’on voit, tendus sur des fesses parfaites, des cuisses galbées et des mollets nerveux de jeunes hommes qui courent pour entretenir leurs corps splendides.

Le monsieur qui quitte le bus porte d’ailleurs des chaussures de sport d’une marque connue.

Il n’a plus de muscles. Ainsi vêtu et chaussé, le bas de son corps évoque celui de Mickey Mouse.

Il lance : « Merci ! Au revoir ! » avec la voix et l’intonation exactes de Juppé prenant congé de son auditoire au terme d’une conférence en faveur de la grande entreprise.

La caissière de l’Autogrill

9 janvier 2017

Nous rentrons. C’est encore l’Italie, la Ligurie. Un restaurant d’autoroute, il n’est pas 14 heures.

Il y a une table libre près des fenêtres donnant sur les voitures, les camions et les bus en stationnement, sur le trafic de l’autoroute elle-même et, au-delà, sur une aire de services symétrique à celle-ci.

Du bruit. Celui, général, du restaurant plein de monde, d’enfants qui crient, qui courent, de chiens. Celui, proche et clair, d’une dispute. Un couple de bourgeois d’âge mûr, occupant la table voisine de la nôtre sur cette même rangée donnant sur l’extérieur, et une femme seule, la cinquantaine, assise quant à elle à une table d’une rangée intérieure, séparée seulement de notre propre table par le passage qui permet la circulation entre les deux rangées. Cette femme tient sur ses genoux un chien de petite taille qu’elle entoure de ses bras. À ce qu’on comprend ce chien est l’enjeu de la dispute, qui est d’une grande violence.

Le couple d’âge mûr nourrit probablement une très forte aversion pour les chiens, de même sans doute que pour leurs propriétaires. La dame au chien dit des choses comme : « vous m’avez déjà fait déplacer, je ne vois pas ce que vous voulez de plus » ; les autres : « bien sûr qu’on vous a fait déplacer, c’est quand même bien la moindre des choses, les chiens n’ont rien à faire dans un restaurant ! » et la femme au chien, au bord des larmes : « mais si vous ne supportez pas les chiens, ne venez pas manger dans un Autogrill, sortez de l’autoroute et allez dans un restaurant où les chiens ne sont pas admis ! Allez ailleurs si vous ne supportez pas les chiens ! On ne vient pas dans un Autogrill quand on ne supporte pas les chiens ! » Entre temps elle a été rejointe par trois autres personnes, qui portent les plateaux de nourriture. Elle leur explique de quoi elle et le chien sont victimes. Ils regardent le couple belliqueux, gênés de se trouver pris dans une querelle aussi publique, puis à voix basse tentent de calmer leur compagne. Mais elle ne se laisse pas calmer. Elle est hors d’elle, stupéfaite et outrée.

L’homme du couple ne supporte pas la rébellion de la femme : il tremble, il marmonne, il gesticule, parle d’appeler les carabiniers, fait mine de chercher son téléphone dans sa veste, repose sa veste. Sa femme porte un tailleur pied-de-coq noir et blanc. Ses lèvres sont maquillées, couleur orange. Quelque chose de verdâtre dans le teint. Le fond de teint peut-être, qui a viré. Elle se tourne vers la dame au chien et lui ordonne de se taire : « Smetta di parlare, Signora, ma smetta subito! Cessez de parler Madame, immédiatement ! », voilà ce qu’elle ordonne, en ces termes-là précisément. Le mari vocifère, comme s’il crachait. Des aboiements se font entendre depuis d’autres parties de l’Autogrill. La dame au chien pleure.

L’une des deux caissières, tout en rangeant les flacons d’huile et de vinaigre, les salières et les poivrières, s’approche et dit à la dame au chien : « Non si preoccupi, Signora, i cani sono autorizzati qui. Ne vous inquiétez pas Madame, les chiens sont admis dans ce restaurant. Ci sono sempre delle persone cattive. Il y a toujours des gens méchants. Il y en a partout. Des gens qui n’ont plus que la méchanceté pour les tenir en vie. Voyez cet homme qui crie sur vous, voyez comme il tremble de méchanceté. » Et elle le désigne, comme un professeur de médecine montre un malade à ses étudiants, dénudant le ventre et disant « voyez. » « Au fond vous savez, ce qu’il y a c’est qu’elles ne sont pas heureuses, ces deux personnes-là ; ça se voit bien. Regardez-les. »

Tous les regardent, les étudient avec attention, comme demandé par la caissière.

« Regardez la figure de cet homme : on dirait celle d’un chien, un chien genre bouledogue, vous ne trouvez pas ? Voyez ses bajoues qui tombent, qui lui coulent presque sur le col. »

L’homme est médusé. Il cherche au nom de quoi il pourrait exiger l’interruption de ce discours mais ne trouve rien.

« Ils se détestent, je dirais » dit la caissière. « Si odiono. Ils en sont venus à se haïr. Cette femme déteste les chiens parce qu’ils ressemblent à son mari, c’est ça. Elle hait son mari et tous les autres chiens. »

La femme en tailleur pied-de-coq, celle dont le mari peu à peu, au long de leurs quarante-sept années de vie commune, a pris l’apparence d’un chien, est foudroyée. Une violente éruption de sanglots la secoue toute entière et la suffoque. Elle se lève, se précipite hors du restaurant comme une folle.

La caissière hausse les épaules et a cette moue qui veut dire : « que voulez-vous, c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? »

« Comunque, buon pomeriggio Signori, e buon viaggio! Bonne journée Messieurs Dames. Et bon voyage ! »

Mina | Se telefonando. Maurizio Costanzo, Ghigo De Chiara et Ennio Morricone, paroles et musique.
Mina Mazzini, chant ; Ennio Morricone, arrangements et direction d’orchestre.
Vidéo : Piero Gherardi, réalisation. Italie, 1966.

Todi (Ombrie, Italie), 5 janvier 2017

Dix-sept

31 décembre 2016

Le voici, ce nouvel an. Il nous attend.

Sombres nuages amoncelés sur l’horizon. Par prudence on aimerait ne pas avoir à sauter dans cet inconnu-là — mais on nous forcera à le faire, vous verrez. On nous enlèvera le sautoir sous les pieds, et nous n’aurons pas d’élastique.

Soit. Allons-y.

Bonne chance !

Jeanne Moreau | Les ennuis du soleil. Eugène Guillevic, paroles (d’après Elsa Triolet) ; Philippe-Gérard, musique.
Jeanne Moreau, chant ; instrumentistes non identifiés.
Vidéo : France, 1968.

%d blogueurs aiment cette page :