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Chá-chá-chá em Lisboa

29 janvier 2022

C’est samedi : il faut aller au bal — masqués.

Avec Max :

Max (Maximiano de Sousa ; 1918-1980)Chá-chá-chá em Lisboa. Artur Ribeiro, paroles ; Ferrer Trindade, musique.
Max, chant ; accompagnement d’orchestre [Gaya e seu conjunto ?].
Extrait du disque 45 t Saudades da Ilha / Max. Enregistrement : Lisbonne, Teatro Taborda. Portugal, Columbia, ℗ 1959.

Avec Mísia :

MísiaChá-chá-chá em Lisboa. Artur Ribeiro, paroles ; Ferrer Trindade, musique.
Mísia, chant ; Melech Mechaya, groupe instrumental et vocal ; Fabrizio Romano, direction musicale.
Extrait de l’album Delikatessen café concerto / Mísia. Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Atlântico Blue, juin 2013. Portugal, Liberdades poéticas, ℗ 2013.
Vidéo :
Frederico Corado, réalisation. Tournage : Lisbonne, café Buenos Aires, rua do Duque. 2013.


O chá-chá-chá em Lisboa
Virou fadista,
Passou na Madragoa,
Fez-se bairrista,
Andou nas ruas
Pela Moirama
E fez das suas nos becos de Alfama.
Depois pegou numa guitarra
E até cantou o Menor numa barra.


À Lisbonne le cha-cha-cha
S’est fait « fadista »,
Passant dans la Madragoa,
Il s’est mêlé au populo,
Il a flâné dans les rues
De la Mouraria
Et fait des siennes dans les p’tites rues d’Alfama
Et puis il a attrapé une guitare
Pour chanter le « fado menor » dans un troquet.

Andou todo emproado pelos salões,
Depois foi ao mercado
Ver a Rosinha dos limões
E agora vai-se embora
E até chora para ficar por cá!
Coitado, já deu em fado,
Não quer ser chá-chá-chá!

On l’a vu dans les salons, l’air hautain,
Puis au marché
Pour voir Rosinha la marchande de citrons.
Maintenant il s’en va
Alors qu’il voudrait tant rester !
Le pauvre, il est fou de fado,
Il ne veut plus être cha-cha-cha !
Artur Ribeiro (1924-1982). Chá-chá-chá em Lisboa (1956).
.
Artur Ribeiro (1924-1982). Cha-cha-cha à Lisbonne, traduit de : Chá-chá-chá em Lisboa (1956) par L. & L.

A coroa do rei • Amália, Dircinha Batista

28 janvier 2022

A coroa do rei
Não é de ouro e nem de prata.
Eu também já usei
E sei que ela é de lata!
David Nasser (1917-1980). A coroa do rei (1949).

La couronne du roi
N’est ni en or ni en argent.
Moi je l’ai déjà portée,
Je sais qu’elle est en fer-blanc !

Amália Rodrigues (1920-1999)A coroa do rei. David Nasser, paroles ; Haroldo Lobo, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Studios V. de Carvalho, rua Nova da Almeida, 1951.
Première publication dans l’album Rara e inédita / Amália Rodrigues. Portugal, 1989. Nouvelle publication dans l’album Amália no Chiado. Portugal, 2014.

Très tôt dans sa carrière, c’est à dire dès 1945, Amália Rodrigues s’est rendue au Brésil. En quelques mois, elle y est devenue aussi populaire qu’au Portugal et l’est restée toute sa vie. C’est là qu’elle a réalisé ses premiers enregistrements : huit disques 78 tours de deux chansons chacun (avec notamment Ai, Mouraria de Frederico Valério, l’un de ses plus grands succès). Elle y a rencontré son second mari, César Seabra (un Portugais expatrié), et s’y est même installée quelque temps avec lui, avant que le couple ne regagne définitivement le Portugal. Mais elle est restée très liée affectivement à ce pays, qui lui était une seconde patrie.

De même que Caetano Veloso et sa sœur Maria Bethânia l’admiraient et lui ont rendu hommage à plusieurs reprises en mettant à leur propre répertoire l’un ou l’autre de ses fados, de même Amália s’est laissée aller, dans la première partie de sa carrière, à reprendre quelques chansons brésiliennes. Par exemple la savoureuse A coroa do rei (« La couronne du roi ») qu’elle avait entendue au carnaval de Rio de 1950, chantée par Dircinha Batista, ou Baptista (1922-1999). Elle l’a l’enregistrée à son tour à Lisbonne l’année suivante, en tentant d’imiter l’accent carioca.


A coroa do rei
Não é de ouro e nem de prata.
Eu também já usei
E sei que ela é de lata!

La couronne du roi
N’est ni en or ni en argent.
Moi je l’ai déjà portée,
Je sais qu’elle est en fer-blanc !

Não é ouro, nem nunca foi
A coroa que o rei usou.
É de lata barata e, olhe lá,
Borocoxô!

Elle n’a jamais été en or,
La couronne du roi,
Elle est en fer-blanc bon marché,
Fatigué !

Na cabeça do rei andou
E na minha andou também.
É por isso que eu digo
Que não vale um vintém!

Le roi l’a mise sur sa tête
Et moi sur la mienne
Et c’est pour ça que je dis
Qu’elle ne vaut pas un sou !
David Nasser (1917-1980). A coroa do rei (1949).
.
David Nasser (1917-1980). La couronne du roi, traduit de : A coroa do rei (1949) par L. & L.

Dircinha Batista (1922-1999)A coroa do rei. David Nasser, paroles ; Haroldo Lobo, musique.
Dircinha Batista, chant ; accompagnement d’orchestre.
Première publication : Brésil, 1949.

Je reviens toujours

26 janvier 2022

Ξανά σαν κόκκινο μπαλόνι που πετάει
ανάμεσα στου κόσμου τις βλαστήμιες
σαν το μεθυσμένο που γελάει
μονάχος του στην πλώρη βαποριού,
κοιτάζοντας να φεύγουν τους αφρούς…

[…]
Je reviens, je reviens toujours.

Βασίλης Νικολαΐδης [Vasílīs Nikolaídīs]. Je reviens toujours (1987).

Encore une fois, tel un ballon rouge
Qui répand ses malédictions sur le monde,
Tel l’ivrogne qui rit tout seul
À la proue d’un paquebot
En regardant s’éloigner l’écume…
[…]
Je reviens, je reviens toujours.

Χάνομαι Γιατί Ρεμβάζω [Chánomai Giatí Remvázō]Je reviens toujours. Βασίλης Νικολαΐδης [Vasílīs Nikolaídīs], paroles ; Χάρης Γ. Καβαλλιεράτος [Chárīs G. Kavallierátos], musique.
Χάνομαι Γιατί Ρεμβάζω [Chánomai Giatí Remvázō], ensemble instrumental et vocal (Barbara Sauter, chant, violon, piano ; Γιάννης Κερκύρας [Giánnīs Kerkýras], cor ; Γιώργος Φιλιππάκης [Giórgos Filippákīs], chant, flûte ; Χάρης Καβαλλιεράτος [Chárīs Kαvαllierátos], chant, guitare, percussions).
Extrait de l’album Τα Παροίνια [Ta paroínia] / Χάνομαι Γιατί Ρεμβάζω [Chánomai Giatí Remvázō]. Enregistrement : Athènes, Polysound Studio. Grèce, ℗ 1987.

Étonnant, n’est-ce pas ? Quel malheur de ne pas comprendre le grec, tout de même — quel scandale !

Ξανά σαν κόκκινο μπαλόνι που πετάει
ανάμεσα στου κόσμου τις βλαστήμιες
σαν το μεθυσμένο που γελάει
μονάχος του στην πλώρη βαποριού,
κοιτάζοντας να φεύγουν τους αφρούς.

Ξανά σαν άρρωστο σκυλί που ξεψυχάει,
ανάμεσα σ’ ωραίες δεσποινίδες
σαν το ξεχασμένο που χτυπάει
με πέτρες τα παράθυρα σπιτιού,
εκεί που ξέρει πως δεν έχει πια γνωστούς.

Je reviens toujours…

Ξανά σαν λέξη τόση δα που παραφυλάει
να βρει μια θέση σε γελοίες ιστορίες
σαν το φυλακισμένο που τρυπάει
υπόκωφα τον τοίχο του κελιού,
για να βρει πάλι τους δρόμους αδειανούς.

Ξανά σαν αστεράκι που κατρακυλάει
ανάμεσα σ’ ακίνητους πλανήτες
σαν τον μάγο που πιστά ακολουθάει
ίσαμε να βρει τη φάτνη του Χριστού,
ενώ το ξέρει πως δεν έχει πια Χριστούς.

Je reviens toujours…

Ξανά σαν κείνον που κανείς δεν τον κρατάει
στις ίδιες τις χαρές, στις ίδιες λύπες
σαν εκείνον που ξαναγυρνάει
εκεί που άλλο δεν έχει δρόμο γυρισμού
γιατί ποτέ δεν έχει ο δρόμος γυρισμούς.

Ξανά σαν κείνον που ό,τι αρχίζει το χαλάει
και παίρνει το φεγγάρι απ’ τις ακτίνες
στους άλλους να φωτίσει το τραβάει
και κρεμασμένος απ’ το φως του φεγγαριού
βλέπει τους άλλους να μένουν σκοτεινούς.

Je reviens toujours…
Βασίλης Νικολαΐδης [Vasílīs Nikolaídīs]. Je reviens toujours (1987).

La chanson du dimanche

2 janvier 2022

Elle nous vient d’Italie — avec une regrettable participation franco-bulgare.

Quell’anno furoreggiava un disco di Sylvie Vartan, che traeva spunto dal tema della Sinfonia K 550 di Mozart, quella piú dolorosamente umana, quella piú disperatamente intrisa d’un pessimismo tragico che la pervade tutta. E il larvato ricordo sinfonico, dai juke-boxe dei bar e dai mangianastri, avvolgeva perfino il teso clima emotivo della festa popolare cui assistevo.
Roberto De Simone. Angelo K 550. Dans : Novelle K 666 : fra Mozart e Napoli, Torino, Einaudi, (L’Arcipelago), 2007, ISBN 978-88-06-18685-2. Page 80.

Cette année-là, un disque de Sylvie Vartan faisait fureur, inspiré du thème de la Symphonie K 550 de Mozart, la plus douloureusement humaine, la plus désespérément empreinte d’un pessimisme tragique qui l’imprègne toute. Et le souvenir symphonique entêtant qu’en laissaient les juke-box et les lecteurs de cassettes enveloppait jusqu’au climat émotionnel tendu de la fête populaire à laquelle j’assistais.

La « fête populaire » en question est le pèlerinage du lundi de Pâques à l’église de la Madonna dell’Arco, à une dizaine de kilomètres à l’est de Naples. Roberto De Simone, compositeur, musicologue, acteur, ancien directeur du théâtre San Carlo, l’opéra de Naples, le décrit comme une scène d’hystérie catholique rappelant celles des films de Fellini (La dolce vita et surtout Les nuits de Cabiria). S’ensuit un retour en train et la rencontre, à la gare de Naples, avec Angelo, un bébé souffrant d’addiction à la fameuse chanson de Sylvie Vartan.

Sylvie VartanCaro Mozart. Francesco Valgrande, Italo Greco & Paolo Dossena, paroles & musique. Musique inspirée du 1er mouvement (allegro molto) de la Symphonie No. 40, K 550, de Wolfgang Amadeus Mozart.
Vidéo : extrait d’un épisode de l’émission Punto e basta, Romolo Siena, réalisation ; Sylvie Vartan, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pino Calvi, direction & arrangements. Production : Italie, RAI, 1975.

Puisqu’il flotte dans l’air…

1 janvier 2022

… outre les myriades de Delta et d’Omicron, un fort relent des années 30, célébrons la nouvelle année mit Marlene !

Der blaue Engel (1930). Extrait. Josef von Sternberg, réalisation ; Josef von Sternberg, Carl Zuckmayer, Karl Vollmöller & Robert Liebmann, scénario ; Friedrich Hollaender, musique. Adaptation de : Professor Unrat, roman de Heinrich Mann. Titre français : L’ange bleu
Distribution : Emil Jannings (le professeur Immanuel Rath) ; Marlene Dietrich (Lola-Lola / Fröhlich) ; Kurt Gerron (Kiepert, le magicien) ; Rosa Valetti (Guste Kiepert)…
Production : Allemagne : UFA – Universum-Film AG (Berlin), 1930. Sortie : 1930 (Allemagne, France).
Chanson :

Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt. Friedrich Hollaender, paroles & musique.
Marlene Dietrich, chant ; accompagnement de piano.
Allemagne, ℗ 1930.


Ich bin von Kopf bis Fuß
Auf Liebe eingestellt,
Denn das ist meine Welt
Und sonst gar nichts.
Das ist, was soll ich machen,
Meine Natur,
Ich kann halt lieben nur
Und sonst gar nichts.


Je suis faite pour l’amour
De la tête aux pieds.
Mon univers c’est l’amour,
Et rien d’autre.
Qu’est-ce que j’y peux ?
C’est ma nature.
Je ne sais qu’aimer
Et rien d’autre.

Männer umschwirr’n mich,
Wie Motten um das Licht.
Und wenn sie verbrennen,
Ja dafür kann ich nicht.
Ich bin von Kopf bis Fuß
Auf Liebe eingestellt,
Ich kann halt lieben nur
Und sonst gar nichts.


Les hommes me tournent autour
Comme des papillons autour de la lumière.
Et s’ils se brûlent
Qu’est-ce que j’y peux ?
Je suis faite pour l’amour
De la tête aux pieds.
Je ne sais qu’aimer
Et rien d’autre.
Friedrich Hollaender (1896-1976). Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt (1930).
.
Friedrich Hollaender (1896-1976). Je suis faite pour l’amour de la tête aux pieds, traduit de : Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt (1930) par L. & L.

Il nous faut aussi l’enregistrement de 1960, bien sûr — car les années 30 ne durent pas éternellement :

Marlene Dietrich (1901-1992)Ich bin von Kopf bis Fuß auf Liebe eingestellt. Friedrich Hollaender, paroles & musique.
Marlene Dietrich, chant ; accompagnement d’orchestre ; Burt Bacharach, direction.
Extrait de l’album Wiedersehen mit Marlene / Marlene Dietrich. Allemagne, ℗ 1960.

Natal dos simples • José Afonso, Amália Rodrigues

31 décembre 2021

Vamos cantar as janeiras
Vamos cantar as janeiras
Por esses quintais adentro vamos
Às raparigas solteiras

José Afonso (1929-1987). Natal dos simples (1968).

Janeiro (le j initial est prononcé comme en français, non à l’espagnole), c’est « janvier ». Cantar as janeiras — comme si on disait en français : « chanter les janvières » — est le nom portugais d’une tradition répandue en Europe, qu’on appelle en français « chant de quête », je crois. Il s’agit, après les fêtes et leurs agapes, de passer en groupe de maison en maison et de chanter sur le seuil de chacune dans l’espoir de recueillir une obole de ses occupants. Vamos cantar as janeiras est l’incipit, très connu au Portugal, de Natal dos simples (« Noël des gens simples »), une chanson de José Afonso de 1968, reprise par Amália Rodrigues en 1970.

José Afonso (1929-1987)Natal dos simples. José Afonso, paroles & musique.
José Afonso, chant, guitare ; Rui Pato, guitare.
Extrait de l’album Cantares do andarilho / José Afonso. Enregistrement : Lisbonne (Portugal), studios Polysom. Portugal, ℗ 1968.


Vamos cantar as janeiras
Vamos cantar as janeiras
Por esses quintais adentro vamos
Às raparigas solteiras


Allons chanter les « janeiras »
Allons chanter les « janeiras »
Entrons dans ces jardins
Allons voir les jeunes filles.

Vamos cantar orvalhadas
Vamos cantar orvalhadas
Por esses quintais adentro vamos
Às raparigas casadas


Allons chanter la rosée
Allons chanter la rosée
Passons par ces jardins
Allons voir les filles mariées.

Vira o vento e muda a sorte
Vira o vento e muda a sorte
Por aqueles olivais perdidos
Foi-se embora o vento norte


Le vent tourne et tourne la chance
Le vent tourne et tourne la chance
Vers ces oliveraies perdues
S’est enfui le vent du Nord.

Muita neve cai na serra
Muita neve cai na serra
Só se lembra dos caminhos velhos
Quem tem saudades da terra


Il neige dru dans la montagne
Il neige dru dans la montagne
Seul se souvient des vieux chemins
Celui qui se languit de son pays,

Quem tem a candeia acesa
Quem tem a candeia acesa
Rabanadas pão e vinho novo
Matava a fome à pobreza


Celui qui tient la lampe allumée
Celui qui tient la lampe allumée.
Pain perdu, pain et vin nouveau
Trompait la faim des pauvres.

Já nos cansa esta lonjura
Já nos cansa esta lonjura
Só se lembra dos caminhos velhos
Quem anda à noite à ventura


C’est loin et nous sommes fatigués
C’est loin et nous sommes fatigués
Seul se souvient des vieux chemins
Celui qui va la nuit chercher fortune.
José Afonso (1929-1987). Natal dos simples (1968).
.
José Afonso (1929-1987). Noël des gens simples, traduit de : Natal dos simples (1968) par L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)Natal dos simples. José Afonso, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant, guitare ; accompagnement d’orchestre ; Paul Gerard, direction.
Extrait du disque 45 t Natal dos simples ; Balada do sino / Amália Rodrigues. Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho. Portugal, ℗ 1970.

Tudo isto é fado

30 décembre 2021


Amor, ciúme,
Cinzas e lume,
Dor e pecado:
Tudo isto existe,
Tudo isto é triste,
Tudo isto é fado.

Aníbal Nazaré (1908-1975). Tudo isto é fado (1949).

Amour, jalousie,
Cendres et braise,
Douleur et péché :
Tout cela existe,
Tout cela est triste,
Tout cela fait le fado.

Qu’est-ce que le fado ? Quand exactement est-il apparu ? Comment s’est-il formé, à partir de quel substrat musical, dans quelles circonstances, dans quels lieux de Lisbonne ? À toutes ces questions qui suscitent encore aujourd’hui des controverses entre spécialistes, le fado lui-même, lorsqu’il n’avoue pas sa propre perplexité (dans Fado, não sei quem és : « Fado, je ne sais pas qui tu es »), répond de façon poétique, sans aucun souci de vraisemblance. Par exemple dans le très beau Fado português, poème de José Régio mis en musique par Alain Oulman pour Amália Rodrigues :

Le Fado est né un jour
Où le vent soufflait à peine,
Où le ciel prolongeait la mer,
Au bastingage d’un voilier,
Dans le cœur d’un marin
Qui était triste et chantait.

Ou encore de façon plus ingénue, dans Tudo isto é fado (« Tout cela est le fado »), qui joue un peu sur le double sens du mot fado (qui veut aussi dire « destin »).

Amália Rodrigues (1920-1999)Tudo isto é fado. Aníbal Nazaré, paroles ; Fernando de Carvalho, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Londres (Royaume-Uni), studios EMI, 1952.
Première publication dans le disque 78t Tudo isto é fado ; Faz hoje um ano / Amália Rodrigues. Royaume-Uni, Columbia, ℗ 1952.


Perguntaste-me outro dia
Se eu sabia o que era o fado;
Eu disse que não sabia,
Tu ficaste admirado.
Sem saber o que dizia,
Eu menti naquela hora
E disse que não sabia,
Mas vou-te dizer agora.

L’autre jour, tu m’as demandé
Si je savais ce qu’est le fado.
Je t’ai dit que je l’ignorais,
Et tu t’en es étonné.
Sans savoir ce que je disais,
Je t’ai menti ce jour-là.
Je t’ai dit que je ne savais pas,
Mais je vais te le dire à présent.

Almas vencidas,
Noites perdidas,
Sombras bizarras,
Na Mouraria
Canta um rufia,
Choram guitarras.
Amor, ciúme,
Cinzas e lume,
Dor e pecado:
Tudo isto existe,
Tudo isto é triste,
Tudo isto é fado.

Âmes vaincues,
Nuits perdues,
Ombres bizarres…
Dans la Mouraria*
Un voyou chante,
Pleurent les guitares.
Amour, jalousie,
Cendres et braise,
Douleur et péché :
Tout cela existe,
Tout cela est triste,
Tout cela fait le fado.

Se queres ser o meu senhor
E teres-me sempre a teu lado,
Não me fales só de amor,
Fala-me também de fado.
Que o fado, que é meu castigo
Só nasceu p’ra me perder.
O fado é tudo o que eu digo
Mais o que eu não sei dizer.

Si tu veux être mon seigneur
Et m’avoir toujours près de toi,
Ne me parle pas seulement d’amour,
Parle-moi aussi de fado.
Car le fado, qui est ma malédiction,
N’est né que pour me perdre.
Le fado, c’est tout ce que je dis
Et tout ce que je ne sais pas dire.
Aníbal Nazaré (1908-1975). Tudo isto é fado (1949).
.
.
Aníbal Nazaré (1908-1975). Tout cela est fado, trad. par L. & L. de Tudo isto é fado (1949).
* La Mouraria est l’un des plus anciens quartiers de Lisbonne.

Ce « fado-canção » (« fado-chanson », ainsi nommé en raison de la présence d’un refrain, contrairement au fado dit castiço, « authentique », qui n’en comporte pas) a été popularisé par l’actrice et chanteuse Irene isidro (1907-1993) dans une revue intitulée Feira da avenida donnée à partir d’août 1949 au Teatro Variedades (aujourd’hui désaffecté), situé dans le Parque Mayer à Lisbonne.

Amália Rodrigues a beaucoup chanté ce fado et l’a enregistré à plusieurs reprises : deux fois en studio (1952 et 1967), deux fois en public. Dans son récital de Rio de Janeiro (1972), elle n’en chante que la première moitié et l’expédie sans conviction en moins d’une minute trente. À l’inverse, dans la belle version captée à l’Olympia en 1956, elle en laisse de côté le premier couplet.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tudo isto é fado. Aníbal Nazaré, paroles ; Fernando de Carvalho, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement public : Olympia (Paris), avril ou mai 1956.
Première publication dans l’album Amalia à l’Olympia / Amália Rodrigues. France, Pathé Marconi, ℗ 1957.

En complément de celles d’Amália, voici deux interprétations récentes de Tudo isto é fado. La première par une très jeune fadiste, Beatriz Felizardo, enregistrée en pleine rue, probablement à Lisbonne, avec les spectateurs qui reprennent spontanément le refrain. La seconde est extraite d’Amália, l’album-hommage à Amália Rodrigues réalisé en 2013 par le pianiste de jazz Júlio Resende (c’est cet album qui se conclut sur Medo, un sidérant duo virtuel avec la fadiste).

Beatriz FelizardoTudo isto é fado. Aníbal Nazaré, paroles ; Fernando de Carvalho, musique.
Beatriz Felizardo, chant ; instrumentistes non crédités.
Captation : Lisbonne, [2017?].
Vidéo : Isidoro Fernandes. 2017 (mise en ligne).

Júlio ResendeTudo isto é fado. Fernando de Carvalho, musique.
Júlio Resende, piano.
Enregistrement : information manquante.
Première publication dans l’album Amália / Júlio Resende. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2013.

Marco Oliveira • De cada noite perdida

28 décembre 2021

De tous les albums de fado parus cette année, Ruas e memórias, de Marco Oliveira, est assurément le meilleur à mon avis : le plus personnel, le plus authentique, le plus beau. Il fait de ce chanteur, dont c’est le troisième album, l’un des plus grands fadistes de la génération actuelle.

Marco OliveiraDe cada noite perdida. Marco Oliveira, paroles ; João David Rosa, musique (Fado Rosa).
Marco Oliveira, chant, guitare ; Ricardo Parreira, guitare portugaise ; Carlos Barreto, contrebasse.
Extrait de l’album Ruas e memórias / Marco Oliveira. Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, du 4 au 18 novembre 2019. Portugal, ℗ 2021.


Trago ruas e memórias
De cada noite perdida
São retratos das histórias
Do fado da própria vida


Je garde en moi des rues, des souvenirs
De chaque nuit perdue,
Qui sont les portraits des histoires
Du fado de ma vie.

A vida que vai passando
Lembra mais um sonho ausente
As saudades vão ficando
No olhar de toda a gente


La vie qui s’écoule
Rappelle encore un rêve absent.
Les regrets s’amassent
Dans les regards des gens.

Quando a noite nos abraça
Nas ruas onde passamos
Há sempre alguém que lembramos
Num passado que não passa


Lorsque la nuit nous prend
Dans les rues où l’on marche,
Toujours vient le souvenir d’un être,
Comme un passé qui ne passe pas.

A luz do céu da cidade
Vem beijar a nossa calma
Como o tempo traz saudade
Às ruas da nossa alma


La lumière du ciel de la ville
Pose ses lèvres sur notre paix
Comme le temps fait naître la saudade
Dans les rues de notre âme.

São retratos das histórias
Do fado da própria vida
Trago ruas e memórias
De cada noite perdida


Comme les portraits des histoires
Du fado de ma vie,
Je garde en moi des rues, des souvenirs
De chaque nuit perdue.
Marco Oliveira. De cada noite perdida (2019).
.
Marco Oliveira. De chaque nuit perdue, traduit de : De cada noite perdida (2019) par L. & L.

Marco Oliveira
Ruas e memórias (2021)
Marco Oliveira. Ruas e memórias, Portugal, Sony Music, ℗ 2021.Ruas e memórias / Marco Oliveira, chant, guitare ; Ricardo Parreira, guitare portugaise ; Carlos Barreto, contrebasse. — Production : Portugal : Sony Music Entertainment Portugal, ℗ 2021.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, du 4 au 18 novembre 2019.

1 CD : Sony, 2021. — EAN 194398689128.

La chanson du dimanche

26 décembre 2021

C’est un tango soviétique, extrait d’un film de 1971, lui-même adapté d’un roman de 1928 — aussi connu des Russes, paraît-il, que Les trois mousquetaires ailleurs. Les auteurs de ce roman sont désignés par le pseudonyme collectif de Ilf et Pétrov (en russe : Ильф и Петров), le réalisateur du film se nomme Leonid Gaïdaï (Леонид Гайдай, 1923-1993), et leurs œuvres respectives portent l’une et l’autre le titre de Les douze chaises.

12 стульев [12 stulʹev] (1971). Extrait. Леонид Гайдай = Leonid Gaïdaï, réalisation ; Владлен Бахнов [Vladlen Bahnov] & Леонид Гайдай = Leonid Gaïdaï, scénario, d’après le roman Двенадцать стульев [Dvenadcatʹ stulʹev] (1928) de Ильф и Петров = Ilf et Pétrov ; Александр Зацепин = Alexandre Zatsepine, musique.
Titre français : Les douze chaises.
Distribution : Арчил Гомиашвили = არჩილ გომიაშვილი = Artchil Gomiachvili (Остап Бендер = Ostap Bender), avec la voix de Валерий Золотухин = Valery Zolotoukhine ; Серге́й Фили́ппов = Sergueï Filippov (Ипполит Матвеевич Воробьянинов = Hippolyte Matvieïévitch Vorobianinov) ; Наталья Крачковская = Natalia Kratchkovskaïa (Мадам Грицацуева = Madame Gritsatsouieva)…
Production : Union soviétique : Мосфильм = Mosfilm, 1971. Sortie : 1971 (URSS).
Chanson :

Где среди пампасов бегают бизоны [Gde sredi pampasov begayut bizony]. Леонид Дербенёв = Leonid Derbenëv, paroles ; Александр Зацепин = Alexandre Zatsepine, musique.
Валерий Золотухин = Valery Zolotoukhine, chant ; accompagnement d’orchestre.
Union soviétique, ℗ 1971.

L’histoire est celle d’une chasse au trésor à travers l’Union soviétique. Hippolyte Vorobianinov a appris de sa belle-mère mourante qu’elle avait caché ses diamants dans l’une des douze chaises de son ancienne maison, réquisitionnée par l’administration. Les douze chaises ont été vendues à l’unité et dispersées sur l’ensemble du territoire de l’URSS. Afin de mettre la main sur celle qui recèle le trésor, Vorobianinov recrute Ostap Bender, une sorte de bandit sympathique et beau parleur, prétendûment d’origine turque, qu’on voit ici charmer Madame Gritsatsouieva, propriétaire de l’une des Douze chaises, au moyen d’un tango absurde, qui parle de bisons courant dans la pampa.

Где среди пампасов бегают бизоны,
А над баобабами закаты, словно кровь,
Жил пират угрюмый в дебрях Амазонки,
Жил пират, не верящий в любовь.

Hо когда однажды после канонады,
После страшной битвы возвращался он домой,
Стройная фигурка цвета шоколада
Помахала с берега рукой.

Там, где любовь, там, где любовь,
Там, где любовь,
Там всегда проливается кровь.

Словно статуэтка девушка стояла,
И пират корабль свой к ней направить поспешил,
И в нее влюбился, и ее назвал он
Птичкой на ветвях своей души.

Hо однажды ночью с молодым ковбоем
Стройную креолку он увидел на песке
И одною пулей он убил обоих,
И бродил по берегу в тоске.

И когда под утро, плача о креолке,
Понял он, что в сердце страсть не может потушить,
Выстрелил в себя он, чтоб навек умолкла
Птичка на ветвях его души.
Леонид Дербенёв = Leonid Derbenëv (1931-1995). Где среди пампасов бегают бизоны [Gde sredi pampasov begayut bizony].

Y a une étoile • Renée Claude (& Léo Ferré)

25 décembre 2021

Renée Claude est morte l’an dernier. Son album d’hommage à l’œuvre de Léo Ferré, On a marché sur l’amour : Renée Claude chante Léo Ferré, paru au Québec en 1994, est une splendeur d’un bout à l’autre.

Renée Claude (1939-2020)Y a une étoile. Léo Ferré, paroles & musique.
Renée Claude, chant ; Philippe Noireault, piano. Enregistrement : Montréal (Québec), Studio Karisma Audio Post Video & Film, mai-juin 1994.
Extrait de l’album On a marché sur l’amour : Renée Claude chante Léo Ferré. Canada, Transit, ℗ 1994.

Y a une étoile est une chanson de jeunesse de Léo Ferré. Il l’a lui-même enregistrée avec d’autres du même tonneau, en Italie où il résidait, pour son ultime album de studio : Les vieux copains (1990). Il avait alors plus de soixante-dix ans.

Léo Ferré (1916-1993)Y a une étoile. Léo Ferré, paroles & musique.
Léo Ferré, chant, piano ; Orchestre symphonique de la RAI-Milan [Orchestra sinfonica di Milano della RAI] ; Léo Ferré, orchestrations, arrangements & direction musicale. Enregistrement : Milan (Italie), Studio Regson, en octobre 1988, puis du 11 au 13 juillet 1990.
Extrait de l’album Les vieux copains / Léo Ferré. France, EPM, ℗ 1990.

Salut, ma vieille copine la terre !
T’es fatiguée ? Ben nous aussi !
C’est pas des raisons pour faire des manières,
Tant qu’y a le soleil qui fait crédit.
Salut, ma vieille copine la terre !

Y a une étoile au-dessus de Paris
Qui m’a fait de l’œil la nuit dernière,
Ma vieille copine la terre !
Et pendant ce temps-là, tu dormais
Enroulée dans les bras de ma mélancolie,
Pendant que je déambulais
Comme un oiseau blessé dans la nuit si jolie.

Salut, ma vieille copine la terre !
Dans tes jardins y a des soucis
Qui font de beaux printemps à la misère
Et de jolies fleurs pour les fusils.
Salut, ma vieille copine la terre !

Y a une étoile au-dessus de Paris
Qui m’a fait de l’œil la nuit dernière,
Ma vieille copine la terre !
Et toi pendant ce temps, tu peinais
À charrier sur ton dos des continents de misère,
Pendant que le soleil se dorait
Dans sa maison toute bleue pour se refaire une lumière.

Salut, ma vieille copine la terre !
Y a des diamants qui font leur nid
En se fichant pas mal de tes frontières,
Qu’il fasse jour, qu’il fasse nuit.
Salut, ma vieille copine la terre !

Y a une étoile au-dessus de Paris
Qui m’a fait de l’œil la nuit dernière,
Ma vieille copine la terre !
Si tu voulais bien en faucher deux ou trois,
Ça pourrait faire une drôle de lumière
Et mettre au front de la société
Des diamants qu’on pourrait tailler à notre manière.

Bonjour ma vieille copine la terre !
Je te salue avec mes mains,
Avec ma voix,
Avec tout ce que je n’ai pas.
Léo Ferré (1916-1993). Y a une étoile

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