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La chanson du dimanche [111]. C’est à Hambourg • Édith Piaf

15 mars 2026

Claude Delécluse (1920-2011) et Michelle Senlis (1933-2020), les co-parolières de C’est à Hambourg, formaient un couple dans la vie. Elles ont travaillé ensemble et séparément, pour quantité d’interprètes. Pour Édith Piaf, elles ont aussi co-écrit Les Amants d’un jour (1956), sur une musique de Marguerite Monnot (1903-1961), également compositrice de C’est à Hambourg – et de L’Hymne à l’amour (1949, paroles d’Édith Piaf), ou encore de Milord (1959, paroles de Georges Moustaki).

Édith Piaf (1915-1963)C’est à Hambourg. Claude Delécluse & Michelle Senlis, paroles ; Marguerite Monnot, musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre ; Robert Chauvigny, direction.
Enregistrement public : Paris, Olympia, janvier 1955.
Extrait de l’album Édith Piaf à l’Olympia. France, Columbia, ℗ 1955.

C’est à Hambourg, à Santiago,
A Whitechapel, ou Bornéo,
C’est à Hambourg, à Santiago,
A Rotterdam, ou à Frisco…

Hello boy! You come with me?
Amigo! Te quiero mucho!
Liebling! Komm doch mit mir!

C’est à Hambourg, au ciel de pluie,
Quand les nuages vont à pas lents,
Comme s’en vont les lourds chalands,
Le long des quais, crevant d’ennui,

C’est à Hambourg ou bien ailleurs
Qu’à tous les gars en mal d’amour,
Qu’à tous les gars, depuis toujours,
Moi j’balance du rêve en plein cœur…

C’est à Hambourg, à Santiago,
A Whitechapel, ou Bornéo,
C’est à Hambourg, à Santiago,
A Rotterdam, ou à Frisco…

C’est à Hambourg au ciel de pluie,
Qu’il a posé ses mains sur moi
Et qu’il m’a fait crier de joie
En me serrant fort contre lui,

M’a dit Je t’aime à plus finir,
Laisse donc là tous tes marins !
Laisse donc la mer et puis viens,
Moi j’ai du bonheur à t’offrir !

Ma p’tite gueule…

C’est à Hambourg au ciel de pluie,
Dans les bastringues à matelots
Que je trimballe encore ma peau,
Les bras ouverts à l’infini…

Car moi je suis comme la mer,
J’ai l’cœur trop grand pour un seul gars,
J’ai l’cœur trop grand et c’est pour ça
Qu’j’ai pris l’amour sur toute la terre…

C’est à Hambourg, à Santiago
A Whitechapel, ou Bornéo…

So long, boy!
Adios, amigo!
Nacher, Schatz!
Au r’voir, p’tite gueule !

Claude Delécluse (1920-2011) & Michelle Senlis (1933-2020). C’est à Hambourg (1955).

Nasci para morrer contigo • Mísia, Lobo Antunes

13 mars 2026

Beaucoup des textes de chansons écrites par António Lobo Antunes l’ont été pour Vitorino Salomé, auteur compositeur interprète, plus connu sous son seul prénom : Vitorino. Il a composé la musique de Nasci para morrer contigo (« Je suis née pour mourir avec toi ») à l’intention de Mísia, alors à ses débuts. Probable que le texte lui-même – qui n’est pas un chef-d’œuvre, je trouve – ait été écrit pour Mísia lui aussi.

Mísia (1955-2024)Nasci para morrer contigo. António Lobo Antunes, paroles ; Vitorino Salomé, musique ; António Chainho, arrangement.
Mísia, chant ; António Chainho, guitare portugaise & direction artistique ; Fernando Alvim, guitare.
Enregistrement : Algés (Portugal), studios Tchatchatcha, du 9 au 11 août 1993.
Extrait de l’album Fado / Mísia. Portugal, BMG Ariola, ℗ 1993.

Nasci para morrer contigo
a cama que tenho dou-te
meu amante meu amigo
não te vás, fica comigo
(Nasci para morrer contigo)
esta noite toda a noite.

Je suis née pour mourir avec toi.
Ce lit que j’ai, je te le donne.
Mon amant, mon ami,
Ne pars pas, reste avec moi,
(Je suis née pour mourir avec toi)
Cette nuit, toute la nuit.
Quero que a pele seja trigo
a ondular ao açoite
dos gemidos que te digo
meu amante meu amigo
nasci para morrer contigo
esta noite toda a noite

Je veux que la peau soit le blé
Ondulant sous le coup
Des gémissements que tu m’arraches
Mon amant, mon ami,
Je suis née pour mourir avec toi
Cette nuit, toute la nuit.
A gaivota dos meus braços
foi feita para o teu rio
tuas pernas são meus laços
a tua boca dois traços
na boca que o espelho viu.

La mouette de mes bras
Est faite pour ton fleuve
Tes jambes sont mes amarres,
Ta bouche, deux traits
Sur la bouche que le miroir a vue.

António Lobo Antunes (1942-2026). Nasci para morrer contigo (1993).
António Lobo Antunes (1942-2026). Je suis née pour mourir avec toi, traduit de : Nasci para morrer contigo (1993), par L. & L.

La chanson du dimanche [110]. C’est à Hambourg • Michel Hermon

8 mars 2026

Michel Hermon (né en 1948)C’est à Hambourg. Claude Delécluse & Michelle Senlis, paroles ; Marguerite Monnot, musique.
Michel Hermon, chant ; accompagné à l’accordéon par Gérard Barreaux.
Enregistrement public : Nanterre (Hauts-de-Seine, France), Maison de le musique, 13 janvier 1995.
Extrait de l’album Michel Hermon chante Piaf. France, Last Call records, ℗ 1995.

Vodka e valium 10 • Lobo Antunes, Katia Guerreiro

6 mars 2026

António Lobo Antunes est mort hier ; il n’aura jamais eu le prix Nobel, on se demande pourquoi.

Mais après tout Marguerite Duras non plus ne l’a pas eu.

Si elle avait été portugaise, Marguerite aurait été une merveilleuse parolière pour le fado, ses livres en sont chargés, de même sa voix. Lobo Antunes l’a été. En voici un exemple.

Katia Guerreiro (née en 1976)Vodka e valium 10. António Lobo Antunes, paroles ; Casimiro Ramos, musique (fado Fé).
Katia Guerreiro, chant ; Paulo Valentim, guitare portugaise ; João Veiga, guitare ; Rodrigo Serrão, contrebasse.
Enregistrement : studio d’Aldeia, 2003.
Extrait de l’album Nas mãos do fado / Katia Guerreiro. Portugal, Ocarina, ℗ 2003.

Quem me espera não me espera
Quem me ama já esqueceu
Quem me toca dilacera
Esta estranha Primavera
Que o mês de Maio me deu.

Qui m’attend ne m’attend pas
Qui m’aime a déjà oublié
Et qui me touche lacère
Cet étrange printemps
Que m’a donné le mois de mai.
Eu já nem sei o que tenho
Se febre, se mal ruim
Se esse sentimento estranho
De não ser de aonde venho
Comigo longe de mim.

Je ne sais plus ce que j’ai
Fièvre, mal profond
Ou ce sentiment bizarre
De n’être pas d’où je suis,
D’être loin de moi-même.
E assim fico sentado
Como algas a boiar
De queixo na mão pousado
Ó meu barquinho parado
Sem porto para ancorar.

Et je reste assis là
Tel ces algues qui flottent,
Le menton pris dans la main,
Ô ma barque encalminée
Et sans port où accoster.

António Lobo Antunes (1942-2026). Vodka e valium 10, extrait de Letrinhas de cantigas (2002).
António Lobo Antunes (1942-2026). Vodka et valium 10, traduit de : Vodka e valium 10, extrait de Letrinhas de cantigas (2002), par L. & L.

Fado da Defesa • Lina_ & Marco Mezquida (et Maria Teresa de Noronha)

3 mars 2026

Lina_ (née en 1984) & Marco Mezquida (né en 1987)Fado da Defesa. António Calém, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado da Defesa). Autre titre : Lembras-te da nossa rua.
Lina_, chant ; Marco Mezquida, piano.
Enregistrement : Barcelone, Moraleda studios, 2025.
Extrait de l’album O fado / Lina & Marco Mezquida. Allemagne, Galileo, ℗ 2025.

Elle peut se prévaloir d’une voix agréable et d’une technique de chant parfaite qu’elle met en œuvre en toutes circonstances, et quelle que soit la nature de son accompagnement instrumental, d’une manière imperturbablement classique.

Ses trois albums ont été reçus dans l’enthousiasme par la critique internationale, France comprise. Lina_Raül Refree (2020) était à vrai dire un projet de Raül Refree, auquel Lina (Lina Rodrigues, devenue « Lina_ » pour l’occasion) prêtait sa voix pour un ensemble de morceaux presque tous choisis dans le répertoire d’Amália ; le chant, très traditionnel, contrastait avec des arrangements à base de synthétiseurs et de claviers.

Fado Camões (2024) puisait dans l’œuvre du grand poète national portugais – Luís de Camões –, comme Amália l’avait fait autrefois à son corps défendant. Dans les années 1960 la chose passait pour une audace scandaleuse et Amália avait dû affronter alors ce qu’on appellerait aujourd’hui une tempête médiatique. Fado Camões, enregistré avec des musiciens pop britanniques, est un joli disque bien chanté, bien produit.

O fado (2025), dont est extrait ce Fado da Defesa (une création de Maria Teresa de Noronha) est un autre album-concept, réalisé en duo avec le pianiste minorquin Marco Mezquida – pianiste de jazz, amant de la musique de Ravel et qui, avant Lina_, s’est produit un duo avec Sílvia Pérez Cruz (voir les billets Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida • Na nena (Tornada a Menorca) et Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida • Mallorca i No trobaràs la mar). Et toujours ce même chant bien exécuté, impeccable, sans débord.

Voici Maria Teresa de Noronha :

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Fado da Defesa. António Calém, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado da Defesa). Autre titre : Lembras-te da nossa rua.
Maria Teresa de Noronha, chant ; José António Sabrosa, Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Joaquim de Vale & Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : disque 45 t Avé Maria da Serra / Maria Teresa de Noronha. Portugal, Decca, ℗ 1969.

Lembras-te da nossa rua
Que hoje é minha e já foi tua
Talhada para nós dois?
Foi aberta pela amizade,
Construída com saudade
Para o amor morar depois

Te souviens-tu de notre rue,
Qui est ma rue et qui fut ta rue,
Taillée pour nous deux ?
Ouverte par l’amitié
Construite avec le désir
Que l’amour y demeure.
Mas um dia tu partiste
E um vento frio e triste
Varreu toda a Primavera
Agora veio o Outono
E as folhas ao abandono
Morreram à tua espera

Mais un jour tu es parti
Et un vent froid et triste
A balayé tout le printemps.
À présent voici l’automne
Et les feuilles à l’abandon
Sont mortes de t’attendre.
Certas noites o luar
Traça o caminho no ar
Para chegares até mim
Mas é tão longa a viagem
Que só te vejo em miragem
Num sonho que não tem fim

Parfois le clair de lune
Trace dans la nuit le chemin
Qui te mènerait à moi.
Mais il est si long le voyage
Que je ne te vois qu’en mirage
Dans un rêve sans fin.

António Calém (1913-1990). Lembras-te da nossa rua (avant 1952). Autres titres : Fado do Zé António ; Fado da Defesa.
António Calém (1913-1990). Souviens-toi de notre rue, traduit de : Lembras-te da nossa rua (avant 1952), par L. & L.

Il est très fréquent qu’une musique de fado traditionnel soit combinée à des textes différents ; c’est même presque la règle. L’inverse – un même texte chanté sur des musiques différentes – est rare. Tel est le cas de Lembras-te da nossa rua, d’António Calém (1913-1990), que Maria Teresa de Noronha utilise sur le Fado da Defesa (une composition de son mari, le guitariste José António Sabrosa). Elle l’avait déjà interprété dix-sept ans plus tôt, en 1952, sur le Fado do Zé António de sextilhas – autre composition de José António Sabrosa – que je préfère au Fado da Defesa, je dois dire :

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Fado do Zé António. António Calém, paroles ; José António Sabrosa, musique (Fado José António de sextilhas). Autre titre : Lembras-te da nossa rua.
Maria Teresa de Noronha, chant ; Fernando Pinto Coelho, guitare portugaise ; Alberto Lima, guitare.
Première publication : disque 78 t Fado do Zé António ; Fado em cinco estilos / Maria Teresa de Noronha. Portugal, Melodia, ℗ 1952.

El niño mudo • Federico García Lorca

11 février 2026

El niño busca su voz.
(La tenía el rey de los grillos.)
En una gota de agua
buscaba su voz el niño.

L’enfant cherche sa voix.
(C’est le roi des grillons qui l’a prise.)
Dans une goutte d’eau
l’enfant cherchait sa voix.

No la quiero para hablar;
me haré con ella un anillo
que llevará mi silencio
en su dedo pequeñito.

Je ne la veux pas pour parler ;
je m’en ferai une bague
que portera mon silence
à son doigt, son petit doigt.

En una gota de agua
buscaba su voz el niño.

Dans une goutte d’eau
l’enfant cherchait sa voix.

(La voz cautiva, a lo lejos,
se ponía un traje de grillo.)

(La voix captive, au loin,
revêtait un costume de grillon.)
Federico García Lorca (1898-1936). El niño mudo, extrait de Canciones (1921-1924). Federico García Lorca (1898-1936). L’enfant muet, trad. par L. & L. de El niño mudo, extrait de Chansons (1921-1924).

De ce poème le groupe chilien Quilapayún, alors réfugié en France, a fait une chanson :

QuilapayúnEl niño mudo. Poème de Federico García Lorca ; Patricio Wang, musique.
Quilapayún, ensemble vocal & instrumental (Eduardo Carrasco, Carlos Quezada, Guillermo Oddó, Hernán Gómez, Hugo Lagos, Guillermo García, Ricardo Venegas, Patricio Wang) ; Eduardo Carrasco, direction artistique.
Enregistrement : Boulogne-Billancourt (France), studio Pathé-Marconi EMI.
Extrair de l’album Survarío / Quilapayún. France, Klan, ℗ 1987.

Chanson reprise trois décennies plus tard par Sílvia Pérez Cruz et Marco Mezquida – le pianiste de Minorque – enregistrés en public à Tokyo :

Sílvia Pérez Cruz (née en 1983) & Marco Mezquida (né en 1987)El niño mudo. Poème de Federico García Lorca ; Patricio Wang, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Marco Mezquida, piano.
Enregistrement public : Tokyo (Japon), Blue Note, 9-11 octobre 2019.
Extrait de l’album MA = 間 : Live in Tokyo / Sílvia Pérez Cruz & Marco Mezquida. Espagne, ℗ 2020.

La chanson du dimanche [109]. Piazza Grande • Tosca & Sílvia Pérez Cruz

8 février 2026

La fameuse Piazza Grande de Lucio Dalla, en version italo-espagnole par Tosca Donati et Sílvia Pérez Cruz, enregistrée à l’occasion du Festival de Sanremo de 2020.

Tosca (née en 1967) & Sílvia Pérez Cruz (née en 1983)Piazza grande. Gianfranco Baldazzi, Lucio Dalla, Rosalino Cellamare (« Ron »), Sergio Bardotti, paroles & musique.
Tosca & Sílvia Pérez Cruz, chant ; Massimo De Lorenzi, guitares ; Roberta Palmigiani, violon & alto ; Giovanna Famulari, violoncelle ; Carmine Iuvone, contrebasse ; Luca Scorziello, percussions ; Joe Barbieri, arrangement et production.
Enregistrement : studio Officina Teatrale (Tosca), studio Turistas Sonoros (Silvia Pérez Cruz).
Italie, Officina Teatrale, ℗ 2020.
Vidéo : Andrea Spinelli, dessin ; Lorenzo Ferrari, montage.

En rouge, les vers en langue espagnole qui, dans la version Tosca-Sílvia P.C. se substituent au texte original italien, qui a été conservé :


Santi che pagano il mio pranzo non ce n’è
Sulle panchine in Piazza Grande
Ma quando ho fame di mercanti come me qui non ce n’è

Des saints qui me paient à manger il n’y en a pas
Sur les bancs de la Grand’Place
Mais quand j’ai faim, des marchands comme moi ici il n’y en a pas.

Dormo sull’erba e ho molti amici intorno a me
Gli innamorati in Piazza Grande
Dei loro guai, dei loro amori tutto so, sbagliati e no
Duermo en la hierba y sólo amigos junto a mi
hablan de amor en plaza grande
de sus amores y problemas no lo sé, tristes o no


Je dors sur l’herbe et j’ai plein d’amis autour de moi,
Les amoureux de la Grand’Place.
De leurs malheurs, de leurs amours, de leurs erreurs, je sais tout.
Je dors sur l’herbe et seuls les amis autour de moi,
Parlent d’amour sur la Grand’Place.
De leurs amours, de leurs problèmes, je n’en sais rien, tristes ou non.


A modo mio avrei bisogno di carezze anch’io
A modo mio avrei bisogno di sognare anch’io

À ma manière j’aurais besoin de caresses moi aussi
À ma manière j’aurais besoin de rêve moi aussi

Una famiglia vera e propria non ce l’ho
E la mia casa è Piazza Grande
A chi mi crede prendo amore e amore do, quanto ne ho

De véritable famille, je n’en ai pas,
Et mon chez moi, c’est la Grand’Place ;
À qui me croit je prends de l’amour et j’en donne, tant que j’en ai

Con me di donne generose non ce n’è
Rubo l’amore in Piazza Grande
E meno male che briganti come me qui non ce n’è

De femmes généreuses envers moi, il n’y en a pas
Je vole l’amour sur la Grand’Place
Et heureusement qu’ici, des brigands comme moi il n’y en a pas

A modo mio,
Avrei bisogno di carezze anch’io
Avrei bisogno di pregare Dio
Ma la mia vita non la cambierò mai mai
A modo mio quel che sono l’ho voluto io
A modo mío,
Siento un deseo un cariño mio
Me hace falta aún pedirle a Dios,
Mas esta vida no la cambiaré jamás
A modo mío quel che sono l’ho voluto io


À ma manière
J’aurais besoin de caresses moi aussi
J’aurais besoin de prier Dieu
Mais ma vie, je ne la changerai jamais
À ma manière, ce que je suis c’est moi qui l’ai voulu
À ma manière
Je ressens un désir, une tendresse bien à moi
Il me faudrait le demander à Dieu,
Mais cette vie, je ne la changerai jamais
À ma manière, ce que je suis c’est moi qui l’ai voulu


Lenzuola bianche per coprirci non ne ho
Sotto le stelle in Piazza Grande
E se la vita non ha sogni io li ho e te li do

Des draps blancs pour nous couvrir, je n’en ai pas
Sous les étoiles de la Grand’Place
Et si la vie n’a pas de rêves, moi j’en ai et je te les donne

E se non ci sarà più gente come me
Voglio morire in Piazza Grande
Tra i gatti che non han padrone come me attorno a me
Entre los gatos que son libres como yo en torno a mi

Et si je reste le dernier à vivre ainsi,
Je veux mourir sur la Grand’Place
Entouré des chats qui sont sans patron comme moi.
Entouré des chats qui sont libres comme moi.

A modo mio,
Avrei bisogno di carezze anch’io
Avrei bisogno di pregare Dio
Ma la mia vita non la cambierò mai mai
A modo mio quel che sono l’ho voluto io
A modo mío lo que soy lo he querido yo.

À ma manière
J’aurais besoin de caresses moi aussi
J’aurais besoin de prier Dieu
Mais ma vie, je ne la changerai jamais
À ma manière, ce que je suis c’est moi qui l’ai voulu
À ma manière, ce que je suis c’est moi qui l’ai voulu
Gianfranco Baldazzi (1943-2013), Lucio Dalla (1943-2012), Rosalino Cellamare (« Ron ») & Sergio Bardotti. Piazza Grande (1972).
Gianfranco Baldazzi (1943-2013), Lucio Dalla (1943-2012), Rosalino Cellamare (« Ron ») & Sergio Bardotti. Grand’Place, traduit de : Piazza Grande (1972) par L. & L.

Amália, Alain Oulman & Cecília Meireles • Soledad

5 février 2026

En 1995, la télévision portugaise diffuse Amália, uma estranha forma de vida, une série documentaire de 5 heures de Bruno de Almeida qui comporte de nombreuses séquences d’archives inédites. Parmi celles-ci, la captation d’une séance de mise en place d’un fado nommé Soledad – poème de Cecília Meireles, musique d’Alain Oulman – dans les studios d’EMI-Valentim de Carvalho à Lisbonne, avec le compositeur au piano. Cette séance avait été organisée – et filmée – par le cinéaste José Fonseca e Costa (1933-2015), qui avait été chargé par la maison Valentim de Carvalho, avant Bruno de Almeida, de réaliser ce film sur la vie d’Amália. Il abandonnera le projet en cours suite à des désaccords avec le commanditaire.

[Séance de travail entre Alain Oulman & Amália Rodrigues pour « Soledad »]. Extrait. José Fonseca e Costa, réalisation.
Participants : Alain Oulman, piano & voix parlée et chantée ; Amália Rodrigues, chant & voix parlée.
Captation : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, [1986 ?]
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, [1986 ?].
Chanson :

Soledad. Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Alain Oulman, piano.

D’abord très réticente, Amália finit par accepter ce principe d’une séance de travail filmée, dont la vidéo ci-dessus présente un extrait. Dans un article paru en 2009 dans le journal Público le cinéaste raconte ce tournage, le plaçant en 1989 (ce qui ne peut pas être exact, vu qu’Amália chantait déjà Soledad en public lors de son récital d’avril 1987 à Lisbonne). Plutôt 1986, ou tout début 1987.

Avec mon équipe on avait passé toute la journée à placer les différents équipements de tournage et d’éclairage, à orienter les lumières, à cacher les câbles et à déterminer le mode de fonctionnement des deux caméras pour qu’elles soient le moins visible (ou le plus invisible) possible, autant pour Amália que pour Alain Oulman – qui lui a toujours « enseigné » ses morceaux en les chantant lui-même en s’accompagnant au piano – de manière à éviter la moindre perturbation dans leurs échanges.

Le piano avait été placé exactement au centre du studio.

Alain avait donné à Amália, la veille je crois, le poème qu’elle devrait « apprendre », le magnifique Soledad, de Cecília de Meireles, et il est entré dans le studio une ou deux minutes avant elle, ce qui m’a permis de lui expliquer succinctement comment je comptais procéder (j’avais décidé de tenir l’une des caméras) et à l’arrivée d’Amália les lieux étaient déjà plongés dans la pénombre voulue pour la captation. Elle s’est appuyée au piano, tenant à la main le feuillet avec le poème, Alain a commencé à jouer et à chanter les premiers vers. Amália s’est aussitôt mise à le suivre et très vite, à ma grande surprise, elle « substituait » sa voix à celle d’Alain, comme si elle avait deviné la mélodie et les paroles…

José Fonseca e Costa, Amália e Alain Oulman: in memoriam, dans : Público [en ligne], 31 de Outubro de 2009. Traduction L. & L.

Alain Oulman ne s’était sans doute pas contenté de donner à l’avance le poème à Amália : il lui avait déjà probablement chanté le fado. C’est ainsi qu’il procédait, comme le montre l’album Ensaios : 1970 publié en 2020. Une version plus longue de la séquence, insérée dans le film réalisé par Nicholas Oulman – fils d’Alain – sur son père (Com que voz, Portugal, 2009) montre d’abord Alain Oulman jouer une pièce de musique, sans paroles, à Amália qui semble émerveillée. Puis il aborde Soledad, informant Amália qu’il avait jugé bon de pratiquer « quelques petites modifications » pour conjurer le risque « d’une certaine monotonie » – ce qui prouve bien qu’elle ne découvrait pas le morceau.

Il commence. Joue l’introduction (Amália interroge anxieusement : « O Alain canta? O Alain canta? » : « Vous chantez ? Vous chantez ? »), chante le premier couplet dont elle répète les dernières mesures, sans les paroles. Désormais elle participe, elle est dans le processus d’apprentissage. L’extraordinaire c’est que dans ces éclats de chant il y a déjà le frémissement du génie. Il vient d’emblée, spontanément. Lorsqu’elle chante à la suite d’Alain Oulman « …sabia o que são palavras » on est pris d’un frisson. Elle sait les paroles, on voit qu’elle les a déjà apprises ; c’est la mélodie qu’elle ne possède pas encore : « E agora ? E agora ? » demande-t-elle (« Et maintenant ? Et maintenant ? ») « …que a vida é toda secreta » chantonne Alain ; elle répète cette bribe, magistralement : c’est déjà en place. Certaines choses, elle n’arrive pas à s’y faire : elle chante certains passages une tierce plus bas que ce que demande le compositeur qui la reprend chaque fois. Elle dit « oui, c’est mieux comme ça » (le fait est, mais plus tard, sur scène, elle s’obstinera dans cet écart). Elle demande : « Fica mal aqui? » « Je me suis trompée ici ? — Non c’était très bien » la rassure Oulman. C’est très bien oui. La voix est plus rauque qu’autrefois, les notes les plus aiguës sont un peu tendues, mais quelle puissance, quelle justesse – quel métier !

Soledad était peut-être la première brique d’un projet d’album réunissant exclusivement des fados d’Alain Oulman sur des poèmes de Cecília Meireles :

Nous voulons maintenant faire tout un disque d’après Cecilia Meireles, une poétesse brésilienne : Amalia chante déjà le premier, Soledad…
Propos d’Alain Oulman rapportés par Jean-Jacques Lafaye dans : Amália, le fado étoilé, Mazarine, 2000. ISBN 2-863-74319-8. P. 115.

Ce projet n’a pas abouti, en raison d’un étonnant contentieux de droits d’auteur relatifs à d’anciens fados (contenus dans l’album Com que voz, 1970) composés sur des textes de Cecília Meireles : les royalties en auraient été versés par erreur à une homonyme… En vertu de quoi les héritiers de la poétesse interdisent la publication de toute nouvelle composition d’Alain Oulman faisant usage d’un de ses poèmes.

Ce même contentieux empêche aussi la publication d’un enregistrement studio de Soledad auquel le biographe d’Amália, Vítor Pavão dos Santos, dit avoir assisté.

Un soir, au studio Valentim de Carvalho à Paço de Arcos, j’ai assisté en personne à l’enregistrement par Amália, toute vêtue de brun, avec une étole de vison car il faisait nuit et froid, de « Soledad », accompagnée au piano par António Pinho Vargas, et c’était magnifique […]. Mais Rui Valentim de Carvalho*, le lendemain midi, en écoutant l’enregistrement, m’a dit avec amertume : « Houla, ce n’est plus la voix de « Com que voz » ! »
Vítor Pavão dos Santos, O fado da tua voz : Amália e os poetas, Lisboa, Bertrand editora, 2014, p. 720. ISBN 978-972-25-2932-7. Non traduit ; traduction L. & L.
*Rui Valentim de Carvalho (1931-2013) était le producteur d’Amália au sein de la maison de disques fondée par son oncle.

Cet enregistrement reste inédit. Pourtant le contentieux avec les héritiers de Cecília Meireles semble réglé, puisque l’enregistrement public de Soledad a été intégré à une nouvelle édition du récital de 1987 publiée en 2017. Le voici. Curieusement, je trouve cette interprétation moins habitée que celle, partielle et morcelée, de la fameuse séance de travail.

Amália Rodrigues (1920-1999)Soledad. Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & Pinto Varela, guitare portugaise ; António Moliças, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique.
Captation de concert : Coliseu dos Recreios (Lisbonne), 3 mars 1987.
Première publication dans l’album Coliseu, Lisboa, 3 de Abril 1987 [nouvelle éd. augmentée] / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2017.

Soledad est une ville mexicaine. Il y a plusieurs Soledad dans ce pays, j’ignore quelle est celle du poème. Peut-être celle qui porte aujourd’hui le nom de Soledad de Graciano Sánchez, qui comptait 2200 habitants en 1940, date de rédaction du poème.


Antes que o sol se vá,
— como pássaro perdido
também te direi adeus,
Soledad.

Avant que le soleil s’en aille
— Comme un oiseau égaré
Moi aussi je te dirai adieu,
Soledad.

Terra morrendo de fome,
pedras secas, folhas bravas,
ai, quem te pôs esse nome,
Soledad!
sabia o que são palavras.

Pays mourant de faim,
Pierres sèches, feuilles sauvages,
Celui qui t’a donné ce nom,
Soledad !
Savait ce que sont les mots.

Antes que o sol se vá
— como um sonho de agonia,
cairás dos olhos meus,
Soledad!

Avant que le soleil s’en aille
— Comme un rêve d’agonie,
Tu tomberas de mes yeux,
Soledad !

Indiazinha tão sentada
na cinza do chão deserta
ai, Soledad!
que pensas? não penses nada,
que a vida é toda secreta.

Petite indienne si bien assise
Dans la cendre déserte de cette terre
Ah, Soledad !
À quoi penses-tu ? Ne pense pas,
Car la vie entière est un secret.

Como estrêla nestas cinzas,
antes que o sol se vá,
nem depois não virá Deus,
Soledad?

Tel une étoile dans ces cendres,
Dieu ne viendra ni avant
Que le soleil s’en aille, ni après
N’est-ce pas,Soledad ?

Pois só êle explicaria
a quem teu destino serve,
sem mágoa nem alegria,
ai, Soledad!
para um coração tão breve…

Pourtant lui seul pourrait expliquer
À qui ton destin est utile,
Sans chagrin et sans joie,
Ah Soledad !
Pour un cœur si bref…

Ai, Soledad, Soledad,
ai, rebozo negro, adeus!
ai, antes que o sol se vá…

Ah Soledad, Soledad !
Ah, « rebozo* » noir, adieu !
Ah, avant que le soleil s’en aille…

Soledad, México — 1940.

Soledad, Mexique — 1940.
Cecília Meireles (1901-1964). Soledad (1940), extrait de Vaga música (1942).
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Cecília Meireles (1901-1964). Soledad, trad. par L. & L. de Soledad (1940), extrait de Vaga música (1942).
* Un rebozo est une sorte d’étole portée par les femmes mexicaines.

Amália, Cecília Meireles & Alain Oulman • Nunca ninguém viu ninguém

2 février 2026

Cecília Meireles, portrait par Arpad Szénes (1942)
Cecília Meireles, portrait par Arpad Szénes (1942)

Alain Oulman (1928-1990) semblait porter un intérêt particulier à l’œuvre de la poétesse brésilienne Cecília Meireles (1901-1964). Pour Amália il a mis en musique plusieurs de ses poèmes. Naufrágio (Canção) et As mãos que trago (Canção a caminho do Céu) faisaient partie de l’album Com que voz, publié en 1970. Beaucoup plus tard il y a eu Soledad, dont un enregistrement studio, réputé avoir été réalisé avec accompagnement de piano, demeure inédit ; seule est parue une version enregistrée en public à Lisbonne, en 1987 (sur l’album Coliseu 1987).

On connaît en outre, grâce à une captation artisanale d’Alain Oulman chantant lui-même sa composition en s’accompagnant au piano, le saisissant Eu não tinha (Retrato), probablement jamais enregistré par Amália en dépit de sa très grande beauté.

La publication, fin 2025, de la nouvelle édition augmentée de l’album Cantigas numa língua antiga livre enfin un enregistrement, jusque ici inédit (mais qui a, un temps, circulé sur l’Internet), de Nunca ninguém viu ninguém. Cet enregistrement a été réalisé au cours des sessions de l’album mais n’a pas été retenu pour y figurer.

Amália Rodrigues (1920-1999)Nunca ninguém viu ninguém. Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare classique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studio Valentim de Carvalho, 22 janvier 1975.
Première publication dans l’album Cantigas numa língua antiga, [nouvelle éd. augmentée] / Amália Rodrigues. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2025.


NUNCA eu tivera querido
dizer palavra tão louca:
bateu-me o vento na bôca,
e depois no teu ouvido.

JAMAIS je n’aurais voulu
dire une parole aussi folle :
c’est le vent qui me l’a prise dans la bouche
et qui te l’a soufflée à l’oreille.

Levou sòmente a palavra,
deixou ficar o sentido.

Il ne t’a apporté que le mot
Et non pas ce qu’il voulait dire.

O sentido está guardado
no rosto com que te miro,
neste perdido suspiro
que te segue alucinado,
no meu sorriso suspenso
como um beijo malogrado.

Ce qu’il veut dire est là
Sur mon visage qui te regarde,
Dans ce soupir éperdu
Qui te suit, halluciné,
Dans mon sourire en suspens
Comme un baiser interrompu.

Nunca ninguém viu ninguém
que o amor pusesse tão triste.
Essa tristeza não viste,
e eu sei que ela se vê bem…
Só si aquele mesmo vento
fechou teus olhos, também…

Nul n’a jamais vu personne
Que l’amour rendait aussi triste,
Et toi, cette tristesse tu ne l’as pas vue
Et je sais qu’elle se voit pourtant…
Ou est-ce que ce même vent
T’a aussi fermé les yeux ?
Cecília Meireles (1901-1964). Canção (Nunca ninguém viu ninguém), extrait de Viagem (1939).
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Cecília Meireles (1901-1964). Chanson (Nul n’a jamais vu personne), trad. par L. & L. de Canção (Nunca ninguém viu ninguém), extrait de Viagem (1939).

La chanson du dimanche [108]. Un truc là qui claque

1 février 2026

« Vous êtes plus pervers que les femmes parce que… »

Hugues Le Bars (1950-2014)Un truc là qui claque. Hugues Le Bars, musique & conception.
Sonia Rykiel, voix (échantillonnée) ; Jean-Claude Asselin, supervision.
Extrait de l’album Zinzin / Amália Rodrigues. Hugues Le Bars. France, Média 7, ℗ 1995.