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Caetano Veloso | Itapuã

28 avril 2017

Saudades. Nostalgie d’un temps révolu — celui d’un bonheur fulgurant — et du lieu où ce bonheur éclatait ; ce temps était celui de la jeunesse, révolue elle aussi. Souvent, voilà ce que chantent les fados.

Parfois aussi des chansons brésiliennes, par exemple Saudades de Itapoã, de Dorival Caymmi. Caetano Veloso l’a chantée cette chanson-là, car Itapuã, ce quartier de Salvador de Bahia, est lié à sa propre jeunesse autant qu’à celle de son aîné.

Plus tard, comme un hommage délicat à son prédécesseur et à cette chanson qu’il a chantée, il en a lui-même écrit une sorte de paraphrase personnelle, faite des saudades de sa propre jeunesse et d’un bonheur inoubliable vécus là, dans ce même lieu : Itapuã.

Cette chanson nouvelle s’appelle Itapuã tout court.

D’Itapuã elle évoque non la plage bordée de cocotiers, chère à Caymmi, mais la boue, les algues, les maisons laides, la pleine lune se reflétant dans l’étang d’Abaeté. Il y a un amour aussi à Itapuã, celui de sa compagne d’alors Andréa Gadelha, « Dedé » (« Ela foi a minha guia quando eu era alegre e jovem » : elle a été mon guide quand j’étais insouciant et jeune). Il y a un tout petit enfant, leur fils Moreno (« nosso fruto do futuro » : notre fruit du futur).

Caetano Veloso | Itapuã. Caetano Veloso, paroles et musique.
Caetano Veloso, chant, guitare ; Torquato Mariano, guitare ; Arthur Maia, basse ; Marie Springuel, alto ; Alceu Reis, Jorge Ranewsky, violoncelle ; Jaques Morelenbaum, violoncelle et arrangements des cordes ; Marcos Amma, congas ; Carlos Bala, batterie ; Moreno Veloso, voix.
Captation : Rio de Janeiro (Brésil), Metropolitan, 1995, dans le cadre des « Heineken concerts ».

La vidéo est extraite d’une captation d’un concert de 1995. Parmi les musiciens qui entouraient Caetano Veloso à cette occasion se trouvaient Ryuichi Sakamoto et Jaques Morelenbaum. C’est d’eux qu’il parle avant de chanter. Il avait 53 ans à cette époque de sa vie mais on lui voyait encore ce merveilleux profil égyptien qui lui a fait un si long usage, son sourire lumineux (vers 3:00 : « Nada estanca em Itapuã / Ainda sou feliz » : D’Itapuã rien ne s’épuise / Encore aujourd’hui je suis heureux).

Nosso amor resplandecia sobre as águas que se movem
Ela foi a minha guia quando eu era alegre e jovem
Nosso ritmo, nosso brilho, nosso fruto do futuro
Tudo estava de manhã
Nosso sexo, nosso estilo, nosso reflexo do mundo
Tudo esteve em Itapuã

 

Notre amour resplendissait sur les eaux mouvantes
Elle était mon guide et j’étais insouciant, j’étais jeune
Notre rythme, notre splendeur, notre fruit du futur,
Tout était comme un matin
Notre sexe, notre style, ce que nous reflétions du monde,
Ce tout, c’était Itapuã
Itapuã
Tuas luas cheias, tuas casas feias
Viram tudo, tudo
O inteiro de nós
Itapuã
Tuas lamas, algas
Almas que amalgamas
Guardam todo, todo
O cheiro de nós
Abaeté
Essa areia branca ninguém nos arranca
E` o que em deus nos fiz
Nada estanca em Itapuã
Ainda sou feliz

 

Itapuã
Les pleines lunes sur tes maisons laides
Ont tout vu de nous
Tout su de nous
Itapuã
La boue, les algues
Les âmes que tu amalgames
Gardent tout
De l’odeur de nous
Abaeté
Ce sable blanc personne ne nous l’enlèvera
C’est lui qui nous a faits en Dieu
D’Itapuã rien ne s’épuise
Je suis encore heureux
Itapuã
Quando tu me faltas, tuas palmas altas
Mandam um vento a mim
Assim: Caymmi
Itapuã
Quand tu me manques, tes palmes brandies
M’envoient dans un souffle de vent
Ce nom : Caymmi
Itapuã
O teu sol me queima e o meu verso teima
Em cantar teu nome
Teu nome sem fim

Ton soleil me brûle et mon poème s’entête
À chanter ton nom
Sans fin ton nom
Abaeté
Tudo meu e dela
A lagoa bela
Sabe, cala e diz
Eu cantar-te nos constela em ti
Eu sou feliz
Abaeté
Tout à moi, tout à elle
L’étang si beau
Le sait, le tait, le dit
Mon chant nous fait scintiller en toi
Je suis heureux
Ela foi a minha guia quando eu era alegre e jovem
Elle était mon guide et j’étais insouciant, j’étais jeune
Caetano Veloso.
Itapuã
(1991).
Caetano Veloso.
Itapuã
(1991). Traduction L. & L.

Un enregistrement studio d’Itapuã — avec la participation de Moreno Veloso, discrète mais voulue par son père — avait été publiée quatre ans auparavant dans l’album Circuladô (1991).

Caetano Veloso | Itapuã. Caetano Veloso, paroles et musique.
Caetano Veloso, chant, guitare ; Torquato Mariano, guitare ; Arthur Maia, basse ; Marie Springuel, alto ; Alceu Reis, Jorge Ranewsky, violoncelle ; Jaques Morelenbaum, violoncelle et arrangements des cordes ; Marcos Amma, congas ; Carlos Bala, batterie ; Moreno Veloso, voix.
Extrait de l’album : Circuladô / Caetano Veloso (Brésil, 1991).

Bon week-end !

22 avril 2017
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Toulouse (Occitanie, France), place de la Bourse, 22 avril 2017

Il fait chaud. Les rues, les places, les terrasses sont peuplées d’une foule heureuse — heureuse de cette lumière éclatante qui lui est donnée aujourd’hui.

Un samedi d’insouciance.

On ne pense pas à demain, après-demain. C’est aujourd’hui pour quelques heures encore. Rien n’est arrivé.

On se salue, les voix sont enjouées, on se dit « Bon week-end ! » comme si de rien n’était.

Toulouse (Occitanie, France), rue Boulbonne, 22 avril 2017

Dorival Caymmi, Amália Rodrigues, Caetano Veloso | Saudades de Itapoã

11 avril 2017

J’ignorais que cette chanson, que je connais depuis 30 ans peut-être, interprétée par Amália Rodrigues, était de Dorival Caymmi. Je n’y avais jamais fait attention.

Itapuã est un quartier de Salvador de Bahia, patrie de Dorival Caymmi. Sa plage est célèbre. La chanson Saudades de Itapoã (ou Itapoan, ou Itapuã, selon les versions du titre) évoque cette plage, ses cocotiers, le vent qui en agite les palmes en les faisant chanter, et plus encore une femme à la peau brune — tout ce dont est privé celui qui par son chant en exprime la nostalgie.

Dorival Caymmi a enregistré cette chanson en 1948 avec orchestre et chœurs, mais cette version-ci est datée de 1954. Elle a été publiée  sur un disque 33 t 25 cm intitulé Canções praieiras.

Dorival Caymmi | Saudades de Itapoã. Dorival Caymmi, paroles et musique.
Dorival Caymmi, chant, guitare.
Extrait de l’album Canções praieiras (Brésil, 1954).

« Je me suis toujours sentie bien au Brésil. Je trouve d’ailleurs que la samba et le fado ont une atmosphère commune. » Ainsi s’exprime Amália Rodrigues dans son autobiographie (Vítor Pavão dos Santos (né en 1937) et Amália Rodrigues (1920-1999). Amália, uma biografia (1987). 2a ed., Editorial Presença, 2005, page 83. Traduction L. & L.)

Saudades de Itapoã n’est certes pas une samba, mais pourrait se trouver englobée dans cette « atmosphère commune ». Amália Rodrigues a enregistré cette chanson alors qu’elle était sous contrat avec la firme française Ducretet-Thomson, disparue depuis. Elle figure sur un disque 45 t publié en 1958 sous le titre on ne peut moins approprié de Amália Rodrigues à Alfama. L’accompagnement en est très portugais (les musiciens ne sont pas crédités sur le disque) et placé très en arrière-plan de la voix d’Amália qui imite l’accent brésilien comme souvent lorsqu’elle chante des chansons brésiliennes — à l’exception notable de Saudades do Brasil em Portugal, écrite pour elle par Vinicius de Moraes.

Amália Rodrigues | Saudades de Itapoã. Dorival Caymmi, paroles et musique.
Amália Rodrigues, chant ; instrumentistes non identifiés (probablement Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique). Enregistré en France, vers 1958.
Première publication : disque 45 t Amália Rodrigues à Alfama, France, Ducretet-Thomson, 1958, sous le titre Saudade di Itapoã.

Coqueiro de Itapoã, coqueiro
Areia de Itapoã, areia
Morena de Itapoã, morena
Saudade de Itapoã me deixa.

 

Cocotier d’Itapoã, cocotier…
Le sable d’Itapoã, le sable…
Sa peau brune à Itapoã, brune…
Nostalgie d’Itapoã, laisse-moi !
Oh vento que faz cantiga nas folhas
No alto dos coqueirais
Oh vento que ondula as águas
Eu nunca tive saudade igual
Me traga boas notícias daquela terra toda manhã
E joga uma flor no colo de uma morena de Itapoã

 

Vent qui fait chanter les palmes
En passant dans les cocotiers,
Vent qui fait des rides sur la mer…
Jamais je n’ai connu pareil manque.
Apporte-moi tous les jours des nouvelles de ce pays,
Et jette une fleur dans le décolleté d’une brune d’Itapoã !
Coqueiro de Itapoã, coqueiro
Areia de Itapoã, areia
Morena de Itapoã, morena
Saudade de Itapoã me deixa
Me deixa, me deixa.
Cocotier d’Itapoã, cocotier…
Le sable d’Itapoã, le sable…
Sa peau brune à Itapoã, brune…
Nostalgie d’Itapoã, laisse-moi !
Laisse-moi, laisse-moi !
Dorival Caymmi.
Saudades d’Itapoã
.
Dorival Caymmi.
Saudades d’Itapoã
. Traduction L. & L.

Autre version, celle de Caetano Veloso — bahianais comme Dorival Caymmi —, publiée dans l’album Cores, nomes (1982), adorable.

Caetano Veloso | Coqueiro de Itapoã. Dorival Caymmi, paroles et musique.
Caetano Veloso, chant, guitare. Enregistrement : décembre 1981.
Première publication : album Cores, nomes, Brésil, Philips, 1982.

Dorival Caymmi, Salvador Sobral | Nem eu

9 avril 2017

Dorival Caymmi, Rio de Janeiro, 1938
Dorival Caymmi, Rio de Janeiro, 1938. Source : Wikimedia Commons.

Ce n’est pas que je connaisse grand chose de lui. Je ne sais rien, à vrai dire presque rien. Je connais son nom, Dorival Caymmi, pour l’avoir lu dans des textes en relation avec Caetano Veloso (interviews, notes sur des pochettes de disque ou autres), qui en fait grand cas.

Dorival Caymmi (1914-2008) était un auteur compositeur interprète, natif de Salvador de Bahia comme Caetano Veloso, souvent associé à ce genre un peu fourre-tout désigné du nom de « Música popular brasileira », ou plus fréquemment « MPB », qui s’est constitué vers 1965 et dont les représentants les plus fameux, outre Caetano Veloso, sont Chico Buarque, Tom Jobim, João Gilberto ou encore Elis Regina. Dorival Caymmi était leur aîné à tous : sa carrière était déjà bien entamée en 1965.

C’est en cherchant à connaître un peu mieux l’univers de Salvador Sobral que j’ai à nouveau croisé le nom de Dorival Caymmi. Je suis tombé sur cette merveille : Salvador Sobral, accompagné au piano par Júlio Resende — que nous connaissons pour sa splendide version de Medo avec la voix d’Amália. La chanson s’appelle Nem eu (« Moi non plus »).

Salvador Sobral | Nem eu. Dorival Caymmi, paroles et musique.
Salvador Sobral, chant ; Júlio Resende, piano.
Vidéo : prod. Edições Valentim de Carvalho S.A., 2016.

En voici l’original. Il date de 1952, c’est à dire bien avant l’avènement de la MPB.

Dorival Caymmi | Nem eu. Dorival Caymmi, paroles et musique.
Dorival Caymmi, chant ; accompagnement d’orchestre. Première publication : disque 78 t Odeon ‎13.288 (Brésil, 1952).

Não fazes favor nenhum
Em gostar de alguém
Nem eu, nem eu, nem eu
Quem inventou o amor
Não fui eu
Não fui eu, não fui eu
Não fui eu nem ninguém
O amor acontece na vida
Estavas desprevenida
E por acaso eu também
E como o acaso é importante querida
De nossas vidas a vida
Fez um brinquedo também

 

Quand tu aimes quelqu’un,
Ce n’est pas une faveur que tu lui fais
Moi non plus, moi non plus
Ce n’est pas moi
Qui ai inventé l’amour
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Ce n’est ni moi ni personne
L’amour surgit dans la vie
Tu ne t’y attendais pas
Et par hasard moi non plus
Et comme le hasard est important, mon amour,
De nos deux vies la vie
S’est fait un jouet.
Dorival Caymmi.
Nem eu
.
Dorival Caymmi.
Nem eu
. Traduction L. & L.

Salvador Sobral | Amar pelos dois

10 mars 2017

J’adore. Aussi bien la chanson elle-même — qui fait un peu années 50 — que le personnage, du moins ce qu’on en voit ici. Cette façon d’être en scène, à l’opposé de toute convention et de l’histrionisme ambiant. Cette gestuelle étonnante, qui tient un peu du mime, sans parler de la coiffure ni de la garde-robe. On croirait un Monsieur Hulot contemporain. On ne serait pas étonné de voir le micro se décrocher, ou un chien accourir en agitant la queue en signe d’amitié.

Salvador Sobral a 27 ans. La chanson qu’il interprète est une œuvre de sa sœur Luísa Sobral, son aînée de deux ans. Autrice-compositrice-interprète, elle illustre une tendance de la chanson portugaise qui fait florès depuis quelques années, influencée par le jazz.

Salvador Sobral | Amar pelos dois. Luísa Sobral, paroles et musique.
Salvador Sobral, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : Festival RTP da canção 2017, 1re demi-finale, 17 février 2017 (extrait). Production : Portugal, RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 2017.

Se um dia alguém
Perguntar por mim
Diz que vivi
Para te amar.

 

Si un jour quelqu’un
T’interroge sur moi
Dis-lui que je n’ai fait
Que t’aimer.
Antes de ti
Só existi
Cansado e sem nada p’ra dar
Meu bem
Ouve as minhas preces
Peço que regresses
Que me voltes a querer.

 

Avant toi
Je n’avais
Envie de rien, ni rien à donner
Mon amour
Écoute-moi
Je voudrais que tu reviennes
Et que tu m’aimes à nouveau.
Eu sei
Que não se ama sozinho
Talvez devagarinho
Possas voltar a aprender

 

Je sais
Qu’en amour il faut être deux
Si on y va doucement
Peut-être que tu y arriverais ?
Se o teu coração
Não quiser ceder
Não sentir paixão
Não quiser sofrer
Mais si ton cœur
Ne veut pas t’obéir
S’il ne veut pas aimer
S’il ne veut pas souffrir,
Sem fazer planos
Do que virá depois
O meu coração
Pode amar pelos dois.
Sans vouloir te forcer
Sache que
Mon cœur à moi
Peut bien aimer pour deux.
Luísa Sobral.
Amar pelos dois
.
Luísa Sobral .
Amar pelos dois
. Traduction L. & L.

La vidéo est un extrait d’une émission de la télévision publique portugaise, le Festival RTP da canção 2017, télé-crochet destiné à désigner la chanson qui représentera le pays au prochain Concours Eurovision. Celle présentée par Salvador Sobral, opposée à 15 œuvres assez vilaines je dois dire, dont beaucoup ressortissaient à une forme de variété portugaise particulièrement moche, en est sortie miraculeusement victorieuse.

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)

5 mars 2017

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)
Lula Pena. Archivo pittoresco (2017).

Choro sem motivo que lhes possa dizer, é como uma mágoa que me atravessa, é necessário que alguém chore, é como se fosse eu.

Vous reconnaissez ? M.D. « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi. » C’est ça. Telle est l’humeur de cet Archivo pittoresco, mélancolique et compassionnel.

Troubadour a précédé Archivo pittoresco, c’est vrai, privant ce nouvel album, qui paraît près de sept ans plus tard, d’un effet d’émerveillement qui a déjà eu lieu. Pourtant : présence de la Grèce — à travers une chanson de Mános Hadjidákis qui plus est —, de la Sardaigne, de la Belgique, de Cuba, du Portugal, du Brésil ; hommage à Violeta Parra ; précieuses découvertes comme ces deux chansons du sambista Ederaldo Gentil (1947-2012), la Cantiga de amigo d’Elomar — le « troubadour du Sertão » —, étonnant raccourci entre la chanson médiévale portugaise et celle du Nordeste brésilien, ou ce Poème de Louis Scutenaire (1905-1987).

« Je suis de la famille des vers à soie » déclare en ouverture la voix singulière de Lula Pena, accompagnée comme toujours de sa seule guitare. À la façon qu’a le chant de s’orner d’infimes accidents mélodiques qui sont autant de micro-intervalles, on pourrait penser qu’il cherche pour lui-même une couleur orientale, ou que sans la chercher il la produit d’instinct. Chant qui se dilue parfois dans une brume sonore jusqu’à rendre les textes indistincts, comme entendus à travers l’épaisseur de l’atmosphère d’une cathédrale. Du poème de Louis Scutenaire que voici, intégralement déclamé, seuls sont parfaitement audibles l’antépénultième et le dernier vers :

Je ne suis pas d’une grande pauvreté
Je n’ai pas de besoins torturants
Il y a des gens qui m’aiment
J’ai une taille et des habits qui me conviennent
Je regarde les rivières
Y jetant quand il me plaît et bien d’aplomb une grosse pierre
Pendant que d’autres font des ricochets
Que je contemple et les mille spectacles qui me sollicitent
J’ai fait des choses qui me sont sympathiques
Je vis avec une femme que j’aime
Et j’ai cinquante années
Et je suis triste.
Louis Scutenaire (1905-1987). Dans : Mes inscriptions (1945-1963)

L’instant suivant la voix devient claire, très proche, pour plus tard s’éloigner à nouveau. C’est que les rôles respectifs de la guitare et de la voix s’intervertissent de temps à autre au fil de l’album : plus encore que dans Troubadour, la guitare, orchestre et surtout instrument de percussion, cherche souvent à se placer en devanture. Cette mise en espace crée l’illusion d’un paysage avec ses plans qui se développent jusque dans ses lointains. L’illusion d’un déplacement aussi, d’une divagation de région en région, à travers l’archive pittoresque ici déployée.

Archivo pittoresco : semanário illustrado. No. 1, julho 1, 1857

Archivo pittoresco : semanário illustrado. — Lisboa : 1857-1868. — No. 1, julho 1, 1857.

Archivo pittoresco (on écrirait, en portugais moderne : Arquivo pitoresco) était le titre d’un hebdomadaire artistique et littéraire publié à Lisbonne de 1857 à 1868. Assez abondamment illustré de gravures originales, il était fait surtout de descriptions de paysages, de villes, de lieux remarquables de la terre. Son premier numéro (celui reproduit ci-contre) était consacré au Brésil. La bibliothèque municipale de Lisbonne en a numérisé une collection complète, que l’on peut consulter en ligne.

De même l’album de Lula Pena parcourt une géographie subjective, où le Brésil est très présent, et c’est la diversité des langues et des accents employés au long des 13 titres qu’il réunit (le français, l’espagnol, le grec, le sarde, l’anglais, différentes variétés de portugais) qui lui tient lieu d’illustration. Le tout dans une temporalité floue qui pour évoquer le présent convoque aussi bien des textes et des musiques contemporains que des œuvres du XVIIe ou du siècle dernier, sans qu’il soit possible à l’écoute d’en discerner la chronologie.

Ainsi c’est au moyen d’une chanson de Mános Hadjidákis remontant aux années 60 que sont évoqués les tourments vécus aujourd’hui par les Grecs — et par extension ceux endurés par les autres peuples européens (les Portugais notamment) frappés par la crise et dépris par la force de leur propre destin. Pes mou mia lexi : dis-moi un mot — le mot, celui que je désire t’entendre dire et par lequel viendra la consolation et la délivrance. Ce mot que tu me refuses.

Lula Pena | Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī]. Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários], paroles ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis], musique.
Lula Pena, arrangements, chant et guitare.
Vidéo : aucune information. 2017?

Πες μου μια λέξη, αυτή τη μόνη λέξη,
σε λίγο πια θα φέξει,
θα `ρθει η χλωμή αυγή.
Dis-moi un mot, ce seul mot.
Dans un instant le soleil va se lever
Et viendra l’aube pâle.
Κοντεύει έξι,
ας πούμε αυτή τη λέξη
που `χει στα χείλη μπλέξει
και δεν τολμά να βγει.
Il est presque six heures
Disons-le, ce mot
Qui reste accroché à nos lèvres
Sans oser les franchir.
Ο ουρανός, ο μεγάλος ουρανός
είν’ ακόμα σκοτεινός
και η νύχτα κυλά.
Μα εκεί ψηλά
κοίτα έν’ άστρο που δειλά
μοναχό φεγγοβολά και μας χαμογελά.
Le ciel, le ciel immense
Est encore sombre
Et la nuit s’étire.
Mais tout là-haut,
Timide et seule,
Une étoile brille et nous sourit.
Νύχτα ασημένια
κι η κάθε μου η έννοια
σ’ απόχη μεταξένια
από ξανθά μαλλιά.
Nuit d’argent
Et chaque pensée que je forme
Se prend dans un filet soyeux
De cheveux blonds.
Γλυκοχαράζει αλλά δε σε πειράζει
που γέμισε μαράζι η άδεια μου αγκαλιά.
L’aube vient dans sa douceur, mais peu t’importe
Que mon étreinte amère se referme sur le vide.
Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários] (1913-1991). Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī] (1961).
Αλέκος Σακελλάριος [Alékos Sakellários] (1913-1991).
Dis-moi un mot
, traduit de : Πες μου μια λέξη [Pes mou mia léksī] par L. & L. à partir de la traduction anglaise publiée sur le site stixoi.info.

Déambulation entre des peines, des douleurs de tous les continents (car bien que l’album lui-même n’explore que l’Europe et l’Amérique, Lula Pena dit chanter d’autres douleurs encore lors de ses récitals, dans d’autres langues : de l’Inde, de l’Afrique), Archivo pittoresco est un acte de compassion, c’est-à-dire, selon l’étymologie de ce mot, l’expression d’une sympathie pour ceux qui souffrent. C’est l’accomplissement de l’une des œuvres de miséricorde : consoler les affligés.

Pleurer avec ceux qui pleurent : il faut entendre Archivo pittoresco comme une complainte.

À lire :

Sur ce blog :

Lula Pena
Archivo pittoresco

Lula Pena | Archivo pittoresco (2017)Archivo pittoresco / Lula Pena, chant, guitare. — Production : Belgique : Crammed records, ℗2017.

Enregistrement : Bruxelles, 2015.

CD : Crammed records, 2017. — Référence commerciale : cram 270. — EAN 876623007548.

Ederaldo Gentil (1947-2012) | O ouro e a madeira

5 mars 2017

O ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas.
Ederaldo Gentil (1947-2012). O ouro e a madeira (1975)

La mer engloutit l’or
Mais laisse flotter le bois
Et c’est l’huître, née de la vase
Qui donne les perles fines.

Lula Pena fait découvrir, dans son récent album Archivo pittoresco, deux morceaux du sambista bahianais Ederaldo Gentil (Salvador de Bahia, 1947-2012), compatriote et presque contemporain de Caetano Veloso (né en 1942 à Santo Amaro, banlieue de Salvador de Bahia).

Les deux chansons, O ouro e a madeira (ci-dessous) et Rose, sont issues du premier album d’Ederaldo Gentil, Samba, canto livre de um povo, publié en 1975.

Ederaldo Gentil (1947-2012) | O ouro e a madeira. Ederaldo Gentil, paroles et musique.
Ederaldo Gentil, chant et guitare.
Captation : Brésil, 1974

Não queria ser o mar
Me bastava a fonte
Muito menos ser a rosa
Simplesmente o espinho.
Pourquoi vouloir être la mer
Être source me suffirait
Et je veux moins être la rose
Que juste son épine.
Não queria ser caminho
Porém o atalho
Muito menos ser a chuva
Apenas o orvalho.
Pourquoi vouloir être la route
Être sentier me suffirait
Et je veux moins être la pluie
Que juste la rosée.
Não queria ser o dia
Só a alvorada
Muito menos ser o campo
Me bastava o grão.
Pourquoi vouloir être le jour
Être l’aube me suffirait
Et je veux moins être le champ
Que la graine semée.
Não queria ser a vida
Porém o momento
Muito menos ser concerto
Apenas a canção.
Pourquoi vouloir être la vie
Être l’instant me suffirait
Je veux moins être le concert
Que juste la chanson.
O ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas.
La mer engloutit l’or
Mais laisse flotter le bois
Et c’est l’huître, née de la vase
Qui donne les perles fines.
Ederaldo Gentil (1947-2012). O ouro e a madeira (1975).
Ederaldo Gentil (1947-2012).
L’or et le bois
, traduit de : O ouro e a madeira par L. & L.

Je ne voudrais pas être la mer

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