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Alla tedesca

17 mars 2019

Il y a quelques semaines, le printemps et la chaleur s’étant imposés bien avant leur temps, j’ai remis les nu-pieds. Mais c’était février. C’est pourquoi je me suis résolu à les porter à la mode tudesque – c’est à dire sur des chaussettes –, une pratique sévèrement réprouvée par le goût français, comme d’ailleurs par celui des autres pays latins.

Aujourd’hui je peine à justifier cet accès d’indécence. Cependant je ne me suis pas conformé exactement à la rigueur de cette mode. Voyez :

Nu-pieds

Car au vrai, l’absolu de la mode allemande requiert de porter les nu-pieds, non sur des chaussettes fantaisie, mais sur des socquettes blanches et, plus impératif encore, avec un short laissant paraître des jambes et des cuisses cylindriques dont la matière semble faite d’une mousse à la fraise compacte, enserrée probablement, si on la touchait, dans un fin boyau transparent.

Il y a quelques années (c’était la semaine suivant le second tour de l’élection présidentielle de 2012, qui a eu lieu le 6 mai), à Raguse en Sicile, alors que nous escaladions les venelles escarpées, souvent faites d’escaliers, de la ville haute, en est descendue une femme d’une cinquantaine d’années, très vive, d’allure étrangère, suivie, quelques minutes plus tard, par un homme corpulent, soufflant, vexé, vêtu comme un touriste anglais des années vingt voyageant en Mésopotamie. Chemisette et short blancs, chèche mastic, chapeau grège à grands bords. Aux pieds, des sandales sur des socquettes blanches. Il s’est arrêté sur un replat, exténué, vieux, à bout de tout, puis a crié quelque chose en direction du bas de la pente. La voix déjà lointaine de sa compagne s’est faite entendre en retour ; il a soupiré d’exaspération.

J’ai pensé qu’ils étaient polonais. J’ai demandé à l’homme, en français (bien certain qu’à son âge et dans un tel costume il comprenait cette langue) : « Vous êtes polonais, Monsieur ? » Il a tourné vers moi un visage interloqué, froncé, couleur de mousse à la myrtille, et m’a crié, dans un miaulement aboyé de chat en colère : « oui ! », reprenant aussitôt sa pesante descente.


Maria Koterbska (née en 1924) | Augustowskie noce [Nuits d’Augustów]. Andrzej Tylczyński & Zbigniew Zapert, paroles ; Franciszka Leszczyńska, musique.
Maria Koterbska, chant ; Orkiestra Taneczna Polskiego Radia [Orchestre de danse de la Radio polonaise] ; Edward Czerny, direction. Pologne, 1966.
Vidéo : extrait d’une émission de la télévision polonaise ? Pologne, vers 1966.

Celeste Rodrigues & Diogo Rocha | Adeus Mouraria

9 mars 2019

J’ai le souvenir d’Amália Rodrigues, dans une émission de radio diffusée dans les années 1980 sur France Musique, parlant de ces chanteurs qui « surjouent » le fado ; ceux qui exécutent de la même manière un fado aux paroles « sans importance » – c’était son expression – et un grand fado tragique. Elle disait de ces chanteurs-là qu’ils faisaient tort au Fado.

Dans cette interprétation à deux d’Adeus Mouraria, fado aux paroles « sans importance » créé en 1954 par Artur Ribeiro (1924-1982), on peut accorder à Diogo Rocha la circonstance atténuante de sa (relative) jeunesse, tout en tordant le nez devant ce chant qui se préoccupe davantage d’effet que de justesse – dans tous les sens du terme. Mais lorsque arrive le tour de Celeste, quel contraste ! Tout se remet en place.

Celeste avait 92 ans accomplis lors de cette captation. 92 ans. La voix se fatigue à peine par moments mais elle est belle, de cette beauté sombre qu’elle avait acquise sur le tard, et l’interprétation est à la fois simple et magistrale.

Dans un de ses fados (Fado da Adiça, paroles Rodrigo de Melo), Amália chante : « Não é fadista quem quer / Só é fadista quem calha », c’est à dire : « N’est pas fadiste qui veut, mais seulement celui dont c’est le destin ». C’est ça.

Celeste Rodrigues (1923-2018) & Diogo Rocha | Adeus Mouraria. Artur Ribeiro, paroles ; Carlos Nóbrega e Sousa, musique.
Celeste Rodrigues & Diogo Rocha, chant ; Bruno Chaveiro, guitare portugaise ; Nelson Aleixo, guitare. Captation : Lisbonne, restaurant Coração da Sé, Alfama, 1er avril 2015.
Vidéo : Pedro Luis. Portugal, 2015.

Adeus, ó casas velhinhas
Das vielas estreitinhas
Onde o fado já morou.

Adieu maisons d’autrefois
Des ruelles étroites
Où vivait le fado.
Adeus, meu bairro de encantos,
Nos teus mais lindos recantos
Só a saudade ficou.

Adieu mon quartier plein de charme.
Dans tes recoins adorables
Seule demeure la saudade.
Adeus Mouraria,
Adeus tradição,
Já oiço a cidade
Cantar com saudade
A tua canção.

Adieu Mouraria,
Adieu tradition.
J’entends la ville
Pleine de saudade
Chanter ta chanson.
E as casas velhinhas
Feitas de pedraria
Vão pelo caminho
Dizendo baixinho
Adeus Mouraria.

Et les maisons anciennes
De pierres de taille
Se murmurent entre elles
Le long du chemin
Adieu Mouraria.
Adeus, trapeira modesta
Das sardinheiras em festa
E dos beijos ao luar.

Adieu, modeste mansarde
Des sardinières rieuses
Et des baisers au clair de lune.
Adeus, taberna bizarra
Onde nas noites de farra
Guitarras iam chorar.

Adieu, taverne bizarre
Où pleuraient les guitares
Les grandes nuits de fête.

Artur Ribeiro.
Adeus Mouraria
(1954).
Artur Ribeiro.
Adieus Mouraria
, traduit de : Adeus Mouraria (1954) par L. & L.

Sic transit gloria mundi

7 mars 2019

Il y a quelqu’un.

Cazères (Occitanie, France), 7 mars 2019

Il n’y a plus personne.

Cazères (Occitanie, France), 7 mars 2019

Ainsi passe la gloire du monde. La Parque regarde, souriante.


Cazères (Occitanie, France), 7 mars 2019

Douceur du futur

3 mars 2019

— Et avec ceci, il vous faudra autre chose ?
— Non ce sera tout, merci.

Ou bien :

— Et avec ceci ?
— Vous me mettrez encore deux mille-feuilles s’il vous plaît.
— Oui. Ce sera tout ?
— Ce sera tout, merci.
— Voici. Ça nous fera 36 euros 45 s’il vous plaît.

Voyez. Quelle délicatesse, quelle douceur dans l’emploi de ces futurs. Comme ils tiennent à distance la dureté du réel, comme ils l’effleurent à peine.

Ce sera tout – un jour. N’y pensons pas.

Mouloudji (1922-1994) | Un jour tu verras. Marcel Mouloudji, paroles ; Georges Van Parys, musique.
Mouloudji, chant ; accompagnement d’orchestre. Extrait de l’émission Trente-six chandelles, diffusée à la télévision française le 26 mars 1956. Production : Radiodiffusion-télévision française. France, 1956.

Max | Fado Meia noite

26 février 2019

Maximiano de Sousa, Max de son nom d’artiste (né à Funchal, dans l’île de Madère, le 20 janvier 1918, mort à Lisbonne le 29 mai 1980), pourrait être une sorte d’équivalent portugais de Bourvil (qu’il évoque même physiquement) – à ceci près qu’il n’a pas fait de cinéma. Tailleur de profession, il commence à se produire sur scène à Madère puis s’expatrie à Lisbonne pour y tenter sa chance en tant que musicien. Il y devient chanteur et batteur d’un groupe de variétés à succès. C’est son interprétation, au sein de ce groupe, du Fado Mayer, composé par le grand guitariste Armandinho, repris plus tard par Amália Rodrigues, qui le fait remarquer au point de lui permettre d’entamer une carrière de soliste.

De même qu’on doit à Bourvil La tactique du gendarme autant que Le p’tit bal perdu, Max, qui s’illustre surtout dans la chanson de fantaisie, est aussi l’auteur et l’interprète de chansons telles que Pomba branca, pomba branca, Nem às paredes confesso, Vielas de Alfama ou autres, qu’il chante le plus souvent avec orchestre mais qui, reprises respectivement par Beatriz da Conceição, Amália Rodrigues et Carlos Ramos, sonnent comme autant de fados.

C’était un homme modeste : peut-être ne se considérait-il pas lui-même comme fadiste. Si tel est le cas, voici la preuve qu’il se trompait. Il s’agit d’un extrait, capté sur le vif, d’un spectacle donné à Lisbonne le 25 mai 1963 en l’honneur d’Alfredo Marceneiro, qui mettait officiellement fin à sa carrière de chanteur (laquelle se poursuivra en réalité pendant encore plus de 10 ans). Max y interprète le très beau Fado Meia noite de Filipe Pinto, sur les paroles tronquées d’un long fado des années 30 dont il a en outre changé les quatre premiers vers. Ce n’est certes pas un chef-d’œuvre littéraire.

Max (1918-1980) | Tempos d’outrora (Fado Meia-noite). Fernando Teles, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado Meia-noite). La musique du Fado Meia-noite est parfois attribuée à Reynaldo Varela.
Max, chant ; Conjunto de guitarras de Raúl Nery, ensemble instrumental.
Extrait, capté sur le vif, du spectacle A Madrugada do Fado : Consagração e despedida do grande artista Alfredo Duarte Marceneiro donné en l’honneur d’Alfredo Marceneiro, au Teatro São Luíz, Lisbonne, le 25 mai 1963. Une captation d’une partie de ce concert a été publiée en CD sous le titre Grande noite de fados : festa de homenagem a Alfredo Marceneiro par la maison EMI-Valentim De Carvalho en 1998. On y trouve la contribution de Max.

Quando se vive pensando
Em tudo o que dá prazer
Leva-se a vida sonhando
Sem saber o que é viver.

Quand on vit en pensant
À tout ce qui procure du plaisir
On passe sa vie à rêver
Sans savoir ce qu’est la vie.
Era na Lisboa antiga
Quinta-feira de Ascensão
Dia de consagração
Porque era dia da espiga
Com farnéis e sem fadiga
Assim que raiava a aurora
Toda a gente campos fora
Procurando a sombra amena
Ai que saudades que pena
Dos belos tempos de outrora.

C’était jeudi de l’Ascension
Dans la Lisbonne d’autrefois
Jour de fête,
Jour de l’épi*.
Dès que pointait l’aurore
On emportait le pique-nique
Et chacun dans la campagne
Partait chercher l’ombre accueillante.
Ah que de souvenirs, que de nostalgie
Du bon temps d’autrefois !

Fernando Teles.
Tempos de outrora
(extrait).
Fernando Teles.
Autrefois
, traduit de : Tempos de outrora (extrait) par L. & L.
* Le « Jour de l’épi » (Dia da espiga) est une fête portugaise qui se célèbre le jeudi de l’Ascension. Elle donne lieu à la cueillette d’épis de différentes céréales, dont on forme un bouquet qu’on fixera au-dessus de l’entrée de la demeure. Il y restera jusqu’à l’année suivante. Voir la notice Wikipedia (en portugais).

 

Lula Pena, dans l’île de Noirmoutier les 26 et 27 février

24 février 2019

Une île : l’endroit idéal pour assister à un récital de Lula Pena. Elle sera au centre culturel Les Salorges, dans l’île de Noirmoutier, les 26 et 27 février. Deux concerts.

Son programme puisera probablement à son dernier album, Archivo pittoresco (2017). Voici pourtant un extrait de Troubadour (2010), l’album le plus singulier qui soit, d’une grande beauté. Sept « actes » le composent, comme le fil déroulé d’un long monologue intérieur fait d’obsessions, de réminiscences, de murmures, de cris. L’acte II s’articule sur un fado, As penas, dont le texte joue en permanence sur le double sens de « pena » (à la fois « plume » et « douleur »), et sur la chanson traditionnelle de l’Alentejo Dá-me uma gotinha de água (« Donne-moi une goutte d’eau »), qui exprime une ardente soif d’amour.

Lula Pena | Troubadour. Acto II. Lula Pena, paroles & musique.
Lula Pena, chant, guitare.
Extrait de l’album Troubadour / Lula Pena. Portugal, 2010.
« L’acte II » de Troubadour est élaboré à partir du fado As penas et de la chanson traditionnelle de l’Alentejo Dá-me uma gotinha de água.

Fui à fonte beber água
Achei um raminho verde
Quem o perdeu tinha amores
Quem o perdeu tinha amores
Quem o achou tinha sede

Je suis allée boire à la fontaine
Il y avait un rameau vert.
Qui l’a perdu était comblé d’amour
Qui l’a perdu était comblé d’amour
Qui l’a trouvé mourait de soif.
Dá-me uma gotinha de água
Dessa que eu oiço correr
Entre pedras e pedrinhas
Entre pedras e pedrinhas
Alguma gota há-de haver

Donne-moi une goutte d’eau
De celle que j’entends couler.
Entre pierres et galets
Entre pierres et galets
Il y aura bien une goutte d’eau.
Alguma gota há-de haver
Quero molhar a garganta
Quero cantar como a rola
Quero cantar como a rola
Como a rola ninguém canta

Il y aura bien une goutte d’eau,
Je veux mouiller ma gorge.
Je veux chanter comme la tourterelle
Je veux chanter comme la tourterelle
Mais comme elle nul ne chante.

Traditionnel de l’Alentejo (Portugal).
Dá-me uma gotinha de água
.
Traditionnel de l’Alentejo (Portugal).
Donne-moi une goutte d’eau
, traduit de : Dá-me uma gotinha de água par L. & L.

Barbara | Le bel âge (1965)

23 février 2019

L’hiver est déjà passé, vous avez vu : il fait un temps de mai. L’un des derniers hivers de la Terre.

La population, surprise par la pétulance de l’avènement de la chaleur, n’a pas eu le réflexe de puiser dans la garde-robe d’été. Mais dès lundi les jeunes gens iront jambes nues, dans les rues, le long du fleuve.


Barbara (1930-1997) | Le bel âge. Barbara, paroles & musique.
Barbara, chant, piano ; Joss Baselli, accordéon ; Pierre Nicolas, contrebasse.
Extrait de l’émission Moi j’aime, diffusée le lundi 14 juin 1965. Invitée principale : Monique de La Bruchollerie (1915-1972), pianiste. Présentation : Aimée Mortimer. Producteur : Office national de radiodiffusion télévision française. France, 1965.

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