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Paulo Bragança | Rosa da noite

11 novembre 2018

Revoici Paulo Bragança, l’ancien jeune homme qui, dans les premières années 1990, chantait le fado vêtu de robes tenant autant de la soutane fantaisie que du sarrau de lavandière, ou dans des tenues de hippie, vingt ans après l’extinction de l’espèce. Vingt ans aussi après la Révolution des œillets et le désamour du fado qui s’en est suivi au Portugal.

Il fallait sans nul doute pour cela de la clairvoyance et un certain courage, tant le fado passait alors pour une musique de badernes et pour un accessoire du régime salazariste. Mísia, dont la carrière débute à la même époque, rappelle volontiers, probablement à juste titre, qu’ils ont l’un et l’autre été les pionniers du renouveau du fado, eux et eux seuls : « Il y avait Paulo Bragança et moi. » [Voir le billet : Mísia, José Fialho, Paulo Bragança.]

Mais tandis que la carrière de Mísia s’est poursuivie sans interruption depuis 1991, date de la parution de son premier album, celle de Paulo Bragança s’est déroulée d’une manière plus erratique, jusqu’à son interruption vers 2001. Il quitte alors la scène et part vivre en Irlande, pour réapparaître cette année 2018 avec un album court intitulé Cativo (« Captif ») et l’annonce d’un album plus développé, Exílio (« Exil »), à paraître.

Il revient donc. Il s’est réinstallé au Portugal et se déclare plus fadista que jamais. L’aspect physique est désormais celui d’un Boy George de près de 50 ans, la garde-robe d’inspiration monacale, la déco celtique ; la voix a un peu vieilli mais l’énergie est intacte. Cativo – qui comporte un traditionnel irlandais chanté en gaélique – s’ouvre sur ce Rosa da noite (« Rose de la nuit »), composé par Joaquim Luís Gomes sur un poème d’Ary dos Santos pour l’album le plus connu de Carlos do Carmo, Um homem na cidade (1977). La version de Paulo Bragança est plus fadiste que l’originale.

Paulo Bragança | Rosa da noite. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Joaquim Luís Gomes, musique.
Bande-son : Paulo Bragança, chant ; Sandro Costa & Bruno Mira, guitare portugaise ; Tiago Silva & André Santos, guitare ; Jorge Carreiro, contrebasse. Extrait de l’album Cativo, Portugal, ℗2018.
Vidéo : Catarina Neves, réalisation ; Alexandre de Almeida Garrett, direction de la photographie ; Ricardo Santana, montage ; Paulo Bragança, direction artistique. Portugal, 2018.

Vou pelas ruas da noite
com basalto de tristeza
sem passeio que me acoite
rosa negra à portuguesa.
Je marche par les rues de la nuit
Goudronnées de tristesse,
Sans trottoir, sans abri,
Rose noire à la portugaise.
É por dentro do meu peito, triste
que o silêncio se insinua, agreste
noite, noite que despiste
a ternura que me deste.
C’est dans mon cœur, triste
Que s’insinue le dur silence
Ô nuit qui a déshabillé
La tendresse que tu m’as donnée.
Um cão abandonado
uma mulher sozinha
num caixote entornado
a mágoa que é só minha.
Un chien abandonné,
Une femme seule.
Dans une caisse renversée,
Ma peine à moi, rien qu’à moi.
Levo aos ombros as esquinas
trago varandas no peito
e as pedras pequeninas
são a cama onde me deito.
Je porte sur mon dos tes coins de rue,
Tes balcons dans mon cœur,
Et ce sont les pierres menues
Qui font le lit où je m’endors.
És azul claro de dia
e azul escuro de noite
Lisboa sem alegria
cada estrela é um açoite.
Le jour tu es bleu clair
Et bleu foncé dans la nuit,
Lisbonne, ville sans joie
Où les étoiles font mal
A queixa duma gata
o grito duma porta
no Tejo uma fragata
que me parece morta.
La plainte d’une chatte,
Le cri d’une porte
Sur le Tage une frégate
Qui me semble morte.
Morro aos bocados por ti
cidade do meu tormento
nasci e cresci aqui
sou amigo do teu vento.
Tu me tues à mesure que je vis
Ville de mon tourment
Où je suis né, où j’ai grandi,
Et je suis l’ami de ton vent.
Por isso digo: Lisboa, amiga
cada rua é uma veia tensa
por onde corre a cantiga
da minha voz que é imensa.
C’est pourquoi, mon amie, ma Lisbonne,
Tes rues sont pour moi des veines
Où circule la chanson
De ma voix qui est immense.
José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Rosa da noite (1977).
José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Rose de la nuit, traduit de Rosa da noite par L. & L.

À titre de comparaison, voici deux autres versions de Rosa da noite : l’enregistrement original de Carlos do Carmo (1977), puis une captation assez récente effectuée dans une casa de fado où se produisait António Ganhão.

Carlos do Carmo | Rosa da noite. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Joaquim Luís Gomes, musique.
Carlos do carmo, chant ; Raúl Nery, António Chainho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare ; José Maria Nóbrega, basse acoustique. Extrait de l’album Um homem na cidade, Portugal, 1977.

António Ganhão | Rosa da noite. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Joaquim Luís Gomes, musique.
António Ganhão, chant ; Luís Ribeiro, guitare portugaise ; Ricardo Belo, guitare ; Luís Ngambi, basse acooustique. Vidéo : Pedro Luís. Captation : Lisbonne, Restaurante A Nini, 26 février 2015.

Maria Valejo | Sombra triste de ninguém

7 novembre 2018

C’est un souvenir qui vient de loin. Une bribe de ce fado m’est remontée à la conscience il y a quelque temps (ce petit bout : « Sei que era noite e era frio », avec sa mélodie et la voix de la chanteuse) et s’est depuis obstinée à y flotter, revenant sans cesse comme un fétu qui résiste sur le bord du tourbillon et jamais ne disparaît dans la bonde. Elle ne se rattachait à rien. Le reste du fado ne venait pas, ni son titre, ni l’identité de la chanteuse.

J’ai cherché – et trouvé. Le fado, sa chanteuse, et la raison pour laquelle il se trouvait dans un tréfonds quelconque de ma mémoire. Il y a très longtemps, probablement au début des années 80, j’avais acheté une série de trois 33t intitulée Fado, o sentir português, une compilation sur laquelle se trouvait Sombra triste de ninguém (« Ombre triste de personne »), ce fado dont m’était resté, absolument intact, ce seul minuscule extrait. Probablement parce qu’à l’époque c’était le seul passage dont je pouvais comprendre le texte. Cependant le reste, dans sa totalité, m’est revenu en mémoire dès que je l’ai réentendu.

La chanteuse, Maria Valejo, est originaire de la petite ville alentejane de Reguengos de Monsaraz, toute proche de l’Espagne. Au temps de sa pleine activité (les années 60 et 70), elle était surnommée « la fadiste en mini-jupe » (a fadista da mini-saia). Une voix puissante et ductile, très à l’aise dans le fado castiço (celui dit « authentique », par opposition au fado-canção ou « fado-chanson »). C’est pourtant dans le fado-canção qu’elle s’est illustrée surtout, voire dans la chanson tout court, parfois enregistrée sur des arrangements dignes de bals du samedi soir en zone rurale.

Maria Valejo | Sombra triste de ninguém. António Calém, paroles ; Carlos da Maia, musique (Fado Carlos da Maia [quadras]).
Maria Valejo, chant ; Manuel Mendes, José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Raúl Silva, basse acoustique. Portugal : Ovação, ℗1974.

Je n’ai pas trouvé de reproduction du texte. Je me suis donc efforcé de le transcrire comme je le comprends : des erreurs sont possibles.

E partias num navio
Com jeito de naufragar
Sei que era noite e era frio
E eu nem sabia chorar.
Et tu partais dans un navire
Prêt à faire naufrage
Je sais qu’il faisait nuit et froid,
Et je ne savais même pas pleurer.
Quem te mandou para longe,
Para là da terra e de mim?
Que voz trouxe não sei de onde
Aquela palavra fim?
Qui t’a ordonné de partir
Loin d’ici, loin de moi ?
Quelle voix, venue d’où
A crié ce mot « fin » ?
Porque não quebras os laços
Dessa voz que chamava
E não voltas aos meus braços
A sonhares o que eu sonhava?
Pourquoi écoutes-tu encore
Cette voix qui criait,
Pourquoi ne reviens-tu pas dans mes bras,
Rêver le même rêve que moi ?
Ó meu fim, meu desespero,
Minha voz, não sei de quem!
Noite negra em que ainda espero,
Sombra triste de ninguém!
Oh ma fin, mon désespoir,
Ma voix – est-ce la mienne ?
Nuit noire dans laquelle j’attends encore,
Ombre triste de personne !
António Calém. Sombra triste de ninguém.
António Calém. Ombre triste de personne, traduit de Sombra triste de ninguém par L. & L.

Regrets

1 novembre 2018

Cimetière de Saint-Girons (Ariège, Occitanie, France), 31 octobre 2018

Marlene Dietrich (1901-1992) | Mein Mann ist verhindert. Lothar Metzl, paroles ; Cole Porter, musique. Adaptation de Miss Otis regrets (Cole Porter, paroles et musique).
Marlene Dietrich, chant ; orchestre, direction Jimmy Carroll. Allemagne, 1951.

Mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen
Liebste
Mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen
Mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Chérie
Mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Ach, es tut mir so schrecklich Leid
Denn Sie warten wohl auf ihn im Abendkleid
Liebste
Mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen!
Je suis affreusement désolée
Vous avez dû l’attendre en robe du soir
Chérie
Mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Ach, ich weiß ja, mein Mann
Der hat eine Garçonnière
Liebste, ich frage mich nur
Wer kann seinen Geschmack verstehen?
Gestern stand ich vor jenem Haus
Da traten Sie mit ihm zum Tor heraus
Liebste, mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen

Ah, je sais bien, mon mari
A une garçonnière
Chérie, je me demande bien
Qui peut comprendre ses goûts…
Hier j’étais devant cette maison
Je vous ai vus, vous en sortiez ensemble
Chérie, mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Und im Regen, da ging ich euch
Beiden langsam nach
Liebste, ich sah Sie mir an
Und da war es um mich gescheh’n

Et je vous ai suivis
Lentement sous la pluie
Chérie, je vous ai regardée
Et c’était comme si je mourais
Und mein Herz war so wund und schrie
Ich hab’ viel bess’re Beine doch als sie
Liebste, mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen

Et j’avais le cœur atrocement meurtri
Mes jambes sont pourtant plus belles que les vôtres
Chérie, mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Heute Morgen, da fand man ihn
Und da war er tot, Liebste
Ein Schuss durch das Herz
Können Sie meinen Schmerz verstehen?
Ach, verzeih’n Sie, ich bin zerstreut
Ja, wussten Sie es nicht die ganze Zeit
Liebste?
Mein Mann ist verhindert
Er kann Sie unmöglich sehen

Ce matin on l’a trouvé là-bas
Il était mort, chérie
Une balle en plein cœur
Vous ne pouvez pas imaginer ma douleur
Ah, excusez-moi, je suis distraite
Oui, vous deviez le savoir, n’est-ce pas,
Chérie ?
Mon mari est occupé
Je regrette, il ne peut pas vous voir
Lothar Metzl (1906-1989). Mein Mann ist verhindert.
Lothar Metzl (1906-1989). Mon mari est occupé, traduit de Mein Mann ist verhindert par L. & L.

Cimetière de Saint-Girons (Ariège, Occitanie, France), 31 octobre 2018

Vou-me embora, vou partir | Duarte, Os Açordas

30 octobre 2018

Duarte est fadiste, mais les programmes de ses concerts ménagent généralement une place au Cante alentejano, ce chant traditionnellement chanté par des chœurs d’hommes dans l’Alentejo, sa région d’origine.

Duarte | Vou-me embora, vou partir. Paroles & musique traditionnelles (Portugal, Alentejo).
Duarte, chant.
Vidéo : Marcel Krief, réalisation. Enregistré à l’église Saint-Hippolyte, Fontès (Hérault, Occitanie, France), 3 avril 2016, dans le cadre du Festival Musiques & Passions de Clermont-l’Hérault.

Si on en a l’occasion, il faut absolument voir Duarte en concert. Cette vidéo en témoigne : contrairement à certains de ses collègues, il prend instinctivement possession de sa scène, l’habite, la peuple, la fait vivre, et enchante son public, comme s’il était fée. J’en ai moi-même fait l’expérience, ici à Toulouse, il y a quelque temps. Il sera à la Salle Gaveau, à Paris, le 23 novembre 2018 à 20h30.

Vou-me embora, vou partir mas tenho esperança
De correr o mundo inteiro, quero ir
Quero ver e conhecer, rosa branca
E a vida do marinheiro sem dormir
Je m’en vais, je vais partir mais j’ai l’espoir
De courir le monde entier, je veux partir !
Je veux voir et découvrir, rose blanche
Vivre comme un matelot, sans dormir !
E a vida do marinheiro branca flor
Que anda lutando no mar com talento
Adeus adeus minha mãe, meu amor
Eu hei-de ir hei-de voltar, com o tempo
Vivre comme un matelot, blanche fleur
Et lutter contre les vagues des océans !
Adieu adieu ma mère et mon amour,
Je m’en vais, je reviendrai, avec le temps.
Adeus adeus minha terra, vou partir
Mal de ti jamais direi, a ninguém
Dar ao mundo muitas voltas, quero ir
Mas não sei se voltarei, nota bem
Adieu adieu mon pays, je m’en vais
Jamais je ne médirai de toi, à personne.
Je m’en vais courir le monde, je le veux
Sans savoir si un jour je reviendrai.
Traditionnel (Alentejo, Portugal). Vou-me embora, vou partir.
Traditionnel (Alentejo, Portugal). Je m’en vais, je vais partir, traduit de Vou-me embora, vou partir par L. & L.

Autre interprétation de cette chanson. La vidéo que voici appartient à l’extraordinaire série A música portuguesa a gostar dela própria, du documentariste Tiago Pereira, qui constitue depuis plusieurs années une archive de l’activité musicale au Portugal, plutôt dans le champ de la musique traditionnelle mais pas exclusivement. Les membres du groupe s’accompagnent d’un instrument typiquement alentéjan appelé viola campaniça – à l’exception de l’un d’eux, qui utilise une guitare ordinaire. Ambiance rustique, avec brebis fantasques.

Le nom du groupe fait probablement référence à l’açorda, une soupe d’eau bouillie, salée, à laquelle on mêle une sorte de pesto fait d’ail et de coriandre et où on fait pocher des œufs. On y fait tremper du pain légèrement rassis. Cette soupe se mange aussi sous le nom de sopa alentejana.

Os Açordas | Vou-me embora, vou partir. Paroles & musique traditionnelles (Portugal, Alentejo)
Os Açordas, ensemble instrumental et vocal.
Vidéo : Tiago Pereira & Cláudia Faro, réalisation et son ; Marco Vieira, production. Enregistré à São Teotónio (Odemira, Beja, Baixo Alentejo, Portugal), le 8 décembre 2015.
(A música portuguesa a gostar dela própria ; 1340).

Cristina Vetrone | Serenata maledetta (Nun t’affaccià)

28 octobre 2018

Nun t’affaccià si siente a voce mia
Nun t’affaccià si siente a serenata
Je mo’ nun canto pe tté, canto pe’ n’ato
Ca nun s’affaccia si t’affacce tu.

Luigi Fragna (actif entre 1899 et 1901). Serenata (Nun t’affaccià!)

Ne te montre pas si tu entends ma voix
Ne te montre pas si tu entends la sérénade
Je ne chante pas pour toi, je chante pour un autre
Qui ne se montrera pas si tu te montres, toi.

Assurd | Serenata maledetta (Nun t’affaccià). Luigi Fragna, paroles ; compositeur inconnu.
Cristina Vetrone, chant, accordéon.
Captation : lieu et date inconnus. Mise en ligne : 19 septembre 2014.

Cristina Vetrone est la chanteuse du groupe Assurd, formé à Bologne dans les années 1990 quoique ses membres, trois femmes, chanteuses et instrumentistes, soient toutes originaires du Sud de la péninsule italienne. Elles se sont produites à plusieurs reprises ici, à Toulouse, la dernière fois pas plus tard que cet été. C’est toujours un moment de plaisir absolu.

Pour cette chanson napolitaine du début du XXe siècle, Enza Prestia (voix et percussions, excellente danseuse de surcroît) et Lorella Monti (voix et percussions) se sont retirées, laissant s’exprimer seule la voix émouvante, puissante et singulière de Cristina Vetrone – qui s’accompagne comme toujours à l’accordéon diatonique.

È mezzanotte, e cu’ sta bella luna
Nisciuno sape la ‘ntenzione mia.
A sape sulo chi s’add’affaccià,
A sape sulo chi vo’ bbene a me.
Nun t’affaccià si siente a voce mia
Nun t’affaccià si siente a serenata
Je mo’ nun canto pe tté, canto pe’ n’ato
Ca nun s’affaccia si t’affacce tu.
Parole doce e fronne de suspire
E na’ catena ‘e vase long’assaje,
Chist’é l’ammore ca’ ni’ ha ‘ngatenate,
Chist’é l’ammore ca’ suspira e canta.
Nun t’affaccià si siente a voce mia
Nun t’affaccià si siente a serenata
Je mo’ nun canto pe tté, canto pe’ n’ato
Ca nun s’affaccia si t’affacce tu.
Luigi Fragna (actif entre 1899 et 1901). Serenata (Nun t’affaccià!).

Je n’ai pas trouvé de traduction italienne du texte. Le premier couplet et le refrain me semblent compréhensibles, mais je ne suis pas sûr de moi pour le second couplet. C’est pourquoi je ne donne pas de traduction française intégrale.

É doce morrer no mar | Dorival Caymmi, Caetano Veloso, Lio

24 octobre 2018

É doce morrer no mar
Nas ondas verdes do mar
Jorge Amado (1912-2001) & Dorival Caymmi (1914-2008). É doce morrer no mar (1941)

Il est doux de mourir en mer
Dans les vagues vertes de la mer

Fin d’une époque. Les nouvelles du Brésil sont effrayantes. Certains artistes tentent encore de mettre leurs compatriotes en garde contre le malheur qui menace de fondre sur le pays. Parmi eux Caetano Veloso et Chico Buarque, victimes de la dictature militaire qui a sévi dans le pays jusqu’en 1985. Mais le plus grand nombre des Brésiliens semble devenu fou. C’est comme s’il désirait ce malheur. Les nouvelles du Brésil sont mauvaises, comme le sont celles des États-Unis, d’Italie, d’Allemagne, de France ou d’ailleurs en Europe.

C’est pourquoi ces images de Caetano, prises en 2008 à São Paulo lors d’une manifestation d’hommage à l’écrivain Jorge Amado (1912-2001), bahianais comme lui, se regardent déjà comme si elles provenaient d’un monde bientôt disparu.

É doce morrer no mar (« Il est doux de mourir en mer ») est une chanson d’un autre Bahianais, Dorival Caymmi (1914-2008). Jorge Amado en a co-écrit les paroles.


Caetano Veloso | É doce morrer no mar. Jorge Amado & Dorival Caymmi, paroles ; Dorival Caymmi, musique.
Caetano Veloso, chant, guitare.
Captation : Centre culturel Sesc Pinheiros, São Paulo (Brésil), 25 mars 2008, dans le cadre d’un hommage à Jorge Amado.

La chanson date de 1941 quant à son écriture. Elle figurait sur le premier album de Dorival Caymmi, Canções praieiras, publié en 1954 :


Dorival Caymmi (1914-2008) | É doce morrer no mar. Jorge Amado & Dorival Caymmi, paroles ; Dorival Caymmi, musique.
Dorival Caymmi, chant, guitare.
Extrait de l’album Canções praieiras (Brésil, 1954).

En voici un autre enregistrement, très récent celui-ci, et assez inattendu. Lio, qui comme on le sait est d’origine portugaise, a consacré cette année même un album entier à Dorival Caymmi. Lio canta Caymmi (« Lio chante Caymmi ») est produit et publié par Crammed Discs, l’éditeur belge qui est aussi celui du dernier album de Lula Pena, Archivo pittoresco (2017).


Lio | É doce morrer no mar. Jorge Amado & Dorival Caymmi, paroles ; Dorival Caymmi, musique.
Lio, chant ; Florent Moënnan-Duvivier, accordéon ; Romain Vandeputte, basse ; Roland Duval, batterie ; Christophe Vandeputte, tous autres instruments, voix & arrangements ; Jacques Duvall, producteur exécutif. Belgique : Crammed discs, ℗2018.
Vidéo : Catarina Limão, réalisatrice. 2018.

É doce morrer no mar
Nas ondas verdes do mar
Il est doux de mourir en mer,
Dans les vagues vertes de la mer.
A noite que ele não veio foi
Foi de tristeza pra mim
Saveiro voltou sozinho
Triste noite foi pra mim
La nuit où il n’est pas venu,
Nuit de tristesse pour moi !
Le saveiro* est rentré seul,
Triste, triste nuit pour moi.
É doce morrer no mar
Nas ondas verdes do mar
Il est doux de mourir en mer,
Dans les vagues vertes de la mer.
Saveiro partiu
de noite foi
Madrugada não voltou
O marinheiro bonito
sereia do mar levou
Le saveiro* est parti
Il faisait nuit.
L’aube venue,
Le beau matelot n’est pas rentré
La sirène de la mer l’a pris.
É doce morrer no mar
Nas ondas verdes do mar
Il est doux de mourir en mer,
Dans les vagues vertes de la mer.
Nas ondas verdes do mar meu bem
Ele se foi afogar
Fez sua cama de noivo no colo de Iemanjá
Dans les vagues vertes de la mer, mon amour
Il est allé se noyer.
Il a fait son lit de noces dans les bras de Iemanjá**.
Jorge Amado (1912-2001) & Dorival Caymmi (1914-2008). É doce morrer no mar (1941).
.
Jorge Amado (1912-2001) & Dorival Caymmi (1914-2008). Il est doux de mourir en mer, traduit de É doce morrer no mar par L. & L.
*Le saveiro est une embarcation en bois, de fabrication artisanale.
** Iemanjá est une divinité d’origine africaine. Au Brésil, Iemanjá, parfois représentée comme une sirène, est la déesse de l’eau et la protectrice des pêcheurs.

Dans la ville rozz. 2

15 octobre 2018

Caetano Veloso, lorsqu’il s’est produit à la Halle aux grains – je crois que c’était en 2009 – a d’abord salué le public d’une courte adresse en forme de préface, qu’il a tenu à prononcer en français. « Je suis très content d’être avec vous ce soir dans la ville rozz ». « Rozz », avec ce « r » des Brésiliens, plus grasseyé encore que le « r » français, articulé plus loin dans la gorge que le nôtre, et le « o » ouvert du portugais, plus ouvert même que celui des Toulousains.

La reine d’Angleterre, elle aussi, est venue en visite à Toulouse dans les années 2000. Non pas pour s’y produire à la Halle aux grains. J’ai le souvenir du centre ville bloqué, et de l’avoir entendue, à la radio sans doute, dire à quelle point elle était heureuse de se trouver « dans la ville rowse » avec l’accent et l’intonation caractéristiques des reines d’Angleterre. C’est curieux, n’est-ce pas, de constater à quel point les personnes britanniques sont pour ainsi dire mélangées à leur langue, comme si leur être en était absolument indissociable. C’est un des ingrédients dont elles sont faites. Même lorsqu’elles parviennent à une excellente connaissance d’une  langue étrangère, il leur est impossible en la parlant de se déprendre du rythme tyrannique de l’anglais, ni de la couleur très particulière de ce parler intransigeant. En français, elles se trahiront toujours par un appui exagéré sur telle syllabe, notamment celles que termine un r, qu’elles ne prononcent pas ou, au contraire, sur lequel elles forcent, par un « ooh je vois » élastique et chanté – alors même qu’il n’y a rien à voir –, ou par toutes sortes de fantaisies vocales, notamment mélodiques : mélismes, brusques montées dans l’aigu etc. Un peu comme du grégorien dansé.

Toulouse (Occitanie, France), place Saint-Pierre, 12 octobre 2018 Toulouse (Occitanie, France), église Saint-Pierre des Chartreux, 12 octobre 2018

Toulouse (Occitanie, France), le Château d'eau, 13 octobre 2018 Toulouse (Occitanie, France), place Saint-Georges, 28 septembre 2018

Toulouse (Occitanie, France), 5 octobre 2018 Toulouse (Occitanie, France), rassemblement pour le climat, Pont neuf,13 octobre 2018

Caetano Veloso | London London. Caetano Veloso, paroles et musique.
Caetano Veloso, chant.
Extrait de l’album Caetano Veloso / Caetano Veloso (℗1971).

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