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Que fazes aí Lisboa?

22 novembre 2020

LISBONA 30 07-2 08 2016003, par Mariusz Holeczek sur Flickr
LISBONA 30 07-2 08 2016003, par Mariusz Holeczek sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0). Légende : « Tudo é provisório, o amor, a arte, o planeta Terra, vocês, eu, sobretudo eu. » (« Tout est provisoire, l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi, surtout moi. »

Lisboa, velha Lisboa,
Mãe pobre à beira do rio!
Seja o xaile dos meus ombros
Agasalho do teu frio!

Mário Gonçalves. Que fazes aí, Lisboa?

Lisbonne, vieille Lisbonne,
Mère pauvre amarrée à la berge,
Que le châle de mes épaules
Te protège de ton propre froid !

Amália Rodrigues (1920-1999)Que fazes aí, Lisboa?. Mário Gonçalves, paroles ; Arlindo de Carvalho, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Enregistrement : studio Valentim de Carvalho (Paço de Arcos, Portugal).
Première publication : album Obsessão. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, 1990.
Vidéo : Edições Valentim de Carvalho, production. Sans date. Le son est un play-back de l’enregistrement audio, tel que publié dans l’album Obsessão (1990).


Que fazes aí, Lisboa,
De olhos fincados no rio?
Os olhos não são amarras
Para prender um navio!
Que fazes aí, Lisboa,
De olhos fincados no rio?

Que fais-tu là, Lisbonne,
Les yeux rivés au fleuve ?
Les yeux ne sont pas des amarres,
Ils ne retiennent pas les navires !
Que fais-tu là, Lisbonne,
Les yeux rivés au fleuve ?

O barco que ontem partiu
Partiu e não volta mais!
Choram lágrimas de pedra
Em cada esquina do cais.
O barco que ontem partiu,
Partiu e não volta mais!

Le bateau qui est parti hier
S’en est allé pour toujours.
Des larmes de pierre pleurent
Sur chaque recoin du quai.
Le bateau qui est parti hier
S’en est allé pour toujours.

Lisboa, velha Lisboa,
Mãe pobre à beira do rio!
*Seja o xaile dos meus ombros
*Agasalho do teu frio!
Lisboa, velha Lisboa,
Mãe pobre à beira do rio!

Lisbonne, vieille Lisbonne,
Mère pauvre amarrée à la berge,
*Que le châle de mes épaules
*Te protège de ton propre froid !
Lisbonne, vieille Lisbonne,
Mère pauvre amarrée à la berge !
Mário Gonçalves. Que fazes aí, Lisboa?
*Dans la version originale chantée par Arlindo de Carvalho : Que este xaile dos meus versos / Te agasalhe do teu frio!.
.
Mário Gonçalves. Que fais-tu là, Lisbonne ? traduit de : Que fazes aí, Lisboa? par L. & L.
* Dans la version originale chantée par Arlindo de Carvalho : Voici le châle de mon poème. / Qu’il te protège de ton propre froid !
.

Que fazes aí Lisboa? (« Que fais-tu là, Lisbonne ? ») ouvrait Obsessão (1990), le dernier album enregistré en studio par Amália Rodrigues. Il s’agit d’une réinterprétation, dans le style du fado, d’une chanson du répertoire d’Arlindo de Carvalho (1930-2016). Compositeur-interprète originaire de Beira Baixa, région montagneuse du centre-est du Portugal – qui est aussi le berceau de la famille d’Amália –, Arlindo de Carvalho a laissé de multiples chansons populaires d’allure traditionnelle, dont plusieurs ont été reprises par Amália Rodrigues.

Que fazes aí Lisboa? a par la suite inspiré plusieurs fadistes (Mísia, Cristina Branco et autres), jusqu’à la génération actuelle (par exemple, Tânia Oleiro). Voici.

MísiaQue fazes aí, Lisboa?. Mário Gonçalves, paroles ; Arlindo de Carvalho, musique.
Mísia, chant ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare classique ; Daniel Pinto, basse acoustique.
Enregistrement : Paris, studio Acousti.
Première publication : album Ruas. France : Capitol Music France, ℗ 2009.

Cristina BrancoQue fazes aí, Lisboa?. Mário Gonçalves, paroles ; Arlindo de Carvalho, musique.
Cristina Branco, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Alexandre Silva, guitare classique ; Fernando Maia, basse acoustique.
Production : RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 2001.
Extrait du DVD Fado today. Mafalda Arnauth ; Cristina Branco. Portugal : Immortal, 2004.

Tânia OleiroQue fazes aí, Lisboa?. Mário Gonçalves, paroles ; Arlindo de Carvalho, musique.
Tânia Oleiro, chant ; João Filipe, guitare classique.
Captation : Lisbonne [restaurant A Muralha?].
Vidéo : pas d’indication.
Portugal, 28 mai 2020 (mise en ligne).

Nuit

18 novembre 2020

Olen sanonut jo kaiken – paitsi hiljaisuuden,
paitsi pimeyden, jonka siltaa pitkin kuljen,
ja aamun valon, myöhästyneen rakkauden kivut
– sanoinkuvaamattoman. On yö, on yö.
Pentti Holappa (1927-2017). . Extrait du recueil Ankkuripaikka (1994).

J’ai déjà tout dit — sauf le silence,
Sauf la pénombre dont je longe la passerelle,
et les lueurs de l’aube, les douleurs d’un amour tardif,
indicible. Nuit pleine, la nuit est pleine.
Pentti Holappa (1927-2017). La nuit. Du recueil Point d’ancrage (titre original : Ankkuripaikka, 1994).
Dans : Pentti Holappa. Les mots longs : poèmes 1950-2003, traduit du finnois et présenté par Gabriel Rebourcet, Gallimard, DL 2012. ISBN 978-2-07-033891-7. Page 169.

Amália Rodrigues (1920-1999)Olhos fechados. Poème de Pedro Homem de Melo ; musique attribuée, selon les sources, à António Menano, Armando Goes, Sapateirinho da Bica ou Daniel Martins.
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Enregistrement : studios Valentim de Carvalho, Paço de Arcos (Portugal), mars ou avril 1967. 1ère publication : Portugal, 1967.


Fecho os olhos, vejo a noite
A noite que então havia
Quando no meu coração
Em vez de noite era dia

Je ferme les yeux, je vois la nuit
Cette nuit d’alors,
Où dans mon cœur
En fait de nuit il faisait jour.

Fecho os olhos, lembro a noite
Aquela noite primeira
Ninguém diga que a mentira
Não pode ser verdadeira

Je ferme les yeux, je revois la nuit,
Cette nuit première ;
Que nul ne dise que le mensonge
Ne peut pas être vérité !

Fecho os olhos, lembro a noite
Que nos salvou e perdeu
Porque fomos eu e tu
Do que somos tu e eu

Je ferme les yeux, je revois la nuit
Qui nous a sauvés et privés à jamais
– Parce que nous étions moi et toi –,
De ce que nous sommes toi et moi.
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Olhos fechados (19??).
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Les yeux fermés, traduit de : Olhos fechados (19??) par L. & L.

Le grand Lustucru

16 novembre 2020

C’est le grand Lustucru qui passe
Et c’est moi qu’il vient chercher
Moi, parce que ce soir je ne dors guère
Moi, parce que ce soir je ne dors pas !
Roger Fernay (1905-1983) & Jacques Deval (1890-1972). Le grand Lustucru, d’après Le grand Lustukru, chanson populaire (France, XVIIe siècle ?) recueillie par Théodore Botrel (1868-1925). Fait partie de Marie Galante, pièce de théâtre de Jacques Deval.

Il passe, le grand Lustucru.

Si encore il ne faisait que passer…

Cathy Berberian (1925-1983)Le grand Lustucru. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles, d’après Le Grand Lustukru, chanson populaire recueillie par Théodore Botrel ; Kurt Weill, musique ; Luciano Berio, adaptation. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Cathy Berberian, mezzo-soprano ; Juilliard Ensemble ; Luciano Berio, direction.
Enregistrement : New York (États-Unis), Webster Hall, 21 décembre 1968.
Extrait de l’album Recital 1 for Cathy ; Folk songs ; Songs / Cathy Berberian. ℗ 1995.

Cathy Berberian (1925-1983) a enregistré plusieurs versions du Grand Lustucru. Celle ci-dessus est l’arrangement réalisé spécialement pour elle par Luciano Berio (1925-2003) – qui fut un temps son mari.

Le grand Lustucru est l’une des chansons composées par Kurt Weill, lors de son court exil parisien, pour une pièce de théâtre de Jacques Deval (1890-1972) intitulée Marie Galante (1934). La pièce conte la triste destinée de Marie, une jeune Bordelaise embarquée contre son gré sur un cargo qui fait route vers l’Amérique. Elle échoue au Panama où elle n’aura d’autre issue pour survivre que de se prostituer, tout en économisant dans l’espoir de regagner Bordeaux où elle ne reviendra que morte.

Lors de la création, le 22 décembre 1934, le rôle de Marie était tenu par Florelle (1898-1974) [voir le billet précédent : Florelle • À la belle étoile]. Un enregistrement du Grand Lustucru et des autres chansons de Marie Galante en témoigne. Bien que réalisé quelques jours avant la première de la pièce, on y a substitué un arrangement instrumental de Wal-Berg à l’original de Kurt Weill.

Florelle (1898-1974)Le grand Lustucru. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles, d’après Le Grand Lustukru, chanson populaire recueillie par Théodore Botrel ; Kurt Weill, musique. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Florelle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Wal-Berg, direction et arrangements.
Enregistrement : France, 15 décembre 1934. Publication : France, DL 1940.

Or, le Grand Lustucru de Marie Galante s’inspire largement d’une chanson traditionnelle qui remonterait au XVIIe siècle, reprise par Théodore Botrel (1868-1925), le « barde breton » (dont, étant petit, j’ai entendu chanter La Paimpolaise à chaque réunion de famille et autres, jusqu’à l’écœurement).  Paroles atroces : « Le grand Lustukru […] a faim et mangera, crus-tout-vifs, sans pain ni beurre, tous les petits gâs qui ne dorment pas. » Une partition de la chanson publiée à Paris en 1900 par Georges Ondet porte l’énoncé suivant en complément du titre : « Chanson d’Enfant de Théodore Botrel, Sur un Vieil air chanté par Mme G. Collier et recueilli par Th. Botrel ». On endormait les enfants par la menace et l’effroi en ce temps-là.

En voici une version des années 1930, suivie de celle, très étonnante, de Colette Magny (1926-1997), autrice-compositrice-interprète, l’une des voix les plus singulières de la chanson française des années 1960 à 1990, inspirée par le blues. Puis une troisième, délicieuse, par l’artiste belge Marianne Pousseur.

Renée Viala (active dans les années 1930-1940)Le grand Lustukru. Chanson du XVIIe siècle (France), recueillie et arrangée par Théodore Botrel.
Renée Viala, chant ; orchestre Guttinguer.
Pas d’indication de date.

Colette Magny (1926-1997)Le grand Lustukru. Chanson du XVIIe siècle (France), recueillie et arrangée par Théodore Botrel.
Colette Magny, chant.
Première publication dans l’album Berceuses du monde entier / Colette Magny, Talila, Marina Vlady, Brenda Wootton, Naomi Moody. France, Le Chant Du Monde, ℗ 1983.

Marianne PousseurLustukru. Chanson du XVIIe siècle (France), recueillie par Théodore Botrel ; Marianne Pousseur, adaptation.
Marianne Pousseur, chant ; Maxime Echardour, percussions ; Diederick De Cock, production, enregistrement & mixage.
Enregistrement : Molenbeek (Belgique), École communale N°7.
Extrait de l’album Only / Marianne Pousseur. Belgique, Sub Rosa, ℗ 2016.


Version Marie Galante

Quel est donc, dedans la plaine,
Ce grand bruit, qui vient jusqu’à nous ?
On dirait un bruit de chaînes
Que l’on traîne, que l’on traîne
Que l’on traîne sur les cailloux

C’est le grand Lustucru qui passe
C’est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère
Tous les petits gars qui ne dorment pas

Quel est donc sur la rivière
Ce grand bruit qui vient jusqu’ici ?
On dirait un bruit de pierres
Que l’on jette, que l’on jette
Que l’on jette dedans un puits

C’est le grand Lustucru qui passe
C’est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère
Tous les petits gars qui ne dorment pas

L’angélus sonne sur Ballanches
Un pigeon tombe du clocher
Quel est donc ce bruit de branches
Que l’on traîne, que l’on traîne
Que l’on traîne sur le plancher ?

C’est le grand Lustucru qui passe
Et c’est moi qu’il vient chercher
Moi, parce que ce soir je ne dors guère
Moi, parce que ce soir je ne dors pas !

Roger Fernay (1905-1983) & Jacques Deval (1890-1972). Le grand Lustucru, d’après Le Grand Lustukru, chanson populaire (France, XVIIe siècle ?) recueillie par Théodore Botrel (1868-1925). Fait partie de Marie Galante, pièce de théâtre de Jacques Deval.


Version Botrel

Entendez-vous dans la plaine
Ce bruit venant jusqu’à nous ?
On dirait un bruit de chaîne
Se traînant sur les cailloux :
C’est le grand Lustukru qui passe,
Qui repasse et s’en ira,
Emportant dans sa besace
Tous les petits gâs
Qui ne dorment pas !
Lon lon la,
Lon lon la,
Lon lon la,
Lire la,
Lon la !

Quelle est cette voix démente
Qui traverse nos volets ?
Non, ce n’est pas la tourmente
Qui joue avec les galets :
C’est le grand Lustrukru qui gronde
Qui gronde… et bientôt rira
En ramassant à la ronde
Tous les petits gâs
Qui ne dorment pas !
Lon lon la,
Lon lon la,
Lon lon la,
Lire la,
Lon la !

Qui donc gémit à la porte
Dans l’enclos, tout près d’ici ?
Faudra-t-il donc que je sorte
Pour voir qui soupire ainsi ?
C’est le grand Lustukru qui pleure
Il a faim… et mangera
Crus-tout-vifs, sans pain ni beurre,
Tous les petits gâs
Qui ne dorment pas !
Lon lon la,
Lon lon la,
Lon lon la,
Lire la,
Lon la !

Qui voulez vous que je mette
Dans le sac au vilain vieux ?
Mon Dorik et ma Jeannette
Viennent de fermer les yeux :
Allez-vous en, méchant homme,
Quérir ailleurs vos repas !
Puisqu’ils font leur petit somme,
Non vous n’aurez pas
Mes deux petits gâs !
Lon lon la,
Lon lon la,
Lon lon la,
Lire la,
Lon la !

Le Grand Lustukru, chanson populaire (France, XVIIe siècle ?) recueillie par Théodore Botrel (1868-1925) vers 1890.

Florelle • À la belle étoile

15 novembre 2020

À la belle étoile (1935) est la première d’une longue série de chansons délicieuses, parmi lesquelles plusieurs chefs d’œuvre (Les feuilles mortes, Les enfants qui s’aiment,…), composées par Joseph Kosma sur des poèmes de Jacques Prévert.

Joseph Kosma (1905-1969) – Kozma József de son nom de naissance –, compositeur juif hongrois, né à Budapest, s’installe à Paris en 1933 après un séjour de plusieurs années à Berlin dont l’atmosphère est devenue irrespirable. D’abord contraint d’accepter des petits boulots, il fréquente les studios de cinéma pour tenter de s’y faire engager. C’est là que, début 1935, il rencontre Jacques Prévert (1900-1977) qui est, quant à lui, bien introduit dans ce milieu. Prévert lui propose deux poèmes, dont À la belle étoile, qu’il met en musique. Aucun chanteur n’en veut, mais Prévert montre la chanson à Jean Renoir, qui, en octobre et novembre de cette même année, tourne Le crime de Monsieur Lange. À la belle étoile plaît à Renoir, à qui il manque précisément pour son film une chanson destinée au personnage de Valentine Cardès, joué par Florelle (1898-1974), chanteuse et actrice de théâtre et de cinéma très active entre les deux guerres.

Le Crime de monsieur Lange (1936). Extrait. Jean Renoir, réalisation ; Jacques Prévert & Jean Renoir, scénario ; Jacques Prévert, dialogues ; René Lefèvre (Amédée Lange) ; Jules Berry (Paul Batala) ; Florelle (Valentine Cardès) ; Nadia Sibirskaïa (Estelle)…, acteurs ; Jean Wiener & Joseph Kosma, musique. Production : France, Films Obéron, 1936. Sortie : France, 1936.
Chanson :

Florelle (1898-1974)À la belle étoile. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Florelle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Roger Désormière, direction.
France, ℗ 1936.

Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien
Il y a des filles très belles et beaucoup de vauriens
Des clochards affamés s’endorment sur les bancs
Et de vieilles poupées font encore le tapin à soixante-cinq ans.

Au jour le jour
À la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
Où est-elle l’étoile
Moi je n’l’ai jamais vue
Pourtant la nuit je traîne
Dans les quartiers perdus
Au jour le jour
À la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
C’est une drôle d’étoile,
C’est une triste vie.
Jacques Prévert (1900-1977). À la belle étoile (1935). Version chantée dans le film Le crime de monsieur Lange (1936), de Jean Renoir.

Florelle, dans Le crime de Monsieur Lange, ne chante qu’un seul des couplets du poème de Prévert. En 1951 Juliette Gréco publie une version plus longue de À la belle étoile, à laquelle manque toutefois le dernier couplet du poème – et aussi, je trouve, le charme de l’interprétation de Florelle.

Juliette Gréco (1927-2020)À la belle étoile. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre ; André Grassi, direction. France, ℗ 1951.

Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien
Il y a des filles très belles et beaucoup de vauriens
Les clochards affamés s’endorment sur les bancs
De vieilles poupées font encore le tapin à soixante-cinq ans

Boulevard Richard-Lenoir j’ai rencontré Richard Leblanc
Il était pâle comme l’ivoire et perdait tout son sang
Tire-toi d’ici tire-toi d’ici voilà ce qu’il m’a dit
Les flics viennent de passer
Histoire de s’réchauffer ils m’ont assaisonné

Boulevard des Italiens j’ai rencontré un Espagnol
Devant chez Dupont tout est bon après la fermeture
Il fouillait les ordures pour trouver un croûton
Encore un sale youpin qui vient manger notre pain
Dit un monsieur très bien

Boulevard de Vaugirard j’ai aperçu un nouveau-né
Au pied d’un réverbère dans une boîte à chaussures
Le nouveau-né dormait dormait ah ! quelle merveille
De son dernier sommeil
Un vrai petit veinard Boulevard de Vaugirard

Au jour le jour à la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
Où est-elle l’étoile
Moi je n’l’ai jamais vue
Elle doit être trop belle pour le premier venu
Au jour le jour à la nuit la nuit
À la belle étoile
C’est comme ça que je vis
C’est une drôle d’étoile c’est une triste vie
Une triste vie.
Jacques Prévert (1900-1977). À la belle étoile (1935). Dans : Histoires, 1963

À écouter :

Quand tu seras bien vieille… Quand je serai toute vieille…

14 novembre 2020

When you are old and grey and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep;

How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face;

And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face amid a crowd of stars.

William Butler Yeats (1865-1939). When you are old (1891).

Quand tu seras bien vieille et grise, dodelinant,
Aux portes du sommeil près du feu : prends ce livre
Et lis sans te hâter, et rêve à la douceur
Qu’eurent tes yeux jadis, dans leurs ombres lourdes.

Combien aimaient alors ta grâce joyeuse,
Qu’ils aimaient ta beauté, de feint ou vrai amour !
Mais un seul homme aima en toi l’âme viatrice
Et aima les chagrins du visage qui change.

Penche-toi donc sur la grille embrasée
Et dis-toi, un peu triste, à voix basse : « Amour,
Voilà comment tu fuis sur les montagnes,
Et vas, et caches ton visage en pleurs contre l’étoile. »
William Butler Yeats (1865-1939) Quand tu seras bien vieille…, traduit de When you are old (1891) par Yves Bonnefoy. Dans : Yves Bonnefoy. Quarante-cinq poèmes de W.B. Yeats, suivis de La Résurrection, Hermann, © 1989. ISBN 2-7056-6103-4.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves, Pinto Varela, guitares portugaises ; António Moliças, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Enregistré en public au Coliseu dos recreios, Lisbonne (Portugal), le 3 avril 1987.
Extrait de l’album Amália, Coliseu, 3 de abril de 1987 / Amália Rodrigues. Portugal, 1987 (réédité en 2017, augmenté de sept morceaux enregistrés le 4 avril 1987).

Quando eu era pequenina
Acabada de nascer
Ainda mal abria os olhos
Já era para te ver
Acabada de nascer
Quand j’étais toute petite,
Quand je venais de naître,
J’ouvrais à peine les yeux
Et c’était déjà pour te voir,
Quand je venais de naître.
E quando eu já for velhinha
Acabada de morrer
Olha bem para os meus olhos
Sem vida ainda te hão de ver
Acabada de morrer
Et quand je serai toute vieille,
Au moment de ma mort,
Alors regarde bien mes yeux :
Sans vie, ils te verront encore,
Au moment de ma mort
Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina)
.
Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Chanson de Beira Baixa (Quand j’étais toute petite)
. Traduction L. & L.

Laura Betti • La belle Léontine

5 novembre 2020

La belle Léontine est une chanson méchante, qui sied à la perfection à la voix aigre de Laura Betti (1927-2004) – elle-même, paraît-il, une véritable harpie dans le civil. Les paroles originales, œuvre de l’écrivain italien Goffredo Parise (1929-1986), ont été adaptées en français par Jean Rougeul (1905-1978) – qu’on se rappelle dans le rôle de l’impayable critique de cinéma français, évoquant plus ou moins Godard (Jean-Luc), dans le prodigieux Otto e Mezzo (1963), le chef d’œuvre de Fellini (titre français : Huit et demi).

Laura Betti (1927-2004)La belle Léontine. Goffredo Parise, paroles ; Jean Rougeul, adaptation française ; Gianfranco Maselli, musique.
Laura Betti, chant ; Toni Lenzi, piano.
Première parution : France, 1962.

Chez moi y a une demoiselle,
Une vraie chamelle
Américaine
La belle Léontine.
Partout elle fait l’artiste,
Décoratrice
Et pique-assiette,
La belle Léontine.
Toujours au téléphone,
Elle tourbillonne
Fait des salades,
La longue Léontine.

L’autre soir elle a perdu trois dents et demie
S’est broyé quelques doigts en taxi
Elle s’est plantée sur un beau morceau d’verre
Et pour finir s’est coupé le derrière.
Avant-hier, dans une secte on l’a vue,
Un Allemand la portait toute nue
Sur la queue du piano en ébène
Un Chinois l’a rasée toute entière.

Toujours très optimiste,
La Léontine,
Le ventre vide
Elle se nourrit de thunes.
À force d’aller en ville,
Elle n’a plus de semelles
Elle ne se montre
Que par un temps superbe.
C’matin elle est tombée
En bas des marches
Comme une vache.
Elle s’est fait mal sans doute.

La mort la rallonge plus encore
On dirait un moulage de plâtre
Ses bas noirs à ses pieds font des pointes
Son cercueil a l’allure d’un paquebot.

J’l’ai vue là-haut en rêve,
Cett’ nuit j’l’ai vue.
Y avait Saint Pierre lui-même
Qui lui bottait les fesses
Qui lui bottait les fesses…
Goffredo Parise (1929-1986). La belle Léontine, adapté de l’italien (La bella Leontine) par Jean Rougeul (1905-1978).

Damia • J’ai bu

4 novembre 2020

Tout va mal. Qu’allons-nous devenir ?


Damia (1889-1978)J’ai bu. Charlie Davson [Charles Secchia], paroles ; Jacques Dallin [Jacques Belasco], musique.
Damia, chant ; Jacques Dallin, piano.
France, 1933.

Cristina Branco • Mil janelas (2001)

2 novembre 2020


Mandei rasgar mil janelas, na alma
Para poder ver o mar de noite e dia
Mas andam sempre fechadas,
Porque os olhos me cegavam
De cada vez que as abria.

Maria Duarte. Mil janelas.

J’ai fait percer mille fenêtres dans mon âme
Afin que je puisse voir la mer nuit et jour ;
Mais elles restent fermées
Car mes yeux s’aveuglaient
Chaque fois que je les ouvrais.

Mil janelas (« Mille fenêtres ») remonte à la première époque de la carrière de Cristina Branco, celle de la collaboration avec le compositeur et soliste de guitare portugaise Custódio Castelo. Ce qu’elle faisait alors s’apparentait au Fado, mais je me demande si elle y croyait vraiment – je veux dire, si elle croyait à la possibilité pour elle de chanter le Fado. Mil janelas, sur un poème de Maria Duarte (dont j’ignore tout, sinon qu’elle a beaucoup écrit pour Cristina Branco à ce moment-là), fait partie de l’album Corpo iluminado (« Corps illuminé »), selon moi le meilleur de la chanteuse.

Cristina BrancoMil janelas. Maria Duarte, paroles ; Custódio Castelo, musique.
Cristina Branco, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise & arrangements ; Alexandre Silva, guitare classique ; Fernando Maia, basse acoustique.
Enregistrement : Studios Pé de vento, Foros de Salvaterra (Portugal), janvier 2001.
Extrait de l’album Corpo iluminado / Cristina Branco. France, ℗ 2001.


Mandei rasgar mil janelas, na alma
Para poder ver o mar de noite e dia
Mas andam sempre fechadas,
Porque os olhos me cegavam
De cada vez que as abria.

J’ai fait percer mille fenêtres dans mon âme
Afin que je puisse voir la mer nuit et jour ;
Mais elles restent fermées
Car mes yeux s’aveuglaient
Chaque fois que je les ouvrais.

De luto pelos meus olhos
Também elas andam cegas
Eram feitas p’ra olhar

En signe de deuil pour mes yeux,
Les fenêtres elles-mêmes restent aveugles
– Elles qui étaient faites pour voir !

Trago agora mil janelas
Inútilmente rasgadas na alma
E não vejo o mar

Voici que je porte mille fenêtres
Inutilement percées dans mon âme
– Et je ne vois pas la mer !

Abertas, cega-me a luz
Fechadas, falta-me o ar
De que servem mil janelas
Se não posso respirar?

Ouvertes, la lumière m’aveugle ;
Fermées, je manque d’air :
À quoi servent mille fenêtres
Si je ne peux respirer ?

De que servem mil janelas
Se não posso ver o mar?
Há-de haver uma janela
Que eu possa abrir sem cegar.

À quoi servent mille fenêtres
Si je ne peux voir la mer ?
Il doit bien exister une fenêtre
Que je puisse ouvrir sans m’éblouir !
Maria Duarte. Mil janelas. Maria Duarte. Mille fenêtres, traduit de Mil janelas par L. & L.

Estranha forma de vida

1 novembre 2020

Estranha forma de vida, étrange de façon de vivre… C’est l’un des fados les plus célèbres d’Amália Rodrigues : un poème dont elle est l’autrice et qu’elle chantait sur la musique du Fado bailado d’Alfredo Marceneiro. Le voici réinterprété sous forme de ghazal par un musicien portugais d’origine bengalie, Mostafa Anwar Swapan, qui s’accompagne à l’harmonium indien dans l’ordinaire de la vie d’un restaurant de Lisbonne.

Mostafa Anwar SwapanEstranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Mostafa Anwar Swapan, improvisation.
Mostafa Anwar Swapan, chant, harmonium indien.
Captation : Restaurant Boi Cavalo, Lisbonne, Portugal, 11 octobre 2020.
Vidéo : Nicole Sánchez, réalisation ; Inês Pinto, son ; Tiago Pereira, direction artistique. Portugal, 2020. (A música portuguesa a gostar dela própria ; projeto 2969).

Quant à l’enregistrement original d’Estranha forma de vida par Amália Rodrigues, il a paru dans l’album sans titre – surnommé Busto en raison de l’illustration de sa pochette –, publié en 1962.

Amália Rodrigues (1920-1999)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique.
Enregistrement : Teatro Taborda, Lisbonne (Portugal), 1962.
Extrait de l’album sans titre désigné comme Busto / Amália Rodrigues. 1ère publication : Portugal, 1962.

Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.
C’est la volonté de Dieu
Que je vive dans cette inquiétude,
Que toutes les plaintes soient miennes,
Que toute la saudade soit mienne.
C’est la volonté de Dieu.
Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.
Quelle étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur !
Vivre une vie d’égarement,
Être sans emprise sur soi-même,
Quelle étrange façon de vivre !
Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.
Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde,
Tu saignes, obstinément,
Cœur indépendant.
Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.
Je ne t’accompagne plus ;
Arrête-toi, cesse de battre !
Si tu ne sais pas où tu vas,
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus.
Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida. Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, traduit de Estranha forma de vida par L. & L.

Façons de voir

31 octobre 2020

(… et de nommer.)

Toulouse (Occitanie, France), Rue de l'homme armé = Carrièra del salvatge, 27 octobre 2020

Toulouse (Occitanie, France), rue de l’Homme armé = carrièra del Salvatge, 27 octobre 2020

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Jacques Douai (1920-2004)Les petits pavés (1891). Maurice Vaucaire, paroles ; Paul Delmet, musique.
Jacques Douai, chant, guitare.
Extrait de l’album Récital n°6 / Jacques Douai. France, ℗ 1960.

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Toulouse (Occitanie, France), place Mage = plaça Màger dels Afachadors, 28 octobre 2020

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