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Paysages

26 septembre 2020

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la Terre.
Paysages du Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.
Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des « saudades ».
Paysages pour couvrir les plaies, l’acier, l’éclat, le mal, l’époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.
Henri Michaux (1899-1984). Paysages (1938). Dans : Henri Michaux. Choix de poèmes, Gallimard, 2008, ISBN 978-2-07-029558-6. Page 42.

Amália Rodrigues (1920-1999) • Com que voz. Poème attribué à Luís de Camões ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique.
Enregistrement : studios Valentim de Carvalho, Paço de Arcos, Portugal, 7 ou 8 janvier 1969.
Extrait de l’album Com que voz / Amália Rodrigues. Portugal, 1970.

Juliette Gréco • Accordéon

24 septembre 2020

Juliette Gréco (1927-2020)Accordéon. Serge Gainsbourg, paroles & musique.
Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : extrait de l’émission Liker de trekkspill?, Hermann Gran, réalisation ; Olaf Kleveland, présentation. Production : Norvège, NRK (Norsk rikskringkasting), 1970. Première diffusion sur la chaîne NRK1 le 13 juin 1970

À lire, le très bel article de Véronique Mortaigne paru hier dans Le Monde :

Pod papugami • Czesław Niemen, Fábia Rebordão

23 septembre 2020

Czesław Niemen (1939–2004)Pod papugami. Bogusław Choiński & Jan Gałkowski, paroles ; Mateusz Święcicki, musique.
Czesław Niemen, chant ; Bossa Nova Combo, ensemble instrumental.
Pologne, 1963 (enregistrement).

Je ne comprends rien à cette chanson où il est question de perroquets et de perruches, de balançoires, de bar nickelé, de drapeaux jaunes, de ponts éclairés de lanternes. Pod papugami (« Sous les perroquets »), une chanson du début des années 1960 qui semble très connue en Pologne si on en juge par le nombre de reprises qu’elle a suscitées, a été rendue célèbre par Czesław Niemen (1939–2004), qui en a lui-même enregistré plusieurs versions. Le premier couplet donnerait, avec l’aide de traductions automatiques, ceci : « Sous les perroquets, il y a un grand bar nickelé / La chaleur brille comme un drapeau jaune au-dessus des verres / Qui reflètent la douceur colorée des filles. / Ils voudraient jacasser et se balancer avec les perruches. » On n’y croit pas.

Quelle infirmité, tout de même, que de ne pas comprendre le polonais, quel manque ! Une vie à refaire. Cela dit mon professeur de russe (à l’université de Rennes) prétendait, pour s’y être essayé lui-même, que c’est une langue impossible à apprendre : « Pensez, une déclinaison à sept cas, sept ! C’est à devenir fou. » Elle est pourtant parlée par un certain nombre de personnes, il me semble. Nées dedans, il est vrai ; ce serait peut-être la condition.

Je ne suis allé qu’une fois en Pologne, à Cracovie. Je crois que c’était à l’été 80 – l’été de Gdańsk, bien que les deux événements soient absolument dissociés dans ma mémoire. Le passeport qui aurait pu attester de la date du voyage n’existe plus, mais ça ne pouvait être que cette année-là. Je me souviens d’un parcours au fond de spectaculaires vallées slovaques, sans aucune halte (il me revient maintenant que nous n’avions qu’un visa de transit pour la Tchécoslovaquie, valide quelques heures). Nous avons sans aucun doute pénétré en Pologne par le poste-frontière de Chyżne, à une centaine de kilomètres au sud de Cracovie, non loin des premiers contreforts des Tatras. Pour qui venait de « l’Ouest », les franchissements de frontière des pays du Pacte de Varsovie étaient à l’époque assez impressionnants. On attendait beaucoup, par principe. Les voitures étaient souvent fouillées, les gardes-frontière passaient sous le châssis des miroirs qui ressemblaient à de grandes poêles à frire. Obligation était faite aux étrangers de se procurer un minimum de monnaie locale, tant par jour et par personne, non ré-échangeable en devises occidentales. Dûment muni d’une certaine quantité de złotys ou autres, on finissait par passer.

À Cracovie, on s’est adressé à l’office du tourisme pour un endroit où dormir. Je me souviens d’un guichet très haut côté usager, de sorte qu’on parlait avec l’employée comme par-dessus un mur, elle assise à son bureau en contrebas. C’était une personne théâtrale. Sa gestuelle était celle du cinéma muet, sa diction celle de la scène, comme si elle sortait de répétition et tardait à changer de registre. À moins que son expérience des deux univers, le théâtral et le réel, l’ait portée à conclure qu’ils étaient identiques. Elle pratiquait un français pittoresque, plein de r crépitants, de é prononcés è (comme font généralement les Polonais), dans lequel elle a déclamé : « Vous voulez chambre dans privée maison ? » (« Vous voulè chambrre dans prrrrrivè maison ? »), avec une emphase particulière sur les deux derniers mots. Sur notre assentiment, elle s’est comme enfoncée dans son bureau pour téléphoner à voix basse, la bouche quasiment à toucher le combiné du téléphone. Après quoi elle nous a écrit l’adresse sur un papier qu’elle nous a remis avec des mines de conspiratrice.

La « privée maison » était un appartement habité par une dame dans la cinquantaine et son fils, francophones l’une et l’autre. La dame, extrêmement joviale, ressemblait en tous points à la Castafiore de Tintin – voix chantante, corpulence de soprano colorature, nez en pince de homard –, si ce n’est qu’elle avait les cheveux noirs et extrêmement rares, de sorte qu’elle tenait également, quant à son apparence, du professeur Tournesol. Pour le retour elle nous a demandé de prendre à notre bord, si ça ne nous ennuyait pas, jusqu’à la frontière ou un peu avant, une personne dont je ne sais plus si elle était une parente, une amie ou juste une voisine. C’était une femme blonde d’une trentaine d’années, qui s’est assise à l’avant, son panier sur les genoux. Je conduisais, elle ne parlait que polonais, ce qui anéantissait toute velléité de conversation.

La route, à un certain endroit, passait à quatre voies. La circulation était presque inexistante, tout juste une auto qui devait avancer à 50 à l’heure et qu’il était donc aisé de doubler. Quelques kilomètres plus loin, la police nous a fait signe de nous arrêter. Je ne sais plus dans quelle langue s’est déroulée la conversation, j’ai oublié. Mais j’ai bien compris qu’on me reprochait ce dépassement. Le policier disait qu’il était interdit de doubler et qu’il fallait, séance tenante, payer une amende de tant. Or nous avions pris la précaution de dépenser l’intégralité de notre argent polonais avant de quitter le pays, pour la raison énoncée plus haut. Il me semble que nous n’avions pour tout argent liquide que quelques livres sterling qui me restaient d’un voyage en Angleterre. J’ai dit au policier, en les lui tendant, que c’était tout ce que j’avais. Il m’a demandé si en France on pouvait payer ses amendes en złotys – ce qui m’a fait rire. Comme il avait bon caractère, il a accepté ce rire en guise de paiement et nous a laissés repartir sans autre formalité. La dame blonde au panier était restée fixée à son siège durant tout l’épisode.

Nous voici bien loin de Pod papugami. Figurez-vous qu’il en existe une adaptation en portugais, intitulée Mocidade (« Jeunesse »). C’est pourtant la version originale polonaise qu’a choisi, par on ne sait quelle lubie, d’enregistrer Fábia Rebordão. Sa prononciation semble tout à fait honnête, pour autant que je puisse en juger – du moins a-t-elle un tour suffisamment acrobatique pour faire impression. Rebordão était le nom de naissance d’Amália Rodrigues. Amália Rebordão. Fábia est en effet de la famille : Amália était sa grand-tante.

Fábia RebordãoPod papugami. Bogusław Choiński & Jan Gałkowski, paroles ; Mateusz Święcicki, musique.
Fábia Rebordão, chant ; instrumentistes non précisés.
Portugal, 2018.

Pod papugami jest szeroko niklowany bar
Nad szklaneczkami chorągiewką żółtą świeci skwar
Tu przed dziewczętami kolorowa słodycz stoi w szkle
Wraz z papużkami chcą szczebiotać i kołysać się

Na powietrznych swych huśtawkach
Na parkietach i na mostach
Według kolorów włosów, sukien
I według wzrostu

Pod papugami wisi lustro, w którym każdy ma
Most z lampionami, promenadę do białego dnia

Na powietrznych swych huśtawkach
Na parkietach i na mostach
Według kolorów włosów, sukien
I według wzrostu
Bogusław Choiński (1925-1976) & Jan Gałkowski (1926-1989). Pod papugami (1963).

Joni Mitchell • Both sides, now

22 septembre 2020

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Charles Baudelaire (1821–1867). L’étranger (1862), dans : Le spleen de Paris (Petits poèmes en prose), 1869.

Une chanson pour l’automne, parfois intitulée Clouds (« Nuages »).

Joni Mitchell (née en 1943) • Both sides, now. Joni Mitchell, paroles & musique.
Joni Mitchell, chant ; accompagnement d’orchestre ; Vince Mendoza, direction et arrangement.
Captation : Hammerstein Ballroom, Manhattan Center, New York (État de New York, États-Unis), 6 avril 2000.
Vidéo : extrait du spectacle An all star tribute to Joni Mitchell. Louis J. Horvitz, réalisation. Production : Automatic Productions, États-Unis, 2000. Diffusion : États-Unis, TNT (Turner Network Television), 6 avril 2000.


Rows and flows of angel hair
And ice cream castles in the air
And feather canyons everywhere
I’ve looked at clouds that way

Des cheveux d’ange qui s’étirent
Des châteaux de crème glacée
Des falaises de plumes
Voilà comment je voyais les nuages.

But now they only block the sun
They rain and snow on everyone
So many things I would have done
But clouds got in my way

À présent je vois qu’ils masquent le soleil
Qu’ils répandent pluie et neige.
Que de choses n’ai-je pas pu faire
À cause des nuages !

I’ve looked at clouds from both sides now
From up and down, and still somehow
It’s cloud illusions I recall
I really don’t know clouds at all

J’ai vu les deux côtés des nuages
Le haut, le bas, et pourtant
Je n’en retiens que la fantaisie.
Décidément, je ne sais rien des nuages.

Moons and Junes and Ferris wheels
The dizzy dancing way you feel
As every fairy tale comes real
I’ve looked at love that way

Des lunes de juin, des grandes roues,
Cet état d’ivresse dansante
Comme lorsqu’un conte de fées se réalise,
Voilà comment j’ai vu l’amour.

But now it’s just another show
You leave ’em laughing when you go
And if you care, don’t let them know
Don’t give yourself away

À présent ce n’est plus qu’un faux-semblant
À peine l’a-t’on quitté que l’autre rit déjà
Si on aime vraiment, il vaut mieux le cacher
Il vaut mieux ne pas se trahir.

I’ve looked at love from both sides now
From give and take, and still somehow
It’s love’s illusions I recall
I really don’t know love at all

J’ai vu les deux côtés de l’amour
Qui donne et qui prend, et pourtant
Je n’en retiens que les illusions.
Décidément, je ne sais rien de l’amour.

Tears and fears and feeling proud
To say « I love you » right out loud
Dreams and schemes and circus crowds
I’ve looked at life that way

Larmes, angoisses et fierté
De dire haut et fort « Je t’aime »
Des rêves, des projets, des foules heureuses,
Voilà comment j’ai vu la vie.

But now old friends are acting strange
They shake their heads, they say I’ve changed
Well something’s lost, but something’s gained
In living every day

À présent de vieux amis deviennent bizarres
Ils hochent la tête, trouvent que j’ai changé
On perd des choses, on en gagne d’autres
À vivre chaque jour.

I’ve looked at life from both sides now
From win and lose and still somehow
It’s life’s illusions I recall
I really don’t know life at all

J’ai vu les deux côtés de la vie
Qui est victoire et défaite et pourtant
Je n’en retiens que les illusions.
Décidément, je ne sais rien de la vie.
Joni Mitchell. Both sides, now (1967). Source : Joni Mitchell [site Web]. Joni Mitchell. Les deux côtés, trad. de Both sides, now (1967) par L. & L.

Luisa Ronchini • Nana bobò

21 septembre 2020

Nana bobò est une berceuse recueillie à Chioggia, à l’entrée sud de la lagune de Venise. Cette étrange mélodie a été reprise entre autres par Sergio Endrigo ou Lucilla Galeazzi. On la trouve aussi dans l’extraordinaire spectacle Ci ragiono e canto présenté en 1966 par Il Nuovo Canzoniere Italiano dans une mise en scène de Dario Fo, et dont un enregistrement audio a été publié la même année. Quant à Luisa Ronchini (1933–2001), elle était une interprète de la musique traditionnelle de Venise et de la Vénétie, qu’elle a en outre contribué à collecter.

Luisa Ronchini (1933–2001)Nana bobò. Paroles & musiques traditionnelles (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella à Chioggia en 1954.
Luisa Ronchini, chant ; Franco Baroni, guitare.
Extrait du disque Nineta cara : canzoni popolari veneziane / Luisa Ronchini. Italie : I dischi del sole, 1965.


Nana bobò nana bobò
tuti i bambini dorme e Guido no

Dodo bébé, dodo bébé
Tous les enfants dorment et Guido non.

Dormi dormi dormi per un ano
la sanità a to padre e poi guadagno
e dormi dormi dormi bambin de cuna
to mama no la gh’è la a xe ‘ndà via
la xe ‘ndà via la xe ‘ndà a Sant’Ana
la xe ‘ndà prendar l’acqua ne la fontana
e la fontana non è minga mia
la xe dei preti de Santa Lucia
Nana bambin nana bambin

Dors, dors toute l’année
Santé à ton père et plein d’argent
Dors, dors, dors bébé dans ton berceau
Ta maman n’est pas là, elle est partie,
Elle est partie, elle est allée à Sainte Anne
Elle est allée chercher de l’eau à la fontaine.
La fontaine n’est pas à moi,
Elle est aux prêtres de Sainte Lucie.
Dodo bébé, dodo bébé.

E dormi dormi più di una contesa
to mama la regina
to padre il conte
to madre la regina dela tera
to padre il conte de la primavera.

Et dors, dors plus qu’une comtesse,
Ta maman c’est la reine
Et ton père est le comte,
Ta mère est la reine de la Terre,
Ton père est le comte du Printemps.
Traditionnel (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella, 1954. Nana bobò. Source : album Ci ragiono e canto / Il Nuovo Canzoniere Italiano, Italie, 1966. Traditionnel (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella, 1954. Berceuse vénitienne, trad. de Nana bobò par L. & L.

Lucilla GaleazziNinne nanne :
Veni sonne di la muntagnella. Paroles & musiques traditionnelles (Calabre, Italie). Suivi de Nana bobò. Paroles & musiques traditionnelles (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella à Chioggia en 1954.
Lucilla Galeazzi, chant, arrangement ; Coro L’albero del canto (Roma).
Extrait de l’album Lunario / Lucilla Galeazzi. Italie, 2001.

La Marguerite

20 septembre 2020

Toulouse (Occitanie, France), 14 septembre 2020. Placard apposé sur l'ancien théâtre de la Digue
Toulouse (Occitanie, France), 14 septembre 2020. Placard apposé sur l’ancien théâtre de la Digue

Sur l’affiche, la citation est inexacte. Ce que dit la dame du Camion, c’est ceci :

Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique.
Marguerite Duras (1914–1996). Le camion (1977). Dans : Marguerite Duras, Œuvres complètes III, Gallimard, 2014 (Bibliothèque de la Pléiade). ISBN 978-2-07-012229-5. Page 275.

Et encore :

Que le monde aille à sa perte.
Qu’il aille à sa perte.
Marguerite Duras (1914–1996). Le camion (1977). Dans : Marguerite Duras, Œuvres complètes III, Gallimard, 2014 (Bibliothèque de la Pléiade). ISBN 978-2-07-012229-5. Page 298.

Plus tard, M. D. a dit que ces propos de la dame du Camion n’avaient pas été compris. Elle a dit qu’il ne s’agissait pas de se résigner à l’anéantissement, inéluctable, du monde.

Non. La perdition n’est pas la mort. C’est un brassement de population. C’est le même magma, c’est retourner à l’origine des choses. Vous croyez que la perte du monde, c’est son malheur, sa mort ? […] La perte du monde, c’est que le monde se répande, que le sort commun devienne vraiment commun. Qu’il n’y ait plus cette tentative d’économie sordide de l’oligarchie financière mondiale.
[…] Je ne suis pas un maître à penser. Je suis un maître à dé-penser, si vous voulez. […] Je ne propose rien. Je propose qu’on n’y croie plus. Rien. À rien de ce qu’on décide en dehors de soi. Je propose qu’on ne croie plus rien de cela. Ce n’est pas la pensée. À moins que ça ne soit ça.
[…] Le monde peut maintenant aller à sa perte. Parce que 90 % de l’humanité est prévenue des dangers qu’elle encourt. C’est ça le progrès. C’est tout.
Marguerite Duras (1914–1996). La Couleur des mots. Entretiens avec Dominique Noguez autour de huit films, Paris, Benoît Jacob, 2001. ISBN 978-2-913645-04-6. Pages 149, 151.

Délicieuse arrogance.

Georges Brassens (1921–1981)La marguerite. Georges Brassens, paroles & musique.
Georges Brassens, chant, guitare ; Pierre Nicolas, contrebasse.
Captation : Paris, Bobino, 19 janvier 1967.
Vidéo : extrait de l’émission Le palmarès des chansons, Roger Pradines, réalisation. France, ORTF (Office de radiodiffusion télévision française), production, 1967.

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Toulouse (Occitanie, France), 18 septembre 2020. Placard apposé sur l'ancien théâtre de la Digue

Quequ’chose qui ne tourne pas rond

19 septembre 2020

Puisque c’est samedi, Madame Henriette se rend ce soir à La guinguette à Raoul. Le samedi, toute la nuit elle danse la java avec Monsieur Gaston, Monsieur Léon dit Le Turc, Monsieur László, Monsieur Hans dit Le Distrait, Monsieur Jeannot dit Le Lapin, Monsieur Tutu dit La Praline, Monsieur Dodo, Monsieur Amine – et surtout, surtout avec Monsieur Lucien Tampon, explorateur.

Patachou (1918-2015)La bague à Jules. Jamblan [Jean Blanvillain], paroles ; Alec Siniavine, musique.
Patachou, chant ; Joss Baselli et son orchestre.
France, 1957.

Y’a quequ’chose qui ne tourne pas rond
Sur cette boule qu’on appelle la Terre
Et même ceux que nous admirons
Ne sont plus à l’abri de la misère…
Tenez, dans le milieu, l’autre jour,
À midi juste à la pendule,
Ce bruit affreux n’a fait qu’un tour :
On a fauché la bague à Jules !

Jules, c’est un caïd, une terreur,
Mais un malin, presque un artiste,
Un gars qui fait jamais d’erreurs,
Une mine d’or pour les journalistes.
Pour une fois qu’il se faisait masser
De l’orteil à la clavicule,
Complètement nu comme vous pensez,
On a fauché la bague à Jules.

Une petite bague de rien du tout :
Deux cents grammes d’or autour d’un diam’,
Des petits saphirs un peu partout,
Seulement la bague lui venait de Madame
Qui un jour, de son ton guindé,
Aux respectueuses qui déambulent,
A dit « Mesdames, c’est décidé,
On va offrir la bague à Jules. »

De la secousse les pépées des carrefours,
Les celles que la morale tolère,
Les belles de nuit, les belles de jour,
Les faux poids et les vraies douairières,
Toutes ont augmenté leurs tarifs
Afin d’arrondir leur pécule.
Y’a eu du marathon sportif
Pour alourdir la bague à Jules !

Hélas, depuis qu’on a fauché
L’ornement de son auriculaire,
La clientèle peut s’approcher,
Fini le moindre effort pour lui plaire
Et malheur au gars qui dirait
Comme ça bêtement, sans préambule :
« Pardon, mademoiselle, c’est-y vrai
Qu’on a fauché la bague à Jules ? »

Et Jules lui même, c’est pire encore,
Il ose plus dire bonjour aux potes
Il sait plus quoi faire de son corps,
Quand il est tout seul, il sanglote.
L’après-midi, quand il est levé,
D’un air penaud et ridicule,
Il va voir aux objets trouvés
Si y aurait pas la bague à Jules.

Tenez, l’autre soir, n’y pouvant plus,
Tremblant comme un qu’a la jaunisse
Et cachant ses gros doigts poilus,
Il est allé à la police
Et là, au commissaire soufflé,
Il a dit : « Tant pis, c’est régule,
Y aura dix sacs pour le poulet
Qui ramènera la bague à Jules. »

Et pendant ce temps là, pas bien loin,
Le fortiche qu’a fauché la bague
Se console tout seul dans son coin
De l’énormité de la blague,
Car sa loupe lui a révélé
La vérité sur le bidule :
Dans l’histoire tout le monde est volé,
Elle était fausse, la bague à Jules !
Jamblan [Jean Blanvillain] (1900-1989). La bague à Jules (1957).

Maria Mazzotta • Vorrei volare + Ballata della presa di coscienza

16 septembre 2020

Vous devriez écouter ceci. C’est Maria Mazzotta. Elle est originaire des Pouilles (plus précisément du Salento, le talon de la botte italienne, terre de la pizzica) et s’est installée à Marseille il y a quelques années, je crois. Dans les Pouilles elle a longuement travaillé avec des groupes spécialisés dans la pizzica et la tarentelle tels que Canzoniere Grecanico Salentino ou Officina Zoè. Elle possède l’une de ces voix extrêmement agiles que requièrent les mélismes et autres ornements des chants de l’Italie méridionale, avec un timbre plus léger que celui de ses consœurs Enza Pagliara ou Cristina Vetrone, mais d’une grande beauté et d’une expressivité extraordinaire. Son récent album (Amareamaro, 2020), dans lequel son chant est soutenu par l’accordéon de Bruno Galeone, musicien d’origine malgache, est splendide.

Vorrei volare, enchaîné avec Ballata della presa di coscienza, en constitue le morceau d’ouverture. Ce sont deux stornelli, le premier traditionnel, le second écrit et composé par l’écrivaine et journaliste Caterina Durante (1928–2004), fondatrice en 1975 du groupe Canzoniere Grecanico Salentino. Le premier est une chanson d’amour : « Vorrei volare / sulla finestrella tua vorrei salire / sulla tua bocca ti vorrei baciare / fiorin di tutti i fiori / vorrei volare » (« Je voudrais voler / à ta fenêtre je voudrais monter / sur ta bouche je voudrais poser un baiser / petite fleur de toutes les fleurs / je voudrais voler »). Le second (paroles ci-dessous), évoque le statut de la femme. J’avoue qu’à la première écoute, au lieu de La sorte della donna è molto strana (« Le sort de la femme est fort étrange ») j’avais compris La torta della nonna è molto strana (« Le gâteau de grand-mère est très bizarre »), honte à moi.

Maria MazzottaVorrei volare + Ballata della presa di coscienza. Paroles & musique traditionnelles (Vorrei volare) ; Rina Durante, paroles ; Daniele Durante, musique (Ballata della presa di coscienza).
Maria Mazzotta, chant ; Bruno Galeone, accordéon.
Captation : Lecce (Pouilles, Italie), Cantieri Teatrali Koreja, 12 décembre 2019.
Video : Giuseppe Pezzulla, prises de vue ; Federico Durante, réalisation.


Fior di brucacchia
Dentro ogni uomo ahimè sempre dormicchia
Il padre, il fratellino e il magnaccia
Fior di brucacchia

Fleur de pourpier
Dans tout homme hélas toujours somnole
Le père, le frère et le maquereau
Fleur de pourpier.

Fior di banana
La sorte della donna è molto strana
O fa la moglie oppure la puttana
Fior di banana

Fleur de banane
Le sort de la femme est fort étrange :
Soit elle est épouse, soit elle est putain
Fleur de banane

Fior di sanapo
Dice un vecchio proverbio salentino
“Se un maschio piange cazzani la capu”
Fior di sanapo

Fleur de moutarde
Comme dit un vieux proverbe du Salento :
« Un garçon qui pleure, casse-lui la tête »
Fleur de moutarde
Caterina (« Rina ») Durante (1928–2004). Ballata della presa di coscienza. Caterina (« Rina ») Durante (1928–2004). Ballade de la prise de conscience, trad. de Ballata della presa di coscienza par L. & L.

Maria Mazzotta
Amoreamaro (2020)

Maria Mazzotta. Amoreamaro (2020)Amoreamaro / Maria Mazzotta, chant, tambourin ; Bruno Galeone, accordéon, piano ; Bijan Chemirani, zarb, percussions ; Andrea Presa, didgeridoo. — Production : Italie : Agualoca Records, ℗ 2020.

CD : Agualoca, 2020. — ALCD015. — EAN 8016670138716.
Voir la notice de l’album dans Discogs.

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Autres ressources sur Amoreamaro par Maria Mazzotta :

Sara Correia • Dizer não

12 septembre 2020

Sandra Correia est une jeune fadiste dont le premier album (Sandra Correia, 2019), prometteur, ne permet pas encore de parier sur un destin exceptionnel en sa faveur. Ce nouveau « single » et l’intrigante vidéo qui l’accompagne, publiés il y a une dizaine de jours à peine, retiennent davantage l’attention. Incursion dans l’univers du tango, Dizer não (« Dire non ») est une chanson de Luísa Sobral, désormais bien établie en tant qu’autrice-compositrice, trois ans après le succès international de son œuvre Amar pelos dois, interprétée par son frère Salvador.

https://www.youtube.com/watch?v=GrM-ZXRvzD8
Sara CorreiaDizer não. Luísa Sobral, paroles & musique.
Sara Correia, chant ; Ruben Alves, accordéon ; Diogo Clemente, guitare, percussion ; Chico Santos, contrebasse.
Bande son : Portugal : Universal Music Portugal, S.A., ℗ 2020.
Vidéo : Filipe Correia Santos, réalisateur ; Bruno Grilo, directeur de la photographie ; Catarina Casqueiro, danseuse ; Pedro Caldeirão, producteur exécutif. Production : Portugal : Shot and Cut Films, 2020.


Não me olhes assim,
Não me toques na mão,
Qualquer gesto ou sinal,
Qualquer olhar fatal,
Pode ser o meu fim.
Não quero perder
Tudo aquilo que ganhei
Por um momento de prazer,
Algo sem razão de ser,
Algo que não evitei.
Fico então no meu canto
Para nada acontecer,
Se sonho contigo ou não
Ninguém terá de saber.
Ah coração mal-educado,
Rebelde, tresloucado,
Não ouves a razão.
E eu que me pensava feliz
Com o amor que sempre quis
Sofro por te dizer não.

Ne me regarde pas ainsi,
Ne me touche pas la main,
Le moindre geste, le moindre signe,
Le moindre regard,
Peuvent m’anéantir.
Je ne veux pas perdre
Tout ce que j’ai acquis
Pour un moment de plaisir,
Quelque chose d’insensé,
Un laisser-aller.
Je m’enferme dans mon chant
Pour que rien ne survienne
Et si je rêve à toi
Personne n’en saura rien.
Ah cœur insolent,
Rebelle et fou,
Sourd à la voix de la raison !
Et moi, qui me croyais heureuse
Avec mon amour de toujours,
Je souffre de te dire non.
Luísa Sobral. Dizer não (2020). Luísa Sobral. Dire non, traduit de Dizer não (2020) par L. & L.

Haydée Milanés & Sílvia Pérez Cruz • Ya ves

10 septembre 2020

Haydée Milanés a rendu hommage à son père, le chanteur cubain Pablo Milanés, en enregistrant avec lui un album de duos intitulé Amor (2017). Cet album a connu une nouvelle édition en 2019, augmentée d’une vingtaine de duos avec des artistes tiers parmi lesquels l’hyper-active Sílvia Pérez Cruz qui, en surcroît de sa propre activité d’écriture, d’enregistrement et de performance, incessante et intense, semble répondre inlassablement à de très nombreuses sollicitations de ses collègues.

Haydée Milanés & Sílvia Pérez CruzYa ves. Pablo Milanés, paroles & musique.
Haydée Milanés & Sílvia Pérez Cruz, chant ; instrumentistes innommés.
Extrait de l’album Amor / Haydée Milanés ; a dúo con Pablo Milanés. Edición Deluxe. ℗ 2019.


Ya ves
y yo sigo pensando en ti
como ave
que retornará
ya ves
y yo sigo pensando en ti

Tu vois,
Je pense toujours à toi
Comme à un oiseau
Qui reviendra
Tu vois,
Je pense toujours à toi

Ya ves
y yo sigo pensando en ti
aunque sepa
que después te irás,
mas ya ves
y yo sigo pensando en ti

Tu vois,
Je pense toujours à toi
Bien que je sache
Que tu t’en iras
Mais tu vois,
Je pense toujours à toi

Una gota de lluvia
en mi alma cayó
una hoja de otoño
en mi pecho durmió
mas un rayo de sol
se negó
a acompañarme
por mi estrecho sendero
sin luz
y que yo siga pensando en ti

Une goutte de pluie
Est tombée dans mon âme
Une feuille d’automne
S’est endormie dans mon cœur
Mais un rayon de soleil
A refusé
De m’accompagner
Sur mon étroit sentier
privé de lumière
Et que je puisse encore penser à toi
Pablo Milanés. Ya ves (1964). Pablo Milanés. Tu vois, traduit de Ya ves (1964) par L. & L.

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