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Francisco Stoffel | Oração

17 septembre 2018

Francisco Stoffel (1944?-1966) | Oração. Jorge Empis, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Cravo).
Francisco Stoffel, chant ; Conjunto de guitarras de Raul Nery, ensemble instrumental (Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Joel Pina, guitare basse acoustique). Espagne, 1966.

Il est portugais, quoique son nom évoque le Rhin ou la Moselle. Je dis « il est », mais je ne devrais pas : il est mort en 1966, à l’âge de 22 ans, d’une maladie qui l’aurait emporté assez vite faute d’un diagnostic correct. Ce qui reste de lui, c’est un disque 45 tours de quatre titres – quatre fados traditionnels – enregistré pour une maison espagnole (Belter) l’année même de sa disparition. Il n’a probablement pas eu le temps d’en voir la publication.

Or cet enregistrement témoigne à la fois d’une personnalité vocale assez rare et d’une maîtrise vraiment remarquable de l’art du fado, qui laissaient augurer une grande carrière. On s’en rendra compte à l’écoute de cet Oração (« Prière »), chanté sur le splendide Fado cravo d’Alfredo Marceneiro – l’un des plus beaux fados traditionnels il est vrai. Il l’interprète magnifiquement, sur un tempo lent totalement habité par sa voix singulière, soutenue par l’ensemble instrumental de Raul Nery, l’un des meilleurs de l’époque.

C’est accompagnée de ce même ensemble qu’Amália Rodrigues enregistrera quelques mois plus tard (mars 1967), sur le poème Maldição d’Armando Vieira Pinto, une autre version du Fado cravo. De fait, lorsque après l’introduction instrumentale d’Oração c’est la voix singulière de Francisco Stoffel qui s’élève, l’effet de surprise est total lorsqu’on connaît l’enregistrement d’Amália.

Le poème, d’un certain Jorge Empis (sur lequel je n’ai trouvé aucune information), est malheureusement assez faible. La montée dynamique finale en particulier tombe un peu à plat.

Quero-te mais do que a vida
Como quem com a morte lida
Quero a Deus Nosso Senhor
Quero-te com toda a alma
E ninguém me leva a palma
A querer-te com tanto ardor.
Je t’aime plus que la vie
Comme celui qui lutte avec la mort
J’aime Dieu Notre Seigneur
Je t’aime de toute mon âme
Et personne autant que moi
Ne t’aime d’une telle ardeur.
Como fadista à guitarra
Preso está na mesma garra
Assim preso por ti estou
Como a tristeza à saudade
Como a morte à eternidade
Como a dor a quem chorou.
Comme le fadiste, pris
Dans la griffe de sa guitare
Je suis prisonnier de toi
Comme la tristesse, de la saudade
Comme la mort, de l’éternité
Comme la douleur, de ceux qui pleurent.
Por isso confio ao fado
Que é amigo dedicado
As penas do coração
Pego na guitarra e canto
E às vezes este meu pranto
Faz lembrar uma oração.
C’est pourquoi je confie au fado
Qui est un ami fidèle
Les souffrances de mon cœur.
Je prends ma guitare et je chante
Et cette plainte qui s’élève
Ressemble à une prière.
Jorge Empis. Oração (vers 1966).
Jorge Empis. Prièren, traduit de Oração L. & L.

Oração figure au répertoire de quelques fadistes – par exemple Ricardo Ribeiro –, preuve que Francisco Stoffel n’est pas oublié.

Ricardo Ribeiro (1944-1966) | Oração. Jorge Empis, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Cravo).
Ricardo Ribeiro, chant ; Pedro de Castro, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Francisco Gaspar, guitare basse acoustique. Captation : Lisbonne, Mesa de Frades, 2012.
Video : Bruce Tupholme.

Sílvia Pérez Cruz | Mañana

7 septembre 2018

Sílvia Pérez Cruz | Mañana. Ana María Moix, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Carlos Monfort, violon ; Jaume Llombart, guitare ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse.
Video réalisée pour le film documentaire Ana María Moix, passió per la paraula. Production : PlayFiction Video & TV3. Catalogne, 2016.

La vidéo est extraite d’un film documentaire de 2016 consacré à l’écrivaine Ana María Moix (1947-2014). On suppose que la chanson, musique de Sílvia Pérez Cruz sur un texte de l’écrivaine, a été écrite exprès. Délicatesse du chant, souriant en dépit du thème du poème, élégamment accompagné d’un trio de cordes, guitare, violon, contrebasse. Sílvia Pérez Cruz  est décidément une artiste.

Le documentaire peut être visionné dans sa totalité (avec sous-titres français) ici.

Cuando yo muera amado mío
no cantes para mí canciones tristes,
olvida falsedades del pasado,
recuerda que fueron solo sueños que tuviste.
Quand je mourrai, mon aimé
Ne chante pas pour moi des chansons tristes
Oublie les faux-semblants du passé
Souviens-toi que ce que tu as eu, ce n’était que des rêves.
¡Que falsa invulnerabilidad la felicidad!
¿Dónde está ahora?
¿Dónde estará mañana?
Quelle fausse invulnérabilité que le bonheur !
Où est-il à présent ?
Où sera-t-il demain ?
Cuando yo muera amado mío
no me mandes flores a casa,
no pongas rosas sobre el mármol de mi fosa, no,
no escribas cartas sentimentales
que serían solo para ti.
Quand je mourrai, mon aimé
Ne m’envoie pas de fleurs à la maison
Ne pose pas de roses sur le marbre de ma tombe, non,
N’écris pas ces lettres sentimentales
Qui ne seraient destinées qu’à toi.
Cuando yo muera mañana, mañana, mañana
habrá cesado el miedo de pensar
que ya siempre estaré sola.
Quand je mourrai demain, demain, demain
La peur de penser que je serai seule pour toujours
Aura cessé.
Ana María Moix (1947-2014). Mañana.
Ana María Moix (1947-2014). Demain, traduit de Mañana L. & L.

 

Roberto M. Giordi | Core ‘ngrato

6 septembre 2018

Roberto M. Giordi | Core ‘ngrato. Riccardo Cordiferro (pseud. de Alessandro Sisca), paroles ; Salvatore Cardillo, musique.
Roberto M. Giordi, chant ; Piero de Asmundis, arrangements et production artistique. Extrait de l’album Il sogno di Partenope (à paraître).
Vidéo : Alessandro Freschi, réalisation et montage. Italie, 2018.

Le cher Roberto, le Napolitain de Paname, enlève le haut dans sa nouvelle vidéo. Le bas aussi, il ne faut pas en douter même si on ne le voit pas, car Core ‘ngrato, l’une des plus célèbres chansons napolitaines, parle de dépouillement absolu : « Tu m’as pris ma vie » dit le refrain. Ce morceau est le premier publié d’un album entièrement consacré à Naples, Il sogno di Partenope (« Le songe de Parthénope »), à paraître sous peu.

La chanson remonte à 1911. Le texte est l’œuvre d’un certain Alessandro Sisca, Napolitain émigré en 1892 aux États-Unis où il a connu une carrière de journaliste, d’écrivain et de comédien. Il signait ses poèmes du pseudonyme de Riccardo Cordiferro (« Richard Cœur-de-Fer ») et c’est pourtant ce « Cœur ingrat » qui l’a rendu célèbre. Core ‘ngrato, créé par Caruso, est au répertoire de tous les interprètes de chansons napolitaines ; on en trouve d’innombrables versions sur le Web. Ce sonts souvent des ténors, qui ne font pas toujours dans la nuance, qui s’en emparent, mais on peut aussi l’entendre par des voix moins tonitruantes, par exemple celle du grand Roberto Murolo.

Catarì, Catarì,
Pecché me dice sti parole amare,
Pecché me parle e ‘o core
Me turmiente Catarì?
Nun te scurdà ca t’aggio date ‘o core, Catarì
Nun te scurdà!
Catarì, Catarì, che vene a dicere
Stu parlà, che me dà spaseme?
Tu nun nce pienze a stu dulore mio
Tu nun nce pienze tu nun te ne cure
Caterina, Caterina,
Pourquoi tu me dis toutes ces paroles amères?
Pourquoi tu me parles, pourquoi
tu me tortures le cœur, Caterina?
N’oublie pas que je t’ai donné mon cœur, Caterina
N’oublie pas !
Caterina, Caterina, qu’est-ce que ça veut dire
Ce que tu racontes ? Ça me met hors de moi
Tu n’as pas idée de tout ce que je souffre
Tu n’y penses pas, ça t’est bien égal
Core, core ‘ngrato
Te haie pigliato ‘a vita mia
Tutt’ è passato
E nun nce pienze cchiù!
Cœur, cœur ingrat
Tu m’as pris ma vie
Pour toi c’est du passé
Et tu n’y penses plus.
Catarì, Catarì,
Tu nun ‘o saie ca ‘nfin int’a na chiesa
Io só trasuto e aggio priato a Dio, Catarì
E l’aggio ditto pure a ‘o cunfessore:
I’ sto a suffrì
Pe chella llà!
Caterina, Caterina
Tu ne sais pas ? Je suis même entré
Dans une église et j’ai prié Dieu, Caterina
Et je l’ai dit aussi au confesseur :
J’ai mal
À cause de cette femme-là !
Sto a suffrì,
Sto a suffrì, nun se pó credere,
Sto a suffrì tutte li strazie!
E ‘o cunfessore ca è persona santa,
M’ha ditto: Figlio mio, lassala stà, lassala stà
J’ai mal
Tellement qu’on ne peut pas le croire
Je souffre tous les tourments !
Et le confesseur, qui est un saint homme
M’a dit : Mon fils, oublie-la, oublie-la
Core, core ‘ngrato
Te haie pigliato ‘a vita mia
Tutt’ è passato
E nun nce pienze cchiù!
Cœur, cœur ingrat
Tu m’as pris ma vie
Pour toi c’est du passé
Et tu n’y penses plus.
Riccardo Cordiferro (1875-1940). Core ‘ngrato (1911).
Riccardo Cordiferro (1875-1940). Core ‘ngrato, traduit par L. & L. à partir de la traduction italienne publiée dans Wikipedia [it]

Αρλέτα [Arléta] (1945-2017) | Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai]

4 septembre 2018

Αρλέτα [Arléta] (1945-2017). Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai]. Γιώργος Παπαστεφάνου [Giṓrgos Papastefánou], paroles ; Γιάννης Σπανός [Giánnis Spanós], musique.
Αρλέτα, chant et guitare. Grèce, Ελληνική Ραδιοφωνία Τηλεόραση (ΕΡΤ) [Radio Télévision hellénique (ERT)], vers 1966.
Note : Γιάννης Σπανός [Giánnis Spanós], le compositeur de cette chanson, a débuté sa carrière en France sous le nom de Yani Spanos, d’abord comme pianiste-accompagnateur, puis comme compositeur (par exemple pour l’album Complainte amoureuse, sur des textes de Verlaine, Desnos, Aragon, Éluard et d’autres, publié par Juliette Gréco en 1969). Voir l’article qui lui est consacré dans Wikipédia.

Arléta a été, dans les années 60, l’une des vedettes du Νέο κύμα [Néo kýma] (« nouvelle vague », ainsi nommée en référence à la Nouvelle vague française, bien qu’il se soit agi d’un mouvement purement musical). Elle est restée, jusqu’à sa mort l’an dernier, en 2017, extrêmement populaire en Grèce. En dépit d’un accident cardiaque qui l’a laissée partiellement paralysée en 2008, elle continuait à se produire en public. En France, elle est apparue à une ou deux reprises au côtés de Georges Moustaki.

Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai] (Il était une fois… je m’en souviens) est l’une de ses chansons les plus connues de l’époque « Néa kýma ». Elle est extraite de son premier album, simplement intitulé Αρλέτα, paru en 1966. Son style évoque un peu Joan Baez – et plus encore Françoise Hardy, non ?

 
Νύχτα βροχερή άδειο το χέρι
ψάχνει να σε βρει μα δεν το ξέρει
πού θα σε βρει
Nuit pluvieuse ; la main vide
cherche à te trouver et ne sait pas
où te trouver
Μια φορά θυμάμαι μ’ αγαπούσες τώρα βροχή
μια φορά θυμάμαι μου μιλούσες τώρα σιωπή
Il était une fois… tu m’aimais, je m’en souviens, et à présent : la pluie
Il était une fois… tu me parlais, je m’en souviens, et à présent : le silence
Πέτρωσ’ η φωνή και πώς να κλάψει
που ’φυγες εσύ έχουν ανάψει
χίλιοι καημοί
La voix s’est pétrifiée : comment pleurer ?
Tu es parti, faisant naître mille fois
Le mal de toi
Μια φορά θυμάμαι μ’ αγαπούσες τώρα βροχή
μια φορά θυμάμαι μου μιλούσες τώρα σιωπή
Il était une fois… tu m’aimais, je m’en souviens, et à présent : la pluie
Il était une fois… tu me parlais, je m’en souviens, et à présent : le silence
Θα ’ρθει το πρωί και θα περάσει
θα με λυπηθεί θα με ξεχάσει
όπως κι εσύ
Le matin viendra et passera
Il aura pitié de moi et puis il m’oubliera,
Comme toi
Μια φορά θυμάμαι μ’ αγαπούσες τώρα βροχή
μια φορά θυμάμαι μου μιλούσες τώρα σιωπή
Il était une fois… tu m’aimais, je m’en souviens, et à présent : la pluie
Il était une fois… tu me parlais, je m’en souviens, et à présent : le silence
Γιώργος Παπαστεφάνου [Giṓrgos Papastefánou]. Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai] (1966).
Γιώργος Παπαστεφάνου [Giṓrgos Papastefánou]. Il était une fois… je m’en souviens, traduit de Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai] (1966) L. & L.

Note sur la traduction : je ne parle pas le grec. Cette traduction n’est donnée qu’à titre indicatif. Elle a été réalisée à partir d’une traduction automatique, de traductions espagnole et italienne extraites du site stixoi.info, et de divers outils : dictionnaire bilingue en ligne, tableau des conjugaisons des verbes grecs, etc.

L’enregistrement studio publié, extrait de l’album Αρλέτα [Arléta] de 1966 :

Αρλέτα [Arléta] (1945-2017). Μια φορά θυμάμαι [Mia forá thymámai]. Γιώργος Παπαστεφάνου [Giṓrgos Papastefánou], paroles ; Γιάννης Σπανός [Giánnis Spanós], musique.
Αρλέτα, chant et guitare. Extrait de l’album Αρλέτα [Arléta]. Grèce, 1966.

« Tivoli 62 »

3 septembre 2018

Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, © et ℗2015. Enregistrement public, Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962.
Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, © et ℗2015. Enregistrement public, Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962.

Le 29 novembre 1962 avait lieu à Lisbonne, au théâtre Tivoli, situé sur l’avenida da Liberdade, un spectacle de Fado réunissant une bonne partie du gratin des fadistes d’alors, parmi lesquels rien moins qu’Alfredo Marceneiro et Amália Rodrigues. Cette dernière serait l’instigatrice de cette soirée organisée en l’honneur de Filipe Pinto, fadiste lui-même, compositeur et directeur de « casas de fado » de la capitale, qui décèdera quelques années plus tard (voir le billet : Filipe Pinto | Minha mãe foi cigarreira).

L’album Tivoli 62, publié en 2015, contient l’enregistrement (partiel) de ce spectacle exceptionnel. Tout amateur de fado devrait se le procurer, ou du moins l’écouter, tant il rend flagrante l’opposition des styles et des répertoires entre la « vieille garde » du fado et Amália, qui entamait alors une nouvelle phase de sa vie artistique, de plus en plus éloignée du fado traditionnel.

Alfredo Marceneiro, Filipe Pinto, Amália Rodrigues, Lucília do Carmo et Fernando Farinha au théâtre Tivoli (Lisbonne) en 1962
De gauche à droite : Alfredo Marceneiro, Filipe Pinto, Amália Rodrigues, Lucília do Carmo et Fernando Farinha au théâtre Tivoli (Lisbonne), le 29 novembre 1962. Source : Museu do Fado (Lisbonne)

On ne sait presque rien des sentiments qu’éprouvaient les grands fadistes de la scène lisboète d’alors (Alfredo Marceneiro, Maria Teresa de Noronha, Lucília do Carmo, Hermínia Silva et autres) pour Amália, qui était depuis de longues années une vedette internationale, probablement bien installée dans une certaine aisance matérielle, choyée par les médias portugais bien que rarement présente au Portugal. Y avait-il de l’envie ? De la jalousie ? De la dureté ? Quoi qu’il en soit ce n’était certainement pas le cas de Filipe Pinto. Bien que voué au fado traditionnel, il avait quant à lui très tôt reconnu en Amália Rodrigues une étoile de première grandeur, alors même qu’elle apparaissait dès ses débuts comme une dissidente. Cette amitié, qui était réciproque, transparaît dans les dialogues, les apostrophes, les plaisanteries qui remplissent les intervalles entre les morceaux.

AmáliaRodrigues. Busto (Asas fechadas). Portugal, 1962Amália venait de publier (août 1962) un de ses albums cultes, celui dit du « Buste » (« Busto », en raison de l’illustration de la pochette), qui avait désorienté à la fois son propre public, ses collègues fadistes et les critiques. Un album de rupture. Busto ne contenait que deux fados traditionnels (Estranha forma de vida, sur un fado d’Alfredo Marceneiro, et Povo que lavas no rio, sur le Fado Vitória de Joaquim Campos). Les paroles du premier sont constituées d’un poème d’Amália elle-même, non créditée sur l’édition originale ; celle du second, d’un poème de Pedro Homem de Mello jugé à l’époque trop érudit pour du fado.

Amália Rodrigues (1920-1999). Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare. Extrait d’une émission de la télévision portugaise. Portugal, RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 1961.

Le reste de l’album est fait de pièces que personne ne qualifie alors de « fados », d’ailleurs composées par un étranger, Alain Oulman (un Français), sur des textes très « écrits » de Luís de Macedo et David Mourão-Ferreira. Ces musiques nouvelles désarçonnent jusqu’aux instrumentistes de la chanteuse, qui dans un premier temps y sont rétifs. Comble d’étrangeté, un des poèmes mis en musique par Oulman (Abandono) fait assez clairement référence aux arrestations brutales dont étaient victimes à l’époque les opposants au régime et à leur emprisonnement dans le fort de Peniche, situé sur la côte, non loin de Lisbonne.

Tivoli 62 est le témoin de cette rupture. Amália en assure toute la seconde partie avec sept titres, pour la plupart extraits de Busto. L’entendre succéder à Fernando Farinha (un chanteur « à voix »), Lucília do Carmo, souveraine dans Fado Loucura, Alfredo Marceneiro, génialement égal à lui-même dans son chant psalmodié, et Filipe Pinto, le héros de la soirée, permet de mesurer à quel point Amália avait alors pris le large par rapport à ses collègues. On a l’impression de passer à autre chose.

Pour autant la performance d’Amália est loin d’anéantir celle de ses collègues. Les deux parties se mettent mutuellement en valeur. Même, le moment le plus émouvant de l’album est pour moi Desespero, l’unique fado interprété par Filipe Pinto. D’ambiance très « pessoienne », il se conclut par ces deux vers : Estou cansado de viver / Mas tenho medo da morte (Je suis fatigué de vivre, / Mais j’ai peur de la mort.) Il suffit de feuilleter le Livro do dessassossego :

E eu, que odeio a vida com timidez, temo a morte com fascinação.
Fernando Pessoa (1888–1935). Livro do desassossego.

Et moi, qui hais la vie avec timidité, je crains la mort avec fascination.
Fernando Pessoa (1888–1935). Le livre de Bernardo Soares, rua dos douradores, dans : Livre(s) de l’inquiétude, traduit de Livro(s) do desassossego par Marie-Hélène Piwnik, d’après l’édition de Teresa Rita Lopes (2015). Christian Bourgois, 2018. ISBN 978-2-267-03057-0. Page 361.

La musique est celle du merveilleux et poignant Fado Meia-Noite, dont Filipe Pinto est l’auteur, et sur laquelle Amália chantait un de ses plus beaux titres, Libertação (poème de David Mourão-Ferreira).

Filipe Pinto (1905-1968). Desespero. Orlando Nunes, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado Meia-noite).
Filipe Pinto, chant ; Francisco Carvalhinho et Jorge Fontes, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Extrait du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962. Portugal, ℗2015.

 

Outrora, lembro-me bem,
As ilusões refloriam
E quando meus lábios riam
Meus olhos riam também.
Autrefois, je m’en souviens,
Les illusions fleurissaient
Et quand mes lèvres riaient,
Mes yeux riaient aussi.
Sem ver que os olhos consomem
As ilusões lentamente
Desejei infantilmente
Crescer, ter barba e ser homem.
Sans voir que les yeux consument
Lentement les illusions,
Je voulais, comme les enfants
Grandir, avoir de la barbe, être un homme.
Agora os risos são ais
Olho o mundo e desespero
Acho-o tristonho demais
P’ra quem é justo e sincero.
Aujourd’hui les rires se transforment en soupirs
Je regarde le monde et je désespère
Ce sort est trop triste
Pour quelqu’un de juste et sincère.
Os dias parecem meses
Decorrem tristes a esmo
Confesso que muitas vezes
Tenho pena de mim mesmo.
Les jours, longs comme des mois
S’écoulent tristes et sans but
Et j’avoue que bien souvent
J’ai pitié de moi-même.
Não sei contudo entender
Estes balanços da sorte
Estou cansado de viver
Mas tenho medo da morte.
Mais je n’arrive pas à comprendre
Ces caprices du destin.
Je suis fatigué de vivre,
Mais j’ai peur de la mort.
Orlando Nunes. Desespero (1960).
Orlando Nunes. Désespoir, traduit de Desespero (1960) L. & L.

En voici l’enregistrement original réalisé en studio, publié en 1960 :

Filipe Pinto (1905-1968). Desespero. Orlando Nunes, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado Meia-noite).
Filipe Pinto, chant ; Francisco Carvalhinho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Portugal, 1960.

Filipe Pinto | Minha mãe foi cigarreira

23 août 2018

Guitarra de Portugal, 1 de Novembro, 1945
Première page du périodique Guitarra de Portugal (Lisbonne : 1922-1947), livraison du 1er novembre 1945. Source : Museu do Fado, Lisbonne.

Les connaisseurs de la discographie d’Amália Rodrigues ont dans l’oreille, et sûrement dans leur discothèque, l’extraordinaire récital enregistré sur le vif en 1955 au Café Luso (une « casa de fados » du Bairro Alto de Lisbonne), publié en 1974 sous le titre Amália no Café Luso. La voix masculine qui annonce chacun des fados, après avoir présenté la fadiste avec l’emphase d’un prédicateur délivré de lui-même et possédé par la grâce (« Senhoras e senhores, vão a ouvir a expressão máxima do Fado, Amália Rodrigues! » : « Mesdames et messieurs, vous allez entendre l’expression absolue du Fado, Amália Rodrigues ! »), est celle de Filipe Pinto.

Un peu comme Patachou pour la chanson française d’après-guerre, Filipe Pinto (1905-1968) était un personnage important de l’univers du fado des années 1930 à 1960. Fadiste lui-même, surnommé « o Marialva do fado » (« l’aristocrate du fado ») en raison de sa prestance et de son élégance vestimentaire, il a dirigé plusieurs maisons de fado (dont le « Luso ») et fait office de « directeur artistique », si on peut dire, pour quelques autres. Il connaissait tout le monde et entretenait des relations d’amitié avec les plus grands fadistes de l’époque, Alfredo Marceneiro et Amália Rodrigues surtout. Amália, sa cadette de quinze ans, lui devrait même son nom de scène (source : Museu do Fado). En tant qu’artiste il appartenait indiscutablement à l’univers du fado castiço – le fado traditionnel. Dans les années 1960 il était considéré comme un fadiste à l’ancienne. Amália Rodrigues le décrit ainsi :

O Filipe Pinto era um tipo extraordinário, um daqueles fadistas de bota afiambrada, com uma cara cheia de personalidade. Não era homem de cantar muitas coisas, mas três ou quatro que cantava, cantava bem. E a apresentar agarrava a atenção das pessoas, tinha um certo magnetismo.
Dans : Vítor Pavão dos Santos. Amália, uma biografia. Lisboa, Ed. Presença, 2005, p. 61.

Filipe Pinto était un type extraordinaire, un de ces fadistes portant des bottines élégantes, au visage plein de personnalité. Son répertoire n’était pas très étendu, mais les trois ou quatre choses qu’il chantait, il les chantait bien. Et en tant que présentateur il captait l’attention des gens, il avait une sorte de magnétisme.

Il a malgré tout laissé quelques enregistrements. Le plus connu, Minha mãe foi cigarreira (1961), apparaît sur quelques anthologies. La musique est celle du Fado menor, sur laquelle il a écrit lui-même un texte assez curieux, bien dans sa manière, qui joue à plusieurs reprises sur les différents sens du mot mortalha : « linceul » ou « papier à cigarettes ».

Filipe Pinto (1905-1968). Minha mãe foi cigarreira. Filipe Pinto, paroles ; musique Fado menor (compositeur inconnu).
Filipe Pinto, chant ; Francisco Carvalhinho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Portugal, ℗1961.

Minha mãe foi cigarreira
E tinha um porte bizarro
‘Inda vejo a sua imagem
No fumo do meu cigarro.
Ma mère était cigarettière
Et avait grande allure
Son image se forme encore
Dans la fumée de ma cigarette.
A sua alma branquinha
Honesta, modesta e franca
Envolvia a minha alma
Como a mortalha mais branca.
Son âme candide
Honnête, modeste et droite
Enveloppait mon âme
Comme le tabac dans son linceul de papier.
Coitadinha já morreu
Que o amor de Deus lhe valha
Foi concerteza pró céu
Envolta em branca mortalha.
La pauvrette n’est plus là
Que l’amour de Dieu la protège
Elle est sûrement montée au ciel
Enveloppée dans son drap blanc.
Minha mãe estrela perdida
‘Inda a vejo entre os abrolhos
Como se fosse envolvida
Na mortalha dos meus olhos.
Ma mère, étoile perdue
Je la vois briller du fond de mes tourments
Comme enveloppée
Dans le blanc de mes yeux.
Filipe Pinto (1905-1968). Minha mãe foi cigarreira (1961).
Filipe Pinto (1905-1968). Ma mère était cigaretière, traduit de Minha mãe foi cigarreira (1961) L. & L.

Celeste est morte

1 août 2018

Morte ? Celeste ? Morte ? Oui. Morte. Aujourd’hui. Je l’apprends à l’instant. La nouvelle vient de frapper.

Celeste Rodrigues (1923-2018). Fado Celeste / Tiago Torres da Silva, paroles ; Pedro Pinhal, musique ; Celeste Rodrigues, chant ; Pedro Amendoeira, guitare portugaise ; Pedro Pinhal, guitare classique ; Frederico Cato (dans la vidéo), Paulo Paz (dans l’enregistrement audio), basse acoustique. Enregistrement audio ℗2007.
Vidéo : Bruno de Almeida, réalisation ; Paulo Abreu, directeur de la photographie ; Diogo Varela Silva, producteur exécutif. Production : BA Filmes, 2013. Vidéo réalisée à l’occasion du 90e anniversaire de Celeste Rodrigues.

Quando a manhã me desperta
A janela entreaberta
Deixa-me ver a cidade;
E para não sofrer à toa
Não dou um nome a Lisboa
E só lhe chamo saudade
Lorsque le matin m’éveille,
La fenêtre entr’ouverte
Me laisse voir la ville ;
Et pour prévenir toute blessure
Je ne dis pas le nom de Lisbonne
Je l’appelle : saudade
Há tanta gente a passar
Que ás vezes chego a escutar
O pregão duma varina
Sei que a vida continua
Mas vejo passar na rua
Os meus tempos de menina
Je vois passer tant de monde
Qu’il m’arrive parfois d’entendre
Le cri d’une varina*
Je sais que la vie continue
Mais ce sont les années de mon enfance
Que je vois passer dans la rue
Olho outra vez a cidade
Mas quando o vento me invade
E a solidão me agarra
Fecho de vez a janela
Peço á saudade cautela
E abraço uma guitarra
Je regarde encore la ville
Mais quand le vent me saisit
Et que m’empoigne la solitude
Je ferme vivement la fenêtre
Je demande à la saudade de me ménager
Et j’étreins une guitare
Tiago Torres da Silva. Fado Celeste (2007).
Tiago Torres da Silva. Fado Celeste (2007). Traduction L. & L.

* Varina : ancienne vendeuse de rue à Lisbonne. Les varinas vendaient du poisson qu’elles portaient dans une vaste panière posée sur la tête.

L. & L.

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