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Maria Teresa de Noronha • Fado antigo

23 septembre 2022

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Fado antigo. João do Carmo Noronha, paroles & musique.
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery & António Chainho, guitare portugaise ; Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Extrait de l’album Fado antigo / Maria Teresa de Noronha. Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1971. Portugal, ℗ 1972.

Encore une fois Maria Teresa de Noronha, dont le visage, sur cette photo, évoque à la fois Ingrid Bergman (période Rossellini) et la célèbre reine Elisabeth 2 d’Angleterre. Ses extraordinaires qualités de chanteuse sont particulièrement flagrantes dans ce Fado antigo enregistré en 1971, à la fin de sa carrière. On est émerveillé — surtout si on ne comprend pas le portugais, ou si on fait complètement abstraction des paroles, assez faibles.


Corria a vida, voava
Surgiste no meu caminho
E o tempo quando passava
Passava devagarinho

La vie passait, le temps courait.
Tu es apparu sur mon chemin
Et le temps, quand il passait,
Prenait son temps.

Antes ceguinha ficasse
Naquela maldita hora
Se em vez de ver-te cegasse
Sofria menos agora

Que n’ai-je été frappée de cécité
À ce maudit instant !
Si, au lieu de te voir, j’étais aveugle
Je souffrirais moins à présent.

Jurei há muito esquecer-te
E a jura tão bem cumpri
Que não te esqueço a pensar
Que me hei-de esquecer de ti

J’ai juré de t’oublier
Et je suis si fidèle à mon serment
Qu’à force de penser que je dois t’oublier
Je ne t’oublie pas.

Chorai guitarras, chorai
Acompanhem meu sentir
Que eu também choro e não tenho
Ninguém que me queira ouvir

Pleurez, guitares, pleurez,
Accompagnez mon malheur,
Car moi aussi je pleure
Sans personne pour m’écouter.
João do Carmo Noronha. Fado antigo (1971).
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João do Carmo Noronha. Fado ancien, trad. par L. & L. de Fado antigo (1971).

Fado Carlos da Maia (quadras)

22 septembre 2022

Ada de Castro (née en 1937)Gosto de tudo o que é teu. Maria José Runa, paroles ; Carlos da Maia, musique (Fado Carlos da Maia [quadras]).
Ada de Castro, chant ; Luís Ribeiro & José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; João Vaz, Jaime Martins & Ricardo Belo, guitare ; Luís N´Gambi, basse acoustique.
Captation : Lisbonne, restaurant « A Nini », 4 octobre 2012. Vidéo : 4FadoLisbon, 2012 (mise en ligne).

Ada de Castro, née en 1937, a débuté en 1960 et chantait un peu à la manière d’une soliste de chorale dans un lycée comme il faut. Elle a enregistré Gosto de tudo o que é teu (« J’aime tout de toi ») en 1972, mais la voici en public, dans une captation relativement récente (2012). La voix accuse ses 75 ans : elle vibre de toute sa tôle et certaines notes sont difficiles à tenir, mais voilà une vraie version « fadiste », infiniment préférable à celle du disque, d’un ennui mortel.


Eu gosto do teu andar
Desse jeito que é tão teu
Eu gosto do teu olhar
Olhar que a ti me prendeu

J’aime te voir marcher
De cette démarche qui n’est qu’à toi.
J’aime que tu me regardes
De ce regard qui m’ensorcelle.

Eu gosto do teu cabelo
Do dourado do teu rosto
E da tua linda boca
Nem calculas como eu gosto

J’aime tes cheveux,
J’aime ton visage doré,
J’aime ta bouche,
Tu n’imagines pas combien je l’aime.

Eu gosto das tuas mãos
Que tão bem acariciam
Do teu corpo, dos teus modos
Que os meus olhos extasiam

J’aime tes mains
Qui savent si bien caresser,
J’aime ton corps, tes manières
Qui ravissent mes yeux.

Eu gosto do teu sorriso
Sorriso franco e leal
Até das tuas maldades
Eu não desgosto, afinal

J’aime ton sourire
Franc et loyal
Et même tes malices
Ne me déplaisent pas.

Eu gosto da tua voz
A voz mais linda que ouvi
Gosto de tudo do que é teu
Só porque gosto de ti

J’aime ta voix,
La plus belle jamais entendue.
J’aime tout ce qui est toi
Simplement parce que je t’aime.
Maria José Runa. Gosto de tudo o que é teu (1972).
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Maria José Runa. J’aime tout ce qui est toi, trad. par L. & L. de Gosto de tudo o que é teu (1972).

« Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement, » en somme.

Comme Os teus olhos de Maria Teresa de Noronha (voir le billet précédent), Gosto de tudo o que é teu est chanté sur une musique de Fado traditionnel désignée sous le nom de Fado Carlos da Maia (quadras). Son compositeur, José Carlos Augusto da Maia, était un guitariste actif au début du siècle dernier ; il a accompagné Alfredo Marceneiro, entre autres.

Deux fados, très différents l’un de l’autre, portent le nom de ce guitariste : l’un destiné à des poèmes en sizains (sextilhas, ou strophes de six vers), l’autre — celui-ci — à des quatrains (quadras). Celui destiné aux quadras semble rarement utilisé par les fadistes, je ne sais pas pourquoi. Il me plaît beaucoup, je dois dire.

Autre exemple de ce fado : Sombra triste de ninguém (« Ombre triste de personne »), par Maria Valejo, née en 1944. Impétueux, pétulant, c’est entre tous celui qui me plaît le plus. Un billet lui a déjà été consacré en 2018, on y trouvera les paroles et leur traduction.

Maria Valejo (née en 1944)Sombra triste de ninguém. António Calém, paroles ; Carlos da Maia, musique (Fado Carlos da Maia [quadras]).
Maria Valejo, chant ; Manuel Mendes & José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Raúl Silva, basse acoustique.
Portugal : Ovação, ℗ 1974.

Maria Teresa de Noronha • Os teus olhos

19 septembre 2022

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Os teus olhos. Maria da Graça Ferreira do Amaral, paroles ; Carlos da Maia, musique.
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery & António Chainho, guitare portugaise ; Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Extrait de l’album Fado antigo / Maria Teresa de Noronha. Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1971. Portugal, ℗ 1972.


Por esse mundo de Cristo
Há olhos grandes aos molhos
Mas em nenhuns tenho visto
A grandeza dos teus olhos

De grands yeux, de par le monde,
J’en ai vu tant et tant !
Mais je n’ai vu dans aucun d’eux
La splendeur de tes yeux.

Dizes que para estar comigo
Não galgas montes nem escolhos
Guarda as palavras contigo
Deixa falar os teus olhos

Tu dis que pour être avec moi
Tu ne franchis ni monts ni récifs.
Mais garde tes paroles
Et laisse parler tes yeux !

E se me levar a morte
Por sua estrada de abrolhos
Que pena não ter a sorte
De ver chorar os teus olhos

Et si la mort devait m’emporter
Sur son chemin d’épines,
Elle me priverait de la grâce
De voir pleurer tes yeux !
Maria da Graça Ferreira do Amaral. Os teus olhos (1971).
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Maria da Graça Ferreira do Amaral. Tes yeux, trad. par L. & L. de Os teus olhos (1971).

Maria Teresa de Noronha (1918-1993) a été une fadiste singulière. Aristocrate de naissance autant que par son mariage, elle s’est astreinte à une carrière discrète, courte et presque privée d’apparitions en public. Sa renommée était assurée par une émission de radio bimestrielle qu’elle a conduite de 1938 à 1947 et de 1952 à 1961, au cours de laquelle elle chantait en direct, autant que par ses disques. Sa discographie complète, en y incluant les captations de quelques unes de ses émissions de radio et de quelques performances publiques, tient en un coffret de cinq CD (+ un DVD réunissant ses apparitions à la télévision), publié par la maison Valentim de Carvalho en 2018 à l’occasion du centenaire de sa naissance. Elle a effectué son dernier enregistrement de studio en 1971, à l’âge de 53 ans.

En dehors d’une incursion dans le « fado » de Coimbra — qu’elle a d’ailleurs été l’une des toutes premières femmes à chanter —, son répertoire s’est limité au fado castiço (« authentique » ; cette appellation désigne des fados sans refrain). Elle s’y est illustrée par un art du chant hors du commun. Dotée d’un timbre assez quelconque, elle faisait preuve en revanche d’une virtuosité vocale stupéfiante, unique dans le milieu du fado, jamais démonstrative, exercée au contraire avec une parfaite maîtrise.

Quoique Os teus olhos (« Tes yeux »), extrait de Fado antigo , son dernier album de studio, ne se prête pas particulièrement à une démonstration d’agilité vocale, on peut au moins y admirer l’art du estilar de la chanteuse, c’est à dire sa capacité à varier la mélodie, exposée à la première strophe mais chantée plus librement dans les suivantes, son aisance très naturelle dans les dynamiques, ainsi que son rubato. L’accompagnement instrumental est impeccable.

La chanson du dimanche [22]

18 septembre 2022

Un garçon qui pleure
Ça me met de bonne humeur
Un garçon qui pleure
Un joli souffre-douleur
Son malheur fait mon bonheur
Jacques Duvall (né en 1952). Un garçon qui pleure (2012).

C’est une chanson cruelle.

Marie France (née en 1946) & Chrissie Hynde (née en 1951)Un garçon qui pleure. Jacques Duvall, paroles ; François Bernheim, musique.
Marie France & Chrissie Hynde, chant ; Les Fantômes, ensemble instrumental.
Extrait de l’album Kiss / Marie France. Enregistrement : Huy (Belgique), studio X.Y.Zèbres. Belgique, ℗ 2012.

Mais elle n’est pas chantée par n’importe qui.

Sur Marie France, qui a créé sa pièce Le navire Night aux côtés de Bulle Ogier et de Michael Lonsdale, sous la direction de Claude Régy en 1979, Marguerite Duras avait eu ces paroles :

Je dirais qu’elle départage les champs de l’émotion et du désir. C’est impossible de ne pas être troublé par elle. Tout le monde. Les femmes comme les hommes.
Marguerite Duras (1914-1996). En effeuillant la marguerite, entretien avec Patrick Duval, Libération, 22 mars 1979.

Quant à Chrissie Hynde, la leaderesse des Pretenders, elle a fêté ses soixante-et-onze ans il y a quelques jours.

Amelita Baltar & Astor Piazzolla • Los paraguas de Buenos Aires

12 septembre 2022

J’ai cru longtemps que Los paraguas de Buenos Aires (« Les parapluies de Buenos Aires ») était une chanson d’atmosphère, inspirée par une journée de pluie dans une grande ville et par l’humeur de mélancolie qui peut s’en exhaler — jusqu’à ce que je fasse vraiment attention aux paroles. Il s’agit au vrai de la chanson tragique d’un amour révolu et d’une solitude atroce. Le poème est d’Horacio Ferrer (auteur pour Piazzolla de Balada para un loco et du livret de Maria de Buenos Aires, entre autres). L’enregistrement est celui de la création (1972) : Piazzolla à la tête de son ensemble Conjunto 9 et le chant frémissant d’Amelita Baltar.

Amelita Baltar (née en 1940) & Astor Piazzolla (1921-1992)Los paraguas de Buenos Aires. Horacio Ferrer, paroles ; Astor Piazzolla, musique.
Amelita Baltar, chant ; Conjunto 9, ensemble instrumental (Astor Piazzolla, bandonéon ; Antonio Agri & Hugo Baralis, violon ; Néstor Panik, alto ; José Bragato, violoncelle ; Kicho Díaz, contrebasse ; Osvaldo Tarantino, piano ; Oscar López Ruiz, guitare électrique ; José Corriale, percussion) ; Astor Piazzolla, arrangements & direction.
Enregistrement : Buenos Aires, 1972.
Première publication : Argentine, 1972.


Está lloviendo en Buenos Aires, llueve,
y en los que vuelve a sus casas, pienso,
y en la función de los teatritos pobres
y en los fruteros que a lluvia besan.

Il pleut sur Buenos Aires, il pleut
Et je pense à ceux qui rentrent chez eux
Et aux séances des petits théâtres miteux
Et aux marchands de fruits qui bénissent la pluie.

Pensando en quienes ni paraguas tienen,
siento que el mío para arriba tira.
« No ha sido el viento, si no hay viento », digo,
cuando de pronto mi paraguas vuela.

En pensant à ceux qui n’ont même pas de parapluie
Je sens que le mien tire vers le haut.
Ça ne peut pas être le vent, il n’y en a pas, je dis,
Quand tout à coup mon parapluie s’envole

Y cruza lluvias de hace mucho tiempo:
la que al final mojó tu cara triste,
la que alegró el primer abrazo nuestro,
la que llovió sin conocernos, antes.

Et il traverse des pluies d’il y a bien longtemps :
Celle qui, à la fin, mouillait ton visage triste,
Celle qui a égayé notre première étreinte,
Celle qui est tombée avant qu’on ne se connaisse.

Y desandamos tantas lluvias, tantas,
que el agua está recién nacida, ¡vamos!,
que está lloviendo para arriba, llueve,
y con los dos nuestro paraguas sube.

Et à force de remonter à travers toutes ces pluies
Nous voici à la naissance de l’eau
Et voici qu’il pleut à l’envers, vers le haut
Et nous montons, nous deux et notre parapluie

A tanta altura va, querido mío,
camino de un desaforado cielo
donde la lluvia sus orillas tiene
y está el principio de los días claros.

Il nous emporte si haut, mon amour,
Dans la démesure du ciel,
Jusqu’aux rives de la pluie,
À la naissance de la clarté des jours,

Tan alta, el agua nos disuelve juntos
y nos convierte en uno solo, uno,
y solo uno para siempre, siempre,
en uno solo, solo, solo pienso.

Si haut que l’eau nous fond l’un dans l’autre
Et nous transforme en un seul être,
Un seul être pour toujours, toujours,
Un seul, un être seul, perdu dans ses pensées,

Pienso en quien vuelve hacia su casa
y en la alegría del frutero
y, en fin, lloviendo en Buenos Aires sigue,
yo no he traído ni paraguas, llueve, llueve.

Qui pense à celui qui rentre chez lui,
Et à la joie du marchand de fruits,
Et qu’il pleut toujours sur Buenos Aires,
Et je n’ai même pas de parapluie et il pleut, il pleut…
Horacio Ferrer (1933-2014). Los paraguas de Buenos Aires (1972).
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Horacio Ferrer (1933-2014). Les parapluies de Buenos Aires, trad. par L. & L. de Los paraguas de Buenos Aires (1972).

Un peu belge moi, tu sais

7 septembre 2022

Mercredi dernier j’ai déjeuné au restaurant — seul, événement désormais exceptionnel. J’avais ainsi le loisir d’observer les autres clients : entre les plats il n’y avait que ça à faire.

Dans cette salle oblongue il y avait : un couple de septuagénaires, elle très vive (fine de corps et de visage, regard agile et curieux, quelque chose d’une Anna Magnani en cheveux blancs), lui un peu affaissé ; d’anciens universitaires, ai-je pensé.

Un groupe de trentenaires banals qui réglaient leur addition (il était près de 14 heures, grand temps pour eux de retourner à leurs N+1, leur coworking, leurs process, vidéoconférences et patin couffin).

Et puis une table de quatre personnes, trois femmes et un homme, qui parlaient avec une grande animation. Ils étaient placés au plus loin de moi, de sorte que c’est d’abord le son de leurs voix, leur accent, leur manière de moduler les phrases qu’on percevait : une façon de parler ancienne, que je reconnaissais et qui me semblait avoir disparu depuis des décennies. Du Nord-Ouest à coup sûr. De la Haute-Bretagne — le côté de Redon, Malestroit, Questembert, enfin cette région-là, voyez. Ils étaient tous plus jeunes que moi, pourtant.

Au moment où je commençais à m’intéresser à eux, la plus âgée (elle pouvait avoir 55 ans) disait ceci : « Je suis un peu belge moi, tu sais. » Je n’ai pas su quelle portée assigner à cette déclaration qui prenait place, je m’en suis rendu compte aussitôt, dans une discussion sur la nourriture. Étaient-ils en vacances ? Près de la dame « un peu belge », qui portait une robe à petits motifs floraux sur fond bleu indigo, se trouvait une jeune femme d’une vingtaine d’années, aux traits encore ordinaires, potelée, les yeux et la bouche en forme de points (Tintin — mais les cheveux tirés en arrière), un peu à l’étroit dans sa marinière. En face d’eux (je les voyais de dos, parfois de profil suivant leurs postures), un homme volubile au crâne dégarni, la quarantaine, vêtu comme un employé du cadastre ou comme un prêtre en civil, et une femme « bien portante » comme on dit, robe groseille semée de fleurettes, cheveux blonds vigoureux, noués en cuche au-dessus de la nuque. En couple, ces deux ? Parents de la jeune fille en marinière ? « Mais si, le riz aussi », disait l’homme. « C’est comme les pommes de terre : certaines ont du goût et d’autres non. » Accent de Redon, Malestroit, Questembert. Années soixante, soixante-dix. À des années lumière.

Je me suis intéressé à ma nourriture, j’ai été moins attentif. À un moment il a été question d’une omelette norvégienne — une omelette norvégienne, pensez ! Je n’en ai jamais vu qu’à la fin de repas de première communion ou autres, et pour la dernière fois vers 1969 et encore.

(À la réflexion : non, pas en couple, pas parents de la jeune fille en marinière, crois pas.)

L’homme volubile : « La pénurie de moutarde, qui est quand même fondamentale pour… [inaudible] Ah ben si ! »

Et puis encore : « Nina Hagen. Elle a fait le conservatoire à Berlin-Est, Nina Hagen ! »

Plutôt années soixante-dix, quatre-vingts, alors. Et peut-être venaient-ils de la Mayenne, après tout.

Nina Hagen BandUnbeschreiblich weiblich. Nina Hagen, paroles ; Manfred Praeker, musique.
Nina Hagen Band, ensemble instrumental & vocal (Nina Hagen, chant ; Reinhold Heil, claviers, chœurs ; Bernhard Potschka, guitare, chœurs ; Manfred Praeker, basse, chœurs ; Herwig Mitteregger, batterie, chœurs).
Vidéo : extrait d’une émission de la série Rockpalast. Production : République fédérale d’Allemagne, WDR (Westdeutscher Rundfunk), 1978.
Captation : Dortmund (République fédérale d’Allemagne), Westfalenhalle, 9 décembre 1978.

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Toulouse (Occitanie, France), Hôtel de Bagis (« Hôtel de pierre »), 26 août 2022

Caetano Veloso • Os Argonautas

18 août 2022

Caetano Veloso fêtait il y a quelques jours ses 80 ans.

Lui, 80 ans !

Autrefois, probablement en 1969, Caetano avait écrit et composé Os Argonautas (« Les Argonautes ») à la demande de sa sœur Maria Bethânia qui désirait une chanson dans le style du fado. Il l’a lui-même enregistrée avant sa sœur : elle figure dans son album à couverture blanche intitulé Caetano Veloso, paru cette année même de 1969 qui est celle de son exil en Europe. Car suite au durcissement, en décembre 1968, de la dictature militaire qui s’était emparée du Brésil en 1964, Caetano et Gilberto Gil avaient été emprisonnés, puis laissés quelques mois en liberté conditionnelle à Salvador de Bahia avant de quitter le pays. C’est au cours de cette période que l’album Caetano Veloso a été enregistré, avec la participation de Gilberto Gil.

Caetano Veloso (né en 1942)Os Argonautas. Caetano Veloso, paroles & musique.
Caetano Veloso, chant ; Gilberto Gil, guitare ; Lanny Gordin, guitare électrique ; Sergio Barroso, basse électrique ; Chiquinho de Moraes, piano, orgue électrique ; Tião Motorista, section rythmique ; Wilson das Neves, batterie ; Rogério Duprat, arrangements & direction.
Enregistrement ; Salvador (Bahia, Brésil), juin 1969.
Extrait de l’album Caetano Veloso. Brésil, ℗ 1969.


O barco! Meu coração não aguenta
Tanta tormenta
Alegria, meu coração não contenta
O dia, o marco, meu coração
O porto, não!

Le navire ! Pour mon cœur, c’est trop
De turbulence
De joie, mon cœur n’en peut plus.
Le jour, le mouillage, mon cœur.
Le port, non !

Navegar é preciso
Viver não é preciso

Naviguer est nécessaire
Vivre n’est pas nécessaire

O barco! Noite no teu tão bonito
Sorriso solto perdido
Horizonte, madrugada
O riso, o arco da madrugada
O porto, nada!

Le navire ! Nuit dans ton si beau
Sourire sans entraves, perdu.
Horizon, aurore.
Le rire, l’arc de l’aurore.
Le port, rien !

Navegar é preciso
Viver não é preciso

Naviguer est nécessaire
Vivre n’est pas nécessaire

O barco! O automóvel brilhante
O trilho solto, o barulho
Do meu dente em tua veia
O sangue, o charco, barulho lento
O porto, silêncio!

Le navire ! L’automobile brillante.
Le rail descellé, le vacarme
De ma dent dans ta veine.
Le sang, la mare, lent vacarme.
Le port, silence !

Navegar é preciso
Viver não é preciso

Naviguer est nécessaire
Vivre n’est pas nécessaire
Caetano Veloso (né en 1942). Os Argonautas (1969).
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Caetano Veloso (né en 1942). Les Argonautes, trad. par L. & L. de Os Argonautas (1969).

Os Argonautas ressemble à un fado oui, si on veut. Son texte étrange, indéchiffrable, prend appui sur la formule « Navegar é preciso; viver não é preciso » (« Naviguer est nécessaire ; vivre n’est pas nécessaire ») citée à plusieurs reprises par Fernando Pessoa dans l’étendue de son œuvre : une fois dans Palavras de portico, une sorte de note utilisée de manière posthume comme introduction à son recueil Mensagem (Message) :

Navegadores antigos tinham uma frase gloriosa: « Navegar é preciso; viver não é preciso. »
Quero para mim o espírito desta frase, transformada a forma para a casar com o que eu sou: Viver não é necessário; o que é necessário é criar.

Fernando Pessoa. Palavras de portico (extrait), dans : Fernando Pessoa. Obra Poética, organização, introdução e notas de Maria Aliete Galhoz, Rio de Janeiro, Companhia Aguilar Editora, 1965.

Des navigateurs de l’Antiquité avaient une phrase glorieuse : « Naviguer est nécessaire ; vivre n’est pas nécessaire. »
Je revendique pour moi-même l’esprit de cette phrase, transformée pour l’adapter à ce que je suis : Vivre n’est pas nécessaire ; ce qui est nécessaire, c’est de créer.
Traduction L. & L.

Mais c’est dans Livro(s) do desassossego (Livre de l’intranquillité ou, selon une traduction plus récente Livre(s) de l’inquiétude) que la fameuse devise est, par deux fois, explicitement associée aux Argonautes, au cours de textes attribués à l’hétéronyme Bernardo Soares :

Nós encontrámo-nos navegando, sem a ideia do porto a que nos deveríamos acolher. Reproduzimos assim, na espécie dolorosa, a fórmula aventureira dos argonautas: navegar é preciso, viver não é preciso.
Fernando Pessoa. Livro do Desassossego por Bernardo Soares. Vol.I. Recolha e transcrição dos textos de Maria Aliete Galhoz e Teresa Sobral Cunha, prefácio e Organização de Jacinto do Prado Coelho. Lisboa, Ática, 1982. – 195.

Nous nous retrouvons à naviguer, sans avoir idée du port où nous pourrions accoster. Nous reprenons ainsi à notre compte, sous une forme angoissante, la devise aventureuse des Argonautes : Naviguer est nécessaire, ce qui n’est pas nécessaire, c’est de vivre.
Fernando Pessoa. Livre(s) de l’inquiétude, traduit de Livro(s) do Desassossego par Marie-Hélène Piwnik. Paris, Christian Bourgois, 2018. ISBN 978-2-267-03057-0. Page 131.

Selon Plutarque, la phrase aurait été prononcée, non par les Argonautes, mais par Pompée, à l’adresse de ses matelots qui, rebutés par le mauvais temps, renâclaient à lever l’ancre. Ce dont Caetano Veloso n’avait cure : il lui importait au contraire de faire référence au Portugal et à ses mythes.

Os Argonautas a été reprise par une multitude d’interprètes, surtout brésiliens (Maria Bethânia, qui en était la commanditaire, Elis Regina et bien d’autres). Elle n’a guère tenté les fadistes, que je sache, en dehors de Carla Pires — et de Gisela João, dans un clip publicitaire en faveur du tourisme à Lisbonne. Lula Pena, dans son premier album, Phados, enregistré alors qu’elle vivait en Belgique, en a donné une version brumeuse, bien dans sa manière :

Lula PenaOs Argonautas. Caetano Veloso, paroles & musique.
Lula Pena, chant, guitare.
Enregistrement ; Bruxelles (Belgique), août 1998.
Extrait de l’album Phados. Belgique, ℗ 1998.

Autre version portugaise, celle d’Eugénia Melo e Castro — une artiste au fort tropisme brésilien, il est vrai.

Eugénia Melo e CastroOs Argonautas. Caetano Veloso, paroles & musique.
Eugénia Melo e Castro ; Wagner Tiso, piano ; Pedro Caldeira Cabral, guitare portugaise.
Extrait de l’album Coração imprevisto. Portugal, ℗ 1988.

Nina Simone • July tree

15 août 2022

Cette chanson, on croirait un air traditionnel anglais et c’est bien ainsi que la chante la grande Nina Simone. Un air ancien du Lancashire, ou du Derbyshire, du Shropshire, du Yorkshire, du Gloucestershire, du Middlesex.

Mais non. Dommage d’ailleurs, cet accompagnement d’orchestre.

Nina Simone (1933-2003)July tree. Eve Merriam, paroles ; Irma Jurist, musique.
Nina Simone, chant, piano ; Rudy Stevenson, guitare ; accompagnement d’orchestre ; Hal Mooney, arrangements & direction.
Enregistrement ; New York (États-Unis), janvier 1965.
Extrait de l’album I put a spell on you / Nina Simone. États-Unis, ℗ 1965.


True love seed in the autumn ground
True love seed in the autumn ground
When will it be found?

Graine d’amour vrai, dans la terre d’automne
Graine d’amour vrai, dans la terre d’automne
Quand la découvrira-t-on ?

True love deep in the winter white snow
True love deep in the winter white snow
How long will it take to grow?

Amour vrai, enfoui sous la neige d’hiver
Amour vrai, enfoui sous la neige d’hiver
Dans combien de temps sera-t-il grand ?

You know true love buds in the April air
The April air
Was there ever a bud so fair?

Amour vrai, bourgeonnant dans l’air d’avril
Dans l’air d’avril
A-t-on jamais vu de si beaux bourgeons ?

True love blooms for the world to see
True love blooms for the world to see
Blooms high upon the July tree

L’amour vrai fleurit à la face du monde
L’amour vrai fleurit à la face du monde
Splendide sur l’arbre de juillet.
Eve Merriam (1916–1992). July tree (1964).
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Eve Merriam (1916–1992). L’arbre de juillet, trad. par L. & L. de July tree (1964).

La chanson du dimanche [21]

14 août 2022

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé.
Marcel Proust (1871-1922). Du côté de chez Swann (1913). Dans : À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, impr. 2011 (Quarto), page 44.

On connaît la suite.

Fred Buscaglione (1921-1960) e I suoi AsternovasLa tazza di tè. Leo Chiosso, paroles ; Fred Buscaglione, musique.
Fred Buscaglione, chant ; Gli Asternovas, ensemble instrumental et vocal.
Italie, ℗ 1959.

Signora, su, venga con me
A bere una tazza di tè
Nel mio scettico e blu separé
Noi l’amore faremo per tre
Signora, non abbia timor
Io sono un uomo d’onor
Venga solo una volta con me
A gustare una tazza di tè
Fred Buscaglione (1921-1960). La tazza di tè (1959), extrait.

Madame, allons, venez avec moi
Boire une tasse de thé
Dans mon sceptique et bleu cabinet particulier.
Nous ferons l’amour pour trois
Madame, ne craignez rien,
Je suis un homme d’honneur.
Venez juste une fois avec moi
Déguster une tasse de thé

Triste sina • Amália, Mísia, Denia

11 août 2022

Triste sina (« Triste sort ») est un fado-chanson créé par Amália Rodrigues en 1958. Ses auteurs (le compositeur, parfois auteur-compositeur Carlos Nóbrega e Sousa [1913-2001] et le parolier Jerónimo Bragança [1920-2003]) étaient des collaborateurs habituels et produisaient le plus souvent des chansons de variétés.

Amália Rodrigues (1920-1999)Triste sina. Jerónimo Bragança, paroles ; Carlos Nóbrega e Sousa, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Portugal, ℗ 1958.


Mar de mágoas sem marés
Onde não há sinal de qualquer porto.
De lés a lés o céu é cor de cinza
E o mundo desconforto
No quadrante deste mar que vai rasgando
Horizontes sempre iguais à minha frente,
Há um sonho agonizando
Lentamente, tristemente.

Mer de peines sans marées,
Mer où ne luit le phare d’aucun port.
Le ciel immense est couleur de cendre
Et le monde est désespoir.
Dans cette mer qui lacère
Les immuables horizons qui me font face,
Il y a un rêve qui se meurt
Lentement, tristement.

Mãos e braços para quê,
E para quê os meus cinco sentidos?
Se a gente não se abraça e não se vê,
Ambos perdidos.
Nau da vida que me leva,
Naufragando em mar de treva,
Com meus sonhos de menina.
Triste sina!

Des mains, des bras, à quoi bon ?
À quoi bon mes cinq sens
Si on ne peut ni se voir, ni s’étreindre,
Perdus l’un pour l’autre ?
Barque de la vie qui m’emporte
Et qui sombre dans une mer de ténèbres,
Avec mes rêves d’enfant…
Triste sort !

Pelas rochas se quebrou
E se perdeu a onda deste sonho.
Depois ficou uma franja de espuma
A desfazer-se em bruma.
No meu jeito de sorrir ficou vincada
A tristeza de por ti não ser beijada
Meu senhor de todo o sempre,
Sendo tudo, não és nada!

Sur les récifs s’est brisée
Et s’est défaite la vague de mon rêve.
Il n’en est resté qu’une frange d’écume
Qui s’évapore en brume.
Mon sourire s’est voilé pour toujours
De la tristesse d’être privée de tes baisers.
Toi, à jamais mon seigneur,
En étant tout, tu n’es rien !
Jerónimo Bragança (1920-2003). Triste sina (1958).
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Jerónimo Bragança (1920-2003). Triste sort, trad. par L. & L. de Triste sina (1958).

Triste sina, enregistré pour la maison Alvorada et non pour Valentim de Carvalho qui était l’éditeur principal d’Amália, est resté en retrait dans le répertoire de la chanteuse. Mísia, en 1999, l’a pour ainsi dire extrait de sa boîte à archive pour en donner une très belle version, je trouve, dans son album Paixões diagonais, paru en France — c’est une coïncidence — le jour même de la mort d’Amália, le 6 octobre 1999. On peut regretter la présence du quatuor à cordes qui épaissit un peu la sauce dans la seconde moitié du fado, mais il reste heureusement assez discret.

MísiaTriste sina. Jerónimo Bragança, paroles ; Carlos Nóbrega e Sousa, musique.
Mísia, chant ; Ricardo Rocha, guitare portugaise ; António Pinto, guitare ; Marino de Freitas, basse acoustique ; Bernardo Moreira, contrebasse ; Ricardo Dias, accordéon ; Radu Ungureanu & Manuel Rocha, violon ; David Lloyd, alto ; Maria Cristina Coelho, violoncelle.
Enregistrement ; Lisbonne, studios Xangrilá, mai 1999.
Extrait de l’album Paixões Diagonais / Mísia. France, ℗ 1999.

Plutôt que la version de Triste sina enregistrée il y a quelques années par Cuca Roseta, une des vedettes du « fado » actuel, que je ne trouve pas très intéressante, voici une toute autre réalisation, résolument kitsch et délirante, de ce morceau. Elle est due à la soprano italienne Denia Mazzola Gavazzeni et fait partie d’un album entier consacré au répertoire d’Amália, intitulé Per amor du Fado — un titre qui constitue lui-même une curiosité, vu qu’il mélange trois langues différentes : l’italien, le portugais et le français. Ou même quatre, car amor peut aussi être entendu comme de l’espagnol.

Denia Mazzola GavazzeniTriste sina. Jerónimo Bragança, paroles ; Carlos Nóbrega e Sousa, musique.
Denia Mazzola Gavazzeni, chant ; accompagnement instrumental.
Extrait de l’album Per amor du Fado [sic] / Denia. ℗ 2017.

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