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Mísia (& Carlos Paredes) • Horas de breu

14 juin 2022

Agora
Só corre a água
Da mágoa
Que amor me deu

E mora
No coração
Um vão
Só de breu

Vasco Graça Moura (1942-2014). Horas de breu (2003).

À présent
Seule coule l’eau
Du chagrin
Qu’amour m’a donné

Et un vide
Dans mon cœur
Demeure,
D’un noir de poix

Mísia vient de publier un album, Animal sentimental, mais Horas de breu (« Heures sombres ») provient d’un recueil plus ancien simplement dénommé Canto (« Chant »), remontant à 2003.

MísiaHoras de breu. Vasco Graça Moura, paroles ; Carlos Paredes, musique (Melodia nº 2).
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Quintette à cordes issu de la Camerata de Bourgogne (Jean-François Corvaisier, violon ; Laurent Lagarde, violoncelle ; Alain Pélissier & Valérie Pélissier, alto ; Pierre Sylvan, contrebasse) ; Henri Agnel, arrangement et direction.
Enregistrement : Waimes (Belgique), studio GAM, juin 2003.
Extrait de l’album Canto / Mísia. France, ℗ 2003.

Canto est un bel album ; je dois dire pourtant que j’y suis resté indifférent lors de sa parution : il m’a fallu des années pour l’écouter vraiment. Les musiques sont toutes des compositions, parfois anciennes, du grand guitariste de Coimbra Carlos Paredes (1925-2004), auquel Canto rend hommage. Des paroles y ont été adaptées pour l’occasion (seule Verdes anos, chanson extraite du film éponyme de Paulo Rocha, sorti en 1963, en possédait déjà ; voir le billet Verdes anos • Carlos Paredes et alii).

Horas de breu, comme la grande majorité des textes de l’album, a été écrit à la demande de Mísia par l’homme de lettres (poète, romancier, traducteur, essayiste) Vasco Graça Moura (1942-2014).


No dia
De eu me ir embora
Não sei se chora
Quem me prendeu

Le jour
Où je m’en irai
J’ignore s’il pleurera
Celui qui m’avait ravie

Na hora
Da despedida
A minha vida
Quase morreu

À l’heure
Des adieux
Ma vie
Est presque morte

Agora
Só corre a água
Da mágoa
Que amor me deu

À présent
Seule coule l’eau
Du chagrin
Qu’amour m’a donné

E mora
No coração
Um vão
Feito de breu

Et un vide
Dans mon cœur
Demeure,
D’un noir de poix

Na rua
De madrugada
Esta balada
Triste gemeu

Dans la rue
À l’aube
Cette ballade
Triste résonnait

E a lua
Quando tentava
Ver quem cantava
Viu que era eu

Et la Lune
Cherchant à voir
Qui chantait
Vit que c’était moi

Agora
Só corre a água
Da mágoa
Que amor me deu

À présent
Seule coule l’eau
Du chagrin
Qu’amour m’a donné

E mora
No coração
Um vão
Feito de breu

Et j’ai
Dans le cœur
Un vide
D’un noir de poix
Vasco Graça Moura (1942-2014). Horas de breu (2003), extrait de : Mais Fados & Companhia (2004, 1ère publication).
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Vasco Graça Moura (1942-2014). Heures sombres, trad. par L. & L. de Horas de breu (2003), extrait de : Mais Fados & Companhia (2004, 1ère publication).

Voici la composition originale de Carlos Paredes (Melodia nº 2, qu’il interprète lui-même à la guitare portugaise, accompagné à la guitare par Fernando Alvim. L’enregistrement est extrait de Guitarra portuguesa (1967), son premier album.

Carlos Paredes (1925-2004)Melodia nº 2. Carlos Paredes, musique.
Carlos Paredes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho.
Extrait de l’album Guitarra portuguesa / Carlos Paredes. Portugal, ℗ 1967.

Mísia
Canto (2003)
Mísia. « Canto », France, Warner Jazz France, ℗ 2003Canto / Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Quintette à cordes issu de la Camerata de Bourgogne (Jean-François Corvaisier, violon ; Laurent Lagarde, violoncelle ; Alain Pélissier & Valérie Pélissier, alto ; Pierre Sylvan, contrebasse) ; Henri Agnel, arrangement et direction. — Production : France : Warner Jazz France, ℗ 2003.
Enregistrement : Waimes (Belgique), studio GAM, juin 2003.

1 CD : Warner Jazz France, 2003. — EAN 825646085026.

Carlos Paredes (1925-2004)
Guitarra portuguesa (1967)
Carlos Paredes (1925-2004). « Guitarra portuguesa », Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 1967Guitarra portuguesa / Carlos Paredes, musique ; Carlos Paredes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1967.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho.

1 disque 33t : Valentim de Carvalho, 1967. — 1 CD : Valentim de Carvalho, 2007 (rééd., remastérisé). — EAN 5604931121329.

Bon anniversaire, Monsieur de la Personne

13 juin 2022

Fernando Pessoa (1888-1935). Photographie, auteur inconnu. 1914? Domaine public.
Fernando Pessoa (1888-1935). Photographie, auteur inconnu. 1914? Domaine public.

134 ans aujourd’hui, 13 juin 2022.


Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por casas, por prados,
Por quinta e por fonte,

Par vaux et par monts,
Par monts et par vaux,
Cheval de ténèbre
Et moine chevalier,
Par les demeures, par les prés,
Par fermes et fontaines,

Caminhais aliados.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por penhascos pretos,

Unis vous allez.
Par vaux et par monts,
Par monts et par vaux,
Cheval de ténèbre
Et moine chevalier,
Sur les noires falaises

Atrás e defronte,
Caminhais secretos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,

En arrière, en avant,
Secrets, vous allez.
Par vaux et par monts,
Par monts et par vaux,
Cheval de ténèbre
Et moine chevalier,

Por plainos desertos
Sem ter horizontes,
Caminhais libertos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,

Par les plaines désertes
Privées d’horizon,
Libres vous allez.
Par vaux et par monts,
Par monts et par vaux,
Cheval de ténèbre

Cavaleiro monge,
Por ínvios caminhos,
Por rios sem ponte,
Caminhais sozinhos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte

Et moine chevalier,
Par mauvais chemins,
Par fleuves sans pont,
Tout seuls vous allez.
Par vaux et par monts,
Par monts et par vaux,

Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por quanto é sem fim,
Sem ninguém que o conte,
Caminhais em mim.

Cheval de ténèbre
Et moine chevalier,
Par ce qui est sans fin
Et sans nul pour le dire,
En moi vous allez.
Fernando Pessoa (1888-1935). Do vale à montanha (24 octobre 1932), extrait de : Poesias (1942, 1ère publication).
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Fernando Pessoa (1888-1935). Par vaux et par monts, trad. par L. & L. de Do vale à montanha (24 octobre 1932), extrait de : Poesias (1942, 1ère publication).

Amália, la première à avoir employé dans son répertoire des œuvres des grands auteurs de la littérature lusophone, n’a jamais chanté Pessoa. Elle disait que sa poésie n’était pas faite pour ça.

Elle morte, les fadistes nouveaux ont puisé partout, dans ce qui leur tombait sous la main. Suffisait de trouver un poème dont la métrique s’accordait à un fado traditionnel ; ou du moins des vers réguliers, en couplets, facilement mettables en musique — et y avait qu’à se servir.

Exemple.

MarizaCavaleiro monge. Poème de Fernando Pessoa ; Mário Pacheco, musique.
Mariza, chant ; Mário Pacheco, guitare portugaise ; António Neto, guitare ; Marino Freitas, basse acoustique.
Enregistrement : Lisbonne, studios Xangrilá.
Extrait de l’album Fado curvo / Mariza. Portugal, ℗ 2003.

La chanson du dimanche [17]

12 juin 2022

Mais de quoi pourrait-on avoir peur en Tchéquie ?

Olga Tokarczuk. Sur les ossements des morts, trad. de : Prowadź swój pług przez kości umarłych (2009) par Margot Carlier. Libretto, impr. 2019, ISBN 978-2-36914-115-0, page 280.

Or en 1965 c’était la Tchécoslovaquie, un pays aujourd’hui disparu. Dans ce pays vivait et chantait Judita Čeřovská — elle aussi disparue.

Judita Čeřovská (1929-2001)Malý vůz. Jiřina Fikejzová, paroles tchèques ; J.W. Stole (Franck Pourcel) & Del Roma (Paul Mauriat). Adaptation tchèque de Chariot (1962), paroles originales françaises de Jacques Plante. La musique a d’abord (1961) été publiée seule.
Judita Čeřovská, chant ; Taneční orchestr Československého rozhlasu.
Vidéo : aucune information. Production : Tchécoslovaquie, ČST (Československá televize), [1965?].

Malý vůz signifie : « Petite voiture » (d’après un célèbre service de traduction automatique en ligne). La version originale de cette chanson, quoique créée par Petula Clark, était française et se nommait Chariot. Elle a connu une certaine popularité dans les pays de langue française.

Petula Clark (née en 1932)Chariot. Jacques Plante, paroles ; J.W. Stole (Franck Pourcel) & Del Roma (Paul Mauriat). La musique a d’abord (1961) été publiée seule, sous le même titre.
Petula Clark, chant ; Peter Knight Orchestra.
France, ℗ 1962.

D’ailleurs Judita elle-même chantait aussi en français, voyez.

Judita Čeřovská (1929-2001)Padam padam. Henri Contet, paroles ; Norbert Glanzberg, musique.
Judita Čeřovská, chant ; Taneční orchestr Československého rozhlasu ; Josef Vobruba, direction.
Extrait de l’album Judita Of Prague / Judita. Tchécoslovaquie, ℗ 1966.

Το γιασεμί [To giasemí]

8 juin 2022

Το γιασεμί στην πόρτα σου, γιασεμί μου
ήρτα να το κλαδέψω, ω! γιαβρή μου.

Traditionnel (Chypre). Το γιασεμί [To giasemí].

Le jasmin à ta porte, ô mon jasmin !
Je suis venu pour le tailler, ô mon amour.

ArHaiΤο γιασεμί [To giasemí]. Paroles & musique traditionnelles (Chypre). Autre titre : Jasmine.
ArHai, duo vocal & instrumental (Jovana Backovic, chant ; Adrian Lever, luth). Captation : Norwich (Royaume-Uni), St. Lawrence’s Church.
Vidéo : Massimo Mucchiut, réalisation. 2013 (mise en ligne).

ArHai est un duo formé de la chanteuse Jovana Backovic, née à Belgrade, et du multi-instrumentiste Adrian Lever, britannique. Il réside à Londres et compte plusieurs albums à son catalogue, dont Eastern roads (2013) qui comporte un enregistrement de cette chanson, Το γιασεμί [To giasemí] (« Le jasmin »).

C’est une vieille chanson de Chypre, encore que son origine soit probablement à rechercher en Anatolie (« l’Asie mineure », comme disent les hellénophones). Comme c’est généralement le cas des chansons traditionnelles anciennes, son texte présente de nombreuses variantes. Seul son incipit semble immuable : « Le jasmin à ta porte, ô mon jasmin ! / Je suis venu pour le tailler, ô mon amour. »

En voici deux enregistrements traditionnels. Le premier, de 1906, a probablement été réalisé à Constantinople d’après le commentaire de la vidéo sur Youtube. Le second a été capté à Chypre en 2010. Le chanteur, Μιχάλης Ττερλικκάς [Michálīs Tterlikkás], né dans la partie aujourd’hui turquéfiée de l’île, est un spécialiste de la musique traditionnelle chypriote.

Κώτσος Βλάχος [Kōtsos Vláchos]Το γιασουμί [To giasoumí]. Paroles & musique traditionnelles (Chypre).
Κώτσος Βλάχος [Kōtsos Vláchos], chant ; accompagnement instrumental et vocal.
Enregistrement : [Constantinople?], 1906.

Μιχάλης Ττερλικκάς [Michálīs Tterlikkás]Το γιασεμί [To giasemí]. Paroles & musique traditionnelles (Chypre).
Μιχάλης Ττερλικκάς [Michálīs Tterlikkás], chant ; Παναγιώτης Νικολαΐδης [Panagiōtīs Nikolaídīs], luth, chœurs ; Κώστας Καρπασίτης [Kōstas Karpasítīs] & Νίκος Σουρουλλάς [Níkos Souroullás], chœurs.
Vidéo : Πασχάλης Παπαπέτρου, réalisation. Production : Chypre, Μιχάλης Ττερλικκάς [Michálīs Tterlikkás], 2010 (mise en ligne).


Το γιασεμί στην πόρτα σου, γιασεμί μου
ήρτα να το κλαδέψω, ω! γιαβρή μου.
Τξ’ ενόμισεν η μανά σου, γιασεμί μου
πως ήρτα να σε κλέψω, ω! γιαβρή μου.

Le jasmin à ta porte, ô mon jasmin !
Je suis venu pour le tailler, ô ma douce.
Mais quand ta mère m’a vu, ô mon jasmin !
Elle a cru que je voulais te voler, ô ma douce.

Το γιασεμί στην πόρτα σου, γιασεμί μου
μουσκολοούν οι στράτες, ω! γιαβρή μου.
τξ’ η μυρωθκιά του η πολλή, γιασεμί μου
λαώννει τους θκιαβάτες, ω! γιαβρή μου.

Le jasmin à ta porte, ô mon jasmin !
Embaume tous les chemins, ô ma douce.
Et son parfum, ô mon jasmin !
Enivre les passants, ô ma douce.

Το γιασεμί στην πόρτα σου, γιασεμί μου
π’ αθκεί το καλοτξαίριν, ω! γιαβρή μου.
μουσκολοά τξαι σαίρουνται, γιασεμί μου
παίθκιοι τξαι νιοι τξαι γέροι, ω! γιαβρή μου.

Le jasmin à ta porte, ô mon jasmin !
Qui fleurit en été, ô ma douce,
Embaume jusqu’aux lointains, ô mon jasmin !
Et ravit jeunes et vieux, ô ma douce.
Traditionnel (Chypre). Το γιασεμί [To giasemí].
Source : livret d’accompagnement de l’album « Κυπραία Φωνή – Καλώς ήρταν οι ξένοι μας » / Μιχάλης Ττερλικκάς, http://www.mousalyra.com.cy/el/dikografia/ksenoi/ksenoi-keimena
Traditionnel (Chypre). Le jasmin, trad. par L. & L. de Το γιασεμί [To giasemí], d’après la traduction anglaise fournie dans le livret d’accompagnement de l’album « Κυπραία Φωνή – Καλώς ήρταν οι ξένοι μας » / Μιχάλης Ττερλικκάς, http://www.mousalyra.com.cy/en/dikografia-en/ksenoi/ksenoi-keimena.

La chanson du dimanche [16]

5 juin 2022

En Hongrie à nouveau, ce dimanche. Celle de 1970.

Il s’en passait, des choses, derrière le « rideau de fer », on n’a pas idée ! Sarolta Zalatnay (née Charlotte Sacher en 1947, à Budapest) était l’une des vedettes de la chanson pop et rock locale. Cette courte vidéo, provenant probablement d’une émission de la télévision magyare, la montre interprétant (en playback) l’un de ses succès de l’année 1970 : Nem vagyok én apáca (« Je ne suis pas une bonne sœur »). « Je ne suis pas une bonne sœur / Je ne peux pas vivre enfermée / Et tu n’es pas, chéri, gardien de prison ».

De fait Sarolta semble avoir vécu dans l’effervescence : trois mariages — le dernier en date avec un réalisateur de films pornographiques —, une liaison avec l’un des Bee Gees lors d’un séjour dans la Perfidious Albion en 1968, de la prison pour fraude fiscale.

Sarolta Zalatnay (née en 1947)Nem vagyok én apáca. István S. Nagy, paroles ; Ottó Schöck, musique.
Sarolta Zalatnay, chant ; Metró, ensemble instrumental. Enregistrement : Budapest (Hongrie), Qualiton Stúdió.
Hongrie, ℗ 1970.
Vidéo : aucune information.

Un monsieur me suit dans la rue • Piaf, Barbara

4 juin 2022

Vraiment, une étonnante chanson.

Un monsieur me suit dans la rue n’a pas été créée par Édith Piaf, qui l’a rendue célèbre en 1944, mais par Christiane Néré, ou Nérée (1908-1995), actrice et chanteuse à la voix de soprano léger qui l’avait enregistrée l’année précédente. La chanson a ensuite été reprise par Barbara dans son premier album Barbara à L’Écluse (1959).

Édith Piaf (1915-1963)Un monsieur me suit dans la rue. Jean-Paul Le Chanois, paroles ; Jacques Besse, musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre ; Guy Luypaerts, direction.
Enregistrement : Paris, 27 janvier 1944. France, ℗ 1944.

Barbara (1930-1997)Un monsieur me suit dans la rue. Jean-Paul Le Chanois, paroles ; Jacques Besse, musique.
Barbara, chant, piano ; Freddy Balta, accordéon .
Extrait de l’album : Barbara à l’Écluse. Enregistrement : Paris, studio Jenner, de février 1958 à fin janvier 1959. France, ℗ 1959.

Les paroles diffèrent de la version de Piaf à celle de Barbara, surtout dans le dernier couplet. Ci-dessous, le texte tel qu’il est chanté par Barbara.

J’étais une petite fille,
Du moins je le croyais.
J’portais des espadrilles,
J’avais encore mes jouets.
Mais un jour dans la rue
En sortant de l’école,
Je vois un inconnu
Qui, à mes pas, se colle.

Un monsieur me suit dans la rue,
J’en avais rêvé bien souvent
Et je suis d’avance tout émue.
Qu’est-ce qui va s’passer maintenant ?
Quand on me suivrait dans la rue,
J’pensais qu’ce serait épatant,
Quand on me suivrait dans la rue, dans la rue.
Ce n’était qu’un vieux dégoûtant.

Le cœur a ses mystères :
Je m’suis prise de passion
Pour un homme, un gangster,
Qu’a de la conversation ;
Et quand je vais chez lui,
Je dois faire attention.
Je sais qu’on le poursuit
Pour le mettre en prison.

Voilà qu’on me suit dans la rue,
Gros soulier qui marche en criant.
Pourvu qu’on n’m’ait pas reconnue !
J’ai peur que ce soit deux agents.
J’enfile des rues et des rues
Mon Dieu, ça devient inquiétant.
Tout le monde me suit toujours dans la rue, dans la rue,
Que vais-je faire maintenant ?

Je suis tombée malade
Dans un grand lit tout blanc,
Le cœur en marmelade,
Mon pauvre front brûlant.
Un monsieur me demande :
« Voulez-vous le bon Dieu ? »
Moi je préfère attendre,
Des fois que j’irais mieux.

J’vois tout le monde qui m’suit dans la rue,
Les hommes saluent, déférents.
C’est pour moi, j’l’aurais jamais cru
Que les femmes se signent en passant.
J’vois tout le monde qui m’suit dans la rue,
Devant moi marchent deux enfants.
On ne me suivra jamais plus dans la rue,
Car je m’en vais les pieds devant.
Jean-Paul Le Chanois (1909-1985). Un monsieur me suit dans la rue (1943).

Les versions de Piaf et de Barbara s’éloignent l’une comme l’autre de la version originale de Christiane Néré (1943), dans laquelle la mort de la narratrice n’est qu’un cauchemar dont elle se réveille — et que voici.

Christiane Néré (1908-1995)Un monsieur me suit dans la rue. Jean-Paul Le Chanois, paroles ; Jacques Besse, musique.
Christiane Néré (« Nérée » sur l’étiquette du disque), chant ; accompagnement d’orchestre ; Marius Costes, direction.
France, ℗ 1943.

Décidément…

3 juin 2022
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… on marche sur la tête.

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Toulouse (Occitanie, France), rue de la Daurade, 31 mai 2022

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Les pieds, affranchis de leur indignité, en ont acquis de l’arrogance et tiennent des discours.

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JeanLucGodComment se parler quand on marche sur la tête ?
JeanLucGod, réalisation. [2009?] (mise en ligne).

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Toulouse (Occitanie, France), rue de la Daurade, 31 mai 2022

Fado Triplicado. 3. Maria Teresa de Noronha

2 juin 2022

Un dernier tour de « Triplicado », en hommage à Maria Teresa de Noronha, l’une des grandes stylistes vocales du fado de Lisbonne. Dans cette émission de télévision captée en décembre 1967, elle arborait son impeccable brushing habituel, arrangé selon la mode en usage à Buckingham Palace à la même époque (ainsi qu’il seyait à la comtesse qu’elle était).

On appréciera la prodigieuse maîtrise du chant, subtilement virtuose. Le poème est hélas assez médiocre, comme souvent dans le répertoire de la fadiste.

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Desengano. Mário Piçarra Almeida, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Júlio Gomes & Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Vidéo : extrait de Estúdio C (émission de télévision). Enregistrement : Lumiar (Lisbonne), studios de la RTP, 22 décembre 1967. Diffusion : RTP, 12 janvier 1968. Production : Portugal, Rádio e Televisão de Portugal (RTP), 1968.

Desengano (« Désillusion ») de Mário Piçarra Almeida, sur la musique du Fado triplicado de José Marques « Piscalarete », n’applique pas complètement les contraintes de la « rime triplée » (voir le billet précédent). Ici la rime interne des deuxième et cinquième vers n’est généralement pas respectée. Elle l’est parfois, mais d’une manière qui semble erratique, et pas toujours là où elle est attendue.


E adorei-te, acreditei
No bem que eu ambicionei
Dum amor, sinceridade;
As tuas promessas puras
E o calor das tuas juras
Tinham a luz da verdade.

Et je t’ai adoré, j’ai cru trouver
Ce que je recherchais
Dans un amour : la sincérité.
Tes promesses pures
Et la chaleur de tes serments
Avaient l’éclat de la vérité.

Mas um dia te esqueceste
De tudo o que me disseste
Em confissões tão ardentes;
Iludiste duas vidas
Com mil palavras fingidas
Que não sentiste nem sentes!

Mais un jour tu as oublié
Tout ce que tu m’avais dit
Dans tes brûlants aveux.
Tu as mystifié deux vies
Avec de belles paroles
Auxquelles tu n’as jamais cru !

Ao contemplar o passado,
Como um golpe já fechado
Que ainda sinto doer,
Vejo em teus falsos carinhos
Que as rosas têm espinhos
E também fazem sofrer.

Quand je repense au passé,
Comme à une blessure refermée
Mais qui m’élance encore,
Je vois à tes fausses tendresses
Que les roses ont des épines
Et aussi qu’elles blessent.
Mário Piçarra Almeida. Desengano (1961).
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Mário Piçarra Almeida. Désillusion, trad. par L. & L. de Desengano (1961).

Fado Triplicado. 2. La « rime triplée »

1 juin 2022

Le Baile dos Quintalinhos du billet précédent n’est en réalité « triplicado » que par sa musique. Or ce qui fait le charme du véritable fado « triplicado », c’est une structure singulière appliquée à son texte, qui lui confère un rythme caractéristique. On s’en rendra compte avec Coração bateu três vezes (« Le cœur battit trois fois »), enregistré en 1995 par Mísia sur la même musique que Baile dos Quintalinhos.

MísiaCoração bateu três vezes. Sérgio Godinho, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Mísia, chant ; Manuel Mendes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare ; Filipe Larsen, basse acoustique ; Manuel Paulo Felgueiras, arrangement.
Extrait de l’album : Tanto menos, tanto mais / Mísia. Enregistrement : Almada (Portugal), Regiestúdio, entre avril et juin 1995. Portugal, ℗ 1995.

On perçoit à l’écoute une sorte d’agglutination des rimes, qui renforce le côté primesautier, un peu haché, du rythme de marche rapide propre à ce type de fado. C’est que le texte ici chanté applique scrupuleusement un ensemble de contraintes de versification inhérentes au véritable fado triplicado, notamment un schéma de disposition des rimes désigné sous le nom de « rima triplicada » (« rime triplée »). Voici la première strophe de ce fado (accompagnée d’une traduction littérale). On y a mis les rimes en relief :


Eu nasci quando este fado
Que é chamado triplicado
Já andava pelo seu pé.
Agora que vou cantá-lo,
Transformá-lo, respeitá-lo,
Saberei melhor quem é.

Quand je suis née, ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Se tenait déjà sur ses jambes.
Maintenant que je le chante,
À ma manière, mais en le respectant,
Je vais apprendre à le connaître.

Les règles de la « rime triplée » exigent que le poème, composé de sextilhas (sizains, ou strophes de six vers), se plie à un ensemble assez amusant de contraintes quant aux rimes :

  • les deux premiers vers doivent rimer entre eux, mais une rime identique doit en outre être pratiquée à l’intérieur du second vers ;
  • même schéma pour les quatrième et cinquième vers ;
  • le troisième et le sixième vers doivent rimer entre eux .

La rime interne dans les deuxième et cinquième vers a pour effet de diviser ces vers en deux parties rimant l’une avec l’autre, précipitant ainsi le rythme du texte. Dans la transcription complète de Coração bateu três vezes que voici, on pourra vérifier que la « rime triplée » y est appliquée dans toutes les strophes, à une légère incartade près, si vénielle qu’elle passe inaperçue. La traduction ne cherche qu’à donner une idée de la teneur du texte — alors que sa véritable saveur réside ailleurs.


Eu nasci quando este fado
Que é chamado triplicado
Já andava pelo seu pé.
Agora que vou cantá-lo,
Transformá-lo, respeitá-lo,
Saberei melhor quem é.

Quand je suis née, ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Se tenait déjà sur ses jambes.
Maintenant que je le chante,
À ma manière, mais en le respectant,
Je vais apprendre à le connaître.

Era um fado que em Alfama
Cada dama tinha a fama
De três vezes o cantar.
Desciam o casario
E junto ao rio, ao desafio
Desafiavam o luar.

C’était un fado qu’à Alfama
Les dames étaient réputées
Chanter trois fois.
Descendant jusqu’au fleuve,
Elles y défiaient le clair de lune
À une joute de chant.

Coração bateu três vezes
E há já meses, por revéses
Que não vêm agora ao caso,
Que não batia tão forte.
Muda o porte, vira a norte
E não voa já tão raso.

Le cœur a battu trois fois
Mais il y a longtemps,
(Dire pourquoi n’a plus d’intérêt)
Qu’il ne battait plus aussi fort.
Il change d’allure, il vire au nord
Et ne vole plus aussi bas.

Mas dos três beijos que me deste
Logo lesto retiveste
Conclusões precipitadas.
Se por ser mulher sou tua,
Desce à rua e continua,
Que outras há p’ra ser amadas.

Mais des trois baisers que tu m’as donnés
Tu as bien vite tiré
Des conclusions précipitées :
Si parce qu’étant une femme je suis à toi,
Va dans la rue et continue :
Il y en a d’autres à aimer.

E assim cantavam aquelas
Que às janelas, aguarelas
Penduravam numa aragem
E é por isso que este fado
Que é chamado triplicado
Segue em mim sempre [em] viagem.

Voilà ce que chantaient à leur fenêtre
Celles qui accrochaient
Des aquarelles au vent qui passe.
Et voilà pourquoi ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Voyage toujours en moi.
Sérgio Godinho. Coração bateu três vezes (1995).
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Sérgio Godinho. Le cœur a battu trois fois, trad. par L. & L. de Coração bateu três vezes (1995).

La « rima triplicada » peut en principe se chanter sur n’importe quelle musique adaptée. On en trouve une remontant à 1907 dans l’archive sonore du Musée du fado de Lisbonne (« Fado triplicado », par Avelino Baptista, auteur et compositeur inconnus), mais la seule utilisée depuis longtemps est celle de José Marques « Piscalarete ».

En prime, voici un autre fado triplicado, chanté sur la composition du « Piscalarete » et appliquant la « rime triplée » : Princesa prometida, d’Aldina Duarte, extrait de son album Mulheres ao espelho (« Femmes au miroir ») de 2008.

Aldina DuartePrincesa prometida. Aldina Duarte, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Aldina Duarte, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare.
Extrait de l’album : Mulheres ao espelho / Aldina Duarte. Enregistrement : Foros de Salvaterra (Portugal), studio Pé de vento, décembre 2007. Portugal, ℗ 2008.


Há um véu no meu olhar
Que a brilhar dá que pensar
Nos mistérios da beleza
Espelho meu, que aconteceu?
Do que é teu e do que é meu
Já não temos a certeza

Il y a un voile dans mon regard
Qui, lorsqu’il brille m’interroge
Sur les mystères de la beauté.
Mon beau miroir, peux-tu me dire
Ce qui est à toi, ce qui est à moi ?
Mais qui le sait vraiment ?

A moldura deste espelho
Espelho feito de ouro velho
Tem os traços d’uma flor
Muitas vezes foi partido
Prometido e proibido
Aos encantos do amor

Le cadre de ce miroir,
Un miroir fait de vieil or,
A un décor de fleur.
Que de fois il s’est brisé,
Puis fut promis, puis interdit
Aux sortilèges de l’amour !

Espelho meu, diz a verdade
Da idade da saudade
À mulher envelhecida
Segue em frente na memória
Mata a glória dessa história
Da princesa prometida

Mon beau miroir, dis la vérité
De l’âge des regrets
À cette femme vieillissante.
Descends au fond de ma mémoire,
Tue la gloire de cette histoire
De princesse de conte de fée.
Aldina Duarte. Princesa prometida (2008).
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Aldina Duarte. Princesse de conte de fée, trad. par L. & L. de Princesa prometida (2008).

Fado Triplicado. 1. Baile dos Quintalinhos

30 mai 2022

Le fado dit « triplicado » (« triplé ») est généralement — presque toujours, même — chanté sur une musique très enlevée, au rythme de marche rapide, composée par le joueur de guitare portugaise José Marques (1895?-1967?), surnommé « Piscalarete » en raison d’un défaut à l’œil (uma piscadela est un clin d’œil). José Marques était considéré comme un rival du célèbre Armando Freire, dit Armandinho (1891-1946).

On trouvera, en cherchant bien, un Triplicado dans le répertoire de nombre de fadistes. Baile dos Quintalinhos, chanté dans les années 1970 par Alcindo de Carvalho ou par António Rocha, en est un bon exemple. Ce fado, aussi nommé Venham daí raparigas d’après l’incipit du texte : Venham daí raparigas / ao Baile dos Quintalinhos, / perder a noite a dançar! (« Allez les filles, venez / Au bal des Quintalinhos, / Passer la nuit à danser ! »), est une évocation conventionnelle d’une vie de bohême idyllique dans un « autrefois » lisboète à la chronologie imprécise quoique plutôt située au XIXe siècle. Le texte, qui n’est guère avare de poncifs, puise dans un lexique obligé, où tipóia (« fiacre ») rime avec rambóia (« bohême ») :


Depressa gente rambóia
Dançar a polca janota
Até ao romper do dia!
A seguir, temos tipóia
P’ra almoçar na Porcalhota
E jantar na Tia Iria.

Dépêchons, les fêtards !
On va danser la « polka janota »
Jusqu’au point du jour,
Puis on ira en fiacre
Déjeuner à Porcalhota
Et dîner chez Tante Iria.
Carlos Conde (1901-1981). Baile dos Quintalinhos. Extrait.
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Carlos Conde (1901-1981). Bal des Quintalinhos. Extrait, trad. par L. & L. de Baile dos Quintalinhos. Extrait.

Carlos Conde (1901-1981), son auteur, était un prolifique parolier pour le fado.

Quant au fadiste Alcindo de Carvalho (1932-2010), il a participé dans les années 2000, aux côtés d’Argentina Santos, Celeste Rodrigues et du tout jeune Ricardo Ribeiro, au spectacle Cabelo branco é saudade de Ricardo Pais, directeur du Théâtre national de Porto, qui a tourné dans plusieurs capitales européennes — dont Paris — et dont une captation a été publiée en DVD en 2006. On y trouve une version absolument impeccable du Baile dos Quintalinhos. L’enregistrement ci-dessous a été réalisé en studio en 1973.

Alcindo de Carvalho (1932-2010)Baile dos Quintalinhos. Carlos Conde, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado). Sur certaines pochettes de disque, la musique est attribuée à João Nobre.
Alcindo de Carvalho, chant ; Francisco Carvalhinho & Armandino Maia, guitare portugaise ; José Maria de Carvalho, guitare ; Francisco Gonçalves, basse acoustique. Portugal, ℗ 1973.

Je n’ai traduit que deux strophes du Baile dos Quintalinhos — par paresse, je dois le reconnaître, et parce que le texte est plein d’expressions idiomatiques ou référentielles qui demanderaient à être explicitées pour être comprises, ainsi que de noms de lieux qui, bien sûr, sont immédiatement évocatrices pour les Lisboètes. Ces lieux : Cacilhas, Cova da Piedade, Porcalhota,… situés sur la rive gauche du Tage, ou encore la taverne « Quebra-bilhas » (« Casse-bouteilles »), autrefois installée sur le Campo Grande (aujourd’hui bordé par la Bibliothèque nationale et l’Université), se trouvaient au XIXe siècle « fora de portas », « hors les murs » de Lisbonne. Les guinguettes (qui s’intitulaient volontiers retiros — lieux « retirés », tel le Retiro do charquinho du fado, qui se trouvait à Benfica) s’établissaient volontiers à l’extérieur des limites administratives la ville, où le vin et la nourriture, non soumis à l’octroi, étaient vendus moins cher que dans le centre.

Voici la dernière strophe du texte, suivie d’un enregistrement du Baile dos Quintalinhos par António Rocha (né en 1938) :


Fado, toiros, vinho tinto,
Se era assim a mocidade
Como oiço dizer p’raí,
Além da pena que sinto
Até chego a ter saudades
Daquilo que nunca vi.

Fado, taureaux et vin rouge,
Si, comme je l’entends dire,
Telle était la jeunesse d’autrefois,
Je plains la mienne
Et j’ai même la nostalgie
De ce que je n’ai jamais vu.
Carlos Conde (1901-1981). Baile dos Quintalinhos. Extrait.
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Carlos Conde (1901-1981). Bal des Quintalinhos. Extrait, trad. par L. & L. de Baile dos Quintalinhos. Extrait.

António Rocha (né en 1938)Venham daí raparigas (Baile dos Quintalinhos). Carlos Conde, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado). Sur certaines pochettes de disque, la musique est attribuée à João Nobre.
António Rocha, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés). Portugal, [années 1970].

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