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L’abîme

28 octobre 2020

A Gulf of silence separates us from each other.
I stand at one side of the gulf – you at the other.
I cannot see you or hear you – yet know that you are there –
Often I call you by your childish name
And pretend that the echo to my crying is your voice.
How can we bridge the gulf – never by speech or touch
Once I thought we might fill it quite up with tears
Now I want to shatter it with our laughter.
Katherine Mansfield (1888-1923). The Gulf (1916).

Un Abîme de silence nous sépare l’un de l’autre.
Je me tiens d’un côté de l’abîme, toi de l’autre.
Je ne peux te voir ni t’entendre, mais je sais que tu es là.
Souvent je t’appelle par ton nom d’enfant
Et prétends que l’écho à mon cri est ta voix.
Comment combler l’abîme ? Jamais par la parole ou le contact.
Autrefois je pensais que nous pourrions le remplir de larmes.
Maintenant je veux le détruire avec nos rires.
Katherine Mansfield (1888-1923). L’Abîme, traduit de The Gulf (1916) par Philippe Blanchon. Dans : Katherine Mansfield. Villa Pauline et autres poèmes, préface et traduction de Philippe Blanchon, La Nerthe, DL 2012. ISBN 978-2-916862-31-6.

Sílvia Pérez CruzThe sound of silence. Paul Simon, paroles & musique ; Sílvia Pérez Cruz, arrangement.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Alfred Artigas, guitare ; Carlos Montfort, violon ; Bori Albero, contrebasse.
Enregistrement : Buenos Aires (Argentine). Extrait de la bande originale du film La noche de 12 años (Uruguay, 2018), réalisé par Álvaro Brechner.
Espagne, ℗ 2019.

La voix d’Amália, « tout l’atlas de l’antique »

6 octobre 2020

sua voz shekhinah sua voz ruah, seria todo o atlas do antigo
Lula Pena, à propos d’Amália Rodrigues, dans un texte intitulé 6 de outubro 1999 (« 6 octobre 1999 »).

sa voix shekhina sa voix ruah, serait tout l’atlas de l’antique

Tôt le matin, le 6 octobre 1999, Amália Rodrigues était trouvée morte à son domicile de Lisbonne.

L’extraordinaire est que Lula Pena, selon un petit texte bien dans sa manière qu’elle a publié sur son compte Facebook, devait se rendre chez elle ce jour-là, pour la première fois. Elles avaient été mises en relation par un ami commun. C’est de ce petit texte, reproduit intégralement plus bas, qu’est extraite la singulière formule ci-dessus. Pour caractériser la voix d’Amália, Lula Pena recourt à deux mots hébraïques, utilisés dans la Bible : shekhina [שְׁכִינָה], « présence divine » et ruah [רוּחַ], qui désigne à la fois le souffle et l’esprit.

Dans l’abondante littérature qui a été publiée sur Amália Rodrigues, de même que dans la pléthore d’hommages plus ou moins sincères suscités par la commémoration du centenaire de sa naissance, on chercherait en vain une expression d’une telle force.

Amália Rodrigues (1920-1999)Medo. Reinaldo Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : [Portugal], 1966. Première publication dans l’album Segredo / Amália. Portugal, ℗ 1997.
Vidéo : Valentim de Carvalho Edições, à partir d’extraits de films et de documents d’archive. Portugal, 2019 (mise en ligne).

Quem dorme à noite comigo?
É meu segredo, é meu segredo!
Mas se insistirem, desdigo*.
O medo mora comigo,
Mas só o medo, mas só o medo!
Qui dort avec moi la nuit ?
C’est mon secret, c’est mon secret !
Mais si vous insistez je m’en délie.
La peur est ma compagne,
La peur seule, elle seule !
E cedo, porque me embala
Num vaivém de solidão,
É com silêncio que fala,
Com voz de móvel que estala
E nos perturba a razão.
Et bientôt, tandis qu’elle me berce
D’un balancement de solitude,
C’est en silence qu’elle parle,
D’une voix de bois qui travaille,
Et vous détraque la raison.
Que farei quando, deitado,
Fitando o espaço vazio,
Grita no espaço fitado
Que está dormindo a meu lado,
Lázaro e frio?
Étendu, que puis-je faire,
Les yeux grands ouverts sur le vide,
Quand elle crie dans ce vide
Qu’elle se tient près de moi,
Lépreuse et glacée ?
Gritar? Quem pode salvar-me
Do que está dentro de mim?
Gostava até de matar-me.
Mas eu sei que ele há-de esperar-me
Ao pé da ponte do fim.
Crier ? Qui peut me délivrer
De ce qui est en moi ?
Je voudrais me tuer.
Mais je sais qu’elle m’attendra
Au pont qui mène à l’autre rive.
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Quem dorme à noite comigo?
*Chanté : « lhes digo » (« je vous le dis »). La 3e strophe n’est pas chantée.
Source : Poemas / Reinaldo Ferreira [en ligne]
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Seule la peur, traduit de Quem dorme à noite comigo? par L. & L.

Voici le texte de Lula Pena dans son entier, tel qu’elle l’a publié sur son compte Facebook, le 23 juillet 2020 à 5 heures 27 (Amália Rodrigues, d’après son acte de naissance, était née le 23 juillet 1920 à 5 heures) :

(um pequeno texto que escrevi nas alturas)

6 de outubro de 1999,

durante muito tempo nunca soube que morávamos a um par de ruas e outras tantas esquinas e por desfoque nunca houve coincidência entre tanta tangência possível ao toque.

depois de um entre tanto e por um comum amigo, este dia foi escolhido para o nosso encontro. lá no canto dela. eu sabia que não seria um lugar específico ou apenas um meio dito terrânico,

sua voz shekhinah sua voz ruah, seria todo o atlas do antigo e assim eu levaria comigo o susto y nido próprio dos encantos.
amá-la-ía, mas amália morreu antes.
Lula Pena. 23 juillet 2020, 05:27. Source : compte Facebook de Lula Pena, https://www.facebook.com/lula.pena.1/posts/10222070199159709

Ce texte est presque impossible à traduire – du moins pour moi –, en raison des jeux de langue qui le parsèment : jeux d’assonances, mots à double sens (et à double-fond), mots inventés, effets poétiques. Par exemple : la dernière phrase (« amá-la-ía, mas amália morreu antes » joue sur la proximité sonore entre « amá-la-ía » (« je l’aimerais ») et le nom « amália ». Ou encore, à propos du lieu prévu de la rencontre : « lá no canto dela » peut se traduire par « là-bas dans son chant », mais canto a aussi le sens de « coin » (« ficar no seu canto » : rester chez soi), de sorte que « lá no canto dela » signifie tout autant « là-bas chez elle », ce qui est une manière saisissante d’exprimer qu’Amália habitait dans son propre chant. Et ainsi de suite. Parfois c’est indéchiffrable pour moi, comme l’irruption de l’espagnol dans le texte portugais (« susto y nido », littéralement « frayeur et nid ») – est-ce une évocation du mot sostenido, qui veut dire « dièse » ? Voici tout de même une tentative de rendre un petit quelque chose de ce billet :

(un petit texte que j’avais écrit à l’époque)
6 octobre 1999,
très longtemps j’ai ignoré que nous habitions à quelques rues, quelques angles de rue l’une de l’autre et nos respectifs parcours flous dans la ville n’ont jamais provoqué la coïncidence des multiples tangentes possibles.

au bout d’un entre-temps et grâce à un ami commun, ce jour fut retenu pour notre rencontre. chez elle, dans son chant. je savais que ce ne serait pas un lieu spécifique, ou alors juste l’esquisse d’un lieu.

sa voix shekhina sa voix ruah serait l’atlas de l’antique, de sorte que j’en emporterais avec moi l’épouvante et la demeure même des enchantements.
j’allais l’aimer, mais amália est morte avant.
D’après : Lula Pena. 23 juillet 2020, 05:27. Source : compte Facebook de Lula Pena, https://www.facebook.com/lula.pena.1/posts/10222070199159709

Hirondelles

4 octobre 2020

Hirondelles sous la pluie, Toulouse (Occitanie, France), 26 septembre 2020
Hirondelles sous la pluie, Toulouse (Occitanie, France), 26 septembre 2020

Sans aucun doute, elles venaient du nord, de Limoges ou de plus loin, Berck-Plage, Ipswich, Elseneur… C’était le premier jour de mauvais temps. Elles ont fait halte sur notre balcon, devenu leur point de rassemblement. Elles ne sont pas arrivées toutes en même temps, cependant toutes venaient se poser à cet endroit-là, averties de ses coordonnées précises par leur mystérieux savoir, remplissant au fur et à mesure les espaces encore libres sur la rambarde. Elles aiment les figures régulières. C’est pourquoi, par intervalles, elles s’envolaient toutes en même temps, décrivaient de larges arabesques au-dessus de la Garonne et revenaient se placer sur la rambarde, rigoureusement équidistantes les unes des autres, comme une ligne de pointillés sur un formulaire. Lorsqu’elles se sont jugées au complet et suffisamment reposées, elles ont poursuivi leur route vers le sud. J’espère qu’elles ont passé sans encombre les Pyrénées, qui se sont brusquement refroidies et couvertes de neige cette nuit-là. Si tout va bien, elles sont parvenues à Valence, à Grenade, à Fès – qui sait où elles allaient.


Carles DéniaMalaguenya de Barxeta. Paroles & musique traditionnelles (Espagne, Pays valencien) ; adaptation Eva Dénia (paroles) et Carles Dénia (musique).
Carles Dénia, chant, guitare, arrangement ; Cristóbal Rentero, guitarró ; Vicent Carrasco, guitare ; Carlos Lucas, bandúrria ; Paco Lucas, bandúrria.
Captation : Centre culturel, Almussafes (Communauté valencienne, Espagne), janvier 2017.
Vidéo : Eldiario.es (edició de la Comunitat Valenciana), production. Espagne, 2017.


Mira si he corregut terres
que he estat en Alfarrasí,
en Atzeneta d’Albaida,
i en El Palomar i ací.

Vois comme j’ai couru le monde,
Je suis allé à Alfarrasí,
À Atzeneta d’Albaida,
À El Palomar et ici.

Anna, Xella i Navarrés,
Bolbait, Bicorp i Boquella,
La Granja, Rotglà i Vallés,
Gavarda, Alberic i Antella,
L’Alcúdia i Massalavés.

Anna, Xella et Navarrés,
Bolbait, Bicorp et Boquella,
La Granja, Rotglà et Vallés,
Gavarda, Alberic et Antella,
L’Alcúdia et Massalavés.

Mira si he vist meravelles
que he vist les aigües del riu
banyant-te la pell morena
en la cremor de l’estiu.

Et j’ai vu des merveilles,
J’ai vu les eaux de la rivière
baigner ta peau brune
Dans la brûlure de l’été.

Mira si he corregut terres
des de ponent a llevant,
i ara deixeu que descanse
a la voreta del mar.

Vois comme j’ai couru le monde
D’ouest en est.
Maintenant je voudrais me reposer
Sur le rivage de la mer.
Traditionnel (Espagne, Pays valencien), adaptation Eva Dénia. Malaguenya de Barxeta. Traditionnel (Espagne, Pays valencien), adaptation Eva Dénia. Malaguenya de Barxeta, trad. par L. & L.

Hirondelles sous la pluie, Toulouse (Occitanie, France), 26 septembre 2020

Les enfants qui s’aiment • Prévert & Kosma

30 septembre 2020

Les portes de la nuit (1946). Extrait. Marcel Carné, réalisation ; Jacques Prévert, scénario (d’après l’argument de son ballet Le Rendez-vous), adaptation et dialogues ; Yves Montand (Diego), Julien Carette (M. Quinquina), Dany Robin (Étiennette, fille de M. Quinquina), Jean Maxime (Riquet, l’amoureux d’Étiennette), Fabien Loris (le chanteur des rues), Jean Vilar (Le destin), Nathalie Nattier (Malou Sénéchal), Pierre Brasseur (Georges, le mari de Malou)…, acteurs ; Joseph Kosma, musique. Production : France, Pathé Consortium Cinéma, 1946. Sortie : France, 1946.
Chanson :

Les enfants qui s’aiment. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Julien Loris, chant ; accompagnement d’accordéon et de guitare.
France, ℗ 1946.

Les portes de la nuit (1946), le film de Marcel Carné dans lequel on entend pour la première fois quelques notes des Feuilles mortes fredonnées par Yves Montand, n’a paraît-il connu aucun succès à sa sortie. Personne, du moins aucun critique, ne semble même avoir prêté attention à la fameuse mélodie qui deviendra par la suite l’une des plus célèbres chansons françaises de tous les temps.

Cependant la véritable chanson du film est celle que le personnage du « Chanteur des rues » (Julien Loris) fait entendre sous la station de métro Barbès-Rochechouart tandis que se noue une amourette entre Étiennette, la marchande de croissants (Dany Robin) et Riquet d’Aubervilliers (Jean Maxime). Très belle, bien que moins connue que Les feuilles mortes, elle est l’œuvre des mêmes auteurs : Jacques Prévert pour les paroles, Joseph Kosma pour la musique. Elle n’a pas connu la notoriété internationale des Feuilles mortes, mais a été reprise par de nombreux chanteurs français, notamment Juliette Gréco et Yves Montand, et encore Mouloudji, Germaine Montero, Catherine Sauvage ou Cora Vaucaire.

Juliette Gréco (1927-2020)Les enfants qui s’aiment. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre ; André Grassi, direction.
France, ℗ 1951.

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s’aiment
Ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie
Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour.
Jacques Prévert (1900-1977). Les enfants qui s’aiment (1946). Publié dans : Spectacle (1951).

Cora Vaucaire (1918-2011)Les enfants qui s’aiment. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Cora Vaucaire, chant ; accompagnement d’orchestre ; François Rauber, arrangements & direction.
France, ℗ 1965.

Rue des Blancs-Manteaux • Juliette Gréco, Arletty

27 septembre 2020

Rue des Blancs-Manteaux, l’une des premières chansons enregistrées – et chantées sur scène – par Juliette Gréco, lui a été proposée en 1949 par Jean-Paul Sartre. La chanson, sur une musique de Joseph Kosma, était à l’origine destinée au personnage d’Inès de sa pièce Huis clos (1943).

Juliette Gréco (1927-2020)Rue des Blancs-Manteaux. Jean-Paul Sartre, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pierre Arimi, direction.
Enregistrement : 30 juin 1950. France, ℗ 1950.

Huis clos a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques. Dans celle réalisée en 1953 par Jacqueline Audry (1908-1977), le personnage d’Inès est incarné par Arletty (1898-1992), qui y trouve l’occasion d’une savoureuse interprétation de la chanson de Sartre et Kosma.

Huis clos (1963). Extrait. Jacqueline Audry, réalisation ; d’après la pièce de Jean-Paul Sartre ; Jean-Paul Sartre, Pierre Laroche, adaptation et dialogues ; Arletty (Inès Serrano), Gaby Sylvia (Estelle Rigaud), Franck Villard (Joseph Garcin)…, acteurs. France, 1954.
Chanson :
Rue des Blancs-Manteaux. Jean-Paul Sartre, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Arletty, chant.

Paysages

26 septembre 2020

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la Terre.
Paysages du Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.
Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des « saudades ».
Paysages pour couvrir les plaies, l’acier, l’éclat, le mal, l’époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.
Henri Michaux (1899-1984). Paysages (1938). Dans : Henri Michaux. Choix de poèmes, Gallimard, 2008, ISBN 978-2-07-029558-6. Page 42.

Amália Rodrigues (1920-1999) • Com que voz. Poème attribué à Luís de Camões ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique.
Enregistrement : studios Valentim de Carvalho, Paço de Arcos, Portugal, 7 ou 8 janvier 1969.
Extrait de l’album Com que voz / Amália Rodrigues. Portugal, 1970.

Juliette Gréco • Accordéon

24 septembre 2020

Juliette Gréco (1927-2020)Accordéon. Serge Gainsbourg, paroles & musique.
Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : extrait de l’émission Liker de trekkspill?, Hermann Gran, réalisation ; Olaf Kleveland, présentation. Production : Norvège, NRK (Norsk rikskringkasting), 1970. Première diffusion sur la chaîne NRK1 le 13 juin 1970

À lire, le très bel article de Véronique Mortaigne paru hier dans Le Monde :

Pod papugami • Czesław Niemen, Fábia Rebordão

23 septembre 2020

Czesław Niemen (1939–2004)Pod papugami. Bogusław Choiński & Jan Gałkowski, paroles ; Mateusz Święcicki, musique.
Czesław Niemen, chant ; Bossa Nova Combo, ensemble instrumental.
Pologne, 1963 (enregistrement).

Je ne comprends rien à cette chanson où il est question de perroquets et de perruches, de balançoires, de bar nickelé, de drapeaux jaunes, de ponts éclairés de lanternes. Pod papugami (« Sous les perroquets »), une chanson du début des années 1960 qui semble très connue en Pologne si on en juge par le nombre de reprises qu’elle a suscitées, a été rendue célèbre par Czesław Niemen (1939–2004), qui en a lui-même enregistré plusieurs versions. Le premier couplet donnerait, avec l’aide de traductions automatiques, ceci : « Sous les perroquets, il y a un grand bar nickelé / La chaleur brille comme un drapeau jaune au-dessus des verres / Qui reflètent la douceur colorée des filles. / Ils voudraient jacasser et se balancer avec les perruches. » On n’y croit pas.

Quelle infirmité, tout de même, que de ne pas comprendre le polonais, quel manque ! Une vie à refaire. Cela dit mon professeur de russe (à l’université de Rennes) prétendait, pour s’y être essayé lui-même, que c’est une langue impossible à apprendre : « Pensez, une déclinaison à sept cas, sept ! C’est à devenir fou. » Elle est pourtant parlée par un certain nombre de personnes, il me semble. Nées dedans, il est vrai ; ce serait peut-être la condition.

Je ne suis allé qu’une fois en Pologne, à Cracovie. Je crois que c’était à l’été 80 – l’été de Gdańsk, bien que les deux événements soient absolument dissociés dans ma mémoire. Le passeport qui aurait pu attester de la date du voyage n’existe plus, mais ça ne pouvait être que cette année-là. Je me souviens d’un parcours au fond de spectaculaires vallées slovaques, sans aucune halte (il me revient maintenant que nous n’avions qu’un visa de transit pour la Tchécoslovaquie, valide quelques heures). Nous avons sans aucun doute pénétré en Pologne par le poste-frontière de Chyżne, à une centaine de kilomètres au sud de Cracovie, non loin des premiers contreforts des Tatras. Pour qui venait de « l’Ouest », les franchissements de frontière des pays du Pacte de Varsovie étaient à l’époque assez impressionnants. On attendait beaucoup, par principe. Les voitures étaient souvent fouillées, les gardes-frontière passaient sous le châssis des miroirs qui ressemblaient à de grandes poêles à frire. Obligation était faite aux étrangers de se procurer un minimum de monnaie locale, tant par jour et par personne, non ré-échangeable en devises occidentales. Dûment muni d’une certaine quantité de złotys ou autres, on finissait par passer.

À Cracovie, on s’est adressé à l’office du tourisme pour un endroit où dormir. Je me souviens d’un guichet très haut côté usager, de sorte qu’on parlait avec l’employée comme par-dessus un mur, elle assise à son bureau en contrebas. C’était une personne théâtrale. Sa gestuelle était celle du cinéma muet, sa diction celle de la scène, comme si elle sortait de répétition et tardait à changer de registre. À moins que son expérience des deux univers, le théâtral et le réel, l’ait portée à conclure qu’ils étaient identiques. Elle pratiquait un français pittoresque, plein de r crépitants, de é prononcés è (comme font généralement les Polonais), dans lequel elle a déclamé : « Vous voulez chambre dans privée maison ? » (« Vous voulè chambrre dans prrrrrivè maison ? »), avec une emphase particulière sur les deux derniers mots. Sur notre assentiment, elle s’est comme enfoncée dans son bureau pour téléphoner à voix basse, la bouche quasiment à toucher le combiné du téléphone. Après quoi elle nous a écrit l’adresse sur un papier qu’elle nous a remis avec des mines de conspiratrice.

La « privée maison » était un appartement habité par une dame dans la cinquantaine et son fils, francophones l’une et l’autre. La dame, extrêmement joviale, ressemblait en tous points à la Castafiore de Tintin – voix chantante, corpulence de soprano colorature, nez en pince de homard –, si ce n’est qu’elle avait les cheveux noirs et extrêmement rares, de sorte qu’elle tenait également, quant à son apparence, du professeur Tournesol. Pour le retour elle nous a demandé de prendre à notre bord, si ça ne nous ennuyait pas, jusqu’à la frontière ou un peu avant, une personne dont je ne sais plus si elle était une parente, une amie ou juste une voisine. C’était une femme blonde d’une trentaine d’années, qui s’est assise à l’avant, son panier sur les genoux. Je conduisais, elle ne parlait que polonais, ce qui anéantissait toute velléité de conversation.

La route, à un certain endroit, passait à quatre voies. La circulation était presque inexistante, tout juste une auto qui devait avancer à 50 à l’heure et qu’il était donc aisé de doubler. Quelques kilomètres plus loin, la police nous a fait signe de nous arrêter. Je ne sais plus dans quelle langue s’est déroulée la conversation, j’ai oublié. Mais j’ai bien compris qu’on me reprochait ce dépassement. Le policier disait qu’il était interdit de doubler et qu’il fallait, séance tenante, payer une amende de tant. Or nous avions pris la précaution de dépenser l’intégralité de notre argent polonais avant de quitter le pays, pour la raison énoncée plus haut. Il me semble que nous n’avions pour tout argent liquide que quelques livres sterling qui me restaient d’un voyage en Angleterre. J’ai dit au policier, en les lui tendant, que c’était tout ce que j’avais. Il m’a demandé si en France on pouvait payer ses amendes en złotys – ce qui m’a fait rire. Comme il avait bon caractère, il a accepté ce rire en guise de paiement et nous a laissés repartir sans autre formalité. La dame blonde au panier était restée fixée à son siège durant tout l’épisode.

Nous voici bien loin de Pod papugami. Figurez-vous qu’il en existe une adaptation en portugais, intitulée Mocidade (« Jeunesse »). C’est pourtant la version originale polonaise qu’a choisi, par on ne sait quelle lubie, d’enregistrer Fábia Rebordão. Sa prononciation semble tout à fait honnête, pour autant que je puisse en juger – du moins a-t-elle un tour suffisamment acrobatique pour faire impression. Rebordão était le nom de naissance d’Amália Rodrigues. Amália Rebordão. Fábia est en effet de la famille : Amália était sa grand-tante.

Fábia RebordãoPod papugami. Bogusław Choiński & Jan Gałkowski, paroles ; Mateusz Święcicki, musique.
Fábia Rebordão, chant ; instrumentistes non précisés.
Portugal, 2018.

Pod papugami jest szeroko niklowany bar
Nad szklaneczkami chorągiewką żółtą świeci skwar
Tu przed dziewczętami kolorowa słodycz stoi w szkle
Wraz z papużkami chcą szczebiotać i kołysać się

Na powietrznych swych huśtawkach
Na parkietach i na mostach
Według kolorów włosów, sukien
I według wzrostu

Pod papugami wisi lustro, w którym każdy ma
Most z lampionami, promenadę do białego dnia

Na powietrznych swych huśtawkach
Na parkietach i na mostach
Według kolorów włosów, sukien
I według wzrostu
Bogusław Choiński (1925-1976) & Jan Gałkowski (1926-1989). Pod papugami (1963).

Joni Mitchell • Both sides, now

22 septembre 2020

— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Charles Baudelaire (1821–1867). L’étranger (1862), dans : Le spleen de Paris (Petits poèmes en prose), 1869.

Une chanson pour l’automne, parfois intitulée Clouds (« Nuages »).

Joni Mitchell (née en 1943) • Both sides, now. Joni Mitchell, paroles & musique.
Joni Mitchell, chant ; accompagnement d’orchestre ; Vince Mendoza, direction et arrangement.
Captation : Hammerstein Ballroom, Manhattan Center, New York (État de New York, États-Unis), 6 avril 2000.
Vidéo : extrait du spectacle An all star tribute to Joni Mitchell. Louis J. Horvitz, réalisation. Production : Automatic Productions, États-Unis, 2000. Diffusion : États-Unis, TNT (Turner Network Television), 6 avril 2000.


Rows and flows of angel hair
And ice cream castles in the air
And feather canyons everywhere
I’ve looked at clouds that way

Des cheveux d’ange qui s’étirent
Des châteaux de crème glacée
Des falaises de plumes
Voilà comment je voyais les nuages.

But now they only block the sun
They rain and snow on everyone
So many things I would have done
But clouds got in my way

À présent je vois qu’ils masquent le soleil
Qu’ils répandent pluie et neige.
Que de choses n’ai-je pas pu faire
À cause des nuages !

I’ve looked at clouds from both sides now
From up and down, and still somehow
It’s cloud illusions I recall
I really don’t know clouds at all

J’ai vu les deux côtés des nuages
Le haut, le bas, et pourtant
Je n’en retiens que la fantaisie.
Décidément, je ne sais rien des nuages.

Moons and Junes and Ferris wheels
The dizzy dancing way you feel
As every fairy tale comes real
I’ve looked at love that way

Des lunes de juin, des grandes roues,
Cet état d’ivresse dansante
Comme lorsqu’un conte de fées se réalise,
Voilà comment j’ai vu l’amour.

But now it’s just another show
You leave ’em laughing when you go
And if you care, don’t let them know
Don’t give yourself away

À présent ce n’est plus qu’un faux-semblant
À peine l’a-t’on quitté que l’autre rit déjà
Si on aime vraiment, il vaut mieux le cacher
Il vaut mieux ne pas se trahir.

I’ve looked at love from both sides now
From give and take, and still somehow
It’s love’s illusions I recall
I really don’t know love at all

J’ai vu les deux côtés de l’amour
Qui donne et qui prend, et pourtant
Je n’en retiens que les illusions.
Décidément, je ne sais rien de l’amour.

Tears and fears and feeling proud
To say « I love you » right out loud
Dreams and schemes and circus crowds
I’ve looked at life that way

Larmes, angoisses et fierté
De dire haut et fort « Je t’aime »
Des rêves, des projets, des foules heureuses,
Voilà comment j’ai vu la vie.

But now old friends are acting strange
They shake their heads, they say I’ve changed
Well something’s lost, but something’s gained
In living every day

À présent de vieux amis deviennent bizarres
Ils hochent la tête, trouvent que j’ai changé
On perd des choses, on en gagne d’autres
À vivre chaque jour.

I’ve looked at life from both sides now
From win and lose and still somehow
It’s life’s illusions I recall
I really don’t know life at all

J’ai vu les deux côtés de la vie
Qui est victoire et défaite et pourtant
Je n’en retiens que les illusions.
Décidément, je ne sais rien de la vie.
Joni Mitchell. Both sides, now (1967). Source : Joni Mitchell [site Web]. Joni Mitchell. Les deux côtés, trad. de Both sides, now (1967) par L. & L.

Luisa Ronchini • Nana bobò

21 septembre 2020

Nana bobò est une berceuse recueillie à Chioggia, à l’entrée sud de la lagune de Venise. Cette étrange mélodie a été reprise entre autres par Sergio Endrigo ou Lucilla Galeazzi. On la trouve aussi dans l’extraordinaire spectacle Ci ragiono e canto présenté en 1966 par Il Nuovo Canzoniere Italiano dans une mise en scène de Dario Fo, et dont un enregistrement audio a été publié la même année. Quant à Luisa Ronchini (1933–2001), elle était une interprète de la musique traditionnelle de Venise et de la Vénétie, qu’elle a en outre contribué à collecter.

Luisa Ronchini (1933–2001)Nana bobò. Paroles & musiques traditionnelles (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella à Chioggia en 1954.
Luisa Ronchini, chant ; Franco Baroni, guitare.
Extrait du disque Nineta cara : canzoni popolari veneziane / Luisa Ronchini. Italie : I dischi del sole, 1965.


Nana bobò nana bobò
tuti i bambini dorme e Guido no

Dodo bébé, dodo bébé
Tous les enfants dorment et Guido non.

Dormi dormi dormi per un ano
la sanità a to padre e poi guadagno
e dormi dormi dormi bambin de cuna
to mama no la gh’è la a xe ‘ndà via
la xe ‘ndà via la xe ‘ndà a Sant’Ana
la xe ‘ndà prendar l’acqua ne la fontana
e la fontana non è minga mia
la xe dei preti de Santa Lucia
Nana bambin nana bambin

Dors, dors toute l’année
Santé à ton père et plein d’argent
Dors, dors, dors bébé dans ton berceau
Ta maman n’est pas là, elle est partie,
Elle est partie, elle est allée à Sainte Anne
Elle est allée chercher de l’eau à la fontaine.
La fontaine n’est pas à moi,
Elle est aux prêtres de Sainte Lucie.
Dodo bébé, dodo bébé.

E dormi dormi più di una contesa
to mama la regina
to padre il conte
to madre la regina dela tera
to padre il conte de la primavera.

Et dors, dors plus qu’une comtesse,
Ta maman c’est la reine
Et ton père est le comte,
Ta mère est la reine de la Terre,
Ton père est le comte du Printemps.
Traditionnel (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella, 1954. Nana bobò. Source : album Ci ragiono e canto / Il Nuovo Canzoniere Italiano, Italie, 1966. Traditionnel (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella, 1954. Berceuse vénitienne, trad. de Nana bobò par L. & L.

Lucilla GaleazziNinne nanne :
Veni sonne di la muntagnella. Paroles & musiques traditionnelles (Calabre, Italie). Suivi de Nana bobò. Paroles & musiques traditionnelles (Chioggia, Vénétie, Italie) ; collecté par Alan Lomax et Diego Carpitella à Chioggia en 1954.
Lucilla Galeazzi, chant, arrangement ; Coro L’albero del canto (Roma).
Extrait de l’album Lunario / Lucilla Galeazzi. Italie, 2001.

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