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Place de la Bourse. 5

28 janvier 2016

Alors que Toulouse est inerte et que le silence des grandes chaleurs s’est abattu sur elle, on pénètre sur cette place assez exiguë pour constater qu’y apparaît en même temps que soi tout ce que la ville semble encore compter d’êtres vivants. « Ça alors, ça fait des heures qu’on ne voit pas un chat, on se pointe ici et y a la foule qui déboule en même temps que nous, tu trouves pas ça bizarre ? » s’étonne la femme aux cheveux verts, aujourd’hui non pas verts mais d’un rose tyrien cendré, comme lasuré. Elle porte une « petite robe blanche toute simple » comme on le dit des vêtements de bonne facture, courte et savamment décolletée, faite d’une étoffe légère que la sueur lui plaque sur la peau par endroits, laissant deviner les piercings qu’elle porte aux bouts des seins.

Son mari, à qui s’adresse probablement cette remarque, pensait à autre chose et ne s’était aucunement rendu compte que la place est sur le point de se peupler comme une scène de théâtre sur laquelle entrent de tous côtés les acteurs. Il n’a pas le temps de reprendre pied dans le monde que déjà sa femme poursuit : « Rho dis-donc, tu l’as vue la grosse avec ses ailes de coccinelle et son espèce de spray ? J’y crois pas. » Il a trop chaud, et son tee-shirt rouge (à l’inscription blanche : I ♥ Christiane Taubira) lui colle à la peau ; il le retire, s’en essuie le visage et le cou, et s’avance torse nu désormais. Lui aussi porte des piercings aux bouts des seins. « Mais… t’as vu les deux types en face ? » reprend la femme aux cheveux roses. « Y en a pas un des deux qui te dit quelque chose ? — Lequel, le jeune ? — Non, l’autre… C’est pas un type de BFM ou d’une télé quelconque ? Un spécialiste de… l’économie, non ? Ou du sport plutôt, oui c’est ça. Tu le reconnais ? »

Le fait est — cela n’a pas été dit encore — que l’aspect physique de Jean-Paul Burguière évoque celui d’un ancien lutteur. La soutane masquait ce corps musculeux et râblé, d’ailleurs inconcevable pour un haut dignitaire de l’Église, de sorte que pour le Vatican comme pour la catholicité mondiale et téléspectatrice le pape Bernard est « un peu fort ». Or Jean-Paul Burguière pratique en effet les sports de combat depuis sa jeunesse : la lutte turque, la boxe anglaise, le judo. À peine était-il élu pape que les gardes suisses le voyaient avec surprise surgir dans leurs salles d’entraînement où il devint assidu, tôt le matin ou tard le soir. Lorsque c’était le soir, il priait un garde, Ifig le plus souvent, de l’accompagner ensuite jusqu’à son appartement privé, de peur de se perdre dans l’enchevêtrement des passages, des galeries et des culs-de-sac du Vatican.

« C’est le pape » disent les enfants. « Arrêtez vos conneries ! » leur crie la femme aux cheveux roses en se retournant vers eux avec vigueur « Ou je vous retourne les kouglofs sur la gueule ! » Et ce cri, dans le silence de la ville morte de chaleur, éclate comme une détonation.

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