Skip to content

Place de la Bourse. 14

10 avril 2016

Il y avait toutes sortes de boissons fraîches. De l’alcool aussi, du vin et autre. Ifig Fañch Longhi Kawczynski avait préparé des mangues à la carthagène dans un grand saladier. Voyez : Tafsir Diongue en mange pensivement et voici le cours de ses pensées au moment des mangues : C’est un joli mot, Toulouse, beaucoup plus beau que celui de Montpellier. Il commence un peu sèchement c’est vrai, comme si on avait fait sa connaissance en s’y cognant par inadvertance, et puis il s’écoule dans une douceur ronde et liquide, une nuit tiède et protectrice.

Jean-Paul Burguière a gardé en mémoire, gravés d’une manière anormalement précise, certains détails de cette soirée : l’aspect de la vue qu’on avait sur les Pyrénées, l’emplacement des uns et des autres à tel ou tel moment, des bouts de conversation. Annette Suter, cette dame pittoresque, disant : « la Suisse vous savez, ça n’existe pas » et riant d’un rire mélodieux et démodé. Citant Modiano à l’appui de son dire : « Il le tit Motiano t’ailleurs, soufent tans ses lifres. C’est tans lequel de ses romans, téjà, qu’il y a cette phrase « Ils ne safaient pas encore que la Suisse n’existe pas », ou quelque chose comme ça. Il a raison Motiano ! Tu fiens d’un pays qui n’existe pas, Ifig » Riant de plus belle. C’est une personne aimable. Le petit Tafsir Diongue, lui qui parle si doucement — et à vrai dire si peu —, la puissance étonnante de sa voix quand il chante, comment est-ce possible ? On a peine à croire qu’une poitrine aussi menue soit capable d’une telle force. Mais qu’est-ce qui lui a pris de chanter Il n’y a pas d’amour heureux ? Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Rien peut-être, il n’a pas réfléchi. Je suis sorti sur le balcon. Me voici comme Job, nu, assis dans la cendre, ai-je pensé à cet instant. Le Seigneur m’a donné Ifig, il me l’a repris, que sa volonté soit faite puisque ça l’amuse.

Bernadette Soubirous est sortie elle aussi (ce nom… On croit rêver. Ainsi donc se tiennent ensemble sur un balcon de Toulouse le pape en exercice et Bernadette Soubirous. Que d’extravagance et de frivolité dans les desseins divins !) À ce moment de sa vie, Bernadette Soubirous, le regard éberlué, fixé sur le dehors, semblait ne rien voir, comme si l’air était saturé de pluie ou de brouillard. Ou bien comme si elle était témoin d’une apparition. Avait-elle conscience de ma présence ? Peut-être qu’elle m’ignorait délibérément. Pourquoi faire cas de moi, même par politesse ? Qu’aurait-elle eu à dire à l’instrument de son malheur ?

Annette Suter encore, plus tard dans la soirée, me disant : « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant monsieur le pape ? » D’Edmond Charles-Roux, que j’aurais volontiers envoyé au diable, elle disait : « Voyez, il vous est offert » (et non : « il s’offre à vous »). Cette attirance qu’éprouvait Edmond à mon endroit semblait irrésistible et naïve à la fois. En cela Edmond différait d’Ifig, peu enclin quant à lui à exprimer ses sentiments d’une manière aussi spontanée. C’est-à-dire qu’Edmond semblait alors — et il l’est encore aujourd’hui — incapable de dissimuler les mouvements de son âme, même les plus ténus.

Toulouse (France), place Roger Salengro

No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :