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Comprenait rien

16 juin 2012
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Toulouse, 16 juin 2012. Femmes lusophones

— Tu dis rien aujourd’hui.
— Non qu’est-ce que tu veux que j’te dise ?
— Je sais pas… t’as fait quoi ?
— Tu vois bien. Le long de la Garonne vers la Daurade. Y avait un type qui lisait dans les mains des gens.
— Dans les tiennes, qu’est-ce qu’il a lu ?
— Rien. Il comprenait pas ce qu’il voyait. N’arrivait pas à lire.
— Ah bon ? Comment ça s’fait ?
— Chais pas. Comprenait pas la langue probablement. Ni même l’écriture peut-être. Comprenait rien.

Toulouse, 16 juin 2012. Échos de Rio Loco

L. & L.

Le concert était encore bien mieux que les répétitions. Mais il n’y a eu aucun morceau de Quinto ! Aucun. (Vraiment, pas la peine que je m’escrime à traduire les paroles à l’avance.) Mais parfait.

15 juin 2012

Concert d'António Zambujo, Toulouse, 15 juin 2012 (Rio Loco) Concert d’António Zambujo, Toulouse, 15 juin 2012 (Rio Loco). De gauche à droite : Luís Guerreiro (guitare portugaise), José Miguel Conde (clarinette), António Zambujo, Ricardo Cruz (contrebasse)

Concert d'António Zambujo, Toulouse, 15 juin 2012 (Rio Loco) Concert d’António Zambujo, Toulouse, 15 juin 2012 (Rio Loco). De gauche à droite : Luís Guerreiro (guitare portugaise), José Miguel Conde (clarinette), António Zambujo

Le Zambujo était très en voix. Juste quelques petits inconvénients avec la sono, dont l’équilibre semblait se dérégler à mesure que le concert avançait. À la fin la guitare portugaise et la clarinette étaient trop fortes.

Sinon toujours cette connivence entre eux tous ; ils ont l’air heureux (encore que, si j’ai bien compris, le petit Jon Luz a des problèmes sentimentaux ; probablement une déconvenue surmontée, puisqu’elle les faisait rire. Ou bien c’est tout autre chose qui expliquerait leur accès de gaîté dans Barroco tropical).

Barroco tropical / António Zambujo, chant, guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Jon Luz, cavaquinho ; Ricardo Cruz, contrebasse ; José Eduardo Agualusa, paroles ; Ricardo Cruz, musique. Sofia (Bulgarie), 19 juin 2011.

O amor a ninguém serve, e todavia
a ele regressamos, dia após dia
cegos por seu fulgor, tontos de sede
nos damos sem pudor em sua rede.
José Eduardo Agualusa. Barroco tropical.

L’amour n’est utile à personne, et pourtant
vers lui nous retournons, jour après jour
aveuglés par son éclat, fous de soif
nous nous jetons sans pudeur dans ses rets.
José Eduardo Agualusa. Barroco tropical. Traduction L. & L.

Toulouse, la Garonne depuis la Prairie des Filtres, 15 juin 2012 Toulouse, la Garonne depuis la Prairie des Filtres, 15 juin 2012

Est-ce que je n’aurais pas été attaqué par des moustiques ? Ou alors un peu d’urticaire : vu ce qu’on a mangé ça ne m’étonnerait pas.

L. & L.

Dans l’attente d’António Zambujo

15 juin 2012

António Zambujo en répétition. Toulouse, Prairie des Filtres, 15 juin 2012 António Zambujo en répétition. Toulouse, Prairie des Filtres, 15 juin 2012

Passé tout à l’heure par la Prairie des Filtres. Sur scène, António Zambujo et ses musiciens à faire les réglages.

D’abord sa voix, à lui. Des onomatopées d’où tout à coup émerge Não me dou longe de ti. Et puis encore des ti la la wou di dou ; on entend aussi la guitare portugaise, le cavaquinho, la clarinette, dans un apparent désordre. Puis O arraial, presque entier. Et encore des essais séparés, chacun son tour, les autres intervenant parfois, une envolée de la guitare portugaise, un ronflement de la clarinette basse, et puis à un moment, en une seconde, ce chaos se transforme en quelque chose de miraculeux, comme si le concert naissait là devant moi. Il y avait juste les joueurs de boule, et un homme qui regardait lui aussi, et qui écoutait comme moi. Ils ont répété trois ou quatre morceaux.

Je me demande si je n’aime pas les répétitions encore plus que les spectacles eux-mêmes. Même lorsqu’elles s’achèvent elles ne rompent pas cet état d’attente extraordinaire qui précède le spectacle. Au contraire : à ce moment-là cet état devient plus intense encore, puisque les choses sont prêtes, le son est réglé, les instruments, la voix, tout cela dans un équilibre qui doit tenir jusqu’au moment du spectacle. Les lieux sont abandonnés, mais habités d’une espèce de vibration qui est cette attente. Et cette vibration s’éteindra avec la fin du concert, qui est comme une petite mort.

L. & L.

António Zambujo, qu’est-ce qu’il dit ?

14 juin 2012

Il avance sur son chemin, pas gêné par la circulation.

Il fait son petit frichti à lui. Le fado lui est un ingrédient de base, mais il l’emploie rarement tel quel, sans le travailler ou le mélanger. Question de goût, question de caractère aussi. Le fado traditionnel est un chant de frustration, une plainte nocturne portée par des voix éraflées, épaissies par des vies qui ne sont jamais allées là où on voulait les mener. Lui, sa voix est encore, à 36 ans passés, celle d’un adolescent heureux, c’est une voix d’après-midi. Le fait est qu’il donne souvent l’impression de s’éveiller à peine d’une sieste assez longue. De la tristesse est possible, mais rien d’irréparable.

De sorte que même lorsqu’il emploie des musiques de fados traditionnels, il les allège de plus en plus : son Fado menor (dans Outro sentido, 2007) restait très fadista. Mais ceux du dernier album (Quinto, 2012), plus nombreux que dans le précédent (Guia, 2010) font assez nouvelle cuisine dans l’ensemble. Quand bien même leur préparation reste proche de la recette traditionnelle (par exemple le Fado Noquinhas sobrement utilisé dans Só pode ser amor, sur des paroles de João Monge) leur traitement vocal les en éloigne. L’étonnant est que dans Quinto, le morceau qui évoque le mieux un fado traditionnel est une de ses propres compositions (Noite estrelada, Nuit étoilée), paroles de João Monge encore une fois.

Pourtant le fado, il le retrouve d’une autre façon. C’est comme s’il recréait un fado très ancien, d’avant les casas de fado, un fado de la rue, encore dansé par les Noirs, chanté dans les milieux les plus populaires et chez les aristocrates — et mal vu des bourgeois.

Les textes qu’il utilise tranchent sur ceux des fadistes actuels, qui souvent sollicitent des poèmes de haute volée — comme le faisait Amália. Depuis Guia, et plus encore dans Quinto, Zambujo cherche au contraire à dire le quotidien immédiat, les préoccupations ordinaires de la vie de tout un chacun, ce qui lui permet d’établir une connivence immédiate avec les publics lusophones.

Revers de la médaille : lorsqu’on ne comprend pas le portugais, certaines des chansons de Quinto tombent un peu à plat. C’est le cas de Flagrante (Maria do Rosário Pedreira, sur une musique d’António Zambujo) :

Flagrante / António Zambujo, chant, guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Jon Luz, cavaquinho ; Ricardo Cruz, contrebasse ; José Miguel Conde, clarinette ; Maria do Rosário Pedreira, paroles ; António Zambujo, musique. Extrait de Quinto (Universal, 2012).

Je te l’avais dit mon amour
Que ça ne pouvait pas bien se passer,
Et qu’il valait mieux laisser tomber.
Comme moi tu aurais dû te douter
Qu’avec du monde juste à côté
Quelqu’un allait s’en rendre compte.

[…]
Mais où est-ce que j’avais la tête
Quand j’ai accepté ?

Bien que tu m’aies juré
De rester discrète
Vu qu’on n’était pas seuls,
Quand de la pièce d’à côté
Ils t’ont entendue gémir de plaisir
Ils ont su qu’on était là.

Je n’ai pas bien vu ce qui s’est passé
Toi, qui es plus vive et plus experte,
Ils t’ont à peine aperçue.
C’est moi qui ai eu la honte :
Quand la porte s’est ouverte
J’avais mon pantalon à la main.
Maria do Rosário Pedreira. Flagrante. Traduction L. & L.

Ou bien, dans un tout autre registre, Algo estranho acontece (Il se passe quelque chose de bizarre), qui est à faire pleurer pour de bon. La chanson, paroles et musique, est de Pedro de Silva Martins, du groupe Deolinda. C’est une sorte de Chanson des vieux amants sans aucune grandiloquence, sans lyrisme, qui parle d’arthrite et de mémoire défaillante, et qui se clôt sous l’édredon :

[…]
Toi tu confonds les noms de nos petits enfants
Moi je ne sais plus où j’ai mis l’argent.

[…]
J’accroche les habits dans l’armoire
Je mets mon pyjama et je viens près de toi
Je te souris doucement, et je m’enhardis :

J’approche mon pied tout chaud du tien qui est tout froid
Et je m’endors en te disant tout bas
Que je recommencerais tout avec toi.
Pedro de Silva Martins. Algo estranho acontece. Traduction L. & L.

Algo estranho acontece / António Zambujo, chant, guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Jon Luz, guitare ; Ricardo Cruz, contrebasse ; José Miguel Conde, clarinette basse ; Pedro de Silva Martins, paroles et musique. Extrait de Quinto (Universal, 2012).

Il y a aussi le délicieux Lambreta de João Monge :

Lambreta / António Zambujo, chant, guitare ; João Monge, paroles et musique. 2012.

Vem dar uma voltinha na minha lambreta
Viens on va faire un tour sur mon scooter
E deixa de pensar no tal Vilela
Que tem carro e barco à vela
O pai tem e a mãe também
Que é tão tão sempre a preceito
Cá pra mim no meu conceito
Se é tão tão e tem tem tem
Tem de ter algum defeito
Et arrête de penser à ce Vilela
Avec sa bagnole et son voilier
Son père par ci, sa mère par là
Toujours tellement tellement parfait
Mais moi tu sais, à mon avis
S’il est tellement tellement, s’il a tout ça tout ça tout ça
Il a sûrement un truc qui va pas
[…]
[…]
Vem dar uma voltinha na minha lambreta
Viens on va faire un tour sur mon scooter
Eu juro que guio devagarinho
Tu só tens de estar juntinho
Por razões de segurança
E se a estrada nos levar
Noite fora até o mar
Paro na beira da esperança
Com a luzinha a alumiar
Je te promets d’aller doucement
Faut juste que tu te serres contre moi
(Pour des raisons de sécurité)
Et si au bout de la nuit mon scooter
Nous amène au bord de la mer
Je l’arrête au bord de l’espoir
Dans la lumière de son phare
João Monge. Lambreta.
João Monge. Lambreta. Traduction L. & L.

Ou encore Fortuna, du Brésilien Márcio Faraco :

Fortuna / António Zambujo, chant, guitare ; Jon Luz, guitare ; Ricardo Cruz, basse portugaise ; Márcio Faraco, paroles et musique. Lisbonne, 2012.

Je n’ai rien à mon nom

Sinon ce fado que je fais.
Mon cœur n’a pas de grandes faims,
il niche dans un tout petit creux.
Je vis de la vie qui passe,
d’amours qui vont et viennent.
Je ne possède rien à mon nom,
Je ne suis jaloux de personne.

[…]

Adieu, je ne regarde pas en arrière
Avec le temps tout se consume
L’or se perd, l’amour se défait.
Je n’ai rien à mon nom.
Márcio Faraco. Fortuna. Traduction L. & L.

L. & L.

——

Zambujo, António
Quinto (2012)

António Zambujo -- Quinto (2012)Quinto / António Zambujo, chant, guitare ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Bernardo Couto, José Manuel Neto, Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Ricardo Cruz, contrebasse, basse acoustique ; Jon Luz, cavaquinho ; José Miguel Conde, clarinettes. — [Portugal] : Universal music Portugal, 2012.

Universal Portugal 0602527972305. — EAN 602527972305

António Zambujo à Rio Loco 2012 (vendredi 15 juin, 18h30, « Scène Village », prairie des Filtres).
António Zambujo — Site officiel
António Zambujo sur Myspace

Rio Loco 2012 : ce qu’il ne faudrait pas rater

13 juin 2012

J’ai déjà manqué Oquestrada la semaine dernière — j’ai oublié. Quelle vexation ! Après Lula Pena, c’est ce que j’avais le plus envie de voir. Il paraît que c’était très bien (ça ne m’étonne pas) et qu’il y avait peu de monde.

Senhora do Tejo / OqueStrada, groupe vocal et instrumental ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique ; Marta Miranda, réalisation. Sony Music, 2011. Les paroles et leur traduction sont ici.

Encore une frustration.

D’où ce pense-bête.

António Chainho (guitare portugaise), avec Ciro Bertini (basse acoustique & accordéon), Tiago Oliveira (guitare classique), Ruca Rebordão (percussion)

Vendredi 15 juin 2012, 23 h 30

Prairie des Filtres
« Scène Village »
31000 Toulouse
Ce concert sur le site de Rio Loco

António Chainho. LisGoa [Extraits] / António Chainho, guitare portugaise ; Tiago Oliveira, guitare classique ; Ruca Rebordão, percussions ; Paulo Sousa et Mohamed Assani, cithare ; Raimund Engelhart et Mohamed Assani, tablas ; Rodrigo Serrão contrebasse, Marc Rapson, synthétiseurs ; Carlos Barreto Xavier, claviers ; Sonia Shirsat, Remo Fernandes, Natasha Lewis et Isabel de Noronha, chant ; production et direction musicale, Carlos Barreto Xavier.
António Chainho — Site officiel
António Chainho sur Myspace

Ruca Rebordão sur Myspace

António Zambujo Quintet

Vendredi 15 juin 2012, 18 h 30

Prairie des Filtres
« Scène Village »
31000 Toulouse
Ce concert sur le site de Rio Loco

António Zambujo. O Zorro / António Zambujo, chant, guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Jon Luz, cavaquinho ; José Miguel Conde, clarinette ; Ricardo Cruz, contrebasse ; João Monge, paroles ; João Gil, musique. Lisbonne, 2011.
António Zambujo — Site officiel
António Zambujo sur Myspace

Custódio Castelo (guitare portugaise)

Jeudi 14 juin 2012, 21 h 30

Le Mandala Jazz Club
23 rue des Amidonniers
31000 Toulouse
Tél : +33 (0)5 61 21 10 05
Ce concert sur le site de Rio Loco

Vendredi 15 juin 2012, 12 h 30

dans le cadre de La Pause Musicale
Ostal d’Occitania
11, rue Malcousinat
31000 Toulouse
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Ce concert sur le site de Rio Loco

Custódio Castelo. Alma [extrait] /  Custódio Castelo, guitare portugaise ; Carlos Garcia, guitare ; Carlos Menezes, contrebasse.
Custódio Castelo — Site officiel
Custódio Castelo sur Myspace

Norberto Lobo (guitare)

Vendredi 15 juin 2012, 21 h 30

Le Mandala Jazz Club
23 rue des Amidonniers
31000 Toulouse
Tél : +33 (0)5 61 21 10 05
Ce concert sur le site de Rio Loco

Norberto Lobo. Ayrton Senna / Norberto Lobo, musique, guitare. Lisbonne, 2007
Norberto Lobo — album Pata lenta (2008) sur le site des éditions Mbari
Norberto Lobo — album Fala mansa (2011) sur le site des éditions Mbari
Norberto Lobo sur Myspace

Norberto Lobo (guitare), avec Carlos Bica (contrebasse) et Mohammad Reza Mortazavi (percussions)

Jeudi 14 juin 2012, 23 h 30

Prairie des Filtres
« Scène Village »
31000 Toulouse
Ce concert sur le site de Rio Loco

Norberto Lobo & Carlos Bica. [Sans titre] / Norberto Lobo, guitare ; Carlos Bica, contrebasse. Lisbonne, bar B.Leza, vers 2012.
Norberto Lobo sur Myspace
Carlos Bica sur Myspace

Mohammad Reza Mortazavi. Liberation / Mohammad Reza Mortazavi, tombak (ou zarb). Arte, vers 2010.
Mohammad Reza Mortazavi sur Myspace

Et aussi, éventuellement :

Mercredi 13 juin :

20 h 00 — Madredeus (« Scène Pont Neuf », prairie des Filtres).
Madredeus — Site officiel

21 h 30 — Carina Salvado (Le Mandala Jazz Club, 23 rue des Amidonniers).
Carina Salvado — Site officiel
Carina Salvado sur Myspace

Vendredi 15 juin :

20 h 00 — Mariza (« Scène Pont Neuf », prairie des Filtres).
Mariza — Site officiel
Mariza sur Myspace

Problèmes identitaires

11 juin 2012

— Oh mais c’est toi ! Mon Dieu, mais tu n’as pas changé
— Ah bon, depuis quand ?
— Mais… depuis la dernière fois… ça va toi ?
— Excusez-moi mais… je ne vois pas bien… je ne vois pas très bien qui vous êtes à vrai dire, enfin qui tu es…
— Ah… oh tu sais c’est pas très étonnant au fond, par moments je ne suis plus tout à fait moi-même… vraiment tu ne vois pas ? Mais… tu es bien Bérénice ?
— Bérénice ? Je… Écoutez non, je ne crois pas. Je m’appelle Vincent.
— Comment ça Vincent … Mais non qu’est-ce que tu racontes, Vincent c’est moi !…
— Quoi ? … Vous me faites douter tout à coup… Le fait est qu’à moi aussi il m’arrive… enfin comme à vous, comme ce que vous dites, de ne plus être moi-même… Je… Écoutez c’est bizarre, je… j’ai un trou : voilà que je ne sais plus tout à coup…
— Vous avez peut-être vos papiers dans votre sac ?…
— Ah oui, bonne idée. Voyons… tiens voilà mon permis de conduire. Oh ben ça alors, regardez : Bérénice, je m’appelle Bérénice ! Oh ben ça alors. Oh ben ça alors… J’en reviens pas… C’est quand même étonnant non ?
— Moi je ne trouve pas. Ce qui est bizarre par contre… pardon, je peux voir la photo sur votre permis de conduire ? Mais. Mais…
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Regardez, c’est pas vous cette photo.
— Ah non ? Voyons ?… Mais non en effet… Mais oui c’est bizarre, ça me rappelle quelqu’un…
— Ben oui, évidemment. C’est ma photo à moi.
— Oh !
— J’y comprends plus rien. Attendez. Bon, où je l’ai fourré mon permis de conduire maintenant… Ah mais quel foutoir là-dedans ! Ah ben tiens, ma carte d’identité.
— Et alors ?
— …
— On dirait que…
— Comme vous dites. On dirait que. On dirait que.
— … ?
— Le nom qui est dessus c’est Camille Je-ne-sais-pas-quoi, un nom étranger j’arrive même pas à lire.
— Décidément, c’est assez singulier…
— Singulier, ça oui, on peut le dire. C’est votre photo.

L. & L.

 Alain Bashung (1947-2009). Sommes-nous / Alain Bashung et Jean Fauque, paroles ; Alain Bashung, musique. France, 1998.

Luís Cília — A bola

10 juin 2012

Je reviens de la conférence d’Agnès Pellerin sur le fado. Elle a fait écouter beaucoup de fado « castiço » (c’est à dire traditionnel, grosso modo), qui a sur moi un effet aussi sûr et immédiat que les oignons coupés.

Et puis aussi cette chanson terrible de Luís Cília que je n’avais jamais entendue (ce n’est pas un fado), et qui évoque la guerre d’Angola des années 1960-70 :

A bola / Luís Cília, musique, chant, guitare ; Jonas Negalha, paroles. France, 1966.

Rola
Sangrenta
Uma bola
No chão
De Angola.
Roule
Sanglant
Un ballon
Sur la terre
D’Angola.
O dia
Vai alto,
Brilha
O sol
Na poeira
Incendiada.
Il fait
Grand jour
Le soleil
Brille
Dans la poussière
Incendiée.
Soldados
Jogam
Futebol
Com a bola
Que pula
Sangrando
No chão
De Angola.
Des soldats
Jouent
Au foot
Avec le ballon
Qui rebondit
Ensanglanté
Sur la terre
D’Angola.
Ninguém
Distingue
Na bola
Ensopada
Na areia
Empastada
Na erva
Que gira
No solo,
Personne
Ne distingue
Dans le ballon
Détrempé
Sur le sable
Englué
Dans l’herbe
Et qui roule
Sur le sol,
A cabeça
De um negro
Sangrando
Que rola
No chão
De Angola.
La tête
Ensanglantée
D’un noir
Qui roule
Sur la terre
D’Angola.
Luís Cília. A bola.
Luís Cília. Le ballon. Traduction L. & L.

Cette chanson, pour moi inconnue, m’a d’autant plus frappé que j’ai lu il y a quelques jours un récit de cette même atrocité dans le livre d’entretiens entre António Lobo Antunes et la journaliste María Luísa Blanco publié en 2001 :

D’ailleurs quand je suis revenu définitivement, tout le monde me disait que je n’avais pas changé du tout, et moi, ça me rendait furieux parce que — et comment que j’avais changé ! –, j’avais changé énormément. Comment ne pas changer ? Je me souviens de matchs de foot où les ballons, c’étaient des têtes humaines… Et on en changeait le plus naturellement du monde : « Ce ballon ne vaut plus rien, qu’on apporte une autre tête. »
António Lobo Antunes (né en 1942). Dans : María Luísa Blanco. Conversaciones con António Lobo Antunes (2001). Traduit de l’espagnol par Michelle Giudicelli (Ch. Bourgois, 2004). P. 79.

Luís Cília, né en Angola en 1943, est venu au Portugal en 1959 pour y poursuivre ses études. Ayant commencé à écrire des chansons « d’intervention » (de intervenção) en 1962, il s’est exilé en France en 1964 pour y demeurer jusqu’à la Révolution des Œillets. C’est là que ses enregistrements de l’époque ont été publiés.

L. & L.

——

Internet :

Luís Cília — Site officiel (en portugais)

« Le fado, une histoire méconnue » : Agnès Pellerin à la médiathèque de Toulouse

8 juin 2012

Le fado, une histoire méconnue — Rio Loco 2012 (dimanche 10 juin, 16h00, médiathèque José Cabanis, Toulouse).

Voir sur le site de Rio Loco 2012
Voir sur le site des bibliothèques de la Ville de Toulouse
Voir la biographie d’Agnès Pellerin sur le site des éditions Chandeigne

 História do fado (partition). Source : Museu do fado (Lisbonne)
História do fado (partition), sans date. Source : Museu do fado (Lisbonne)

Une histoire méconnue en effet, voire inconnue, et pourtant passionnante tant elle est en résonance avec l’histoire du Portugal, des liens de ce pays avec ses anciennes colonies et de sa société. Si le fado en tant que genre musical n’est attesté que depuis la première moitié du XIXe siècle, il s’est constitué à partir de formes antérieures, certaines portugaises comme la modinha, d’autres d’origine africaine (Angola) parvenues à Lisbonne soit par l’intermédiaire du Brésil soit directement (le lundum). Certains auteurs y ajoutent les cantigas de amigo du Moyen Âge (voir Amália Rodrigues et alii — Cantigas d’amigos (1971)).

Plus près de nous, les vicissitudes du fado pendant les années de l’Estado novo (la période salazariste) et après la Révolution des Œillets du 25 avril 1974, avec en parallèle le destin particulier d’Amália Rodrigues qui en était la figure emblématique durant toute cette période, témoignent à leur manière de l’histoire des mentalités dans le Portugal du XXe siècle.

Le renouveau du genre, qui bat actuellement son plein,  n’est pas moins intéressant. Il a débuté dès les années 1980, par la réhabilitation complète (et officielle) d’Amália, vilipendée après 1974, mais à nouveau triomphante et pleurée par la nation à sa mort en 1999, puis avec l’apparition vers 1990 de chanteurs comme Mísia et Paulo Bragança (voir Mísia, José Fialho, Paulo Bragança).

Inaccessible à toute forme de contrainte artistique, indifférente au traditionalisme en matière de fado (voire méprisante à l’égard des défenseurs d’une prétendue pureté de la « chanson nationale »), Amália Rodrigues avait depuis toujours coloré son répertoire d’influences « étrangères » (celle de la chanson française n’est d’ailleurs pas la moindre d’entre elles). Elle a été critiquée pour cela, comme elle l’a été pour avoir ouvert son fado aux poètes les plus éminents du Portugal, parmi lesquels Luís de Camões (voir Amália et Camões 1, 2 et 3).

Certains fadistes contemporains retournent au contraire à la tradition du fado des premières décennies du XXe siècle, mais tiennent compte de l’apport d’Amália quant à la qualité des textes, sollicitant parfois des poètes ou des écrivains contemporains (Camané, Aldina Duarte, …). D’autres constituent leur répertoire dans une totale liberté, à l’instar de leur glorieuse aînée. Parmi ceux-ci, certains retrouvent à leur façon les anciennes racines afro-brésiliennes du fado (Lula Pena, António Zambujo).

L. & L.

——

Pellerin, Agnès (née en 1977)
Le fado (2003). Édition 2009

Agnès Pellerin -- Le fado (2003)Le fado / Agnès Pellerin. — 2e édition, revue et augmentée. — Paris : Chandeigne, 2009. — 1 volume (255 p.) : illustré, couverture illustrée ; 18 cm + 1 disque compact.
(Série Lusitane).

Suivi d’une anthologie bilingue de 47 fados traduits par Nicole Siganos et d’un CD-audio, réalisé en coédition avec les Carnets Nomades de Colette Fellous (France-Culture), enregistré à Lisbonne en 2003.
ISBN 978-2-915540-51-2. — EAN 9782915540512

Voir cet ouvrage dans le catalogue des bibliothèques de la Ville de Toulouse, dans Archipel, le catalogue des bibliothèques de l’Université de Toulouse.
De larges extraits de ce livre sont accessibles en ligne (Google Books).

Voir aussi :

  • Pellerin, Agnès. Le fado ou l’incise du destin (2009). Dans : La pensée de midi 2/2009 (N° 28), p. 44-52. — Accessible en ligne. Consulté le 8 juin 2012.
  • Brito, Joaquim Pais de ; Frias, Anibal, trad. Le fado : ethnographie dans la ville (2001). Dans : Recherches en anthropologie au Portugal, n°7 – 2001. La ville sensible. p. 103-120. — Accessible en ligne. Consulté le 8 juin 2012.
  • Fado : matar saudades (2007)

Fado : matar saudades. Wagram (2007)Fado : matar saudades / compilé par Agnès Pellerin. — France : Wagram, 2007. — 2 disques compacts.
CD 1 : Fado em mi menor / Armandinho. Anda a saudade bem alto / Lucília do Carmo. Belos tempos / Fernando Farinha. Tia Macheta / Berta cardoso. Biografia do fado / Carlos Ramos. Naquela azenha velhinha / Lucília do Carmo. Leilão na casa da Marquinhas / M. Domingos, H. silva & Rodrigo. Carmencita / Amália Rodrigues. Lugar vazio / Hermínia Silva. Um fadista jà cansado / Manuel Domingos. Cama vazia / Manuel Fria. Lenda das algas / Celeste Rodrigues. A ultima tourada real em Salvaterra / Rodrigo. O Embuçado / João Ferreira Rosa. Requiem por um morgado / João Casanova.
CD 2 : Fado dos dois tons / Maria Silva. Olhos fatais / Alfredo Duarte Marceneiro. Fado Menor / Maria Teresa de Noronha. Ponto final / Carlos zel. Nova Feira da ladra / Carlos do Carmo. Eu preciso de te ver / Beatriz da Conceição. Escada sem corrimão / Camané. Ai, meu amor se bastasse / Aldina Duarte. Medo / Amália Rodrigues. Não posso / Camané. Amor de mel, amor de fel / Kátia Guerreiro. Fado Laranjeiro / Hélder Moutinho. Recusa / Mariza. Memórias de uma partida / Pedro Moutinho. Variações em lá menor / Armandinho.

Wagram roots 3127622. — EAN 3596971276225
Voir cet album dans le catalogue des bibliothèques de la Ville de Toulouse

Le vent souffle à l’envers

7 juin 2012

Fort vent d’autan aujourd’hui : les avions décollent à l’envers. À l’envers : je veux dire dans la direction opposée à celle qu’ils prennent habituellement, lorsque les courants d’air proviennent de l’Atlantique. Ce n’est pas mauvais que le vent dominant cède de temps en temps devant un autre, porteur d’effluves différentes, et susceptible — c’est un des charmes de cette alternance — de rabattre vers soi de l’inattendu, du plus ou moins plaisant.

Sur António Zambujo, que Rio Loco accueille bientôt, on ne lit que des éloges. Ses compatriotes ont peut-être un peu tardé à le reconnaître, mais c’est chose faite : non seulement Quinto, son dernier album, s’est placé en tête des ventes au Portugal dès sa publication en avril dernier, mais il y est de surcroît encensé par la presse. À vrai dire Zambujo était déjà fort apprécié au Brésil, et aussi en France où ses albums ont tous été bien reçus, surtout Outro sentido (2007), le premier distribué dans notre pays (2008). À peine quelques bémols par ci par là, mais on finit toujours par lui trouver un talent irrésistible, propre à balayer toutes les objections.

Pourtant un jour — de vent d’autan probablement –, je suis tombé sur un blog (People are strange, francophone en dépit de son titre), qui en quelques lignes habillait António pour l’hiver : le manteau, l’écharpe et les gants. Il n’y manquait même pas le béret, fourni gracieusement avec le titre du billet : Antonio Zambujo. Guia (2010): A vous dégoûter du fado. Extraits :

Il s’agit donc du 4ème album de Antonio, et son style musical est le fado. Il parait que c’est connut. Au vue de cet album j’ai du mal à comprendre pourquoi.

« C’est connut » : peut-être pas tant que ça au fond. On finit par se demander…

La pochette est un simple portrait photo du chanteur, chanteur que l’on reverra à chaque page du petit fascicule qui accompagne le Cd. C’est d’autant plus ridicule qu’il est assez laid et qu’il se stylise le sourcil (ne fréquentant pas de footballeurs, je ne connais pas le nom exact de cette pratique).

Ça alors, António laid ! Tout le monde n’est pas du même avis. (Et ce qu’il a au sourcil est une vraie cicatrice, cher/e collègue !)

Il y a des chansons un peu moins pénibles que le reste, comme par exemple « reader’s digest ». Mais là encore, rien de très original. Ca pourrait être en français que ça ne changerait pas grand-chose. On sent surtout que c’est mielleux, que c’est censé nous faire pleurer, que l’artiste a fait ça avec l’espoir d’être sélectionné pour l’Eurovision.

C’est évident. Et dire que la RTP (Rádio e Televisão de Portugal) n’a même pas pensé à lui !

En conclusion, la seule chose vraiment surprenante dans l’album, c’est que le gars ne s’appelle pas Da Silva.

Et toc.

Il faut lire le billet entier, ça le vaut bien (Éliane Azoulay, de Télérama, en prend pour son grade elle aussi). Il est illustré d’une reproduction de la pochette de l’album et d’une des photos extraites du livret, accompagnée de cette légende attendrissante :

Et c’est grâce à cette photo faussement désinvolte et mélancolique qu’il va être considérer comme un artiste sensible.

Je dois dire que ce billet m’amuse, je le trouve plein de fraîcheur et assez enlevé. L’auteur/e est probablement très jeune : on peut lui pardonner ses quelques inexactitudes et son français un peu approximatif (on voit bien pire parfois, de la part de personnes sensiblement plus âgées et travaillant dans « l’action culturelle »).

Et donc, en hommage à mon/ma collègue de People are strange, voici une chanson extraite du 5e album, Quinto, qui n’a pas elle non plus, quelle déveine pour António, été retenue par le Portugal pour l’Eurovision cette année :

Fortuna / António Zambujo, chant, guitare ; Jon Luz, guitare ; Ricardo Cruz, basse portugaise ; Márcio Faraco, paroles et musique. Lisbonne, 2012.

Je n’ai rien à mon nom

Sinon ce fado que je fais.
Mon cœur n’a pas de grandes faims,
il niche dans un tout petit creux.
Je vis de la vie qui passe,
d’amours qui vont et viennent.
Je ne possède rien à mon nom,
Je ne suis jaloux de personne.

[…]

Adieu, je ne regarde pas en arrière
Avec le temps tout se consume
L’or se perd, l’amour se défait.
Je n’ai rien à mon nom.
Márcio Faraco. Fortuna. Traduction L. & L.

C’est une de mes préférées de Quinto.

L. & L.

——

Zambujo, António
Quinto (2012)

António Zambujo -- Quinto (2012)Quinto / António Zambujo, chant, guitare ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Bernardo Couto, José Manuel Neto, Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Ricardo Cruz, contrebasse, basse acoustique ; Jon Luz, cavaquinho ; José Miguel Conde, clarinettes. — [Portugal] : Universal music Portugal, 2012.

Universal Portugal 0602527972305. — EAN 602527972305

António Zambujo à Rio Loco 2012 (vendredi 15 juin, 18h30, « Scène Village », prairie des Filtres).
António Zambujo — Site officiel
António Zambujo sur Myspace

À plein gaz

2 juin 2012
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Toulouse, rue Mage, 30 mai 2012
Toulouse, rue Mage, 30 mai 2012.

— Tu vois cette femme ?
— Oui
— Et la rue, tu la vois ? L’édifice, surtout.
— Ben, oui. Évidemment.
— Tu vois, cette femme en passant ne déforme pas la rue. Ni le trottoir, ni l’édifice, rien.
— En effet, je te le concède.

Toulouse, rue Perchepinte, 30 mai 2012 Toulouse, rue Perchepinte, 30 mai 2012.

— Cet homme-là non plus, tu es d’accord. D’ailleurs voici la rue après son passage :

Toulouse, rue Perchepinte, 30 mai 2012 Toulouse, rue Perchepinte, 30 mai 2012.

Comme tu vois : aucun dégât, aucune déformation. Rue, trottoir, édifices.
— Rue, trottoir, édifices non. Mais ta tête, je me demande… Je m’inquiète un peu pour toi, tu sais.
— Eh bien tu as tort. Parce que regarde :

Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012
Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012.

Les dégâts sont flagrants. Et tu vois, même après son passage, à celui-ci, la déformation persiste :

Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012
Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012.

Tu vois ? Pour que rue, trottoirs, édifices reprennent leurs formes antérieures, il faut que quelqu’un d’autre repasse, beaucoup plus doucement :

Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012
Toulouse, rue Merlane, 30 mai 2012.

— Je vois oui. Je vois aussi qu’il n’y a pas que dans cette rue qu’il faudrait que quelqu’un d’autre repasse très très très doucement. Sur la pointe des pieds. Sur la pointe d’un seul pied si possible.

L. & L.