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Amália & Camões. 2. Dura memória

23 décembre 2011

Fait suite à : Amália & Camões. 1

Amália Rodrigues. Álbum do Busto (1962). Réédition
Amália Rodrigues. Une des rééditions en CD de l’ « álbum do Busto » de 1962

C’est en 1961, à Paris, dans les coulisses de l’Olympia, que s’est produite la rencontre entre Amália Rodrigues et Alain Oulman (1928-1990), compositeur et éditeur franco-portugais. Là, avant le tour de chant, cet homme qu’Amália ne connaissait aucunement et qu’elle reçoit cependant, exécute fiévreusement sur un piano la mélodie de ce qui allait devenir Vagamundo dans l’album sans titre de 1962, à la pochette illustrée d’un buste sculpté d’Amália et désigné depuis sous le nom de disco do Busto.

Cette rencontre et cet album marquent une rupture dans la carrière d’Amália. Une rupture nette. Comme si désormais une seconde carrière commençait. Il y a rupture aussi avec l’univers du fado traditionnel, et la portée de cette rupture-là s’étend à l’histoire même du fado : de cette seconde manière d’Amália, plus européanisée, où on entend l’influence de la culture française d’Oulman, est issu le courant le plus abondant du fado contemporain — qui n’est souvent « fado » que parce qu’il se prétend tel. Car pour que le fado advienne, il faut qu’il soit porté par un ou une fadista.

Dès 1961 des fados d’Oulman sont chantés. À la télévision Amália donne celui-ci, Dura memória, dont le texte est constitué d’un sonnet de Camões. Au début de la séquence, on l’entend nommer le compositeur, puis à une question pratiquement inaudible du présentateur, qui se trouve hors du cadre, elle répond avec un haussement d’épaules « estavam num livro », « ils étaient dans un livre ». Ils : les vers, os versos.

Dura memória / Amália Rodrigues, chant ; Luís de Camões, paroles ; Alain Oulman, musique. RTP, 1961.

— E os versos?
— Estavam num livro!

Memória de meu bem, cortado em flores
por ordem de meus tristes e maus Fados,
deixai-me descansar com meus cuidados
nesta inquietação de meus amores.

Basta-me o mal presente, e os temores
dos sucessos que espero infortunados,
sem que venham, de novo, bens passados
afrontar meu repouso com suas dores.

Perdi nũa hora quanto em termos
tão vagarosos e largos alcancei;
leixai-me, pois, lembranças desta glória.

Cumpre acabe a vida nestes ermos,
porque neles com meu mal acabarei
mil vidas, não ũa só, dura memória!
Luís de Camões (1524?-1580). Memória de meu bem, cortado em flores.

Mémoire de mon bien, coupé en fleurs
par ordre de mon triste et mauvais sort,
laissez qu’avec mes soucis je repose
dans cette inquiétude de mon amour.
Luís de Camões (1524?-1580). Memória de meu bem, cortado em flores. Traduction Frédéric Magne.

Splendide. Amália est alors aux mieux de sa forme vocale. Pourquoi taire le nom de l’auteur ? Par prudence. Ce fado est un acte de lèse-majesté, et le tumulte que soulèvera en 1965 la première édition portugaise de son enregistrement (publié en France en 1963 dans l’album Amália 1963, Ducretet) en témoignera. Faits aggravants, Erros meus et Lianor, deux autres compositions d’Oulman sur des vers de Camões figurent sur même disque ; et ce disque est intitulé Amália canta Luís de Camões.

L. & L.

À suivre : Amália & Camões. 3. Erros meus

———

Camões, Luís de (1524?-1580). Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Magne). La Délirante, 2000.Camões, Luís de (1524?-1580)
Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Magne)

Sonnets lyriques / Luís de Camoens ; traduit du portugais par Frédéric Magne ; frontispice d’Antonio Seguí. Paris : La Délirante, 2000. — 45 pages : frontispice, couverture illustrée ; 24 cm.

Réunit 18 sonnets, dont Mémoire de mon bien… . Textes originaux portugais et traductions françaises en regard.
ISBN 2-85745-071-0

7 commentaires leave one →
  1. Stefan permalink
    3 décembre 2019 21:06

    Bonjour,pourriez-vous me dire un peu plus sur ce tumulte en 1965 et pourquoi dites-vous que ce fado est un acte de lese-majeste?

    • 5 décembre 2019 12:06

      Au Portugal, la poésie est considérée comme la forme de littérature la plus aboutie. C’est encore le cas aujourd’hui, bien que de façon moins vive qu’au XXe siècle. Et Camões est LE poète national — un peu comme Mickiewicz en Pologne, je suppose, bien que Camões ait vécu au XVIe siècle. Il est en particulier l’auteur de l’épopée nationale « As Lusíadas ».
      Quant au fado, c’était encore dans les années 60 un genre roturier, totalement extérieur aux élites culturelles du pays. Amália Rodrigues, malgré son statut de vedette (de vedette internationale, même), et bien qu’elle ait déjà commencé à interpréter des poètes reconnus, n’était qu’une chanteuse de fado. Lorsqu’elle a chanté pour la première fois à la télévision un fado sur des vers de Camões, elle n’a pas prononcé le nom de l’auteur car elle savait que ce serait mal vu. Elle a simplement dit que le poème provenait « d’un livre ».
      Et en effet la parution du disque « Amália canta Camões » a provoqué une certaine agitation, dans les milieux intellectuels comme dans celui du fado. On estimait généralement qu’une fadista n’avait aucune légitimité pour chanter Camões et qu’en le faisant Amália faisait preuve d’une vanité insupportable.
      Alain Oulman (le compositeur de ces fados) l’a défendue dans la presse en citant l’exemple de la France où depuis longtemps des chansons étaient composées et chantées sur des vers de Victor Hugo, Verlaine, Baudelaire etc. sans que personne n’y trouve à redire.
      Aujourd’hui, les fadistes peuvent interpréter n’importe quoi sans susciter la moindre réaction…

      • stj permalink
        5 décembre 2019 22:31

        Merci. Camoes me fait penser plutot a Cyprian Kamil Norwid, Mickiewicz c’est une autre histoire ( mais vous m’avez surpris encore une fois 👍). En Pologne c’est comme en France,on chantait sur des vers de Norwid et bien d’autres grands poetes prehistoriques sans provoquer des tumultes,meme au contraire. Dans le cas d’Amalia,ce qui m’a surpris c’etaient des critiques dans les milieux du fado. J’ai trouve un autre texte sur votre blog,vous citez-la une ou deux fadistas disantes que le fado ce n’est pas ca.

  2. stj permalink
    5 décembre 2019 22:23

    Merci. Quand a Camoes,il me fait penser plutot a Cyprian Kamil Norwid, Mickiewicz c’est une autre histoire (mais vous m’avez surpris encore une fois 👍). En Pologne c’est comme en France,on chantait sur des vers de Norwid et bien d’autres grand poetes prehistoriques sans provoquer des tumultes,meme au contraire. Ce qui m’a surpris dans le cas d’Amalia,c’etaient des agitations dans les milieux du fado. J’ai trouve sur votre blog un autre texte a ce sujet,vous citez la une ou deux fadistas disantes que le fado ce n’est pas ca.

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