Rio loco 2012 : Lula Pena et les amateurs
Lula Pena, Toulouse, 31 mai 2012.
Il y a constamment, lui dit-elle encore, des lions dans le village, qui se promènent sans gêne aucune. Moyennant qu’on ne fera pas attention à eux, ils ne feront pas attention à nous.
Mais s’ils voient courir devant eux une jeune fille, ils ne veulent pas excuser son émoi. Non ! Aussitôt ils la dévorent.
C’est pourquoi ils se promènent constamment dans le village où ils n’ont rien à faire, car ils baîlleraient aussi bien ailleurs, n’est-ce pas ?
Henri Michaux (1899-1984). Dans : « Je vous écris d’un pays lointain » (1938)
Je commence par les coups. Tous ceux qui ont participé à l’organisation du récital de Lula Pena (hier soir à Toulouse) sont à frapper, durement. Ce sont des amateurs (in petto la voix intérieure, qui ne mâche pas ses mots — n’étant pas équipée de mâchoires –, dit : des ploucs). À l’évidence, des non-professionnels.
Ces gens-là font venir du Portugal une des plus extraordinaires artistes de la Lusophonie, une musicienne qui est, à mon avis, la seule qui s’apparente réellement à Amália Rodrigues, qui soit dans le même type de rapport avec le fado, dans la même profondeur.
Une femme qui chante accompagnée de sa seule guitare.
En arrivant sur le lieu du concert on découvre, à quelques mètres à peine de la petite estrade qui tient lieu de scène : un bar et une baraque à frites auprès desquels, toute la soirée durant, s’est agglutiné un public braillard et lourd ; et dont le personnel se conduisait comme dans une fête foraine.
Des gens passaient, tenant des bières ou des trucs à bouffer, devant la scène, en bavardant. Puis s’asseyaient parmi ceux qui écoutaient, toujours bavardant. À ma gauche deux Italiennes horripilantes. Partout le sans-gêne, la goujaterie. On peut dire : la bêtise.
Pour moi, les plus responsables de tous sont les organisateurs. Ils ne savaient pas qui est Lula Pena. Ils n’ont pas pris la peine de se documenter sur elle. À preuve : ils avaient laissé le devant de la scène libre des grandes toiles et des coussins qui marquaient les zones où on pouvait s’asseoir, pour que le public puisse danser. Ils n’ont même pas consulté le programme de Rio loco — leur propre programme. Ils y auraient lu ce mot : fado. Mais au fond, ils ne savent pas ce que c’est probablement.
C’est avec cette atmosphère exécrable que Lula Pena, héroïque, a dû composer. Et aussi avec une tendinite au poignet droit.
La voix s’est élevée, plus extraordinaire encore que dans mon souvenir. Elle a recréé, pour nous qui l’écoutions, les sept actes de Troubadour, comme si elle nous faisait entrer dans les sept pièces de sa maison. Sept pièces aux murs desquelles elle change quelques tableaux d’un concert à l’autre. Cette fois par exemple : un peu de Olha Maria, de Chico Buarque :
Arde, Maria
Na chama da lua
Maria cigana
Maria maré—
Embrase-toi, Maria
Dans la flamme de la lune
Maria bohémienne,
Maria marée.
Un peu de Cantigas do Maio, de José Afonso :
Eu fui ver a minha amada
Lá nos campos eu fui ver
Dei-lhe uma rosa encarnada
Para de mim se prenderVerdes prados, verdes campos
Onde está minha paixão
As andorinhas não param
Umas voltam outras—
Je suis allé voir mon aimée
Dans les prés je suis allé
Je lui ai donné une rose vermeille
Pour qu’elle s’éprenne de moi.Prés et champs de verdure,
Là où se trouve mon amour.
Les hirondelles ne demeurent pas
Les unes reviennent, les autres non.
Et même un huitième acte, composé du fado Estranha forma de vida, d’Amália (musique d’Alfredo Marceneiro), entrelacé d’un poème espagnol que je n’ai pas su identifier.
Cela dans la maîtrise de soi : perfection vocale — sa voix ne l’a trahie qu’une seconde, dans Luna tucumana d’Atahualpa Yupanquí, mais elle a repris la difficulté sans accroc — contrôle des nerfs. D’autres se seraient emportés contre le public. Ou l’auraient planté là avec ses bières et ses frites.
C’est à dire : générosité, professionnalisme, sensibilité. Le contraire des organisateurs (à leur crédit : la sono était parfaite) et d’une partie du public. Voilà qui augure mal des autres concerts en plein air : à la place d’António Zambujo je me ferais porter pâle (ou je dirais que j’ai changé d’idée, que je vais à la pointe du Raz à la place).
Par bonheur l’autre partie du public a découvert Lula Pena, avec ravissement.
(Et quelques lecteurs de ce blog-ci se sont retrouvés là ! Ça c’est incroyable.)
L. & L.
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Pena, Lula
Troubadour (2010)
Troubadour / Lula Pena, chant, guitare. — Lisboa : Mbari, 2010.
Mbari 09.
Écouter sur Deezer
Télécharger sur Amazon, Fnac, iTunes
Le CD est désormais indisponible à ce qu’il semble.
Voiage voiage
Syracuse, Siracusa (Sicile, Sicilia), 12 mai 2012.
Voyage voyage / Soap & Skin (Anja Plaschg) ; Dominique Dubois et Jean-Michel Rivat, paroles ; Jean-Michel Rivat, musique ; Florian Veltman, vidéo.Voiage voiage.
Éternellemont.
Voiage, dans l’espace inouille de l’amour.Voiage.
L. & L.
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Soap & Skin
Narrow (2012)
Narrow / Soap & Skin (Anja Plaschg). — [Autriche] : Solfo ; Bruxelles : Play it again Sam [PIAS], 2012.
Play it again Sam PIAS R520CDX. — EAN 5051083061339.
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C’est après-demain : Lula Pena sera là (renseignements sur le site de Rio loco 2012).
Pour s’y préparer on peut écouter :
Lula Pena. Poemas 2002. In trio live version (Myspace)
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Ces Poemas 2002 sont inédits commercialement. Que je sache, on ne les trouve que là. Ils commencent ainsi :
Délié de soi. Dépris de tout royaume.
Oui, on est un peu comme ça quand on est amoureux. On vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n’être rien.
Christian Bobin (né en 1951). Dans : Éloge du rien (1990)
À ce fragment d’un poème de Christian Bobin succède une samba déjà ancienne : elle parle de larmes amères, de perte irréparable, de saudade définitive et de pardon à jamais refusé — quand bien même il serait demandé à genoux (Rolam em meus olhos, de Cartola). Puis une autre : « dis-lui, supplie-la de revenir, il est impossible que je souffre davantage, je ne peux plus. » (Chega de saudade, paroles de Vinícius de Moraes, musique de Tom Jobim.)
À ce moment : quel événement ! C’est la voix d’Emmanuelle Riva. Cet extrait-là d’Hiroshnima, mon amour, exactement :
Hiroshima, mon amour (extrait) / Alain Resnais, réalisateur ; Marguerite Duras, scénario ; Emmanuelle Riva (Elle), Eiji Okada (Lui)…, acteurs ; Georges Delerue, Giovanni Fusco, musique. France, 1959.
Je te rencontre.
Je me souviens de toi.
Qui es-tu ?
Tu me tues.
Tu me fais du bien.
Comment me serais-je doutée que cette ville était faite à la taille de l’amour ?
Comment me serais-je doutée que tu étais fait à la taille de mon corps même ?
Tu me plais. Quel événement. Tu me plais.
Quelle lenteur tout à coup.
Quelle douceur.
Tu ne peux pas savoir.
Tu me tues.
Tu me fais du bien.
Tu me tues.
Tu me fais du bien.
J’ai le temps.
Je t’en prie.
Dévore-moi.
Déforme-moi jusqu’à la laideur.
Pourquoi pas toi ?
Pourquoi pas toi dans cette ville et dans cette nuit pareille aux autres au point de s’y méprendre ?
Je t’en prie…
Marguerite Duras (1914-1996). Hiroshima, mon amour (1959).
Enchaînée à Marguerite Duras (quel événement encore, quelle justesse) : Amália.
Estendo o meu xaile no chão
E deixo-me adormecer
Já me ficou no meu peito
O jeito de te querer tanto
Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983). Extrait.
J’étends mon châle sur le sol
Et j’attends le sommeil
Il m’est resté dans le cœur
Cette folie de t’aimer.
Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983). Extrait.
Traduction L. & L.
D’autres vers, en français, mais on entend mal. Seulement la fin :
Et je suis triste
triste
Et je suis triste
triste
Et je suis triste
triste
triste
Je suis triste
Je suis triste
triste
triste
Je suis triste
triste
Je suis triste
triste
triste
triste
Je suis tristeJe suis
très triste
Je suis très triste
Je suis tristetriste
Je suis triste
triste
Je suis tristeJe suis
L. & L.
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Manuel Alegre (né en 1936), homme politique socialiste, opposant au régime salazariste, exilé en France puis en Algérie de 1964 à 1974, s’est présenté deux fois à l’élection présidentielle portugaise (2006 et 2011). Il a été député de 1976 à 2009.
Manuel Alegre est écrivain, connu surtout pour son œuvre poétique, dans laquelle de nombreux musiciens et chanteurs (Amália Rodrigues, José Afonso et d’autres) ont puisé.
Canção com lágrimas e sol (Chanson de larmes et de soleil, publiée dans le premier recueil du poète, Praça da canção, 1965) est écrite à la mémoire du lieutenant Manuel Ortigão, son compagnon d’armes durant la guerre coloniale d’Angola, tué à 24 ans par une mine. Adriano Correia de Oliveira la mettra en musique (sous le titre Canção com lágrimas) et l’interprétera en raison d’une perte analogue, celle de son ami José Manuel Pais, comme lui étudiant à Coimbra avant d’être envoyé en Angola pour y mourir à son tour.
Canção com lágrimas / Adriano Correia de Oliveira, chant, musique ; Manuel Alegre, paroles ; Rui Pato, guitare. Enregistrement 1969. (ou http://www.youtube.com/watch?v=VUWLmuUm_tQ : meilleur son)
Canção com lágrimas e sol
Entre crochets : les variantes du texte chanté (« Canção com lágrimas ») par rapport au poème original, transcrit de : Manuel Alegre — site officiel (consulté le 26 mai 2012).Eu canto para ti um mês de giestas [o mês das giestas]
um [o] mês de morte e crescimento ó meu amigo
como um cristal partindo-se plangente
no fundo da memória perturbada.Eu canto para ti um [o] mês onde começa a mágoa
e um coração poisado sobre a tua ausência
eu canto um mês com lágrimas e sol: o grave mês
em que os mortos amados batem à porta do poema.Porque tu me disseste: quem me dera em Lisboa
quem me dera em Maio. Depois morreste
com Lisboa tão longe ó meu irmão de Maio [tão breve]
que nunca mais acenderás no meu o teu cigarro.Eu canto para ti Lisboa à tua espera
teu nome escrito com ternura sobre as águas
e o teu retrato em cada rua onde não passas
trazendo no sorriso a flor do mês de Maio.Porque tu me disseste: quem me dera em Maio
porque te vi morrer eu canto para ti
Lisboa e o sol. Lisboa viúva (com lágrimas com lágrimas). [Lisboa com lágrimas]
Lisboa à tua espera ó meu irmão tão breve.
[Eu canto para ti Lisboa à tua espera.]
Manuel Alegre (né en 1936). Dans : Praça da canção (1965).Je chante pour toi un mois de genêts [le mois des genêts]
Un [Le] mois de mort et de sève, ô mon ami
Comme un cristal qui se brise dans une plainte
Au fond de la mémoire perturbée.Je chante pour toi un [le] mois où la douleur commence,
Et un cœur posé sur ton absence
Je chante un mois de larmes et de soleil : le mois grave
Où les morts aimés frappent à la porte du poème.Car tu m’as dit : ah être à Lisbonne,
Y être en mai ! Puis tu es mort
Et Lisbonne si loin de toi, ô mon frère de mai [ô mon frère si bref]
Qui jamais plus n’allumeras ta cigarette à la mienne.Je chante pour toi Lisbonne qui t’attend
Ton nom écrit avec tendresse sur les eaux
Et ton portrait dans chaque rue où tu ne passes pas
Avec dans ton sourire la fleur du mois de mai.Parce que tu m’as dit : ah être en mai !
Parce que je t’ai vu mourir je chante pour toi
Lisbonne et le soleil. Lisbonne veuve (en larmes, en larmes) [Lisbonne en larmes]
Lisbonne qui t’attend ô mon frère si bref.
[Je chante pour toi Lisbonne qui t’attend.]
Manuel Alegre (né en 1936). Dans : Praça da canção (1965). Traduction L. & L.
Ce sont ces terribles années 1960. Au Portugal le peuple ignore que ce qui se déroule en Afrique est une guerre, atroce.
Je suis revenu à Lisbonne en permission une seule fois, et là, personne ne parlait de la guerre, comme si elle n’avait pas été en train de se dérouler.
C’est António Lobo Antunes qui parle, dans une série d’entretiens avec la journaliste espagnole María Luísa Blanco, en 2001 (son expérience de la guerre en Angola est plus tardive que celle de Manuel Alegre de quelques années). Il y dit encore :
Mes premiers morts, le les avais vus à l’hôpital quand j’avais seize ans, mais c’étaient des morts de chambre froide, qui étaient morts de maladie, d’accident ou de quelque chose du même genre, des morts bien différents.
Mais à la guerre, ceux qui mouraient étaient des garçons très jeunes ; les soldats avaient vingt ans, moi-même j’étais lieutenant, et j’en avais vingt-quatre, et c’étaient des morts pas du tout pareils. Nous jouions à un jeu macabre qui consistait à aller dans l’après-midi là où on avait remisé les cercueils. Je me souviens de ce petit magasin où les cercueils étaient empilés, et d’avoir dit : « Lequel sera le mien ? » Et en même temps qu’on le disait, on riait. Pourtant, quand arrivait la nuit, on commençait à être nerveux… On se mettait alors à jouer aux échecs pendant qu’on entendait les mitrailleuses.
Il y a de nombreux souvenirs, de nombreuses choses que j’ai vécues, mais je ne peux pas parler de tout, il y en a quelques-uns dont il m’est difficile de parler. Mais à côté de ces horribles circonstances, il reste des moments d’une grande beauté : ces paysages étaient incroyables, uniques, à tel point que j’aimerais beaucoup y retourner.
António Lobo Antunes (né en 1942). Dans : María Luísa Blanco. Conversaciones con António Lobo Antunes (2001). Traduit de l’espagnol par Michelle Giudicelli (Ch. Bourgois, 2004).
D’autres versions de Canção com Lágrimas existent, par exemple celle, très « bel-cantiste », de Paulo Saraiva (dans Canções com lágrimas, 1997), ou celle de Lenita Gentil, récente (dans Momentos, 2012), dans le style du fado de Lisbonne. Ou encore celle-ci, par Viviane — une chanteuse (et musicienne) d’origine niçoise :
Canção com Lágrimas / Viviane, chant ; Manuel Alegre, paroles ; Adriano Correia de Oliveira, musique. Lisbonne, 2009.
L. & L.
Alors c’était comment Palerme ?

Palerme (Sicile). L’église San Cataldo, 7 mai 2012
Vous connaissez Palerme bien sûr.
Vous savez je ne peux pas vous en dire grand chose, seulement quelques impressions : une semaine en tout pour la Sicile, dont trois jours à Palerme, une misère. Mais c’est suffisant pour le constater : Palerme est une ville somptueuse, gorgée d’une vie abondante, comme mangée par elle, disparaissant sous ses scories ; ensevelie. Voilà ce que je peux vous dire.
On croirait une ancienne capitale d’un pays autrefois puissant, richement bâtie et décorée par les plus grands artistes du monde au cours des millénaires d’une histoire qui aurait pris fin.
Un jour la ville aurait été abandonnée, laissée là. Ses rues, ses jardins et ses places, les portes et les fenêtres de ses maisons : ouverts à tout ce qui cherche un lieu où s’établir. Plantes, animaux, personnes l’auraient investie, seraient entrés jusque dans tous ses interstices. Ouverte aux cris, à tous les bruits de la vie. Hurlements des mouettes, klaxons, interpellations sur les marchés, vrombissements des deux-roues, bagnoles partout.
Ses anciens princes — tous ceux qui se sont succédés ici, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Angevins, Aragonais et j’en oublie –, en la quittant l’auraient laissée sans administration, sans charte, sans rien. D’où cette absence d’indications, cette circulation inextricable, ces ordures partout, cette gangue de crasse qui adhère à la ville ancienne. Sans doute aussi d’autres désordres invisibles. Mais au moins ici la splendeur n’est pas signalée, c’est à chacun de la regarder. Elle est partout. C’est une ville stupéfiante. S’il faut en visiter une au cours d’une vie, c’est celle-ci, Palerme, qui est un monde.
Palerme (Sicile). Piazza della Kalsa, 7 mai 2012
Palerme (Sicile). « Quattro canti », 7 mai 2012
Palerme (Sicile). Une autre idée de la banque : l’immeuble de la Banca Carige, Piazza del Monte di Pietà, 8 mai 2012
Palerme (Sicile). La bottine abandonnée (celle de Pasquale ?). 8 mai 2012
Palerme (Sicile). L’entrée du marché Ballaró, 7 mai 2012
Palerme (Sicile). Oratorio di Santa Cita : décoration baroque de Giacomo Serpotta (au centre, représentation de la bataille de Lépante), 8 mai 2012

Palerme (Sicile). Calcio sur la Piazza Pretoria. 7 mai 2012. Église de l’Immacolata Concezione al Capo, 9 mai 2012
Palerme (Sicile). « Paolo vive. Pour toujours ». 8 mai 2012
Palerme (Sicile). Église de l’Immacolata Concezione al Capo, 9 mai 2012
Palerme (Sicile). Marché du Capo, 9 mai 2012
Palerme (Sicile). Marché du Capo, 9 mai 2012
Palerme (Sicile). Porta Felice, 7 mai 2012
Palerme (Sicile). Foyer du Teatro Massimo, l’opéra de Palerme. 9 mai 2012. Visite décevante : on n’accède qu’à une partie des espaces publics. Mieux vaut assister à un spectacle ou à un concert.
Palerme pourrait être la Calcutta du Vice-consul (une certaine obsession oui, que voulez-vous ; ce pourrait être le gâtisme qui vient). Mais là voyez, l’ambassade de France :
Palerme (Sicile). Mura delle cattive, 7 mai 2012
À Calcutta, ce matin, dans la lumière crépusculaire, Anne-Marie Stretter traverse justement ce parc qui entoure l’ambassade et il la voit.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966).
Et vous, votre séjour aux Indes ? Avez-vous pu pousser jusqu’au Laos, Savannakhet ?
L. & L.
La voix de l’avion belge
Les Belges francophones parlent notre langue avec une grande musicalité, un sens du rythme et surtout de la couleur, du timbre, maintenant sans équivalent ici en France.
D’eux il faut aussi attendre de l’insolite (des autres Belges je ne sais pas, je suis porté à croire que non).
Pour rentrer de Sicile il fallait prendre deux avions belges, c’était le moins cher. Catane-Bruxelles, Bruxelles-Toulouse : à peu près trois fois le trajet direct. C’est insensé. (À l’aller, avions allemands, escale à Francfort : déconseillé.)
Dans ces avions une partie des annonces est enregistrée, cela en trois langues, français, néerlandais, anglais.
La voix française, je l’ai dit, était celle de Delphine Seyrig dans India song. Les mêmes intonations. La même vibrante lassitude.
En vue de Liège, comme en vue de Montauban, elle dit « Nous sommes maintenant proches de notre destination ». Il faut entendre « Nous arrivons à Calcutta. Voyez : les boucles du Gange. » Non pas celles de la Meuse, ni de l’Aveyron.
Elle dit « veuillez maintenant relever le dossier de votre siège, abaisser vos accoudoirs et replacer votre tablette en position verticale », mais elle est dans la chaleur du Bengale, dans le découragement qu’il y a aux Indes. L’avion ralentit au son de cette voix.
« Cette chaleur, comment voulez-vous… Le seul remède : l’immobilité, la lenteur. Ralentir le sang. »
India song. Réal. Marguerite Duras. 1975.
Elle dit au revoir, espère que nous garderons un bon souvenir de ce vol.
Vous vous souviendrez plus tard de cette chaleur, […] ce sera celle de votre jeunesse aux Indes, prenez-la comme ça, comme une chose dont vous vous souviendrez plus tard, vous verrez alors comme elle change…
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966).
Cette détresse dans la voix de l’avion belge.
Il me semble — oui j’en suis presque sûr –, que lorsque l’hôtesse du Catane-Bruxelles s’est présentée à nous, au début du vol, elle l’a fait ainsi : « je suis votre chef de bord, mon nom est Anne-Marie Stretter. » Oui, j’en suis sûr maintenant.
Est-ce qu’elle ira aux îles ce soir, aux îles du delta, dans la Lancia noire de l’ambassade ?
Aller vers son destin. Se laisser ensevelir dans les eaux de l’Escaut, puis portée par les bras du delta dériver doucement jusqu’à Knokke-le-Zoute, se dissolvant enfin et se mêlant pour toujours à l’écume de la mer du Nord.
Extrait de : India song. Réal. Marguerite Duras. 1975.
L. & L.
Ben alors t’étais où ?
En Sicile, je rentre à peine, en passant par Bruxelles. La voix de l’avion belge était celle de Delphine Seyrig dans India Song. Je te raconterai. Non, je n’ai pas pensé à toi non, pas un instant. Je n’en ai pas eu le temps tu sais. Oui oui, mais oui, je te raconterai. Palerme surtout.
Li pirati a Palermu / Rosa Balistreri, chant, guitare, musique ; Ignazio Buttitta, paroles. — On trouvera le texte original sicilien de Li pirati a Palermu (Les pirates à Palerme), de même que ses traductions en italien et en français sur le site Canzoni contro la guerra.
L. & L.
Job, Anjo inútil — Amália, Luís de Macedo
Coimbra. Photo João Nelas sur Flickr
L’université de Coimbra, fondée en 1290, est l’une des plus ancienne d’Europe. C’est là, dans un milieu qui est resté très tard exclusivement masculin, que s’est formé au 19e siècle le fado de Coimbra, marqué à la fois par les musiques des différentes régions du Portugal, dont provenaient les étudiants, et surtout par le bel canto, ce qui le rend fort différent de celui de Lisbonne.
Amália a probablement été la première femme à le chanter, quoique avec parcimonie : sa discographie n’en compte que très peu.
[Pour écouter cliquer sur le triangle gris]
Amália Rodrigues. Job
Amália Rodrigues, chant ; Luís de Macedo, paroles ; Jorge Morais « Xabregas » (?), musique (Fado da noite) ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota ou Santos Moreira, guitare. Movieplay. Enr. 1958. Attribution de la musique, source : Nery, Rui Vieira. Pensar Amália. Tugaland, 2009. P. 127.
Sinto na minha alma o frio
Das pedras que me atiraram
Tenho o coração vazio
E as próprias veias secaramSinto em meus dentes o travo
De fruta verde colhida
Tenho o coração amargo
De tanta esperança perdida
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (dates biographiques inconnues). Job.Je sens dans mon âme le froid
Des pierres qu’on m’a jetées
J’ai le cœur vide
Et mes veines se sont desséchéesJe sens sur mes dents l’âpreté
De fruits cueillis trop verts
J’ai le cœur amer
De tant d’espérance déçue.
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (dates biographiques inconnues). Job. Traduction L. & L.
[Pour écouter cliquer sur le triangle gris]
Amália Rodrigues. Anjo inútil
Amália Rodrigues, chant ; Luís de Macedo, paroles ; Armando do Carmo Goes [?], musique (Canção das lágrimas) ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota ou Santos Moreira, guitare. Movieplay. Enr. 1958. Attribution de la musique, source : Guitarra de Coimbra, 11 novembre 2005.
Passou um anjo de rastos
Na selva da minha vida
O sangue dele nos cardos
Ainda hoje tem vidaRasgou as asas na febre
De me levar mais além
Por esse amor que me teve
Amei-o como a ninguém
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (dates biographiques inconnues). Anjo inútil.Un ange s’est frayé un chemin
Dans la forêt vierge de ma vie
Laissant sur les épines un sang
Encore vif aujourd’huiIl s’est déchiré les ailes
Dans sa fièvre de m’emporter
Au cœur de cet amour qu’il me vouait
Je l’ai aimé, comme je n’ai aimé personne.
Luís de Macedo, pseudonyme de Luís Chaves de Oliveira (dates biographiques inconnues). Anjo inútil. Traduction L. & L.
Job et Anjo inútil ont été enregistrés en 1958. Ce sont deux poèmes de Luís (parfois Luíz) de Macedo (dates biographiques inconnues), qui dans le civil exerçait le métier d’attaché d’ambassade sous le nom de Luís Chaves de Oliveira. Il faisait partie d’un mouvement littéraire lisboète appelé Távola Redonda (Table ronde), comme la revue littéraire qui en était l’expression ; revue fondée en 1950 par David Mourão-Ferreira, et qui a paru jusqu’en 1954.
Luís de Macedo est l’auteur de certains des plus beaux poèmes mis en fado par Amália : Cansaço par exemple, sur le Fado tango de Joaquim Campos (dont la première version a d’ailleurs été enregistrée en même temps que Job et Anjo inútil). C’est à lui qu’Amália adressa Alain Oulman pour un poème qui convienne à sa première composition : il lui donnera Vagamundo.
Les musiques de Job et de Anjo inútil, jamais créditées sur les albums d’Amália, même les publications récentes, sont des réemplois : Rui Vieira Nery reconnaît dans celle de Job le Fado da noite, qu’il attribue à Jorge Morais « Xabregas » ; Anjo inútil fait sienne la musique de Canção das lágrimas, attribuée à Armando do Carmo Goes.
Anjo inútil a été enregistré par Mísia (dans Drama box, 2005), de même que par Aldina Duarte (dans Apenas o amor, 2004), mais sur la musique du Fado das horas :
Anjo inútil / Aldina Duarte, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Luís de Macedo, paroles ; musique traditionnelle (Fado das horas). — Enregistré en public [vers 2010] au Centro Cultural Olga Cadaval, Sintra (Portugal).
L. & L.
La Sarcococca confusa
— T’as vu ça ? « 1er mai 2012, la Sarcococca confusa recherche l’ombre »
— La Sarko quoi ?
— La Sarcococca confusa
— Qui c’est que t’appelles comme ça ? La Carla B. ?
— Rroooohhh, t’y vas pas avec le dos de la cuillère toi !! La Carla B. !! Dis donc t’as intérêt que ce soit Hollande qui passe dimanche toi hein !! Ouah j’en reviens pas !!
— Mais, qu’est-ce que j’ai dit ? C’est quand même bien toi qui me parles d’une Sarko chais-pas-quoi confusa !
— Oh l’aut’ ! J’te jure, t’as intérêt que ce soit Hollande toi hein !! J’te jure hein !!
— C’est pas Carla ? Alors c’est qui ? Nadine Morano ?
— Ouh là, bon écoute là vaut mieux qu’tu t’calmes hein, j’tassure. STOP !
— Tu m’fais peur… c’est quoi ce truc à la noix à la fin ?
— Mais c’est une plante ! Une plante ! Tiens regarde, c’est là sur ce blog, là tu vois ?
— Ah d’accord… Pouh là là c’est vraiment nul.
….
(Tu diras rien si c’est Sarko qui passe hein, tu l’diras pas ?)
….
(Tu crois qu’ça s’peut qu’i passe ?)
— Mais non voyons, quelle idée.
Ouf !
Sauvés.
Montpellier, Jardin botanique, 1er mai 2012
L. & L.





