Skip to content

Amália & Camões. 3. Erros meus

24 décembre 2011

Fait suite à : Amália & Camões. 1
et à : Amália & Camões. 2. Dura memória

Os poetas pertencem ao povo: eu sou do povo!
Les poètes appartiennent au peuple : moi je suis du peuple !
Amália Rodrigues en 1965.

Com que voz, film de Nicholas Oulman (2009). Affiche
Affiche de Com que voz, film documentaire de Nicholas Oulman (2009), consacré à son père Alain Oulman et à la collaboration de celui-ci avec Amália Rodrigues.

1965 au Portugal : le pont suspendu sur le Tage est en cours de construction, il sera achevé l’année suivante et baptisé Pont Salazar (Amália Rodrigues est invitée à chanter lors des cérémonies de l’inauguration). En février Humberto Delgado, officier de l’armée de l’air portugaise et principale figure de l’opposition à Salazar, est abattu par la PIDE en Espagne, près de la frontière. Candidat malheureux aux élections présidentielles truquées de 1958 à la suite desquelles il s’exile au Brésil puis en Algérie, instigateur en 1962 d’un coup d’état qui tourne court, il rentrait au Portugal.

Les guerres coloniales battent leur plein en Afrique, mais bernée par la censure d’État qui frappe la presse, la majorité des Portugais n’a aucune idée de ce qui se passe réellement, ignorant que leur pays est en guerre, croyant à de simples attaques terroristes. C’est ce qui leur est dit.

Les Rolling Stones chantent (I can’t get no) satisfaction ; France Gall Poupée de cire poupée de son.

Le disque 45 tours intitulé Amália canta Luís de Camões est publié cette année-là, 1965 (en février ?).

Amália canta Luís de Camões. Disque 45 t. V. de Carvalho, 1965.Trois poèmes du « grand poète national » y figurent, tous mis en musique par Alain Oulman (1928-1990) : deux sonnets (Dura memória et Erros meus) avec accompagnement de guitare portugaise et de guitare classique et de discrets rehauts de piano pour le premier, et une chanson avec« mote » et « voltas » (Lianor), desservie par un arrière-plan orchestral aussi malencontreux qu’inattendu.

Les deux sonnets sont splendides.

Cependant, qu’une chanteuse de fado s’autorise à mettre Camões à son répertoire en scandalise plus d’un, tant dans les milieux intellectuels que dans celui du fado, pour des raisons contraires.

La polémique fait la une du Diário Popular du 23 octobre 1965 (« Amália canta Camões: acha bem? Acha mal? », Amália chante Camões : d’accord ? Pas d’accord ?) et se poursuit dans les pages intérieures. On en voit les fac-similés dans le catalogue de l’exposition As mãos que trago : Alain Oulman 1928-1990 (Lisbonne, Museu do Fado, 2009).

La réponse de l’écrivain José Cardoso Pires, qui pourtant, dans son Lisbonne, livre de bord (1997) n’est pas mal disposé envers Amália, bien au contraire, est d’une grande dureté :

Se for bem cantado, não acho mal. Mas é possivel gostar-se ao mesmo tempo, da cantiga da boa gente e de Luís de Camões? A demagogia barata daquelas e de outras letras cabem no mesmo paladar de um soneto de primeira grandeza? Um texto musical, mesmo da qualidade dos de Alain Oulman, não suporta vícios de voz — penso eu.

À condition que ce soit bien chanté, je n’ai rien contre. Mais est-il possible d’aimer en même temps la Cantiga da boa gente et Luís de Camões ? Est-ce que la démagogie bon marché des paroles de cette chanson et d’autres peut cohabiter dans la même gorge avec un sonnet de première grandeur ? Un texte musical, fût-il de la qualité de ceux d’Alain Oulman, ne supporte pas une mauvaise voix, voilà ce que je pense.
Traduction L. & L..

Cantiga da boa gente est une chanson, en effet regrettable, tirée du film Fado corrido (1964) dans lequel Amália elle-même tenait un rôle, et qui fut un très grand succès populaire.

Côté fadistes, la réponse de la grande Maria Teresa de Noronha :

Mal não acho. Amália pode cantar tudo. Só não concordo que saia do fado. É uma pena que Amália cante espanholadas e coisas semelhantes. Foi a única que podia levar o fado lá fora: foi a única que o não fez. Amália pode cantar tudo — até Camões. Eu não o faria; acho que não é isso o fado. Mas como ela tem cantado tantas coisas…

Je ne suis pas contre. Amália peut tout chanter. Mais je regrette qu’elle s’éloigne du fado. C’est dommage qu’Amália chante des espagnolades et des choses de ce genre. Elle était la seule à pouvoir exporter le fado à l’étranger, elle est la seule à ne pas l’avoir fait. Amália peut tout chanter, même Camões. Moi je ne le ferais pas ; pour moi ce n’est pas ça le fado. Mais comme elle chante tellement de choses…
Traduction L. & L..

D’autres réactions encore, extrêmement virulentes, voire violentes.

Dans le camp des « pour » on trouve sans surprise certains des poètes ayant écrit pour Amália, les plus progressistes : David Mourão-Ferreira, qui qualifie de « magistrales » les interprétations des sonnets, Alexandre O’Neill, qui n’est pas avare d’amabilités envers ses collègues (« isoler un génie dans sa propre gloire, le rendre prisonnier de sa propre complexité, le tuer à petit feu dans l’hôpital des grammairiens ou dans la somnolence des sessions solennelles, ce sont des pratiques de sociétés de benêts »), et bien sûr Alain Oulman.

Quant à Amália, interrogée elle aussi, sa réponse la voici :

Eu não sei. Camões é que devia achar mal. Cantei os versos — porque gostei deles! Os versos que os poetas escrevem são para ser cantados e conhecidos. Os poetas pertencem ao povo: eu sou do povo!

Moi je ne sais pas. Ce serait à Camões de le dire. J’ai chanté ces poèmes parce qu’ils me plaisaient. Les vers que les poètes écrivent, il faut les chanter et les faire connaître. Les poètes appartiennent au peuple : moi je suis du peuple !
Traduction L. & L..

Erros meus / Amália Rodrigues, chant ; Luís de Camões, paroles ; Alain Oulman, musique. RTP, 1965.

Erros meus, má fortuna, amor ardente
em minha perdição se conjuraram;
os erros e a fortuna sobejaram,
que para mim bastava o amor somente.

Tudo passei; mas tenho tão presente
a grande dor das cousas que passaram,
que as magoadas iras me ensinaram
a não querer já nunca ser contente.

Errei todo o discurso de meus anos;
dei causa que a Fortuna castigasse
as minhas mal fundadas esperanças.

De amor não vi senão breves enganos.
Oh! quem tanto pudesse que fartasse
este meu duro génio de vinganças!
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente.

Mes fautes, un mauvais sort, l’amour ardent
S’étaient ligués dans le but de me perdre;
Les fautes et le sort étaient de trop,
Pour moi l’amour et lui seul suffisait.

Tout a passé; mais je sens si présente
L’âpre douleur des choses qui passèrent
Qu’en ma fureur chagrine j’ai appris
À ne vouloir plus jamais être heureux.

J’ai perdu tout le cours de mes années;
Le Sort cruel par ma faute a sévi
Contre mes espérances mal fondées.

D’amour je n’ai connu qu’illusions brèves.
Si seulement je pouvais assouvir
Mon dur Génie, à force de vengeances!
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente.. Traduction Anne-Marie Quint & Maryvonne Boudoy.

Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?

L. & L.

———

Camões, Luís de (1524?-1580). Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Quint). Chandeigne, 2011.Camões, Luís de (1524?-1580)
Sonnets. Choix. Portugais et traduction française (Quint & Boudoy)

Sonnets / Luís de Camões ; choix et traduction d’Anne-Marie Quint ; en collaboration avec Maryvonne Boudoy. — Édition bilingue. — Paris : Chandeigne, 2011. — 109 pages ; 18 cm.
(Bibliothèque lusitane, ISSN 1254-9630)

Réunit 45 sonnets. Traductions françaises en regard des textes originaux portugais.
ISBN 978-2915540-82-6

7 commentaires leave one →
  1. 24 décembre 2011 17:53

    Très beau cadeau de Noël!
    Merci!

    • lili-et-lulu permalink*
      24 décembre 2011 18:58

      Merci Lali, bon Noël !

  2. Py Bigot permalink
    25 août 2012 18:56

    Camoes est un des plus grands poétes de tous les temps et Alain Oulman un compositeur de grand talent. Cela ne peut être que magnifique.

    • lili-et-lulu permalink*
      27 août 2012 10:29

      Et bien entendu, ça l’est !

Trackbacks

  1. Amália & Camões. 1 « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire
  2. « Le fado, une histoire méconnue » : Agnès Pellerin à la médiathèque de Toulouse « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire
  3. 400e — Le fado, quel intérêt ? « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :