Amália Rodrigues | As facas (1977)
Quatro letras nos matam quatro facas
que no corpo me gravam o teu nome.
Quatro facas amor com que me matas
sem que eu mate esta sede e esta fome.
Manuel Alegre (né en 1936). As facas. Dans : Coisa amar, coisas do mar (1976).…
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Qui dans le corps me gravent ton nom.
Cinq poignards dont tu me tues, amour
Sans que meurent ni ma faim ni ma soif.
On l’entend, c’est indiscutable : avec cet album de 1977, Cantigas numa língua antiga [Chansons dans une langue ancienne], la voix s’est définitivement teintée d’amertume en même temps qu’elle a perdu de son lustre — sinon de sa force. Cette transformation s’est produite en l’espace de deux, trois ans à peine.
Entre temps il y a eu la Révolution des œillets et son lot de règlements de compte : considérée comme l’un des emblèmes du régime précédent la « reine du fado » a été insultée, parfois publiquement, calomniée, reniée aussi par certains de ses amis. Elle en est restée profondément meurtrie. À cela s’ajoutent des soucis de santé : le cœur, et aussi ce que dans son autobiographie elle appelle une « tumeur » à l’œil droit, dont quelque chose transparaît en effet dans les vidéos de ces années-là, une sorte de fixité et comme un léger affaissement. On lui a dit que c’était opérable mais risqué, au point de la défigurer ou pire.
As facas, qu’on peut traduire « Les couteaux », ou « Les poignards » pour rester dans le ton de la métaphore guerrière du poème de Manuel Alegre, est chanté avec une forme de stupéfaction devant la férocité de la vie. Alors que le poème est plein de vigueur, on entend dans le fado passer comme de l’effroi, comme si la blessure infligée par l’amour était réellement mortelle et qu’Amália en ait découvert subitement la menace. Car croyant aimer le peuple portugais et en être aimée de la même manière, elle a vu au cours de ces deux ou trois années, les plus dures de sa vie peut-être, apparaître le revers de cet amour, hérissé de lames.
Amália Rodrigues (1920—1999) | As facas. Poème de Manuel Alegre ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Extrait de l’album Cantigas numa língua antiga / Amália Rodrigues (1977).
Quatro letras nos matam quatro facas
que no corpo me gravam o teu nome.
Quatro facas amor com que me matas
sem que eu mate esta sede e esta fome.
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Qui dans le corps me gravent ton nom.
Cinq poignards dont tu me tues, amour
Sans que meurent ni ma faim ni ma soif. Este amor é de guerra. (De arma branca).
Amando ataco amando contra-atacas
este amor é de sangue que não estanca.
Quatro letras nos matam quatro facas.
Cet amour est une guerre. (À l’arme blanche.)
Aimant j’attaque, aimant tu contre-attaques
Cet amour est de sang que rien n’étanche.
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards. Armado estou de amor. E desarmado.
Morro assaltando morro se me assaltas.
E em cada assalto sou assassinado.
Je suis armé d’amour. Et désarmé.
Je meurs en assaillant, je meurs si tu m’assailles
Et chaque assaut me laisse assassiné. Quatro letras amor com que me matas.
E as facas ferem mais quando me faltas.
Quatro letras nos matam quatro facas.
Cinq lettres dont tu me tues, amour.
Et ces poignards sont plus durs encore de ton absence.
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards. …… Manuel Alegre (né en 1936). As facas. Dans : Coisa amar, coisas do mar (1976).Manuel Alegre (né en 1936).
Les poignards, traduit de : As facas par L. & L.
Dans le fado le second tercet devient un quatrain. C’est probablement Alain Oulman, contraint par sa composition, qui y introduit un vers « de remplissage » : Ninguém sabe porquê, nem como foi (« Personne ne sait ni pourquoi, ni comment ») et recombine les vers du poème original :
Ninguém sabe porquê, nem como foi
E as facas ferem mais quando me faltas
Quatro letras nos matam quatro facas
Quatro facas meu amor com que me matas.Personne ne sait ni pourquoi, ni comment
Et ces poignards sont plus durs encore de ton absence
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Cinq poignards mon amour, dont tu me tues.
Lula Pena | Ausencia
Hoy en los ayes de ardiente brisa
a tus oídos irá mi voz,
porque la ausencia es tan cruel dolor.
Tomás Gabino Ortiz (actif vers 1895-1903). Ausencia (vers 1895).Aujourd’hui, mêlée aux plaintes de la brise ardente
Ma voix ira jusqu’à toi
Car l’absence est une cruelle douleur.
Lula Pena | Ausencia. Tomás Gabino Ortiz, paroles et musique ; Lula Pena, arrangements.
Lula Pena, chant et guitare. Captation : Pays-Bas, mai 2016.
Vidéo : Hilversum (Pays-Bas) : VPRO, 2016.
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L’album Archivo Pittoresco, annoncé pour mai, ne sortira qu’en novembre. Mais Lula Pena en répand quelques aperçus ici ou là.
Ausencia (« Absence ») est une reprise « à la Lula Pena », c’est à dire une recréation, d’une chanson enregistrée à Paris par la chanteuse chilienne Violeta Parra en 1956, au cours d’une session qui donnera lieu à la publication par Le Chant du monde, en septembre de la même année, de deux microsillons intitulés Chants et danses du Chili I et II.
Sur les pochettes de ces deux disques les titres des chansons sont transcrits sans mention d’auteur, laissant supposer qu’il s’agit de morceaux traditionnels. Or Ausencia est une œuvre d’un certain Tomás Gabino Ortiz, « une romance pour piano et chant, éditée par la Casa Carlos Kirsinger y Cía. (Santiago du Chili et Valparaíso), vers 1895. Violeta Parra l’a recueillie auprès de Florencia Durán, du village de Alto Jahuel, commune de Buin [tout près de Santiago], qui la chantait sur un rythme de habanera, telle qu’elle avait été enregistrée par l’ensemble Los Provincianos dans les années 40. Violeta Parra ignorait l’origine de la chanson, et la considérait ‘issue du folklore’ ». Source : Cancioneros.com, trad. L. & L.
Il ne fait aucun doute que cette interprétation de Ausencia par Lula Pena doit s’entendre comme un hommage à Violeta Parra, dans la continuité de ceux rendus à José Afonso, Amália Rodrigues, Atahualpa Yupanqui, Chico Buarque et tant d’autres dans Troubadour.
¡Cómo se han ido volando, ingrato,
las raudas horas de un tiempo cruel!
Hoy de ti lejos y en otro campo,
y de ti, amigo, tan cerca ayer.
Ayer, tu mano puse en la mía
con ardorosa y grata presión.
Hoy en los ayes de ardiente brisa
a tus oídos irá mi voz,
porque la ausencia es tan cruel dolor.
Ingrat, comme elles ont filé
Les heures véloces d’un temps cruel !
Me voici loin de toi, en un autre lieu,
Et de toi mon ami si proche encore hier !
Hier j’ai mis ta main dans la mienne,
La pressant avec ardeur et gratitude.
Aujourd’hui, mêlée aux plaintes de la brise ardente
Te praviendra ma voix
Car l’absence est une cruelle douleur. Yo no sé, amigo, vivir alegre
como en un tiempo que ya se fue.
Tu amor ausente me tiene triste;
nunca olvides quien te quiso bien.
Si acaso olvidas a quien te adora,
a quien un día el alma te dio,
mañana acaso, lánguida y mustia,
sobre su tallo muera una flor
y su perfume no vuelva, no.
Ami, je ne sais plus vivre heureuse
Comme dans ce temps qui s’en est allé.
Je suis triste de ton amour absent.
N’oublie jamais celle qui t’aimait.
Si tu oubliais celle qui t’adore,
Celle qui un jour t’a donné son âme,
Demain peut-être, affaiblie, fanée,
Sur sa tige mourrait une fleur
Et son parfum jamais ne reviendrait. …… Tomás Gabino Ortiz (actif vers 1895-1903).
Ausencia (vers 1895).Tomás Gabino Ortiz (actif vers 1895-1903).
Absence, traduit de : Ausencia par L. & L.
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Violeta Parra (1917-1967) | Ausencia. Tomás Gabino Ortiz, paroles et musique.
Violeta Parra, chant et guitare.
Extrait du disque Chants et danses du Chili II / Violeta Parra, chant et guitare. France : Le chant du monde, 1956. 1 disque microsillon EP 17 cm. Référemce : Le Chant du Monde LDY-4071. Enregistrement : Paris, 26 mars 1956.
La Beira Baixa est une région du Nord-Est du Portugal, limitée à l’Est par l’Estrémadure et à l’Ouest par les montagnes qui forment l’épine dorsale du Portugal central, culminant à la Serra da Estrela (1993 m) et se poursuivant en Espagne. Baixa (le x se prononce comme un ch français) veut dire « basse », car il y en a aussi une haute (Beira Alta, au Nord) et une littorale (Beira Litoral, à l’Ouest). C’est dans cette région de Beira Baixa, à une quarantaine de kilomètres de Castelo Branco qui en est la ville principale, que se trouve Fundão, berceau de la famille d’Amália Rodrigues.
Il y avait cette Chanson de Beira Baixa qu’Amália chantait souvent sur scène dans la dernière partie de sa carrière.
Quando eu era pequenina
Acabada de nascer
Ainda mal abria os olhos
Já era para te ver
Acabada de nascer
Quand j’étais toute petite
Quand je venais de naître
J’ouvrais à peine les yeux
Et c’était déjà pour te voir
Quand je venais de naître E quando eu já for velhinha
Acabada de morrer
Olha bem para os meus olhos
Sem vida ainda te hão de ver
Acabada de morrerEt quand je serai toute vieille
Au moment de ma mort
Alors regarde bien mes yeux :
Sans vie, ils te verront encore
Au moment de ma mort …… Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina).Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Chanson de Beira Baixa (Quand j’étais toute petite). Traduction L. & L.
Elle en avait enregistré en 1970 une version tronquée, limitée à la première strophe. La voix est brillante — mais gâchée par un accompagnement orchestral importun.
Amália Rodrigues (1920-1999) | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Amália Rodrigues, chant ; accompagnement d’orchestre ; Joaquim Luís Gomes, direction et arrangements. Extrait de l’album Amália canta Portugal 2 (1971). Enregistrement 1970 [?].
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Plus tard, à partir de 1985, quand sa voix s’était détraquée et qu’elle donnait souvent l’impression de ne pas pouvoir y arriver, elle la chantait en entier, simplement accompagnée par ses guitaristes dans un arrangement de style un peu espagnol. Par exemple à Paris en 1987, à l’Olympia. Le profil du visage est alourdi, chanter est une lutte. « Et quand je serai toute vieille, au moment de ma mort… » (Pour voir la vidéo, il faut aller sur Youtube en cliquant sur le lien ad hoc qui se présente dans le cadre une fois qu’on a cliqué une première fois) :
Amália Rodrigues (1920-1999) | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Amália Rodrigues, chant ; [Carlos Gonçalves & Pinta Varela ?], guitares portugaises ; [António Moliças ?], guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique. Captation : Paris, Olympia, avril 1987.
Vidéo : Ricardo Costa (mise en ligne).
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En voici une reprise par Gisela João, limitée à la première strophe comme dans l’enregistrement d’Amália de 1970, mais avec un accompagnement d’une grande sobriété, mettant en valeur la voix si pleine et si jeune — si facile encore à conduire.
Gisela João | Canção da Beira Baixa (Quando eu era pequenina). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Gisela João, chant ; Pedro Soares, guitare classique. Captation : Lisbonne, Teatro do Bairro, 2012.
Vidéo : Maria Joana Figueiredo, image ; João Botelho, éclairage ; Federico Pereira, son ; Francisco Veloso, captation sonore. 2012.
Solitude des étoiles
Soledad de las estrellas,
Recuerdos que duelen tanto.
Homero Manzi (1907-1951). Milonga triste (1936).Solitude des étoiles,
Souvenirs qui font si mal.
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Ainsi paraît la gloire du monde.
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—
Ainsi passe-elle.
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Cendre, retournée à la cendre.
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Roberto Goyeneche (1926-1994) | Milonga triste. Homero Manzi, paroles ; Sebastián Piana, musique.
Roberto Goyeneche, chant ; [Orquesta típica Baffa Berlingieri ? ; Ernesto Baffa, bandonéon solo ? ; Roberto Berlingieri, piano, dir. ?]. Probablement extrait de l’album Goyeneche, Argentine : RCA Camden, 1968 (réf. commerciale : CAL-3157).
Llegabas por el sendero
Delantal y trenzas sueltas,
Brillaban tus ojos negros
Claridad de luna llena.
Mis labios te hicieron daño
Al besar tu boca fresca,
Castigo me dio tu mano
Pero más golpeó tu ausencia…
Tu venais par le sentier,
— Tablier et tresses libres —,
Tes yeux noirs brillaient,
Clairs comme une pleine lune.
Mes lèvres t’ont blessée
Quand j’ai baisé tes lèvres fraîches.
Ta main m’a frappé,
Mais ton absence frappe plus dur encore. Volví por caminos blancos
Volví sin poder llegar,
Grité con mi grito largo
Canté sin saber cantar.
Je suis rentré par des chemins blancs,
Sans jamais pouvoir arriver,
J’ai crié un long cri,
J’ai chanté sans savoir chanter. Cerraste los ojos negros
Se volvió tu cara blanca,
Y llevamos tu silencio
Al sonar de las campanas.
La luna cayó en el água
El dolor golpeó mi pecho,
Con cuerdas de cien guitarras
Me trencé remordimientos…Tu as fermé tes yeux noirs
Ton blanc visage s’en est allé,
Et nous avons emporté ton silence
Tandis que les cloches sonnaient.
La lune est tombée dans l’eau,
La douleur a frappé ma poitrine.
Des cordes de cent guitares
Je me suis tressé des remords… Volví por caminos viejos
Volví sin poder llegar,
Grité con tu nombre muerto
Recé sin saber rezar.Je suis rentré par de chemins vieux,
Sans jamais pouvoir arriver,
J’ai crié ton nom mort,
J’ai prié sans savoir prier. Tristeza de haber querido
Tu rubor en un sendero,
Tristeza de los caminos
Que después ya no te vieron.
Silencio del camposanto
Soledad de las estrellas,
Recuerdos que duelen tanto
Delantal y trenzas negras…Tristesse d’avoir aimé
Ta colère dans un sentier,
Tristesse des chemins
Qui ne te verront plus.
Silence du cimetière
Solitude des étoiles,
Souvenirs qui font si mal
Tablier et tresses noires… Volví por caminos muertos
Volví sin poder llegar,
Grité con tu nombre bueno
Lloré sin saber llorar.Je suis rentré par des chemins morts,
Sans jamais pouvoir arriver,
J’ai crié ton nom si doux
J’ai pleuré sans savoir pleurer. …… Homero Manzi (1907-1951). Milonga triste (1936).Homero Manzi (1907-1951). Milonga triste, traduit de : Milonga triste (1936), par L. & L.
………
………
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Jusqu’à nous anéantir
Porque volta tudo ao mar
Mesmo sem ter de voltar?
Voltam por nós, meu amor.
Porque parte tudo um dia
O que nos lábios ardia
Até não sermos ninguém?
Tudo é água que corre
De cada vez que nos morre
Nasce um pouco mais além.
João Monge. Paixões diagonais.Pourquoi tout retourne-t-il à la mer
Sans même le vouloir ?
C’est pour nous, mon amour.
Pourquoi tout s’en va-t-il un jour,
— Ce qui embrasait nos lèvres
Jusqu’à nous anéantir ?
Tout est fleuve qui s’écoule
Et ce qui meurt en nous
Renaît ailleurs, mon amour.
………
Ainsi paraît la gloire du monde.
—

—
Ainsi passe-elle.
—

—
Détruite, limon emporté par le fleuve jusqu’à la mer.
—
………
—
Mísia | Paixões diagonais . João Monge, paroles ; Miguel Ramos, musique (fado Miguel).
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Ricardo Dias, accordéon ; autres instrumentistes non identifiés.
Vidéo probablement extraite du DVD Fado today, Mísia, Ana Maria Bobone (Pays-Bas : Immortal, 2004).
Do que fala a madrugada
O murmúrio na calçada
Os silêncios de licor?
Do que fala a nostalgia
De uma estrela fugidia?
Falam de nós, meu amor.
Do que sabem as vielas
E a memória das janelas
Ancoradas no sol-pôr?
Do que sabem os cristais
Das paixões diagonais?
Sabem de nós, meu amor.
Porque volta esta tristeza
O destino à nossa mesa
O silêncio de um andor?
Porque volta tudo ao mar
Mesmo sem ter de voltar?
Voltam por nós, meu amor
Porque parte tudo um dia
O que nos lábios ardia
Até não sermos ninguém?
Tudo é água que corre
De cada vez que nos morre
Nasce um pouco mais além.
De quoi parlent l’aube,
Le murmure sur le pavé
Les silences de liqueur ?
De quoi parle la nostalgie
D’une étoile fugitive ?
Ils parlent de nous, mon amour.
Que savent les rues ?
De quoi se souviennent les fenêtres
Ancrées dans le couchant ?
Et que connaissent les cristaux
Des passions diagonales ?
Ils nous connaissent, mon amour.
Pourquoi cette tristesse revient-elle ?
Et le destin à notre table ?
Les saints muets des processions ?
Pourquoi tout retourne-t-il à la mer
Sans même le vouloir ?
C’est pour nous, mon amour.
Pourquoi tout s’en va-t-il un jour,
— Ce qui embrasait nos lèvres
Jusqu’à nous anéantir ?
Tout est fleuve qui s’écoule
Et ce qui meurt en nous
Renaît ailleurs, mon amour.João Monge. Paixões diagonais.
–João Monge. Passions diagonales, traduit de : Paixões diagonais, par L. & L.–
–
………
………
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Célia Leiria | Saudades de Júlia Mendes
Célia Leiria | Saudades de Júlia Mendes. João Nobre & César de Oliveira, paroles ; Rogério Bracinha & Paulo Fonseca, musique.
Célia Leiria, chant ; Pedro Amendoeira, guitare portugaise ; João Filipe, guitare classique (viola de fado); João Moreira, basse acoustique. Captation : Taverna dos Gamelitas à Ervideira, Mafra (Portugal), le 6 septembre 2013.
Vidéo : 4FadoLisbon.
………
Allons, encore un coup de Júlia Mendes, cette malheureuse morte du fado, emportée et dévorée par lui au début du siècle dernier, à 26 ans à peine. Il faudrait écrire son histoire, quitte à l’inventer, autrement qu’au moyen d’une « revista ».
Célia Leiria est une native de Santarém, ville du Ribatejo située à 80 km au nord de Lisbonne, sur la rive droite du Tage. Son interprétation est assez mécanique — j’aime bien mieux Maria Emília, même si elle a parfois du mal à attraper les aigus —, mais les instrumentistes ont l’air de s’amuser. À vrai dire j’ai ce fado en tête depuis plusieurs jours et j’en cherche les versions disponibles. Voilà à quoi je m’occupe, en dépit des malheurs du monde.
Mais ta main ne tremble pas dans la mienne
Jeszcze mi tylko z oczu jasnych
splywa do warg kropelka slona,
a ty mi nic nie odpowiadasz
i jesz zielone winogrona…
Tomaszów, d’après Przy okraglym stole, de Julian Tuwim (1894-1953).Seule une goutte salée se fraie un chemin
De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres
Mais tu ne me réponds rien,
Et tu manges du raisin blanc.
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Ainsi paraît la gloire du monde.
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Ainsi passe-elle.
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Désormais défaite, sable emporté par l’inexorable vague.
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………
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Ewa Demarczyk | Tomaszów / poème de Julian Tuwim ; Zygmunt Konieczny, musique ; Ewa Demarczyk, chant ; instrumentistes non identifiés. Texte d’après le poème Przy okrągłym stole [À la table ronde] de Julian Tuwim (1ère publication dans le recueil : Siódma jesień, Varsovie, 1922).
Vidéo : TVP [Telewizja Polska], 1970.
| A może byśmy tak, najmilszy, wpadli na dzień do Tomaszowa? Może tam jeszcze zmierzchem złotym ta sama cisza trwa wrześniowa… |
Mon amour, si on allait Passer une journée à Tomaszów ? Peut-être y retrouverions-nous Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or… |
| W tym białym domu, w tym pokoju gdzie cudze meble postawiono, musimy skończyć naszą dawną rozmowę, smutnie nie skończoną. |
Dans cette maison blanche, dans ce salon Que des étrangers ont rempli de leurs meubles, Il nous faut reprendre notre conversation, Entamée autrefois, et si tristement interrompue… |
| Więc może byśmy tak, najmilszy, wpadli na dzień do Tomaszowa? Może tam jeszcze zmierzchem złotym ta sama cisza trwa wrześniowa… |
Alors mon amour, si on allait Passer une journée à Tomaszów ? Peut-être y retrouverions-nous Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or… |
| Jeszcze mi tylko z oczu jasnych spływa do warg kropelka słona, a ty mi nic nie odpowiadasz i jesz zielone winogrona. |
Seule une goutte salée se fraie un chemin De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres Mais tu ne me réponds rien, Et tu manges du raisin blanc. |
| Ten biały dom, ten pokój martwy do dziś się dziwi, nie rozumie… Wstawili ludzie cudze meble i wychodzili stąd w zadumie… |
Cette maison blanche, ce salon mort… Il se demande encore, incrédule, ce qui est advenu… D’autres y ont posé leurs meubles, Et sont repartis dans une tristesse pensive… |
| A przecież wszystko tam zostało! Nawet ta cisza trwa wrześniowa… Więc może byśmy tak, najmilszy, wpadli na dzień do Tomaszowa? |
Pourtant, tout s’y trouve encore, inchangé ! Même ce silence de septembre… Alors mon amour, si on allait Passer une journée à Tomaszów ? |
| Jeszcze ci wciąż spojrzeniem śpiewam: Du holde Kunst*… – i serce pęka! I muszę jechać… więc mnie żegnasz, lecz nie drży w dłoni mej twa ręka. |
Pourtant je te chante encore du regard : « Du holde Kunst* »… et mon cœur se brise ! Et il faut que je parte… et tu me dis adieu, Mais ta main ne tremble pas dans la mienne. |
| I wyjechałam, zostawiłam, jak sen urwała się rozmowa. Błogosławiłam, przeklinałam: Du holde Kunst! Więc tak? Bez słowa? |
Et je m’en suis allée. Cette conversation s’est rompue comme un rêve, Je t’ai béni et maudit : « Du holde Kunst… » C’est donc ainsi ? Sans un mot ? |
| A może byśmy tak, najmilszy, wpadli na dzień do Tomaszowa? Może tam jeszcze zmierzchem złotym ta sama cisza trwa wrześniowa. |
Mon amour, si on allait Passer une journée à Tomaszów ? Peut-être y retrouverions-nous Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or… |
| Jeszcze mi tylko z oczu jasnych splywa do warg kropelka slona, a ty mi nic nie odpowiadasz i jesz zielone winogrona… |
Seule une goutte salée se fraie un chemin De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres Mais tu ne me réponds rien, Et tu manges du raisin blanc. |
| Tomaszów, d’après Przy okraglym stole, de Julian Tuwim (1894-1953). *« Du holde Kunst » (Ô art aimable) : les premiers mots du lied An die Musik (À la musique) de Franz Schubert, sur un poème de Franz von Schober. |
Tomaszów, d’après À la table ronde, de Julian Tuwim (1894-1953), traduit approximativement par L. & L. à partir de deux traductions anglaises, l’une par Katarzyna Skonieczna, l’autre par VidMak.– – |
………
- Voir aussi le billet : Ewa Demarczyk | Tomaszów
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Maria Emília | Saudades de Júlia Mendes
Maria Emília | Saudades de Júlia Mendes. João Nobre & César de Oliveira, paroles ; Rogério Bracinha & Paulo Fonseca, musique.
Maria Emília, chant ; Flávio Cardoso, guitare portugaise ; Vítor Tiago, guitare classique. Captation : Lisbonne, Tasca do Chico, 5 janvier 2011.
Vidéo : О Фаду по-русски с Rosabranca. Московский Дом Фаду [Le fado en russe avec Rosabranca. Maison du fado à Moscou].
………
On ne voit presque rien sur la vidéo, tout est noir, on croirait qu’il n’y a plus de quoi éclairer dans la maison. Mais l’obscurité convient au fado et cette vidéo me plaît beaucoup à vrai dire.
La chanteuse, Maria Emília, est d’origine brésilienne comme l’indique le présentateur de cette « Nuit du fado » de janvier 2011. On en trouve quelques vidéos sur l’Internet, mieux réalisées que celle-ci, mais à ma connaissance pas d’enregistrements publiés.
Saudades de Júlia Mendes est un fado de style très populaire, extrait d’une « revista », une forme de théâtre musical typiquement portugais qui a pratiquement disparu aujourd’hui. Ce spectacle, Ena já fala!, créé au Teatro ABC à Lisbonne le 4 juin 1969, a pour argument la vie de la malheureuse Júlia Mendes, une fadiste qui a réellement existé, née en 1885 et morte très jeune en 1911 (voir Júlia Mendes sur le site Lisboa no Guiness tenu par Vítor Marceneiro, descendant du grand Alfredo [en portugais]). Saudades de Júlia Mendes en constituait le final, interprété par Fernanda Baptista (1919-2008), une chanteuse à la voix puissante qui ne s’embarrassait pas de fioritures. Voici d’ailleurs la version originale de Saudades de Júlia Mendes, telle qu’elle était donnée au théâtre. Elle a connu paraît-il un très grand succès.
Fernanda Baptista (1919-2008) | Saudades de Júlia Mendes. João Nobre & César de Oliveira, paroles ; Rogério Bracinha & Paulo Fonseca, musique.
Fernanda Baptista, chant ; orchestre dirigé par Ferrer Trindade. Extrait du spectacle Ena já fala! (1969).
…
Ó Júlia, trocas a vida p’lo fado
O fado, esse malandro, vadio
Ó Júlia, olha que é tarde, toma cuidado
Leva o teu xaile traçado porque de noite faz frio.Oh Júlia, tu troques la vie contre le fado,
Le fado, ce filou, ce bon à rien.
Júlia, il est tard, fais attention,
Prends ton châle et couvre-toi, il fait nuit, il fait froid.
Ó Júlia, andas com a noite na alma
Tem calma, ainda te perdes p’ra aí
Ó Júlia, se estás no mundo vencida
Não queiras gostar da vida, que ela não gosta de ti.Oh Júlia, tu portes la nuit dans ton cœur
Du calme, tu vas encore t’attirer des histoires
Oh Júlia, si tu es née perdante,
N’essaie pas d’aimer la vie, car elle ne veut pas de toi.
Não fales coração, tu és um tonto sem razão,
Viver só por se querer não chega a nada.
Aceita a decisão que os fados trazem ao nascer
Todos nós temos que viver de hora marcada.Tais-toi mon cœur, tu es un fou, un sans cervelle
Vivre seulement d’amour ne mène à rien
Accepte le destin qu’on t’a fixé quand tu es né
Notre vie à tous est écrite d’avance.Se Deus me deu a voz,
que hei-de eu fazer senão cantar
O fado e eu a sós queremos chorar
Eu fujo, não sei bem de quê,
do mundo ou de ninguém, talvez de mim,
Mas oiço alguém dizer-me assim.
Si Dieu m’a donné une voix
qu’est-ce que j’en ferais sinon chanter ?
Le fado et moi on veut pleurer.
Je fuis, je ne sais pas bien quoi,
le monde, ou personne, ou peut-être moi,
D’après ce qu’on me dit.
João Nobre & César de Oliveira. Saudades de Júlia Mendes.
João Nobre & César de Oliveira. …, traduit de Saudades de Júlia Mendes par L. & L.
Covava l’ou de la mort blanca
sota l’aixella, arran de pit
i cegament alletava
l’ombra de l’ala de la nit.
No ploris per mi mare a punta d’alba.
No ploris per mi mare, plora amb mi.
Maria Mercè Marçal (1952-1998). Covava l’ou de la mort blanca.Au creux de l’aisselle couvait l’œuf de la mort blanche
à la racine du sein.
Aveuglément il allaitait
l’ombre de l’aile de la nuit.
Ne pleure pas pour moi, ma mère, au point du jour.
Ne pleure pas pour moi, ma mère, pleure avec moi.
Maria Mercè Marçal (1952-1998). Covava l’ou de la mort blanca. Traduction L. & L.
Étonnant l’aversion qu’elle semble éprouver pour le travail « en solo », la Sílvia Pérez Cruz. Elle n’a pour l’instant publié qu’un album en son seul nom, celui suscité par la mort de son père (11 de novembre, 2012). Et aussi, il est vrai, Domus, paru cette année — mais il s’agit de la bande originale d’un film musical (Cerca de tu casa, réalisation Eduard Cortés) auquel elle participe en tant qu’actrice.
Autrement ce sont des collaborations avec des groupes (las Migas, dont elle a été la chanteuse jusqu’en 2011, Coetus,…) ou avec d’autres artistes (le joueur de hang Ravid Goldschmidt, le guitariste Raül Fernández Miró, le contrebassiste de jazz Javier Colina,…). Elle participe en outre en tant qu’invitée à des albums d’artistes amis (Toti Soler, Juan Manuel Serrat,…) ou à des projets discographiques collectifs comme cet album Maria-Mercè Marçal, catorze poemes, catorze cançons publié en 2009 à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de l’écrivaine Maria Mercè Marçal (1952-1998), morte d’un cancer à l’âge de 45 ans.
On devine que l’évocation du cancer est précisément le thème du poème Covava l’ou de la mort blanca, mis en musique et interprété par Sílvia Pérez Cruz, qui en donnera une nouvelle version, encore plus sensible, dans son album 11 de novembre, cité plus haut. Dans les deux versions elle marque, dans le dernier vers, ce suspens bien venu entre « La deu primera » et « mare ».
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Sílvia Pérez Cruz | Covava l’ou de la mort blanca. Poème de Maria-Mercè Marçal ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant, guitare, mélodica ; Raül Fernández Miró, guitare ; Alba Haro, violoncelle.
Vidéo : Daniel Pitarch Fernández. Production : Catalogne, Fundació Maria-Mercè Marçal, 2008. Captation de la séance d’enregistrement destiné à l’album Maria-Mercè Marçal, catorze poemes, catorze cançons (2009). Enregistrement réalisé au studio Rosazul (Barcelone). Direction artistique : Enric Hernàez. Ingénieur du son : David Casamitjana. Coordination : Heura Marçal Serra.
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Covava l’ou de la mort blanca
sota l’aixella, arran de pit
i cegament alletava
l’ombra de l’ala de la nit.
No ploris per mi mare a punta d’alba.
No ploris per mi mare, plora amb mi.
Au creux de l’aisselle couvait l’œuf de la mort blanche
à la racine du sein.
Aveuglément il allaitait
l’ombre de l’aile de la nuit.
Ne pleure pas pour moi, ma mère, au point du jour.
Ne pleure pas pour moi, ma mère, pleure avec moi.
Esclatava la rosa monstruosa
botó de glaç
………………….on lleva el crit.
Mare, no ploris per mi, mare.
No ploris per mi mare, plora amb mi.
La rose monstrueuse s’épanouissait,
Bouton de glace
………………………d’où s’élève le cri.
Mère, ne pleure pas pour moi ma mère.
Ne pleure pas pour moi, ma mère, pleure avec moi.
Que el teu plor treni amb el meu la xarxa
sota els meus peus vacil·lants
en el trapezi
on em contorsiono
agafada a la mà de l’esglai
…………………………………….de l’ombra.
Que tes larmes et les miennes tissent le filet
Sous mes pieds qui vacillent
Sur le trapèze
Où je me contorsionne
Agrippée à la main de l’effroi
…………………………………………de l’ombre.
Com la veu del castrat
que s’eleva fins a l’excés de la
………………………………………….mancança.
Des de la pèrdua que sagna
en el cant cristal·lí com una deu.
La deu primera, mare.
Comme la voix du castrat
Qui s’élève jusqu’à l’excès du
…………………………………………manque.
Depuis la perte qui saigne
Dans le chant cristallin comme une source.
La source première, ma mère.
Maria Mercè Marçal (1952-1998). Covava l’ou de la mort blanca. Publié dans : Raó del cos (2000).
Maria Mercè Marçal (1952-1998). Covava l’ou de la mort blanca. Traduction L. & L.
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Toti Soler, Mercè Serramalera, Marga Bufí…
Maria-Mercè Marçal, Catorze poemes, catorze cançons (2009)
Maria-Mercè Marçal, Catorze poemes, catorze cançons / Toti Soler, Mercè Serramalera, Marga Bufí, Jabier Muguruza, Sílvia Pérez Cruz, Maria Cinta, Gerard Quintana, Guillermina Motta, Lídia Pujol, Marina Rossell, Maria del Mar Bonet, Túrnez, Txiki Berraondo i Anna Subirana, Teresa Rebull, chant ; Enric Hernàez, direction artistique ; David Casamitjana, ingénieur du son ; Heura Marçal Serra, coordination. — Production : Catalogne : Fundació Maria-Mercè Marçal, ℗2008.
Enregistrement réalisé au studio Rosazul (Barcelone).
Publié en complément du quotidien catalan Avui, édition du 23 avril 2009.
Distribution : Terrassa (Catalogne) : Temps record, 2009. — Réf. TR1139-GE09.
Voir la description complète de l’album sur Discogs, sur le site de la Fundació Maria-Mercè Marçal.
Dans le palais
Ainsi paraît la gloire du monde.
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Ainsi passe-elle.
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Poussière à jamais dispersée dans l’abîme du temps.
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Arido come un coccio è il mio vigore,
la mia lingua si è incollata al palato,
mi deponi su polvere di morte.
Antico Testamento, Libro dei Salmi, Salmo 22. Nuova traduzione della Bibbia Conferenza Episcopale Italiana (2008).Ma force se dessèche comme l’argile,
et ma langue s’attache à mon palais ;
tu me réduis à la poussière de la mort.
Ancien Testament, Livre des Psaumes, Psaume 22. Traduction française de Louis Segond (1910).
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