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Amália Rodrigues | As facas (1977)

11 septembre 2016

Quatro letras nos matam quatro facas
que no corpo me gravam o teu nome.
Quatro facas amor com que me matas
sem que eu mate esta sede e esta fome.
Manuel Alegre (né en 1936). As facas. Dans : Coisa amar, coisas do mar (1976).

Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Qui dans le corps me gravent ton nom.
Cinq poignards dont tu me tues, amour
Sans que meurent ni ma faim ni ma soif.

On l’entend, c’est indiscutable : avec cet album de 1977, Cantigas numa língua antiga [Chansons dans une langue ancienne], la voix s’est définitivement teintée d’amertume en même temps qu’elle a perdu de son lustre — sinon de sa force. Cette transformation s’est produite en l’espace de deux, trois ans à peine.

Entre temps il y a eu la Révolution des œillets et son lot de règlements de compte : considérée comme l’un des emblèmes du régime précédent la « reine du fado » a été insultée, parfois publiquement, calomniée, reniée aussi par certains de ses amis. Elle en est restée profondément meurtrie. À cela s’ajoutent des soucis de santé : le cœur, et aussi ce que dans son autobiographie elle appelle une « tumeur » à l’œil droit, dont quelque chose transparaît en effet dans les vidéos de ces années-là, une sorte de fixité et comme un léger affaissement. On lui a dit que c’était opérable mais risqué, au point de la défigurer ou pire.

As facas, qu’on peut traduire « Les couteaux », ou « Les poignards » pour rester dans le ton de la métaphore guerrière du poème de Manuel Alegre, est chanté avec une forme de stupéfaction devant la férocité de la vie. Alors que le poème est plein de vigueur, on entend dans le fado passer comme de l’effroi, comme si la blessure infligée par l’amour était réellement mortelle et qu’Amália en ait découvert subitement la menace. Car croyant aimer le peuple portugais et en être aimée de la même manière, elle a vu au cours de ces deux ou trois années, les plus dures de sa vie peut-être, apparaître le revers de cet amour, hérissé de lames.

Amália Rodrigues (1920—1999) | As facas. Poème de Manuel Alegre ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare. Extrait de l’album Cantigas numa língua antiga / Amália Rodrigues (1977).

Quatro letras nos matam quatro facas
que no corpo me gravam o teu nome.
Quatro facas amor com que me matas
sem que eu mate esta sede e esta fome.

 

Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Qui dans le corps me gravent ton nom.
Cinq poignards dont tu me tues, amour
Sans que meurent ni ma faim ni ma soif.
Este amor é de guerra. (De arma branca).
Amando ataco amando contra-atacas
este amor é de sangue que não estanca.
Quatro letras nos matam quatro facas.

 

Cet amour est une guerre. (À l’arme blanche.)
Aimant j’attaque, aimant tu contre-attaques
Cet amour est de sang que rien n’étanche.
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards.
Armado estou de amor. E desarmado.
Morro assaltando morro se me assaltas.
E em cada assalto sou assassinado.

 

Je suis armé d’amour. Et désarmé.
Je meurs en assaillant, je meurs si tu m’assailles
Et chaque assaut me laisse assassiné.
Quatro letras amor com que me matas.
E as facas ferem mais quando me faltas.
Quatro letras nos matam quatro facas.
Cinq lettres dont tu me tues, amour.
Et ces poignards sont plus durs encore de ton absence.
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards.
Manuel Alegre (né en 1936). As facas. Dans : Coisa amar, coisas do mar (1976).
Manuel Alegre (né en 1936).
Les poignards
, traduit de : As facas par L. & L.

Dans le fado le second tercet devient un quatrain. C’est probablement Alain Oulman, contraint par sa composition, qui y introduit un vers « de remplissage » : Ninguém sabe porquê, nem como foi (« Personne ne sait ni pourquoi, ni comment ») et recombine les vers du poème original :

Ninguém sabe porquê, nem como foi
E as facas ferem mais quando me faltas
Quatro letras nos matam quatro facas
Quatro facas meu amor com que me matas.

Personne ne sait ni pourquoi, ni comment
Et ces poignards sont plus durs encore de ton absence
Cinq lettres nous tuent, cinq poignards
Cinq poignards mon amour, dont tu me tues.

5 commentaires leave one →
  1. françoise knebelmann permalink
    11 septembre 2016 23:21

    obrigada.

    • 11 septembre 2016 23:50

      Por nada!

  2. Anne-Marie permalink
    2 décembre 2016 19:45

    Ce long silence après ces « facas » commençait presque à m’inquiéter mais tu as repris le cours de tes billets, ouf !
    As-tu entendu la version de Camané de ces couteaux dans son dernier disque, beaucoup plus sombre, je trouve, que celle d’Amalia, surtout sur scène : il la chante avec un accompagnement très réduit et sans José Manuel Neto, ce qui rend le fado plus dur, et le rythme est totalement différent, au point qu’on se demande si c’est la même chanson ! Merci de m’avoir fait connaître la version initiale dont j’ignorais même l’existence …

    • 3 décembre 2016 19:13

      Oui Anne-Marie, mais Camané chante le poème d’Alegre sur le fado Acácio (cf. Argentina Santos « Naquela noite em janeiro »), alors qu’Amália le fait sur une musique composée exprès par Alain Oulman — et on y entend l’influence de la chanson française, je trouve. La version de Camané est très belle oui, je suis d’accord avec toi.

  3. Anne-Marie permalink
    6 décembre 2016 13:26

    Ah ! toujours parfaitement documenté, au point que tu m’en apprends toujours, même sur ce fado chanté par Camané, dans lequel il n’a voulu garder que la viola plus dure et métallique que la guitarra portuguesa pour faire penser précisément aux couteaux. En même temps, me voilà rassurée sur mon oreille musicale, car je m’étais demandé à la première écoute comment l’interprétation et l’accompagnement pouvaient à ce point éloigner les deux morceaux !! bon, ce n’était pas le même fado…!

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