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Lula Pena — Troubadour (2010)

21 novembre 2010

Lula Pena -- Troubadour. Mbari, 2010.
Lula Pena — Troubadour. Mbari, 2010.

… [she] summoned to her help the things she did; the things she liked; […]; Elizabeth; herself, in short, which Peter hardly knew now, all to come about her and beat off the enemy.
Virginia Woolf (1882-1941). Mrs Dalloway.

… de même elle appela à l’aide toutes les choses qu’elle faisait ; tout ce qu’elle aimait ; […] ; Elizabeth ; ce qui était elle en somme et dont Peter ne savait pour ainsi dire plus rien, et les rassembla autour d’elle pour repousser l’ennemi.
Virginia Woolf (1882-1941). Mrs Dalloway. Traduction Pascale Michon.

Troubadour paraît cette année, plus de dix ans après Phados, jusqu’à présent l’unique album de Lula Pena.

Le souffle de Lula Pena, sa guitare, c’est tout. La voix de Lula Pena : une matière minérale, du grès, du schiste, du sable, une roche friable encline à s’écouler, ou tout au contraire à prendre une forme que le moment d’après remodèlera, de la lave. Mais une matière.

Troubadour est cette matière même. Douce au toucher, et rétive à toute contrainte hormis son propre écoulement. Une heure dans les méandres de cette rivière, de sa source à son embouchure ; le cours de Troubadour est réparti en sept actes qui semblent improvisés, libres, comme un moment de vie.

La technique est celle du collage : Troubadour est fait de fragments de musiques et de textes produits par d’autres ou par Lula elle-même, parfois simples éclats, parfois œuvres entières ou à peine ébréchées, arrangés les uns par rapport aux autres, liés comme peuvent l’être les pensées qui se présentent à l’esprit, suscités les uns par les autres ou semblant spontanés, « choses […] rassemblées autour d’elle pour repousser l’ennemi ». Ces « choses », ce sont des chansons, des fados, des langues, le portugais, le français, l’espagnol, l’anglais, les deux côtés de l’océan : José Afonso, Chico Buarque, Atahualpa Yupanquí (Yupankí), Otto, Mirah, Dolores Duran, des chansons populaires de l’Alentejo, des Açores ou d’ailleurs,… et bien sûr Amália, du moins son répertoire.

Fragments savamment taillés dans la matière originale (comme des recadrages de photos produisent d’autres photos), retouchés : de polychromes devenant sépia, de souples se tendant, de légers virant au tragique. Parfois un glissement subtil suffit à en changer le sens, remplacer un m par un b par exemple pour que mãe (mère) devienne bem (amour : meu bem, mon amour) dans Quanto é doce de José Afonso, première scène de l’acte I :

Troubadour. Acto I [extrait] / Lula Pena, chant et guitare.

Quanto é doce quanto é bom
No mundo encontrar alguém
Que nos junte contra o peito
E a quem nós chamemos bem [au lieu de mãe]

Qu’il est doux, qu’il est bon
De trouver au monde quelqu’un
Qui nous serre contre sa poitrine
Et que nous puissions appeler amour [au lieu de mère]

Il s’agit de l’amour, de la vie, de la douleur, du destin, d’être comme on naît et de devoir vivre de ce seul héritage, qu’il soit bénéfique ou amer. Qu’est-ce que Troubadour ? Une épure, l’essence du fado, un joyau.

À preuve, cette version du Libertação écrit par David Mourão-Ferreira sur le fado Meia-Noite, pour moi un des plus beaux fados du répertoire d’Amália :

Troubadour. Acto V / Lula Pena, chant et guitare. — Extrait : Libertação / David Mourão-Ferreira, paroles ; Filipe Pinto, musique (fado Meia-Noite).

Fui à praia, e vi nos limos
A nossa vida enredada
Ó meu amor, se fugirmos
Ninguém saberá de nada
Libertação [extrait] / David Mourão-Ferreira

J’ai vu les goémons enchevêtrés sur la grève
Notre vie y semblait prise
Oh mon amour allons-nous en
Personne ne saura rien
Libertação [extrait] / David Mourão-Ferreira ; traduction Lili et Lulu

Dans cet acte V, Libertação est suivi par Os bravos, ce traditionnel des Açores qu’on a entendu déjà, tu t’en souviens ?

Et tant d’autres merveilles. J’en signale une dernière, Lago de Luís de Macedo, enregistré par Amália à la fin des années 1950 et devenu rarissime dans l’édition phonographique (on peut écouter cet enregistrement ici) :

Desci por não ter mais forças
Às águas verdes, sem fundo,
Mesmo que voltem as forças
Não quero voltar ao mundo!
Lago [extrait] / Luís de Macedo

À bout de forces je suis descendue
Dans les eaux vertes sans fond
Même si les forces me reviennent
Jamais je ne retournerai au monde !
Lago [extrait] / Luís de Macedo ; traduction Lili & Lulu

Au début de Troubadour on entend la rue, celle de Lisbonne probablement, des femmes qui parlent — la journée de Mrs. Dalloway elle aussi commence dans les rues de Londres.

À la fin du dernier acte — ou peut-être juste après, dès le tomber du rideau — Lula murmure ceci, à qui ? à toi peut-être :

« — Meu amor?
— Sim, diz…
— Já disse »

« — Mon amour ?
— Oui, dis-moi…
— Je viens de le faire »

L. & L.

Pena, Lula
Troubadour (2010)

Lula Pena -- Troubadour. 2010Troubadour / Lula Pena, chant, guitare. — Lisboa : Mbari, 2010.

Mbari 09.

Disponible sur CDGO, Fnac (Portugal)
Télécharger sur Amazon, Fnac

Lula Pena sur MySpace

10 commentaires leave one →
  1. ela permalink
    26 juin 2011 08:35

    Fabuloso. Merci pour la découverte.

  2. Anne-Marie permalink
    27 juin 2011 12:50

    Lula Pena, tu me l’as déjà fait découvrir (je suis comme Ela, je reviens en arrière) et ce n’est pas du charme mystérieux de sa voix rauque dont je veux parler, mais de la beauté de ta nature morte ici : comme tu es doué (aussi) comme photographe ! je ne sais pas si tu l’as composée « exprès », mais je trouve qu’elle va particulièrement bien avec cette fadista : la patine rugueuse du vieux meuble (superbe, breton ?) et la pendulette sans aiguilles, comme le temps du fado…

  3. FABRE alain permalink
    21 mars 2013 14:52

    Je ne connaissais pas Lula Pena. Et je suis conquis. Merci. Mais les paroles, où les trouve-t-on ?

    • 22 mars 2013 20:35

      Les paroles ne figurent pas sur l’album, pas plus que les sources. C’est un jeu de devinettes… J’ai retranscrit quelques-uns des textes dans certains billets du blog. Si vous cliquez sur le tag lula pena vous aurez accès à tous les billets où il est question de cette artiste réellement singulière. Dans beaucoup d’entre eux figurent des textes — ou du moins des extraits.

      Bonne découverte !

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