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La Daffini (Giovanna)

25 avril 2023

C’est le 25 avril : l’anniversaire de la libération de l’Italie du fascisme en 1945. Fêtons-le encore : nous savons que le mal est en train de reprendre force. En Italie, en France, au Portugal — qui commémore ce jour sa Révolution des œillets —, en Espagne, partout.

Giovanna Daffini (1913-1969)Festa d’aprile. Franco Antonicelli, paroles ; Sergio Liberovici, musique.
Giovanna Daffini, chant & guitare ; chœur ; Paolo Ciarchi, guitare basse.
Première publication : Italie, 1967.


È già da qualche tempo che i nostri fascisti
si fan vedere poco e sempre più tristi,
hanno capito forse, se non son proprio tonti,
che sta per arrivare la resa dei conti.

Depuis déjà quelque temps, voici que nos fascistes
Se font plus discrets et plus tristes.
Ils ont peut-être compris, s’ils ne sont pas idiots,
Qu’il va bientôt falloir rendre des comptes.

Refrain
Forza che è giunta l’ora, infuria la battaglia
per conquistare la pace, per liberare l’Italia!
Scendiamo giù dai monti a colpi di fucile,
evviva i partigiani! È festa d’Aprile.

Refrain
Courage, car la bataille fait rage et voici l’heure
De conquérir la paix pour libérer l’Italie !
Nous descendons des montagnes avec nos fusils,
Et vive les partisans ! Voici la fête d’avril.

Quando un repubblichino omaggia un germano
alza la mano destra al saluto romano,
ma se per caso incontra noialtri partigiani
per salutare alza entrambe le mani.

Quand un fasciste* salue un congénère,
il lève la main droite en un salut romain,
mais si par hasard c’est nous les partisans qu’il rencontre,
En guise de salut il lève les deux mains !

Nera camicia nera, che noi t’abbiam lavata,
non sei di marca buona, ti sei ritirata;
si sa, la moda cambia quasi ogni mese,
ora per i fascisti s’addice il borghese.

Noire chemise noire, nous on t’a bien lavée !
Tu es de piètre qualité, tu as rétréci.
On le sait, la mode change presque tous les mois,
Et voici que les fascistes s’habillent en bourgeois.

In queste settimane, miei cari tedeschi,
maturano le nespole persino sui peschi;
l’amato Duce e il Führer ci davano per morti,
ma noi partigiani siam sempre risorti.

Ces dernières semaines, mes chers Allemands,
Les nèfles mûrissent jusque sur les pêchers.
Ce cher Duce et le Führer nous donnaient pour morts,
Mais nous les partisans, nous ressuscitons toujours !
Franco Antonicelli (1902-1974). Festa d’aprile (1948).
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Franco Antonicelli (1902-1974). Fête d’avril, trad. par L. & L. de Festa d’aprile (1948).
*En italien : « repubblichino », terme dépréciatif dérivé de « repubblicano », républicain. Désigne les tenants de la « République sociale italienne », ou République de Salò.

Giovanna Daffini (1913-1969) est l’une des voix les plus émouvantes de la chanson populaire européenne du XXe siècle. Elle a vécu toute sa vie dans la plaine du Pô : née près de Mantoue, en Lombardie, elle s’est établie ensuite à Gualtieri, qui se trouve au Nord de Reggio Emilia, en Émilie-Romagne. Entre temps elle a travaillé dans les rizières de Pavie et d’ailleurs comme mondina. Avec son mari, le violoniste Vittorio Carpi, elle s’est produite très tôt dans les fêtes de son voisinage, s’accompagnant elle-même d’une guitare assez sommaire, jusqu’à acquérir une notoriété locale qui lui vaut d’être invitée à intégrer le Nuovo Canzoniere Italiano, fondé à Milan en 1962. Ce groupe (dont a aussi fait partie Giovanna Marini, entre beaucoup d’autres) proposait des spectacles chantés dont le programme reprenait quantité de chansons traditionnelles et de lutte — notamment le fameux Bella ciao.

Le répertoire de la Daffini se composait surtout de chansons de mondine et d’autres chansons de lutte et de résistance. Cependant elle connaissait aussi quelques compositions traditionnelles telles que Donna lombarda, ou encore le très beau O Venezia che sei la più bella, hommage à la rébellion vénitienne de 1848-1849 face à l’occupant autrichien (voir dans Wikipédia : République de Saint-Marc).

Giovanna Daffini (1913-1969)O Venezia. Auteur & compositeur inconnus (Italie, 19e siècle).
Giovanna Daffini, chant & guitare ; Vittorio Carpi, violon.
Extrait de l’album : Una voce, un paese / Giovanna Daffini, Vittorio Carpi. Italie, ℗ 1967.


O Venezia che sei la più bella
e tu Mantova che sei la più forte
gira l’acqua d’intorno alle porte
sarà difficile poterla pigliar.

Ô Venise, toi qui es la plus belle
Et toi Mantoue, qui es la plus forte !
L’eau bouillonne à l’entour des portes,
Elle sera difficile à prendre !

Un bel giorno, entrando in Venezia
Tutto il sangue scorreva per terra
i soldati sul campo di guerra
e tutto il popolo gridava pietà.

Un beau jour, entrant dans Venise,
Tout le sang se répandait sur le sol,
Les soldats sur le champ de bataille
Et le peuple entier implorait pitié.

O Venezia, ti vuoi maritare?
[E/ma] per marito ti daremo Ancona
Per corredo [e per dote] le chiavi di Roma
e per anello le onde del mar.

Ô Venise, tu veux te marier ?
Pour époux, nous te donnerons Ancône,
Pour trousseau les clefs de Rome
Et pour anneau les vagues de la mer.
Anonyme (Italie). O Venezia che sei la più bella (XIXe siècle).
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Anonyme (Italie). Ô Venise, toi qui es la plus belle, trad. par L. & L. de O Venezia che sei la più bella (XIXe siècle).

Salamalec o rocoha, ia ta fia tihilaca

1 avril 2023

Propos mystérieux, digne d’Arcabonne ou de Mélusine.
Gérard de Nerval (1808-1855). Chansons et légendes du Valois (1854).

Étienne Moulinié (1599-1676)Salamalec o rocoha (Air du juif errant), 1639. Étienne Moulinié, musique ; auteur des paroles non identifié.
Le Poème harmonique, ensemble instrumental et vocal (Claire Lefilliâtre, dessus ; Marc Pontus, haute-contre ; Serge Goubioud, taille ; Arnaud Marzoratti, basse-contre ; Vincent Dumestre, luth, théorbe, guitare baroque ; Nanja Breedijk, harpe ; Friederike Heumann, Sophie Watillon, dessus de viole ; Sylvia Abramowicz, ténor de viole ; Françoise Enock, basse de viole, violone ; Joël Grare, cloche de bois, castagnettes, tambourin) ; Vincent Dumestre, direction.
Enregistrement : Paris, chapelle de l’hôpital Notre-Dame de Bon Secours, septembre & novembre 1999.
Extrait de l’album : L’humaine comédie / Estienne Moulinié, Le Poème harmonique, Vincent Dumestre. France, Alpha, ℗ 2000.

Salamalec o rocoha,
Ia ta fia tihilaca :
Amate liebitz on boch gros,
Car volust & fata vor os.

Vor no caba a casana
Et etentas qui piachera,
No quiero bor tangro & qui tab
Sed drinquen sempré gou serab.
Anonyme (XVIIe siècle). Salamalec o rocoha (1638).

Françoise Hardy • Les glaces

31 mars 2023

Françoise HardyLes glaces. Étienne Roda-Gil, paroles ; Bernard Estardy, musique.
Françoise Hardy, chant ; Bernard Estardy, production.
Enregistrement : Paris, studio CBE.
Première publication dans les albums : Françoise in French / Françoise Hardy, Afrique du Sud, ℗ 1970 et Soleil ; Je fais des puzzles ; Les glaces… / Françoise Hardy, Brésil, ℗ 1970.

Une curiosité : cet enregistrement de Françoise Hardy n’a jamais été publié en France, ni même en Europe. On ne le trouve, en tout et pour tout, que sur deux compilations (qui ont sept chansons en commun, dont Les glaces) parues en 1970, l’une en Afrique du Sud, l’autre au Brésil.

Je ne peux plus rien y faire
Quand un beau matin
S’installe dans ma tête claire
Le temps du dédain.
Je vole, je file, je cours, je peine, je fuis
Dans les glaces où je vis.
Dans les profonds miroirs,
Je peine, je cours, je vole, je vis et puis
Je m’expatrie.
J’abandonne ma peau si douce
Et c’est sans espoir
Que je donne mes sourires
Et mon teint d’ivoire.
Je vole, je file, je cours, je peine, je fuis
Dans les glaces où je vis.
Dans les profonds miroirs,
Je peine, je cours, je vole, je vis et puis
Je m’expatrie.
Les glaces froides ravissent
Le fond de mes nuits
Et j’attends l’ombre complice
Qui me dira oui.
Je vole, je file, je cours, je peine, je fuis
Dans les glaces où je vis.
Dans les profonds miroirs,
Je peine, je cours, je vole, je vis et puis
Je m’expatrie.
Je ne peux plus rien y faire,
Quand un beau matin
S’installe dans ma tête claire
Le temps du dédain.
Étienne Roda-Gil (1941-2004). Les glaces (1970, 1ère publication).

Carminho • As fontes

28 mars 2023

CarminhoAs fontes. Poème de Sophia de Mello Breyner Andresen ; Carminho, musique (Fado Sophia).
Carminho, chant, production ; André Dias, guitare portugaise ; Flávio César Cardoso, guitare ; Pedro Geraldes, guitare électrique ; Tiago Maia, basse acoustique ; João Pimenta Gomes, mellotron.
Enregistrement : Lisbonne, studio Namouche, mars 2022.
Première publication dans l’album : Portuguesa / Carminho. Portugal, Warner, ℗ 2023.

Deuxième extrait de Portuguesa (« Portugaise »), le récent album de Carminho (voir le billet précédent). As fontes (« Les sources ») est encore un choix littéraire : le poème est extrait de Poesia (« Poésie », 1944), le premier recueil publié de Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). Carminho a voulu donner à la musique qu’elle a composée pour ce texte un tour de fado traditionnel, allant jusqu’à lui attribuer un nom, comme pour une musique de fado castiço consacrée par la tradition : « Fado Sophia », en hommage à l’une des grandes voix de la poésie portugaise au XXe siècle.


Um dia quebrarei todas as pontes
Que ligam o meu ser, vivo e total,
À agitação do mundo do irreal,
E calma subirei até às fontes.

Un jour je briserai tous les ponts
Qui relient mon être, vivant et total,
À l’agitation du monde de l’irréel,
Et, tranquille, je monterai jusqu’aux sources.

Irei até às fontes onde mora
A plenitude, o límpido esplendor
Que me foi prometido em cada hora,
E na face incompleta do amor.

J’irai jusqu’aux sources, où demeure
La plénitude, la limpide splendeur
Dont la promesse résidait dans chaque heure
Et dans le visage incomplet de l’amour.

Irei beber a luz e o amanhecer,
Irei beber a voz dessa promessa
Que às vezes como um voo me atravessa,
E nela cumprirei todo o meu ser.

J’irai boire la lumière et l’aurore,
J’irai boire la voix de cette promesse
Qui parfois, comme un vol, me traverse
Et, en elle, j’accomplirai tout mon être.
Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). As fontes, extrait de Poesia (1944). Sophia de Mello Breyner Andresen (1919-2004). Les sources, trad. par L. & L. de As fontes, extrait de Poesia (1944).

Carminho • Palma

27 mars 2023

CarminhoPalma. Poème de David Mourão-Ferreira ; Carminho, musique.
Carminho, chant, production ; André Dias, guitare portugaise ; Flávio César Cardoso, guitare ; Pedro Geraldes, guitare électrique ; Tiago Maia, basse acoustique ; João Pimenta Gomes, mellotron.
Enregistrement : Lisbonne, studio Namouche, mars 2022.
Première publication dans l’album : Portuguesa / Carminho. Portugal, Warner, ℗ 2023.

Au début de ce mois, Carminho publiait son sixième album, au titre comme toujours laconique : Portuguesa (« Portugaise »). Au fil de ses enregistrements on la voit abandonner peu à peu sa posture de Sarah Bernhardt du fado et progresser vers un style d’interprétation plus naturel. De ce point de vue, Portuguesa est un pas supplémentaire dans la bonne direction. C’est surtout un très bon album, conçu et réalisé avec intelligence. Beaucoup des musiques sont de Carminho elle-même : toutes sont excellentes, certaines sonnent vraiment comme des fados traditionnels. Telle était certainement l’intention de leur compositrice, qui leur a donné à chacune un nom de fado (« Fado Sophia », Fado flores »), comme pour inviter tout fadiste à les réemployer à sa convenance, selon la coutume. Pour autant Portuguesa ne sent aucunement la naphtaline ni le remugle. En témoigne ce Palma, composé sur un poème de David Mourão-Ferreira (1927-1996), l’un des poètes de prédilection d’Amália. Palma est un choix curieux, tant il ne semble vraiment pas fait pour être interprété en fado. Le résultat est étonnant.


Lisas, as costas da mão;
cerrada, rugosa, a palma:
teu corpo deixou-me a alma
na sombra da confusão.
Lisas, as costas da mão:
mas por dentro, lá por dentro,
que labirinto sangrento
as unhas encontrarão!

Lisse, le revers de la main ;
Dense, rugueuse, la paume :
Ton corps m’a laissé l’âme
Dans un trouble obscur.
Lisse, le revers de la main ;
Mais dedans, mais au-dedans,
Quel labyrinthe saignant
Les ongles trouveront !

Ai, quando a palma se alcança!
Ai, quando a alma se acalma!
Na superfície da palma,
que sorrisos de criança!
Ai! quando a palma se alcança,
logo, no dorso da mão,
veias, nervos, mostrarão:
inquietação, desesperança!

Ah, quand la paume se laisse atteindre !
Ah, quand l’âme se rassérène !
Sur l’étendue de la paume,
Quels sourires d’enfant !
Ah ! quand la paume se laisse atteindre,
Sur le dos de la main,
Veines et nerfs bientôt trahissent :
Inquiétude, désespoir !
David Mourão-Ferreira (1927-1996). Palma, 4e poème de O ciclo dos trinta anos, extrait de Os quatro cantos do tempo (1958).
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David Mourão-Ferreira (1927-1996). Paume, trad. par L. & L. de Palma, 4e poème de O ciclo dos trinta anos [« Le cycle des trente années »], extrait de Os quatro cantos do tempo [« Les quatre chants du temps »] (1958).

Toc toc

18 mars 2023

Catherine Sauvage (1929-1998)On frappe. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique.
Catherine Sauvage, chant; accompagnement de piano (instrumentiste non identifié).
Première publication dans l’album : Démons et merveilles / Catherine Sauvage. France, Jacques Canetti, ℗ 1991.

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
À cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.
Jacques Prévert (1900-1977). On frappe, extrait de : Histoires (1946).

Les 100 ans de Celeste

17 mars 2023

On célèbre ces jours-ci le centenaire de la naissance de Celeste Rodrigues, née le 4 mars 1923, non à Lisbonne comme sa sœur aînée Amália, mais au Fundão, dans le centre-est du Portugal. Elle est morte à plus de 95 ans, le 1er août 2018. Une exposition lui est consacrée en ce moment au Muée du Fado, à Lisbonne.

La voici en 2008 — c’est à dire à l’âge de 85 ans —, interprétant à la Mesa de Frades, une célèbre casa de fados de Lisbonne, la fameuse Lágrima (« Larme »), l’un des grands succès de la dernière partie de la carrière d’Amália.

Celeste Rodrigues (1923-2018)Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Celeste Rodrigues, chant ; Pedro de Castro, guitare portugaise ; Marco Oliveira, guitare ; 1 basse acoustique (instrumentiste non identifié).
Captation : Lisbonne, Mesa de Frades, juin 2008.
Vidéo : Maria Antónia Mendes, 2009 (mise en ligne).


Cheia de penas
Cheia de penas me deito
E com mais penas
Com mais penas me levanto.

J’ai le cœur en peine
Lorsque je me couche
Et plus encore
Lorsque je me lève.

No meu peito
Já me ficou no meu peito
Este jeito
O jeito de te querer tanto.

Car dans mon cœur
Dans mon cœur s’est fichée
Cette obsession
Cette obsession de toi.

Desespero
Tenho por meu desespero
Dentro de mim
Dentro de mim um castigo.

Désespoir,
Pour mon désespoir
Je porte en moi
Je porte en moi une malédiction.

Não te quero
Eu digo que não te quero
E de noite
De noite sonho contigo.

Je ne t’aime pas
Je dis que je ne t’aime pas
Mais la nuit
Mes rêves sont pleins de toi.

Se considero
Que um dia hei-de morrer
No desespero
Que tenho de te não ver

Lorsque je pense
Qu’un jour je mourrai
Dans le désespoir
De ne jamais te voir

Estendo o meu xaile
Estendo o meu xaile no chão
Estendo o meu xaile
E deixo-me adormecer.

J’étends mon châle
J’étends mon châle sur le sol
J’étends mon châle
Et j’attends le sommeil.

Se eu soubesse
Se eu soubesse que morrendo
Tu me havias
Tu me havias de chorar

Mais si j’avais
La certitude qu’à ma mort
Tu verserais
Tu verserais pour moi

Uma lágrima
Por uma lágrima
Por uma lágrima tua
Que alegria me deixaria matar.

Une larme,
Pour une larme
Pour une larme de toi
Avec quel bonheur je me laisserais tuer !
Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983).
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Amália Rodrigues (1920-1999). Larme, trad. par L. & L. de Lágrima (1983).

En vieillissant, la voix de Celeste est devenue grave et beaucoup plus belle. Son style de chant aussi a changé. Autrefois assez banal, il s’est transformé pour accéder sur le tard à la noblesse d’un véritable art du fado. En atteste cette splendide interprétation de Meu corpo (« Mon corps ») au cours du spectacle Cabelo branco é saudade dans lequel elle tenait compagnie à Ricardo Ribeiro (alors presque inconnu), Argentina Santos et Alcindo de Carvalho. Ce fado appartient au répertoire de Beatriz da Conceição.

Celeste Rodrigues (1923-2018)Meu corpo. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique.
Celeste Rodrigues, chant ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare ; Nando Araujo, basse acoustique.
Captation : Porto, Teatro nacional São João, juillet 2005. Extrait du spectacle Cabelo branco é saudade, concept & direction Ricardo Pais, avec Argentina Santos, Celeste Rodrigues, Alcindo de Carvalho et Ricardo Ribeiro.
Vidéo : Extrait du DVD Cabelo branco é saudade. Portugal, Promo Music, ℗ 2005.

Meu corpo é um barco sem ter porto
Tempestade no mar morto, sem ti
Meu corpo é apenas um deserto
Quando não me encontro perto de ti.
Mon corps est un navire sans attache
Une tempête dans une mer morte, sans toi
Mon corps n’est rien d’autre qu’un désert
Lorsque je ne me trouve pas près de toi.

Teus olhos são memórias do desejo
São as praias que eu não vejo, em ti
Meus olhos são as lágrimas do Tejo
Onde eu fico e me revejo, sem ti.

Tes yeux sont les souvenirs du désir
Et ces plages que je ne vois pas, en toi
Mes yeux sont les larmes du Tage
Où je me tiens et me revois, sans toi.

Refrain
Quem parte de tão perto nunca leva
A saudade da partida
E as amarras de quem sofre
Quem fica é que se lembra toda a vida
Das saudades de quem parte
E dos olhos de quem morre.

Refrain
Celui qui part n’emporte pas
La douleur de la séparation
Ni les amarres de celui qui souffre
Celui qui reste porte en soi toute sa vie
Le manque de celui qui part
Et les yeux de celui qui meurt.

Não sei se o orgulho da tristeza
Nos dói mais do que a pobreza, não sei
Mas sei que estou para sempre presa
À ternura sem defesa, que eu dei.

J’ignore si l’orgueil de la tristesse
Nous fait plus mal que la pauvreté
Mais je sais que pour toujours je suis liée
À cette tendresse que j’ai donnée sans compter.

Sózinha numa cama que é só minha
Espero o teu corpo que eu tinha, só meu
Se ouvires o chorar duma criança
Ou o grito da vingança, sou eu.

Seule, dans un lit qui n’est plus qu’à moi
J’attends ton corps, que j’avais pour moi.
Si tu entends les sanglots d’un enfant
Ou un cri de vengeance, c’est moi.

Sou eu, de cabelo solto ao vento
Com olhar e pensamento, no teu
Sou eu na raíz do pensamento
Contra ti e contra o tempo, sou eu.

C’est moi, les cheveux au vent
Les yeux et la tête pleins de toi
C’est moi, à la racine de la souffrance
Contre toi et contre le temps, c’est moi.
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Meu corpo.
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José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Mon corps, trad. par L. & L. de Meu corpo.

Nina Simone • For all we know

15 mars 2023

Nina Simone (1933-2003)For all we know. Sam M. Lewis, paroles ; John Frederick Coots, musique.
Nina Simone, chant, piano.
Enregistrement : New York (États-Unis), [décembre?] 1957.
Première publication dans l’album : Nina Simone and her friends. États-Unis, Bethlehem records, ℗ 1960.

Ce sont les premiers enregistrements de Nina Simone, les tout premiers. Elle a 24 ans et un style encore très marqué par ses études de piano classique.

La session d’enregistrement a eu lieu à New York, fin 1957, livrant quatorze morceaux dont onze sont rassemblés dans un album paru en 1959, intitulé, selon les éditions, Little girl blue ou Jazz as played in an exclusive side street club, ou portant parfois les deux titres. For all we know — une chanson de 1934 qui a connu depuis sa création de multiples reprises par toute sorte d’interprètes — n’en fait pas partie : la maison de disques, qu’elle vient d’ailleurs de quitter, ne la publie qu’en 1960, sur une compilation réunissant plusieurs artistes, Nina Simone and her friends.


For all we know
We may never meet again
Before we go
Make this moment live again

Tu sais,
On ne se reverra peut-être jamais.
Avant de se quitter
Vivons cet instant jusqu’au bout.

We won’t say goodbye
Until the last minute
I’ll hold out my hand
And my heart will be in it

On ne se dirait adieu
Qu’à la dernière seconde.
Je te tendrais la main
Et il y aurait mon cœur dedans.

For all we know
This might only be a dream
We come and we go
Like the ripples in the stream

Qui sait,
Tout ça n’est peut-être qu’un rêve
On s’en vient, on s’en va,
Comme les vagues sur l’eau.

So love me tonight
Tomorrow was made for some
Oh, but tomorrow
But tomorrow may never come

Alors aime-moi ce soir.
Demain, c’est pour les autres.
D’ailleurs demain,
Demain peut ne jamais arriver.

For all we know
Tomorrow may never come
For all we know

Qui sait…
Demain peut ne jamais arriver,
Qui sait.
Sam M. Lewis (Samuel M. Levine, 1885-1959). For all we know (1934).
Sam M. Lewis (Samuel M. Levine, 1885-1959). Qui sait, trad. par L. & L. de For all we know (1934).

Fado Vitória. 5. Povo que lavas no rio (Amália) [2e partie]

6 mars 2023

Fait suite à :

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, Teatro Taborda, entre 1960 et 1962.
Première publication dans l’album Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida ; etc. (« Busto »). Royaume-Uni, Columbia, ℗ 1962.

« Peuple ! Peuple ! Je t’appartiens »

« Povo que lavas no rio » est tiré d’un livre. Comme le poème est très long, j’en ai extrait les parties les plus dramatiques que j’ai arrangées entre elles, mais il contient d’autres très beaux passages. J’ai ajusté [le fado Vitória] à ces vers et je trouve que ça marche bien.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 96. Non traduit (traduction L. & L.).

Ce « livre » est le recueil Miserere, publié en 1948, du Nordiste Pedro Homem de Mello (1904-1984), que l’anthologie La Poésie du Portugal (Chandeigne, 2021) présente ainsi :

Né à Porto, lié au mouvement de Presença*, ce poète prolifique, auteur d’une trentaine de recueils en un demi-siècle […] a hérité la musicalité intimiste et quelque chose de la respiration mélodieuse des prosodies chères aux adeptes de ce « second modernisme** ». Vasco Graça Moura évoque à son sujet « un monde intérieur traduisant une tension entre l’angoisse, le remords, la faute et le vertige érotique », soulignant comment ce folkloriste de renom, qui s’est attaché à distiller les plus authentiques traditions du Portugal, avait su les épurer poétiquement. Il est mort dans sa ville natale.
Ana Torres, Melo, Pedro Homem de [Pedro da Cunha Pimentel Homem de Melo] (1904-1984), dans : Max de Carvalho (dir.), La poésie du Portugal : des origines au XXe siècle, éd. bilingue, Chandeigne, 2021, ISBN 978-2-36732-207-0, p. 1821.

* La revue Presença (1927-1940) a été l’une des plus importantes revues littéraires portugaises du 20e siècle.
** Le « second modernisme » renvoie au groupe de Presença, le « premier modernisme » faisant référence au mouvement de la revue Orpheu, marqué à partir de 1915 par les personnalités de Mário de Sá-Carneiro, Fernando Pessoa et d’autres.

Le poème, trop long pour être chanté en entier (52 vers), s’appelle simplement Povo (« Peuple »). Par une habile opération de chirurgie textuelle, Amália est parvenue à le réduire à 24 vers répartis en quatre sizains, sans trop en altérer l’essence. Le voici, accompagné d’une traduction sommaire (en gris, les parties non retenues pour le fado ; en bistre, deux vers inversés).

Povo Peuple

Povo que lavas no rio,
Que vais às feiras e à tenda,
Que talhas com teu machado
As tábuas do meu caixão,
Pode haver quem te defenda,
Quem turve o teu ar sadio,
Quem compre o teu chão sagrado,
Mas a tua vida, não!

Peuple, qui laves dans le fleuve,
Qui vas à la foire et au marché,
Toi dont la hache abat
Le bois de mon cercueil,
Il y en a peut-être qui te défendent,
Qui troublent ton air pur,
Qui achètent ton sol sacré,
Mais ta vie — non !

Meu cravo branco na orelha!
Minha camélia vermelha!
Meu verde manjericão!
Ó natureza vadia!
Vejo uma fotografia…
Mas a tua vida, não!

Mon œillet blanc à l’oreille,
Mon camélia vermeil
Et mon vert basilic !
Ô nature fantasque !
Je vois une photographie…
Mais ta vie — non !


Fui ter à mesa redonda,
Bebendo** em malga que esconda
O beijo, de mão em mão…
Água pura, fruto agreste,*
Fora o vinho que me deste,*

Mas a tua vida, não!

Je suis allé à la table ronde,
J’y ai bu au bol qui dissimule
Le baiser, de main en main…
Eau pure, fruit sauvage,*
C’était le vin que tu m’avais donné,*

Mais ta vie — non !

Procissões de praia e monte,
Areais, píncaros, passos
Atrás dos quais os meus vão!
Que é dos cântaros da fonte?
Guardo o jeito desses braços…
Mas a tua vida, não!

Processions par grèves et par monts,
Rivages, sommets ; et ces pas
Dans lesquels je mets les miens !
Où sont les cruches de la fontaine ?
Je garde en moi l’agilité de ces bras…
Mais ta vie — non !


Aromas de urze e de lama
Dormi com eles na cama
Tive a mesma condição.
Bruxas e lobas, estrelas!
Tive o dom de conhecê-las…
Mas a tua vida, não!


Arômes de bruyère et de boue !
C’est avec eux que j’ai dormi…
J’ai partagé leur condition.
Sorcières, louves, étoiles !
Il m’a été donné de les connaître…
Mais ta vie — non !


Subi às frias montanhas,
Pelas veredas estranhas
Onde os meus olhos estão.
Rasguei certo corpo ao meio…
Vi certa curva em teu seio…
Mas a tua vida, não!

Je suis monté sur de froides montagnes,
Par d’étranges sentiers
Où mes yeux demeurent encore.
J’ai lacéré certain corps…
J’ai vu certain galbe de ton sein…
Mais ta vie — non !


Só tu! Só tu és verdade!
Quando o remorso me invade
E me leva à confissão…

Povo! Povo! eu te pertenço.
Deste-me alturas de incenso,
Mas a tua vida, não!

Toi seul ! Toi seul es vérité !
Quand le remords me submerge
Et m’entraîne à la confession…

Peuple ! Peuple ! Je t’appartiens.
Tu m’as donné des cieux d’encens,
Mais ta vie — non !

Povo que lavas no rio,
Que vais às feiras e à tenda,
Que talhas com teu machado
As tábuas do meu caixão,
Pode haver quem te defenda,
Quem turve o teu ar sadio,
Quem compre o teu chão sagrado,
Mas a tua vida, não!

Peuple, qui laves dans le fleuve,
Qui vas à la foire et au marché,
Toi dont la hache abat
Le bois de mon cercueil,
Il y en a peut-être qui te défendent,
Qui troublent ton air pur,
Qui achètent ton sol sacré,
Mais ta vie — non !
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Povo, extrait du recueil Miserere (1948).
* Dans le fado, ces deux vers sont inversés.
* Dans le fado : « Beber » (infinitif) au lieu de « Bebendo » (gérondif).
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Peuple, trad. par L. & L. de Povo, extrait du recueil Miserere (1948).
* Dans le fado, ces deux vers sont inversés.
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Une fois les coupures pratiquées, le propos ne s’en concentre que davantage sur la relation du poète au « peuple », faite d’une revendication d’inclusion (« Peuple ! Peuple ! je t’appartiens ») et tout à la fois de la conscience d’un abîme infranchissable (« Tu m’as donné des cieux d’encens, / Mais pas ta vie !), comme si le « peuple » opposait à son désir une fin de non recevoir.

Pedro Homem de Mello, bloc avec timbre-poste (Portugal, 2004), détail.

Pedro Homem de Mello, bloc avec timbre-poste (Portugal, 2004), détail.

Pour Homem de Mello, ce fossé tient à la fois à son origine sociale (il était né au sein d’une famille bourgeoise, catholique et conservatrice de Porto) et probablement aussi au fait qu’il était bisexuel : sa poésie reste le plus souvent allusive à ce sujet, mais ne laisse guère de doute sur la nature de l’attirance qu’éveillent en lui les hommes du « peuple », non sans y susciter un vif et douloureux sentiment de faute. Certains des poèmes du recueil Miserere renoncent d’ailleurs à toute ambiguïté, comme Remorso (« Remords »), dont est issu le texte du fado O rapaz da camisola verde (« Le garçon au chandail vert »). Or dans Nostalgia (« Nostalgie ») — un texte clairement homo-érotique du même recueil —, les « lits de bruyère et de boue » abritent des étreintes viriles, « au cœur de la nuit, loin des regards » :


Existe a paixão? Existe.
E há leitos de urze e de lama…
Olhos vítreos de cansaço?
Mão pesada? Negras unhas?
Mas que paz naquele abraço,
Noite alta, sem testemunhas!

Est-ce que l’amour existe ? Oui.
Et il y a des lits de bruyère et de boue…
Des yeux vitreux de fatigue ?
Une main épaisse, aux ongles noirs ?
Mais quelle paix dans cette étreinte,
Au cœur de la nuit, loin des regards !
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Nostalgia (fragment), extrait du recueil Miserere (1948).
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Pedro Homem de Melo (1904-1984). Nostalgie (fragment), trad. par L. & L. de Nostalgia, extrait du recueil Miserere (1948).

Ces « lits de bruyère et de boue » font écho, de manière flagrante, aux « arômes de bruyère et de boue » des lits de Povo (« Arômes de bruyère et de boue ! / C’est avec eux que j’ai dormi… / J’ai partagé leur condition ») et les éclairent d’un jour particulier.

Restent, dans Povo, ces trois vers mystérieux : « Fui ter à mesa redonda, / Bebendo em malga que esconda / O beijo, de mão em mão… » (traduits littéralement : « Je suis allé à la table ronde, / Buvant au bol qui dissimule / Le baiser, de main en main… »). Dans un enregistrement d’amateur réalisé en 1960 par César Seabra, qui n’était pas encore à l’époque le mari d’Amália, on l’entend lui-même s’interroger — et interroger sa compagne : « Ça veut dire quoi, ‘le bol qui dissimule’ ? » Ce à quoi ladite compagne n’a pas vraiment de réponse. À la lumière de ce qui précède on peut cependant s’en faire une idée.

Moi je suis du peuple !

Pedro Homem de Mello a fourni à Amália les textes de quelques-uns de ses plus beaux fados. Elle en a adapté certains à des musiques de fados traditionnels, comme pour Povo (Fria claridade ; Olhos fechados…), d’autres ont été mis en musique par Alain Oulman (Cuidei que tinha morrido et d’autres).

Pedro Homem de Mello était un homme extraordinaire. Il avait une manière d’être portugais qui me plaisait. Il avait un amour profond pour le Portugal. Il aimait la musique de sa région, c’était un homme à ma façon. Et un grand poète. Quand il donnait le meilleur de lui-même il égalait García Lorca. […] Tous les textes de lui que je chante sont beaux, je ne saurais même pas dire lequel je préfère.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 97. Non traduit (traduction L. & L.).

Amália éprouvait elle aussi cet « amour profond pour le Portugal » qu’elle reconnaît au poète et dont elle voyait en Povo que lavas no rio une expression idéale. Née dans un milieu des plus modestes, obligée de travailler très jeune et n’ayant donc reçu qu’une éducation sommaire, elle s’était acquis dès ses premiers succès une aisance matérielle confortable. Peu à peu, s’affirmant comme une personnalité importante de son pays, elle a pu évoluer dans des cercles artistiques et même intellectuels bien éloignés de l’environnement de son enfance. Elle avait le goût de la poésie ; elle en était une lectrice avisée.

C’est à dire que son parcours était en quelque sorte l’inverse de celui de Pedro Homem de Mello : aujourd’hui on la qualifierait de « transclasse ». Elle-même se déclarait inculte et n’a jamais renié ses origines, bien au contraire : elle ne manquait pas une occasion de rappeler qu’elle était issue du peuple. Il lui est arrivé de s’en faire une arme, par exemple lors de l’incroyable polémique suscitée en 1965, notamment au sein d’une certaine élite intellectuelle conservatrice, par le fait qu’elle se soit autorisée à chanter Camões, le « poète national » :

J’ai chanté ces poèmes parce qu’ils me plaisaient. Les vers que les poètes écrivent sont là pour être chantés et pour qu’on les fasse connaître. Les poètes appartiennent au peuple : moi je suis du peuple !
Amália Rodrigues (1920-1999). Extrait de l’article Amália canta Camões: acha bem? Acha mal? [« Amália chante Camões : d’accord ? Pas d’accord ? »], dans : Diário Popular, Lisboa, 23 octobre 1965. Traduction L. & L.

Elle a cru que l’amour passionné qu’elle portait au Portugal et à son « peuple » lui était rendu dans une aussi grande mesure. L’avènement, le 25 avril 1974, de la Révolution des œillets et l’effervescence qui s’est ensuivie avec ses désirs de vindicte l’ont dessillée en quelques jours. Rumeurs malveillantes sur son prétendu lien avec l’ancien régime et sa police politique (qui la tenait quant à elle pour une sympathisante communiste), attaques, perfidies, abandon de la part d’anciens amis, ostracisme, insultes, l’ont laissée stupéfaite et durablement meurtrie. « Mais pourquoi tout ça ? Pourquoi tant de haine ? » s’interroge-t-elle dans son autobiographie. « J’y ai perdu toute ma naïveté. » Cette colère, qui lui est restée jusqu’à sa mort, intacte, s’exerçait exclusivement à l’endroit de ceux qui ont tenu le haut du pavé après le 25 avril, grosso modo pendant la période du « PREC » (Processo Revolucionário Em Curso, le « Processus révolutionnaire em cours », qui a pris fin avec l’adoption de la nouvelle constitution en avril 1976). Car, se récriait-elle, « le public ne m’a jamais abandonnée. »

Il n’y a que le public qu’ils n’ont pas réussi à monter contre moi. Dès le mois de juin [1974] je suis allée chanter au Coliseu* et, dès que je suis entrée en scène, le public s’est levé pour m’applaudir. Le public ne m’a jamais abandonnée.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 163. Non traduit (traduction L. & L.).

*Le Coliseu dos Recreios, l’une des plus grandes salles de spectacle de Lisbonne. Amália fait référence à « Somos a canção que somos » (« Nous sommes la chanson que nous sommes »), un spectacle collectif organisé dans cette salle le 4 juillet 1974 par le Syndicat des artistes de théâtre, auquel elle a participé et où elle a, en effet, été particulièrement applaudie.

L’amie du peuple

La tempête a fini par s’apaiser. En 1986, au cours des entretiens dont allait résulter son autobiographie (publiée l’année suivante), elle avait ce propos assez singulier :

Il y a beaucoup d’amitié entre le peuple portugais et moi. Je fais partie des amis des Portugais, ils ne me voient pas comme artiste. C’est à cela que j’attache le plus de prix. Quand ils me voient, ils comprennent que celle qui est là, qui chante de cette façon-là, avec ce visage-là, ne peut pas être éloignée d’eux, que c’est forcément quelqu’un de très proche.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 181. Non traduit (traduction L. & L.).

À l’époque, le vent a déjà tourné et souffle en sa faveur. Les reconnaissances officielles dont l’État portugais commence à l’honorer, à partir de 1980, le confirment. De tous côtés les hommages se multiplient et, lorsqu’elle investit en 1985 le Coliseu dos Recreios de Lisbonne pour son premier véritable récital dans la capitale, elle y est accueillie en triomphe.

En 1987, dans le même théâtre, elle vit une apothéose. La télévision a enregistré ce récital, publié en outre par sa maison de disques, quelques mois plus tard, sous la forme d’un triple album. Le public en adoration, indifférent à l’altération flagrante de sa voix, l’accompagne de son exaltation tout au long du spectacle, dont le clou est un Povo que lavas no rio poignant, porté à maintes reprises, pendant son exécution, par les applaudissements et les clameurs. Le fado achevé, le public est dans un état de folie. Elle reste immobile, interdite, telle une madone en son sanctuaire. Des fleurs blanches aux tiges aussi grosses que des poireaux sont projetées depuis les premiers rangs vers le proscenium où elles retombent comme une écume, à ses pieds, sur sa robe. Le tumulte est celui d’un ébranlement. Parfois elle se retourne vers ses guitaristes, on la voit chasser une larme à une ou deux reprises. Elle ne parvient à prononcer son habituel Muito obrigada!, « Merci beaucoup ! » qu’au bout d’une minute vingt d’acclamations de la foule, qui se met alors à scander « Amália ! Amália ! Amália ! » (voir la vidéo ici).

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & Pinto Varela, guitare portugaise ; António Moliças, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Lisbonne, Coliseu dos recreios, 3 avril 1987.
Extrait de l’album : Coliseu, Lisboa, 3 de Abril 1987 / Amália. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 1987.

Il faut qu’elle dise quelque chose. Alors, elle évoque une réponse qu’elle donne toujours, qu’elle a toujours donnée, depuis le début, et qu’elle donne encore ce soir-là ; elle ne dit pas à quelle question.

Há muito tempo, há quarenta e sete anos que ando a dizer a mesma coisa e dizem que eu sempre respondo a mesma coisa. Hoje tenho que responder sempre a mesma coisa. Acho que vocês, graças a Deus, graças a Deus, graças a Deus, gostam de mim. E eu gosto de vocês. Muito obrigada.
Amália Rodrigues (1920-1999). [Adresse au public, après le fado « Povo que lavas no rio »], extrait du récital donné par la chanteuse le 3 avril 1987 au Coliseu dos Recreios, Lisbonne, publié dans l’album : Coliseu, Lisboa, 3 de Abril 1987, Portugal, V. de Carvalho, ℗ 1987.

Il y a longtemps, il y a 47 ans que je dis la même chose, qu’on dit que je réponds toujours la même chose. Aujourd’hui je ne peux que répondre encore la même chose : Je pense que vous, Dieu merci, Dieu merci, Dieu merci, vous m’aimez. Et moi je vous aime. Merci beaucoup.
Amália Rodrigues (1920-1999). [Adresse au public, après le fado « Povo que lavas no rio »], extrait du récital donné par la chanteuse le 3 avril 1987 au Coliseu dos Recreios, Lisbonne, publié dans l’album : Coliseu, Lisboa, 3 de Abril 1987, Portugal, V. de Carvalho, ℗ 1987. Traduction L. & L.

Discographie
Liste des enregistrements publiés (au 4 mars 2023) de Povo que lavas no rio par Amália Rodrigues, ordonnés par date d’enregistrement.

Amália Rodrigues (1920-1999). [Busto], nouvelle édition augmentée (2021)
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1960 (nuit du 26 au 27 janvier)
Brésil. Rio de Janeiro, Restaurante Galo (captation sur le vif) .
Première publication : Amália Rodrigues. Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… (« Busto »), nouvelle édition, 2021.
Enregistrement d’amateur réalisé par César Seabra (à l’époque, futur mari d’Amália) dans un restaurant de Rio de Janeiro. Amália s’essaie à chanter Povo que lavas no rio, qui n’est pas encore fixé dans sa forme définitive. On entend aussi une bribe de conversation entre César Seabra et Amália. Brouhaha.
Amália Rodrigues (1920-1999). [Busto] (1962). [entre 1960 et 1962]
Portugal. Lisbonne, Teatro Taborda (enregistrement studio).
Avec : José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Première publication : Amália Rodrigues. Asas fechadas ; Cais de outrora ; Estranha forma de vida… (« Busto »), 1962.
Tivoli 62 : espectáculo de homenagem a Filipe Pinto. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, © et ℗2015. Enregistrement public, Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962.
1962 (29 novembre)
Portugal. Lisbonne, Teatro Tivoli (enregistrement public).
Avec : Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Première publication : [Collectif]. Tivoli 62, 2015.
Amália Rodrigues (1920-1999). Amália em Paris (2020).
1967 (12 mai)
France. Paris, Olympia (enregistrement public)
Avec : Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Amália em Paris, 2020.
Amália Rodrigues (1920-1999) & Don Byas (1912-1972). Encontro (1972). 1968 (11 mai)
Portugal. Paço de Arcos [Lisbonne], studios V. de Carvalho (enregistrement studio).
Avec : Don Byas, saxophone ténor ; José Fontes Rocha & Raul Nery, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues & Don Byas. Encontro, 1972.
Amália Rodrigues (1920-1999). Amália em Paris (2020). 1975 (mai)
France. Paris, Olympia (enregistrement public). 2 captations différentes.
Avec : Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Amália em Paris, 2020.
Amália Rodrigues (1920-1999). Amália in teatro (1978). 1976 (15 novembre)
Italie. Rome, Teatro Sistina (enregistrement public).
Avec : Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Amália in teatro, 1978.
Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida [Live in Japan 86] (1986)
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1986 (11 juin)
Japon. Tokyo, Yubin Chokin Hall (enregistrement public).
Avec : Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; António Moliças, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Estranha forma de vida (autres titres : Live in Japan ‘86 ; ライヴ・イン・ジャパン ’86), 1986.
Amália Rodrigues (1920-1999). Coliseu, 3 de Abril de 1987 (1987). 1987 (3 avril)
Portugal. Lisbonne, Coliseu dos Recreios (enregistrement public).
Avec : Carlos Gonçalves & Pinto Varela, guitare portugaise ; António Moliças, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Coliseu, 3 de Abril de 1987, 1987.
Amália Rodrigues (1920-1999). Coliseu, Lisboa 3 de Abril de 1987, nouvelle édition de « Coliseu, 3 de Abril de 1987 » (2017).
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1987 (4 avril)
Portugal. Lisbonne, Coliseu dos Recreios (enregistrement public).
Avec : Carlos Gonçalves & Pinto Varela, guitare portugaise ; António Moliças, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Coliseu, Lisboa 3 de Abril de 1987 (nouvelle édition de Coliseu, 3 de Abril de 1987), 2017.
Amália Rodrigues (1920-1999). Uma casa portuguesa (1998).
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1990 (2 novembre)
États-Unis. New York, Town Hall (enregistrement public).
Avec : Carlos Gonçalves & Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Amália Rodrigues. Uma casa portuguesa (double CD, aussi diffusé sous le titre Yesterday and today). Autres titres : Live in New York ; No Town Hall ; Live recordings New York 1990), 1998.

À suivre.

Fado Vitória. 4. Povo que lavas no rio (Amália) [1ère partie]

28 février 2023

Voir aussi :

« Senhoras e senhores […], vão ouvir a expressão máxima do Fado, Amália Rodrigues! » : « Mesdames et messieurs […], vous allez entendre l’expression suprême du Fado, Amália Rodrigues ! » C’est ainsi que Filipe Pinto, fadiste lui-même, annonçait Amália au public lisboète du Café Luso en 1955 (lors d’un récital enregistré, publié près de vingt ans plus tard).

« L’expression suprême du Fado »

À visionner cette vidéo de piètre qualité, dont le son et l’image sont désynchronisés, on souscrira sans doute à l’éloge et, à son tour, on reconnaîtra dans l’art d’Amália Rodrigues « l’expression suprême du Fado » :

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Captation : [Taunton, Massachusets (États-Unis)?], [10 juin 1977?].
Vidéo : aucune donnée. Document issu du matériel recueilli par le réalisateur Bruno de Almeida pour son film The art of Amália (1999).

Oui, le Povo que lavas no rio d’Amália Rodrigues est un sommet de l’histoire du fado. À lui seul il en est un condensé ; il est une réponse de facto à la question : « Qu’est-ce que le fado ? ».

Le poème, dont le titre peut se traduire par « Peuple, qui laves dans l’eau du fleuve », est chanté sur la musique du Fado Vitória de Joaquim Campos, comme O rouxinol do choupal de José Porfírio, Igreja de Santo Estêvão de Fernando Maurício et d’autres (voir les billets précédents). Mais est-ce encore le Fado Vitória ? C’est lui sans doute, renouvelé par la force intrinsèque (et les appuis rythmiques) du poème avec lequel Amália l’a combiné, transfiguré surtout par la ferveur de son interprétation qui n’a cessé de se réinventer au contact du public, au fil des spectacles donnés ici ou là, devant des parterres de spectateurs qui, souvent, ne comprenaient pas le portugais.

Une fois, à Paris, j’ai été ovationnée debout par un théâtre entier avec « Povo que lavas no rio », alors même que les gens ne comprenaient pas les paroles. Ça s’est produit. Et ce genre de prodige, voilà ce qu’est le fado.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 96-97. Non traduit (traduction L. & L.).

Les Portugais ont découvert Povo que lavas no rio lors d’un récital télévisé diffusé un soir d’octobre 1961, soit près d’un an avant la publication sur disque de son enregistrement en studio.

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Extrait de l’émission Amália Rodrigues, réalisation Fernando Frazão, diffusée le 6 octobre 1961 à la télévision portugaise. Enregistrement : Lisbonne, studios de la RTP à Lumiar, septembre 1961. Production : Portugal, RTP (Rádio e Televisão de Portugal), 1961.


Povo que lavas no rio
Que talhas com o teu machado
As tábuas do meu caixão,
Pode haver quem te defenda
Quem compre o teu chão sagrado
Mas a tua vida não.

Peuple, qui laves dans l’eau du fleuve,
Toi dont la hache abat
Le bois de mon cercueil,
Certains peut-être te défendront,
D’autres achèteront ton sol sacré,
Mais ta vie — non !

Fui ter à mesa redonda
Beber em malga que esconda
O beijo de mão em mão.
Era o vinho que me deste
Água pura, fruto agreste
Mas a tua vida não.

Je me suis rendu à la table ronde,
J’y ai bu au bol qui dissimule
Le baiser, de main en main…
Tu m’as donné le vin,
L’eau pure, le fruit sauvage,
Mais ta vie — non !

Aromas de urze e de lama
Dormi com eles na cama
Tive a mesma condição.
Povo, povo, eu te pertenço
Deste-me alturas de incenso,
Mas a tua vida não.

Arômes de bruyère et de boue !
C’est avec eux que j’ai dormi…
J’ai partagé leur condition.
Peuple ! Peuple ! Je t’appartiens.
Tu m’as donné des cieux d’encens,
Mais ta vie — non !
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Povo que lavas no rio, adapté de Povo, extrait du recueil Miserere (1948).
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Pedro Homem de Melo (1904-1984). Peuple, qui laves dans l’eau du fleuve, trad. par L. & L. de Povo que lavas no rio, adapté de Povo (« Peuple »), extrait du recueil Miserere (1948).

« Un fado molto speciale »

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Rome, Teatro Sistina, 15 novembre 1976.
Extrait de l’album : Amália in teatro. Italie, EMI, ℗ 1978.

En 1976, au cours d’un récital au Teatro Sistina de Rome, s’exprimant dans un italien émaillé d’imperfections mais assez fluide et tout à fait compréhensible, Amália introduisait ainsi l’une des plus belles versions enregistrées de Povo que lavas no rio (à écouter ci-dessus) :

[Transcrit sans corrections] Questo è un fado. Un fado classico, il fado più serioso. Questo è un fado molto speciale, è un fado molto dai portoghesi, più che gli altri, perché è un fado che non c’è melodia, bisogna inventarla ogni volta che si canta, è un improvviso fra i chitarristi e il cantante. Questo è il fado che ha dato il senso alla parola ‘fado’. ‘Fado’ viene della parola latina ‘fatum’: ‘destino’. Vuol dire quando si parla di un destino brutto, un destino cattivo, triste, e sempre si dice ‘è stato il mio fado’. Vuol dire che non si può cambiare. Questo parla del popolo — ‘povo’ vuol dire ‘popolo’ — che lava…, che lava en el fiume, lava no rio. « Povo que lavas no rio ».
Amália Rodrigues (1920-1999). [Introduction au fado « Povo que lavas no rio »], extrait du récital donné par la chanteuse le 15 novembre 1976 au Teatro Sistina, Rome, publié dans l’album : Amália in teatro, Italie, EMI, ℗ 1978.

Voici un fado. Un fado classique, le fado le plus sérieux. C’est un fado très spécial, un fado qui parle surtout aux Portugais, plus qu’aux autres, parce que c’est un fado sans mélodie, il faut l’inventer à mesure qu’on chante, c’est une improvisation entre chanteur et guitaristes. Ce fado est celui qui a donné son sens au mot « fado ». « Fado » vient du latin « fatum » : « destin ». C’est à dire un destin sombre, mauvais, triste. On dit toujours « c’était mon fado », ce qui veut dire qu’on ne peut pas changer le cours des choses. Ce fado parle du peuple — « povo » veut dire « peuple » — qui lave…, qui lave dans le fleuve, lave no rio. « Povo que lavas no rio ».
Amália Rodrigues (1920-1999). [Introduction au fado « Povo que lavas no rio »], extrait du récital donné par la chanteuse le 15 novembre 1976 au Teatro Sistina, Rome, publié dans l’album : Amália in teatro, Italie, EMI, ℗ 1978. Traduction L. & L.

Ainsi, d’après elle, Povo que lavas no rio occuperait une place particulière dans l’histoire générale du fado : « Ce fado est celui qui a donné son sens au mot fado ». C’est évidemment un peu exagéré. Comme s’il avait fallu attendre 1960 et son intervention pour que le mot fado prenne son sens ; ses collègues ont dû apprécier. Mettons que sa maîtrise imparfaite de la langue italienne soit responsable de cet accès de pétulance. En revanche celui-ci : « [Povo que lavas no rio] est un fado sans mélodie, il faut l’inventer à mesure qu’on chante, c’est une improvisation entre chanteur et guitaristes » est délibéré : c’était dans sa bouche une sorte de leitmotiv, qu’on retrouve dans son autobiographie et dans diverses interviews. Or s’il existe un fado traditionnel dont la mélodie soit nettement caractérisée, c’est bien le Fado Vitória, la composition de Joaquim Campos utilisée pour Povo que lavas no rio.

Mais il est vrai qu’à chaque fois qu’elle donnait ce fado, et elle le donnait souvent, Amália cherchait à en varier l’interprétation, y compris en intervenant sur la ligne mélodique.

On pourra en juger en écoutant successivement ces deux extraits de son récital donné à l’Olympia, à Paris, du 13 au 26 mai 1975, captés lors de deux soirées différentes. Dans le premier surtout, on la sent désireuse de s’échapper de la mélodie — pas toujours avec bonheur, du reste (dans l’un et l’autre elle semble fatiguée, plus qu’à Rome l’année suivante).

Amália Rodrigues (1920-1999)Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Paris, Olympia, du 13 au 26 mai 1975.
Première publication dans le coffret Amália em Paris. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Le cante grande

Les allégations de la chanteuse quant au « fado sans mélodie », qui serait « une improvisation entre chanteur et guitaristes » font écho à un thème récurrent dans ses propos : le fado comme parent du flamenco et, plus généralement, au tropisme espagnol qui semble l’avoir gouvernée toute sa vie. Son premier voyage à l’étranger, en 1943, l’a conduite à Madrid où elle a pu assister à un spectacle de flamenco dont elle dit qu’il a produit sur elle une impression considérable et durable.

Ce premier voyage en Espagne a eu une grande influence sur moi, parce que j’y ai assisté à un spectacle de flamenco et que je suis tombée amoureuse de cette musique. Voilà pourquoi j’aime chanter la chanson espagnole. Tout ce répertoire espagnol que je me suis construit est le produit de ce voyage-là.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 64. Non traduit (traduction L. & L.).

Son catalogue « d’espagnolades » comme elle disait elle-même, emprunté aux vedettes espagnoles des années quarante, cinquante, comme Lola Flores (1923-1995) ou Conchita Piquer (1908-1990), n’était pas très fourni, mais il était mis à contribution avec régularité lors de ses concerts. Une ou deux chansons par récital, surtout en dehors du Portugal où elle craignait qu’un excès de fados n’ennuie les publics. Elle choisissait des morceaux rapides comme Tani, créé dans les années 1940 par Pepe Blanco (1911-1981), ou El Porompompero, une célèbre rumba du répertoire de Manolo Escobar (1931-2013), dont l’énergie embrasait la salle la plus engourdie.

Amália Rodrigues (1920-1999)El Porompompero. José Antonio Ochaíta & Xandro Valerio, paroles ; Juan Solano Pedrero, musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Paris, Olympia, du 13 au 26 mai 1975.
Première publication dans le coffret Amália em Paris. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Amália Rodrigues (1920-1999)Tani. Francisco Muñoz Acosta, paroles ; Genaro Monreal Lacosta , musique.
Amália Rodrigues, chant ; Carlos Gonçalves & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Francisco Pérez Andión, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Rome, Teatro Sistina, 5 mars 1973.
Première publication dans l’album Amália em Itália. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2017.

Elle n’avait aucun doute quant à ses aptitudes en la matière : elle-même se jugeait excellente dans le répertoire espagnol — au diable la fausse modestie.

Si j’avais pu passer un an en Espagne […] je n’aurais pas craint de me confronter à n’importe quelle chanteuse espagnole. Mon amour pour cette musique est tel qu’à mon avis j’aurais pu parvenir jusqu’au « cante jondo ». […] En Espagne il y a une ambiance d’exaltation, qui décolle presque. […] Une atmosphère qui aurait convenu à ma voix bien mieux que le fado. Je n’échangerais pas le fado contre le chant espagnol, mais j’aurais aimé avoir pu chanter les deux. En vérité, je me considère une chanteuse ibérique.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 66. Non traduit (traduction L. & L.).

Consciente de ses limites, elle s’en est tout de même tenue à la copla et ne s’est jamais aventurée dans le cante grande, ou cante jondo — le « chant profond » —, la forme la plus ancienne du chant flamenco, qui vient du fond de l’être, du fond de l’âme. Non, mais elle considérait que son Povo que lavas no rio était un équivalent portugais du grand chant andalou et que, par elle, le fado entrait en syntonie avec le flamenco.

Cette mélodie, le « Fado Vitória », du fadiste Joaquim Campos, est très belle. C’est le « cante grande », un chant dramatique. C’est une mélodie en gamme espagnole*, une musique qui me donne de la liberté, qui me permet d’improviser et dans laquelle je peux pénétrer. Je chante toujours « Povo que lavas no rio », je ne m’en lasse jamais parce que j’essaie toujours de naviguer dans d’autres eaux, de voir si je peux tirer autre chose de tel mot, de tel motif musical. Je peux jurer que je ne l’ai jamais chanté deux fois de le même manière.
Amália Rodrigues (1920-1999), dans : Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Lisboa, Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 96. Non traduit (traduction L. & L.).

*La « gamme espagnole » est un mode, c’est à dire une échelle musicale qui se caractérise par un enchaînement d’intervalles particulier ; il existe à vrai dire plusieurs définitions, non concordantes, de la « gamme espagnole ». Voir par exemple : La escala española, dans : « Pentamúsica », 2 août 2020 (en espagnol).

À suivre.