Amália • Vou dar de beber à dor (Mariquinhas)

Amália Rodrigues (1920-1999). Vou dar de beber à dor (Mariquinhas) ; Fadinho serrano ; Meia-noite e uma guitarra ; Disse-te adeus e morri. Disque 45 t. Portugal, Columbia, 1968. Couverture.
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Ce mardi matin, j’ai été pris de l’envie de mettre sur le tourne-disque le 45 tours de Vou dar de beber à dor d’Amália, moi qui n’écoute jamais cette chanson. J’étais bien sûr d’avoir ce disque et en effet je l’ai trouvé (c’est une édition portugaise, avec une photo d’Amália en plan rapproché, fumant une cigarette ; le titre y est transcrit : Vou dar de beber à dor (Mariquinhas) et dans la pochette en carton, le disque est protégé par une gaine en cellophane). Alors je l’ai mis, non sans avoir réglé l’appareil sur la bonne vitesse et placé au centre du plateau le bolomic spécial pour les 45 tours qui ont un trou central large (« bolomic » est un mot breton autrefois utilisé chez moi pour « truc » — « petit truc » en vérité, le suffixe -ic, ou -ig, étant un diminutif).
C’est drôle, la voix d’Amália n’était pas tout à fait la même, elle semblait plus vraie et c’est comme si Amália était vivante. Idem pour les guitares, comme vivantes elles aussi. J’ai écouté tout le disque qui craque un peu. Les titres des trois autres morceaux (il y en a deux par face) sont écrits en caractères plus petits sur la couverture : Fadinho serrano (« Petit fado de la montagne »), Meia-noite e uma guitarra (« Minuit et une guitare ») — deux chansons très enlevées — et le tragique et adorable Disse-te adeus e morri (« Je t’ai dit adieu et je suis morte »).
Vou dar de beber à dor (« Je vais donner à boire à ma douleur ») est une chanson d’Alberto Janes (1911-1971), un pharmacien de province qui, un jour de 1950, avait fait le voyage jusqu’à Lisbonne pour présenter à Amália une petite chose qu’il avait écrite pour elle : Foi Deus, devenu dès sa création l’un des plus grands succès de la chanteuse. Alberto Janes écrit tout, paroles et musique, et c’est un champion de la rime acrobatique. Dans Vou dar de beber à dor il se contente d’accumuler les rimes en -inhas à intervalles réguliers (aux vers 2, 5, 8 et 10 de chaque strophe), ce qui ne va pas sans surprises et mène tout naturellement à quelques ginginhas comme moyen le mieux à même de noyer la douleur (la ginginha est une liqueur de griotte — cerise acide — qui titre aux alentours de 20 degrés, je n’en ai jamais bu).
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Vou dar de beber à dor. Alberto Janes, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1968.
Première publication : Portugal, ℗ 1968.
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Foi no domingo passado que passei
À casa onde vivia a Mariquinhas
Mas está tudo tão mudado
Que não vi em nenhum lado
As tais janelas que tinham tabuinhas
Do rés-do-chão ao telhado
Não vi nada, nada, nada
Que pudesse recordar-me a Mariquinhas
E há um vidro pregado e azulado
Onde havia as tabuinhas
C’est dimanche dernier je suis passé
À cette maison où habitait Mariquinhas
Mais tout avait tellement changé
Que je n’ai même pas retrouvé
Les fameuses fenêtres à persiennes.
Du rez-de-chaussée jusqu’au toit
Je n’ai rien vu, mais rien de rien,
Qui puisse me rappeler Mariquinhas
Et il y a du verre clouté à reflets bleus
À la place des persiennes.
Entrei e onde era a sala agora está
À secretária um sujeito que é lingrinhas
Mas não vi colchas com barra
Nem viola, nem guitarra
Nem espreitadelas furtivas das vizinhas
O tempo cravou a garra
Na alma daquela casa
Onde as vezes petiscávamos sardinhas
Quando em noites de guitarra e de farra
Estava alegre a Mariquinhas
Je suis entré ; dans ce qui était la salle
Y avait un type malingre à un bureau,
Mais ni jetés de lit, ni guitares
(espagnoles ou portugaises),
Ni les coups d’œil furtifs des voisines.
Le temps a planté sa griffe
Dans l’âme de cette maison
Où parfois on chipotait des sardines,
Ces grands soirs de fête et de guitares,
Pris par l’entrain de Mariquinhas.
As janelas tão garridas que ficavam
Com cortinados de chita às pintinhas
Perderam de todo a graça
Porque é hoje uma vidraça
Com cercadura de lata às voltinhas
E lá pra dentro quem passa
Hoje é pra ir aos penhores
Entregar ao usurário umas coisinhas
Pois chega a esta desgraça toda a graça
Da casa da Mariquinhas
Ces fenêtres si gaies où pendaient
Des rideaux d’indienne à pois
Ont perdu toute leur grâce,
Remplacées par de grandes vitres
Avec du métal tout autour.
Aujourd’hui quand on vient là
C’est pour mettre au clou
Deux trois babioles pour quelques sous.
Voilà à quelle disgrâce est réduite la grâce
De la maison de Mariquinhas !
Pra terem feito da casa o que fizeram
Melhor fora que a mandassem pras alminhas
Pois ser casa de penhores
O que foi viveiro d’amores
É ideia que não cabe cá nas minhas
Recordações do calor
E das saudades o gosto
Que eu vou procurar esquecer
Numas ginjinhas
Pour avoir fait de cette maison ce qu’ils en ont fait
Il aurait mieux valu qu’ils l’envoient au diable !
Avoir installé un mont-de-piété
Dans ce qui était un nid d’amours,
Voilà qui heurte les souvenirs
Que j’ai gardés de la chaleur
Et le goût d’autrefois
Que je vais essayer d’oublier
Dans quelques « ginginhas ».
Pois dar de beber à dor é o melhor
Já dizia a Mariquinhas
Pois dar de beber à dor é o melhor
Já dizia a Mariquinhas
Parce que « quand t’as mal, donne à boire à ton mal »,
Comme disait Mariquinhas.
Parce que « quand t’as mal, donne à boire à ton mal »,
Comme disait Mariquinhas.
Alberto Janes (1911-1971). Vou dar de beber à dor (1968).
.Alberto Janes (1911-1971). Donne à boire à ton mal, trad. par L. & L. de Vou dar de beber à dor (1968).
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La « maison » de la chanson était un bordel dont « Mariquinhas » (une forme affective de « Maria ») était la patronne. L’une et l’autre sont nées, probablement au cours des années 1950, sous la plume de João Silva Tavares (1893-1964), auteur du fado A casa da Mariquinhas interprété par Alfredo Marceneiro.
Ce premier texte fixe les caractéristiques de la fameuse maison : les « colchas com barra » (jetés de lit à bordures), les guitares, les lampes à pétrole, les persiennes aux fenêtres installées pour se protéger des instincts inquisiteurs des voisines indiscrètes (… mesquinhas / Passam defronte as vizinhas / Pra ver o que lá se passa / Mas ela tem por pirraça / Janelas com tabuinhas : « … mesquines, / Les voisines passent devant [la maison] / Pour voir ce qui s’y passe / Mais elle, par malice, / A mis des persiennes aux fenêtres »).
Ces voisines qui ont fini par avoir la peau de Mariquinhas et de sa maison, selon plusieurs autres fados qui, au fil du temps, ont fait suite à ce premier. Vou dar de beber à dor s’inscrit donc dans une sorte de « cycle de Mariquinhas », continué après Amália par Hermínia Silva et, plus récemment et avec beaucoup d’à-propos, par Gisela João à deux reprises. Dans son plus récent avatar (Hostel da Mariquinhas, 2023), la fameuse maison a été restaurée et aménagée en hôtel tout confort pour touristes étrangers en quête « d’authenticité » lisboète. Le texte assez féroce fustige la transformation des quartiers centraux de Lisbonne au profit du tourisme et au détriment de leurs habitants historiques.
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Gisela João • Hostel da Mariquinhas. Capicua, paroles, d’après Alberto Janes ; Alberto Janes, musique.
Gisela João, chant ; Bernardo Romão, guitare portugaise ; Nelson Aleixo, guitare ; Francisco Gaspar, basse acoustique ; Michael League, guitare, téléphone portable et voix de touriste Justin Stanton, voix de touriste.
Première publication : Portugal, ℗ 2023.
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Μάνος Χατζιδάκις (Mános Hadjidákis) • La prière de l’acrobate
La splendide Prière de l’acrobate est une autre pièce du recueil Reflets de Mános Hadjidákis (voir le billet précédent). Comme pour Péribanou, sa composition remonte au séjour effectué par le compositeur aux États-Unis de 1966 à 1972 et sa première version, Bitter way, est issue d’une collaboration avec le groupe New York Rock & Roll Ensemble.
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New York Rock & Roll Ensemble • Bitter way. Brian Corrigan, paroles ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), musique.
The New York Rock & Roll Ensemble, ensemble instrumental et vocal (Clifton Nivison, guitare ; Brian Corrigan, guitare rythmique, chant ; Dorian Rudnytsky, guitare basse, violoncelle ; Michael Kamen, claviers, hautbois ; Martin Fulterman, batterie, hautbois) ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis) & New York Rock & Roll Ensemble, arrangements ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), orchestration.
Enregistrement : New York City (États-Unis), Atlantic Recording Studios, 1970.
Extrait de l’album Reflections / The New York Rock & Roll Ensemble. États-Unis, Atco, ℗ 1970.
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Walk me to a window
and I’ll show you what I hear
Hold me in thimble
and you’ll hold me very near
Emmène-moi à une fenêtre
Et je te montrerai ce que j’entends.
Tiens-moi dans un dé à coudre
Et tu me tiendras au plus près.
I’ve been up and down
experience is something that you can buy
‘Cause the arms that held you yesterday
were telling you a lie
J’ai fait de tout :
L’expérience est une chose qui s’achète,
Car les bras qui te tenaient hier
Te disaient un mensonge.
Maybe I’m a dancer but I wish I could stop for you, dear
Je suis un danseur, peut-être, mais j’aimerais pouvoir ne plus l’être pour toi, mon amour.
Darling, I’m a dancer, and I think I should
dance for you, now.
Mon amour, je suis un danseur et je crois que je devrais danser pour toi maintenant.
Brian Corrigan. Bitter way (1970).
.Brian Corrigan. Amertume, trad. par L. & L. de Bitter way (1970).
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Hadjidákis avait sollicité son ami Níkos Gátsos en 1983 pour Péribanou, le premier morceau de Reflections adapté en grec. Il s’adresse à nouveau à lui en 1989 pour le reste du recueil, mais Gátsos, déjà malade (il meurt en 1992), a du mal à se mettre au travail. C’est sa compagne, Αγαθή Δημητρούκα [Agathí Dīmītroúka], écrivaine elle aussi, qui provoque la mise en route de la machine en se chargeant elle-même de Bitter way, transformé sous sa plume en Η προσευχή του ακροβάτη [Ī proseuchí tou akrovátī] (I prosevchí tou akrovátī), « La prière de l’acrobate ». En voici le premier enregistrement, par Alíkī Kagialóglou (Αλίκη Καγιαλόγλου), dans l’album Αντικατοπτρισμοί [Antikatoptrismoí] (« Reflets », 1993).
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Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou) • Η προσευχή του ακροβάτη [Ī proseuchí tou akrovátī] (I prosevchí tou akrovátī). Poème de Αγαθή Δημητρούκα [Agathí Dīmītroúka] ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), musique.
Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou), chant ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), arrangements, orchestration, direction d’orchestre.
Enregistrement : Grèce, Studio Sierra.
Extrait de l’album Αντικατοπτρισμοί [Antikatoptrismoí] / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos] (Níkos Gátsos), Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou). Grèce, Sirius, ℗ 1993.
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Κύριε, είναι ώρα
να βοηθήσεις μια ψυχή
δρόμο να’ βρει τώρα
η ζωή μου η ρηχή.
Seigneur, il est temps
Pour toi d’aider une âme ;
Fais que ma vie futile trouve
À présent son chemin.
Δεν μπορώ να ζω αντίθετα
με Σένα, κι όπου σταθώ
μ’ άγνωστους ρυθμούς κι επίθετα
βοήθεια Σου ζητώ.
Je ne peux vivre en discorde
Avec Toi, et lorsque je me trouve
Parmi des rythmes et des noms inconnus,
J’implore Ton aide.
Είμαι ακροβάτης
και γυρεύω δικό μου Θεό.
Je suis un acrobate
Et je cherche mon Dieu.
Κύριε, δώς μου θάρρος
το σκοινί να μην κοπεί
Θέλω να’ μαι φάρος
που φωτίζει τη σιωπή.
Seigneur, donne-moi du courage,
Fais que la corde ne casse pas.
Je veux être un phare
Qui illumine le silence.
Θέλω να πετάξω ελεύθερα
πιο πέρα κι απ’ το κενό
πράγματα μικρά και δεύτερα
δεν ξέρω ν’ αγαπώ.
Je veux voler sans entraves,
Me libérer de ce vide,
Des choses petites et sans importance
Que je ne sais pas aimer.
Είμαι ακροβάτης
και γυρεύω δικό μου Θεό.
Είμαι ακροβάτης
και γυρεύω καινούργιο Θεό.
Je suis un acrobate
Et je cherche mon Dieu.
Je suis un acrobate
Et je cherche un nouveau Dieu.
Αγαθή Δημητρούκα [Agathí Dīmītroúka] (née en 1958). Η προσευχή του ακροβάτη [Ī proseuchí tou akrovátī] (I prosevchí tou akrovátī) (1989).
.Αγαθή Δημητρούκα [Agathí Dīmītroúka] (née en 1958). La prière de l’acrobate, trad. par L. & L. de Η προσευχή του ακροβάτη [Ī proseuchí tou akrovátī] (I prosevchí tou akrovátī) (1989).
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Μάνος Χατζιδάκις (Mános Hadjidákis) • Περιμπανού (Peribanoú)
La Grèce.
Mános Hadjidákis a vécu et travaillé aux États-Unis de 1966 à 1972. Parmi les œuvres qu’il y a produites, l’une des moins connues est probablement Reflections, un cycle de chansons et de compositions instrumentales créé au disque par le New York Rock & Roll Ensemble en 1970. Le dernier morceau du recueil, Noble dame (prononcé à l’anglaise : neuwbl dèim), en dépit de ses lyrics, n’évoque ni le rock & roll, ni l’Amérique.
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New York Rock & Roll Ensemble • Noble dame. Dorian Rudnytsky, paroles ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), musique.
The New York Rock & Roll Ensemble, ensemble instrumental et vocal (Clifton Nivison, guitare ; Brian Corrigan, guitare rythmique ; Dorian Rudnytsky, guitare basse, violoncelle ; Michael Kamen, claviers, hautbois, chant ; Martin Fulterman, batterie, hautbois) ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis) & New York Rock & Roll Ensemble, arrangements ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), orchestration.
Enregistrement : New York City (États-Unis), Atlantic Recording Studios, 1970.
Extrait de l’album Reflections / The New York Rock & Roll Ensemble. États-Unis, Atco, ℗ 1970.
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She was a lady once of noble name, Noble Dame
She has a silver ring from her king
Give her a nickel, take her out to dine, give her wine
Comfort her if she sighs and then cries
Elle a été une dame autrefois, Noble dame,
Elle possède encore une bague de son roi.
On lui donne une pièce, on la fait dîner, boire du vin,
On la console si elle soupire, si elle pleure.
Look for her by the fountain on the road, say hello
Don’t be afraid to smile and then go
And if you see her talking to herself all alone
Leave her alone, her heart is at home
Vous la trouverez près de la fontaine du chemin.
Ne craignez pas de lui sourire en passant
Et si vous la voyez seule, se parlant à elle-même,
Laissez-la, son cœur est en sa demeure.
She was a lady once without a care, golden hair
She was the only friend of the king
Maybe she’ll come and ask you for your name, Noble Dame
We’ll give our love to her on her way
Elle a été une dame, insouciante et blonde
Et elle était la seule amie du roi.
Elle vous demandera peut-être votre nom, Noble dame.
Nous lui souhaiterons un bon voyage.
Look for her by the fountain on the road, say hello
Don’t be afraid to smile and then go
And if you see her talking to herself all alone
Leave her alone, her heart is at home
Cherchez-la près de la fontaine, saluez-la,
Ne craignez pas de lui sourire en passant
Et si vous la voyez seule, se parlant à elle-même,
Laissez-la, son cœur est dans sa demeure.
Dorian Rudnytsky (né en 1944). Noble dame (1970).
.Dorian Rudnytsky (né en 1944). Noble dame, trad. par L. & L. de Noble dame (1970).
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La chanson est devenue entièrement grecque en 1983, enregistrée par Dímītra Galánī (Δήμητρα Γαλάνη) sur un poème de Níkos Gátsos (Νίκος Γκάτσος, 1911-1992). En voici une version plus tardive qui provient du premier enregistrement, supervisé par Hadjidákis, de l’édition totalement hellénisée de Reflections, intitulée Αντικατοπτρισμοί [Antikatoptrismoí] (« Reflets »). Les poèmes, sauf un, sont de Níkos Gátsos, les morceaux chantés sont interprétés par Alíkī Kagialóglou (Αλίκη Καγιαλόγλου).
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Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou) • Περιμπανού [Perimpanoú] (Peribanoú). Poème de Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos] (Níkos Gátsos) ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), musique.
Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou), chant ; Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), arrangements, orchestration, direction d’orchestre.
Enregistrement : Grèce, Studio Sierra.
Extrait de l’album Αντικατοπτρισμοί [Antikatoptrismoí] / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Chatzidákis] (Mános Hadjidákis), Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos] (Níkos Gátsos), Αλίκη Καγιαλόγλου [Alíkī Kagialóglou] (Alíki Kayalóglou). Grèce, Sirius, ℗ 1993.
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Περιμπανού τη λέγαν τα παιδιά, Περιμπανού
κι ήτανε δεκαπέντε χρονών
Έγραφε τ’ όνομά της στον καθρέφτη τ’ ουρανού
μ’ ενός πνιγμένου γλάρου φτερό
Les enfants l’appelaient Péribanou, Péribanou
Et elle avait quinze ans.
Elle écrivait son nom sur le miroir du ciel
Avec l’aile d’une mouette noyée.
Μα της ζωής το κύμα το παράφορο
σάρωσε βάρκες και κουπιά
Και στο μεγάλο κόσμο τον αδιάφορο
ποιος τη θυμάται τώρα πια
Mais la vague impétueuse de la vie
A englouti barques et rames
Et dans le grand monde indifférent,
Qui se souviendra d’elle ?
Περιμπανού την έλεγα κι εγώ, Περιμπανού
κι ας μη με είχε ακούσει κανείς
Έμοιαζε με κοχύλι στο βυθό του αυγερινού
προτού καρδιά μου πέτρα γενείς
Péribanou, moi aussi je l’appelais Péribanou
Et personne n’en a jamais rien su.
On aurait dit un coquillage reposant dans l’étoile du matin.
C’était avant que mon cœur se change en pierre.
Μα της ζωής το κύμα το παράφορο
σάρωσε βάρκες και κουπιά
Και στο μεγάλο κόσμο τον αδιάφορο
ποιος τη θυμάται τώρα πια
Mais la vague impétueuse de la vie
A englouti barques et rames
Et dans le grand monde indifférent,
Qui se souviendra d’elle ?
Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos] (Níkos Gátsos) (1911-1992). Περιμπανού [Perimpanoú] (Peribanoú) (1983?). Νίκος Γκάτσος [Níkos Gkátsos] (Níkos Gátsos) (1911-1992). Péribanou, trad. par L. & L. de Περιμπανού [Perimpanoú] (Peribanoú) (1983?).
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A Bia da Mouraria • Carminho, Maria Armanda
Fait suite à :
- Hermínia Silva • Fado da Senhora da Saúde
- Há festa na Mouraria • Amália, Marceneiro
- Ils ont tué la Mouraria
- É noite na Mouraria
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On connaît la Bia da Mouraria depuis que Carminho l’a remontée à la surface de la terre à l’occasion de son premier album. Publié en 2009, Fado (tel était le nom de cet album) apportait alors un peu de fraîcheur et de vivacité dans le petit monde du fado. Quatorze ans déjà !
Bia est un diminutif de Beatriz (qu’en portugais on prononce à peu près : biætrij). A Bia da Mouraria est comme un hommage à une love affair de quartier, simple et impeccable. La Bia vend des fleurs, le Chico vend des billets de loterie, il l’aime, elle l’aime, ils vont se marier et toute la Mouraria en parle, elle ne parle que de ça. Comme dans une opérette.
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Carminho (née en 1984) • A Bia da Mouraria. António José Lampreia, paroles ; Nóbrega e Sousa, musique. Extrait de la revue « Meninos vamos ao vira », 1978.
Carminho, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise [dans l’enregistrement audio], Luís Guerreiro [dans la vidéo] ; Diogo Clemente, guitare ; Marino de Freitas, basse acoustique [dans l’enregistrement audio], Yami Aloelela [dans la vidéo].
Extrait de l’album Fado / Carminho. Portugal, ℗ 2009.
Vidéo :
João Botelho, réalisation. Production : Portugal, EMI Music Portugal, 2009.
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Lá vai a Bia que arranjou um par jeitoso
É vendedor como ela
Ali para o Bem Formoso
São dois amores, duas vidas tão singelas
Enquanto ela vende flores
O Chico vende cautelas
Voilà Béa, qui s’est trouvé un beau garçon
Il est vendeur comme elle,
Dans la rue du Benformoso.
Ce sont deux amours, deux vies toutes simples
Tandis qu’elle vend des fleurs,
Chico vend des billets de loterie.Na Mouraria
Só falam do namorico
A Bia namora o Chico
As conversas são iguais
Ai qualquer dia,
Deus queira que isto não mude
Que a Senhora da Saúde
Vai ser pequena demais
La Mouraria
Ne parle plus que de ça :
Béa sort avec Chico,
Il n’y a pas d’autre conversation
Et un jour,
Si Dieu veut que ça dure,
L’église de la Senhora da Saúde
Sera bien trop petite !O casamento já tem a data marcada
Embora qualquer dos noivos
Tenha pouco mais que nada
Vai ter a Bia a festa que ela deseja
Irá toda a Mouraria
Ver o casório na igreja
Le jour des noces est déjà fixé,
Bien que les deux fiancés
Soient fauchés comme les blés.
Béa aura la fête de ses rêves :
Toute la Mouraria sera là
Pour l’entendre dire oui.António José Lampreia (1929-2003). A Bia da Mouraria (1978). António José Lampreia (1929-2003). Béa de la Mouraria, traduit de : A Bia da Mouraria (1978) par L. & L.
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Cette chanson est en effet extraite d’une opérette, plus exactement d’une revista (c’est à dire une « revue », genre de comédie musicale portugaise) intitulée Meninos, vamos ao vira (« Garçons, allons danser le vira ! »). J’ignore qui en sont les auteurs. On pourrait la croire très ancienne, or elle ne date que de 1978. Lors de sa création au théâtre Laura Alves de Lisbonne (aujourd’hui disparu), A Bia da Mouraria était chantée par la fadiste Maria Armanda (née en 1942), à la voix corpulente et puissante à la fois. C’est un des plus grands succès de sa carrière. La voici en 2011 ; à près de 70 ans, elle avait encore un sacré abattage :
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Maria Armanda (née en 1942) • A Bia da Mouraria. António José Lampreia, paroles ; Nóbrega e Sousa, musique. Extrait de la revue « Meninos vamos ao vira », 1978.
Maria Armanda, chant ; Sidónio Pereira, guitare portugaise ; José Clemente, guitare ; António Queiroz, basse acoustique.
Vidéo : Production : Portugal, FadoTV, 2011.
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Voilà. Je pensais compléter les vicissitudes de Bia par celles d’une certaine Rosa, mais je pars aujourd’hui même pour l’Italie et je n’en ai plus le temps. La suite, s’il y en a une, viendra plus tard. Au revoir donc.
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É noite na Mouraria
Fait suite à :
- Hermínia Silva • Fado da Senhora da Saúde
- Há festa na Mouraria • Amália, Marceneiro
- Ils ont tué la Mouraria
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Pour les letristas (paroliers) de fado, la Mouraria est une source d’inspiration inépuisable. La nostalgie pour la Mouraria d’autrefois, la tristesse de la voir se défaire et perdre son âme, mais aussi la simple exploitation, plus ou moins poétique, de « l’âme » en question, voilà de la matière. Au fond, pour le fado, il en va des vieux quartiers de Lisbonne — et de la Mouraria en particulier — comme de la butte Montmartre, Ménilmontant et autres pour la chanson française.
En dépit de quelques poncifs dans son texte, É noite na Mouraria (« Il fait nuit dans la Mouraria ») est l’un des plus réussis de ces fados « d’ambiance ». La mélodie, une composition de l’accordéoniste António Mestre (1924-2013), y contribue probablement dans une large mesure. D’ailleurs chanson plus que fado, É noite na Mouraria a été créée au début des années 1960 par une Maria do Espírito Santo (« Marie de l’Esprit Saint »), née en 1938.
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Maria do Espírito Santo (née en 1938) • É noite na Mouraria. José Maria Rodrigues, paroles ; António Mestre, musique. Autre titre : Nostalgia.
Maria do Espírito Santo, chant ; Francisco Carvalhinho, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare.
Première publication : Portugal, [1961 ou 1964].
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Uma guitarra baixinho
Numa viela sombria
Derrama um fado velhinho
É noite na Mouraria
Dans une ruelle sombre,
Doucement une guitare
Pleure un fado d’autrefois.
Il fait nuit dans la Mouraria.Apita um barco no Tejo
Na rua passa um rufia
Em cada boca há um beijo
É noite na Mouraria
Un bateau corne sur le Tage,
Voilà un gigolo qui passe,
Sur chaque bouche il y a un baiser,
Il fait nuit dans la Mouraria.Tudo é fado, tudo é vida
Tudo é amor sem guarida
Dor, sentimento, alegria;
Tudo é fado, tudo é sorte
Retalhos de vida e morte
É noite na Mouraria
Tout est fado, tout est vie,
Tout est amour sans abri,
Douleur, sentiment et joie.
Tout est fado, tout est destin,
Lambeaux de vie et mort,
Il fait nuit dans la Mouraria.Cai o luar na viela
Perdida a saudade ao vento
No céu queima-se uma estrela
Na ruela há um lamento
La lune éclaire la ruelle,
Le vent disperse la saudade,
Au ciel se consume une étoile,
On entend une plainte.Lamento de amor que é fado
Dando ao pensar nostalgia
O tempo passa apressado
É noite na Mouraria
Une plaine d’amour qui est fado
Et vous emplit de nostalgie.
Le temps passe, trop pressé,
Il fait nuit dans la Mouraria.José Maria Rodrigues (1922-1992). É noite na Mouraria [1961?]. José Maria Rodrigues (1922-1992). Nuit dans la Mouraria, traduit de : É noite na Mouraria [1961?] par L. & L.
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Le texte, on le voit, chante une Mouraria idéalisée, fixée dans une forme stéréotypée — alors que la partie du quartier qui correspondait le mieux au cliché venait précisément de disparaître au moment de son écriture (voir les billets précédents).
É noite na Mouraria a valu à Maria do Espírito Santo, artiste à la courte carrière, son seul véritable succès. D’autres interprètes, au style plus fadiste que sa créatrice, ont après elle tiré parti de la chanson, à commencer par Amália Rodrigues, un peu furtivement : son seul enregistrement connu figure sur l’album Amalia Rodrigues in Japan, captation d’un récital donné en septembre 1970 à Tokyo, où elle se produisait pour la première fois. Elle ne chante malheureusement que la moitié de la chanson — une curieuse pratique dont elle était coutumière, devant des publics non lusophones, pour des morceaux au tempo lent ou peu rapide, de crainte que les gens s’ennuient et s’absentent mentalement.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • É noite na Mouraria. José Maria Rodrigues, paroles ; António Mestre, musique. Autre titre : Nostalgia.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement public : Tokyo (Japon), Sankei Hall, 2 septembre 1970.
Extrait de l’album Amalia Rodrigues in Japan. Japon, ℗ 1970.
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Celeste Rodrigues, la sœur d’Amália, avait mis É noite na Mouraria à son répertoire, elle aussi. Elle l’interprétait au cours du spectacle Cabelo branco é saudade avec lequel elle a parcouru l’Europe aux côtés d’Argentina Santos, Ricardo Ribeiro et Alcindo de Carvalho dans les années 2000, avant de l’enregistrer pour son dernier album studio, Fado Celeste, publié en 2007. La voici, cette même année, lors d’un spectacle capté par la télévision :
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Celeste Rodrigues (1923-2018) • É noite na Mouraria. José Maria Rodrigues, paroles ; António Mestre, musique. Autre titre : Nostalgia.
Celeste Rodrigues, chant ; José Pracana & José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; Jaime Santos Júnior, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Extrait du spectacle 50 anos de Telefado, Lisbonne, Cinema São Jorge, mai 2007.
Vidéo : Production : Portugal , RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 2007.
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La génération du Fado novo (« nouveau fado »), qui commence avec Mísia, n’a pas dédaigné, pour étoffer son répertoire, de s’intéresser à des titres tels que É noite na Mouraria, qui ne font ni référence ni allusion à aucun fait historique dont la méconnaissance nuirait à la compréhension du texte. Ce fado figurait sur le premier album de Kátia Guerreiro, Fado maior (2001), dont cinq des morceaux étaient puisés au catalogue d’Amália.
Mísia elle-même l’a retenu pour Lisboarium, la première partie, consacrée à la ville de Lisbonne, de son double album Ruas, enregistré rue de Seine, en plein centre de Paris, et publié en 2009.
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Mísia (née en 1955) • É noite na Mouraria. José Maria Rodrigues, paroles ; António Mestre, musique. Autre titre : Nostalgia.
Mísia, chant ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Luís Pacheco Cunha, violon ; Daniel Pinto, basse acoustique ; Daniel Mille, accordéon.
Enregistrement : Paris (France), studio Acousti.
Extrait de l’album Ruas / Mísia. France, ℗ 2009.
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Ils ont tué la Mouraria
Fait suite à :
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![Joshua Benoliel (1873-1932). Antiga rua Martim Moniz antes das demolições. Ao fundo, as escadinhas da calçada do Jogo da Péla = Ancienne rue Martim Moniz avant les démolitions. Au fond, l’escalier du Jogo da Péla, Lisbonne, [195?]. Arquivo municipal de Lisboa, PT/AMLSB/CMLSBAH/PCSP/004/JBN/004063. Joshua Benoliel (1873-1932). Antiga rua Martim Moniz antes das demolições. Ao fundo, as escadinhas da calçada do Jogo da Péla = Ancienne rue Martim Moniz avant les démolitions. Au fond, l’escalier du Jogo da Péla, Lisbonne, [195?]. Arquivo municipal de Lisboa, PT/AMLSB/CMLSBAH/PCSP/004/JBN/004063.](https://jepleuresansraison.com/wp-content/uploads/2023/06/pt-amlsb-cmlsbah-pcsp-004-jbn-004063_2_450.jpg?w=600)
Joshua Benoliel (1873-1932). Antiga rua Martim Moniz antes das demolições. Ao fundo, as escadinhas da calçada do Jogo da Péla = Ancienne rue Martim Moniz avant les démolitions. Au fond, l’escalier du Jogo da Péla, Lisbonne, [195?]. Arquivo municipal de Lisboa, PT/AMLSB/CMLSBAH/PCSP/004/JBN/004063.
Cette rue n’existe plus. Elle traversait l’actuelle place Martim Moniz entre l’escalier de la Saúde, qui monte vers le Castelo (le château) et l’escalier du Jogo da Péla qui escalade la colline de Sant’Ana qui lui fait face (ces escaliers existent toujours).
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A Mouraria deixou de ser cantadeira
Já veste de outra maneira
Está com aspecto mais novo
Lisboa quis ser sua protectora
E fez dela uma senhora
Já não é mulher do povo
Fernando Farinha (1929-1988). Senhora Mouraria (1957), extrait.La Mouraria a laissé tomber la chanson,
Elle a changé sa garde-robe,
On dirait qu’elle a même rajeuni.
Lisbonne, qui l’a prise sous son aile,
A transformé la plébéienne
En une vraie femme du monde.
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Ce couplet de Senhora Mouraria, un fado-chanson que Fernando Farinha publiait en 1957, illustre le vif sentiment de perte, présent dans quantité de fados des années 1950 et suivantes, causé par les démolitions massives qu’a subies la zone basse de la Mouraria de 1946 au début des années 1960 (voir le billet précédent). Comme si l’âme de l’entière Mouraria y avait été serrée dans une custode secrète et gisait désormais dans les décombres, morte.
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Fernando Farinha (1929-1988) • Senhora Mouraria. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique.
Fernando Farinha, chant ; Raul Nery, guitare portugaise ; Joaquim de Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Première publication : Portugal, 1957.
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Cela dit, Senhora Mouraria bénéficie d’une forme de happy end : si la Mouraria a changé d’allure sous la férule de Lisbonne, du moins le Fado, réputé y avoir eu sa demeure, s’en est-il tiré sans dommage. Il a simplement déménagé dans le Bairro alto. Mais tous les paroliers de l’époque n’étaient pas si optimistes.
Hermínia Silva • Fado do Arco (1946)
Voici un très curieux fado, créé par la grande Hermínia Silva en 1946. Le Fado do Arco (« Fado de l’Arc ») témoigne d’une certaine anxiété quant au devenir de la Mouraria. L’année 1946 marque le début des démolitions : le palais du marquis d’Alegrete est le premier îlot bâti à en faire les frais (voir le billet précédent). Il est rasé au cours de l’été, sans que l’Arco do marquês do Alegrete (ou Arco da Mouraria), une ancienne porte de la muraille médiévale dont il était mitoyen, ne subisse le même sort. De fait cet arc est préservé jusqu’en 1961, alors que des conjectures sur sa démolition prochaine circulaient depuis des années. Dans le Fado do Arco — qui, je le redis, date de 1946 —, c’est comme si c’était déjà fait.
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Hermínia Silva (1907-1993) • Fado do Arco. Fernando [dos] Santos & José Almeida Amaral, paroles ; Frederico Valério, musique. Extrait de la revue « O tiro-liro », 1946.
Hermínia Silva, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés).
Première publication : Portugal, ℗ 1946.
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Lisboa amiga,
Vão-se os teus arcos velhinhos
Vais perdendo os pergaminhos
Da era antiga
Ai, foi-se embora
Santo André no outro dia
E o da velha Mouraria
Lá foi agora
Ma chère Lisbonne,
Tous tes vieux arcs s’en vont
Et avec eux les emblèmes
De ton passé.
Hélas, l’autre jour
S’en est allé l’arc de Saint-André
Et maintenant,
Celui de la vieille Mouraria !Diz-lhe adeus, Mouraria
Diz-lhe adeus, tradição
E tu, Rosa Maria,
Vem rezar uma oração
Nunca mais ao sol-pôr
Pro arco de mais virtude
Passará o andor
Da Senhora da Saúde
Dis-lui adieu, Mouraria !
Dis-lui adieu, tradition !
Et toi, Rose-Marie,
Viens réciter une oraison !
Jamais plus, au soleil couchant,
Sous l’arc de la vertu
Ne passera la statue
De Notre-Dame de la Santé.Tu não tens raça
Velho arco sem beleza
Mas a tua singeleza
Até dá graça
Brasão bairrista
Com seu ar de fidalguia
Fica bem à Mouraria
Nobre e fadista
Tu es de la roture,
Mon vieil arc sans beauté,
Mais ta simplicité
Fait ton attrait.
Blason du quartier,
Avec son air de majesté,
Il va bien à la Mouraria,
Noble et fadiste.Fernando [dos] Santos (1892-1965) & José Almeida Amaral (1901-1964). Fado do Arco (1946). Fernando [dos] Santos (1892-1965) & José Almeida Amaral (1901-1964). Fado de l’Arc, traduit de : Fado do Arco (1946) par L. & L.
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En 1944 était parue dans une revue une interview imaginaire de l’arc du Marquis d’Alegrete, menacé dès le début des années 1940. Le texte commençait ainsi :
Tous les deux mois paraît dans la presse la nouvelle, la rumeur, la suggestion selon laquelle le vieil Arc du marquis d’Alegrete va être, ou doit être, sacrifié à l’esthétique citadine ou aux exigences de la circulation. La vie moderne, rapide et débridée, bute contre les arcs. […] Ce qu’il faut à ce délire de circulation urbaine, ce sont des espaces larges, des rues droites, mais point d’angles, ni de courbes, ni d’étranglements. Il s’agit de pouvoir regarder droit devant et d’aller vite.
Gustavo de Matos Sequeira (1880-1962), Uma entrevista com o Arco do Marquês do Alegrete : capítulo dum livro a aparecer brevemente, de colaboração com o Sr. Luiz Pastor de Macedo. Dans : Olisipo : boletim do Grupo « Amigos de Lisboa » A. VII, n.º 26, Abril 1944. P. 73. Traduction L. & L.
Dès le début de l’entretien l’arc se montre résigné et, comme dans le Fado do Arco, il fait d’emblée référence au sort de l’Arco de Santo André (« Arc de Saint-André »), dont il pressent qu’il sera aussi le sien. Cet arc était une autre des portes de la muraille médiévale. Démoli en 1913, il se trouvait tout en haut de la Mouraria, à la limite du quartier de la Graça.
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Maria Teresa de Noronha • Mataram a Mouraria (1961)
Souvent, l’évocation de la disgrâce et de la ruine de la Mouraria est liée à l’effroi quant au devenir du Fado lui-même, tant leurs sorts respectifs sont confondus dans l’imaginaire des fadistes — fondé, en l’occurrence, sur une réalité historique. Tel est le thème d’innombrables fados, dont Mataram a Mouraria (« Ils ont tué la Mouraria ») est un exemple. Maria Teresa de Noronha, par son art et l’élégance de son chant, fait oublier le caractère assez quelconque du poème, chanté sur le Fado Marcha de Manuel Maria. On croirait presque entendre le Fado Marcha do Marceneiro sur laquelle Amália et Marceneiro lui-même interprètent Há festa na Mouraria (voir le billet précédent).
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Maria Teresa de Noronha (1918-1993) • Mataram a Mouraria. José Mariano, paroles ; Manuel Maria Rodrigues, musique (Fado Manuel Maria).
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery, guitare portugaise ; Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Lisbonne, studios Valentim de Carvalho (teatro Taborda), fin 1960 ou janvier 1961.
Première publication : Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1961.
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Já tarde, quando passava
Ouvi alguém a gemer
Naquela rua sombria
Era o fado que chorava
Porque lhe foram dizer
Mataram a Mouraria
Il était tard lorsque en passant
J’ai entendu des gémissements.
Dans cette rue obscure,
C’était le fado qui pleurait.
Car on venait de lui dire :
« Ils ont tué la Mouraria ! »
A tradição condoída
Também chorava por ver
O amigo desolado
E dizia: é a lei da vida
Vem o futuro a nascer
E vai morrendo o passado
La tradition, prise de pitié,
Se prit elle aussi à pleurer
Sur son ami qui s’affligeait.
Elle lui dit : « C’est la loi de la vie.
Elle fait naître l’avenir
Sur les ruines du passé ».
O fado já mal se ouvia
Mas teve forças ainda
P’ra dizer à companheira
Mataram a Mouraria
Velhinha que foi tão linda
Já não tenho quem me queira
Le fado s’entendait à peine
Mais il trouva la force
De redire à sa compagne :
« Ils ont tué la Mouraria,
Ma vieille amie, jadis si belle.
À présent, qui m’aimera ? »
Hei-de cantá-la mil vezes
Como souber, bem ou mal
Ou eu não me chame fado
Enquanto houver portugueses
Ninguém diga em Portugal
Que vai morrendo o passado
Je la chanterai mille fois
Comme je pourrai, bien ou mal,
Sinon ne m’appelez plus « fado ».
Tant qu’il y aura des Portugais,
Que nul ne dise au Portugal
Que notre passé disparaît !
Ele também não me via
Também ele era menino
Também bebia o destino
Sem saber o que bebia.
Il ne me voyait pas,
Lui aussi était un enfant,
Lui aussi buvait son destin
Sans savoir ce qu’il buvait.
José Mariano. Mataram a Mouraria [Pas après 1961].
.José Mariano. Ils ont tué la Mouraria, trad. par L. & L. de Mataram a Mouraria [Pas après 1961].
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Carlos Zel (1950-2002) • Fado de outrora (1995)
Le Fado de outrora (« Fado d’autrefois »), parfois chanté sous le titre Reviver o passado (« Revivre le passé ») est une autre création de Maria Teresa de Noronha il me semble — du moins l’a-t-elle enregistré dès 1959. Le gros des démolitions est alors accompli dans la Baixa da Mouraria ; la place Martim Moniz, irrémédiable, n’en a pourtant pas fini avec les gravats car on y creuse une ligne et une station de métro. Comment le fado aurait-il survécu ? L’amertume porte à l’exagération : le Fado de outrora proclame que, de toute façon, le Fado véritable est mort avec la Severa — c’est à dire en 1846.
On chante ce fado sur une mélodie extrêmement enlevée, très connue des fadistes et du public : le Fado Pechincha de João do Carmo Noronha, un oncle à la mode de Bretagne de Maria Teresa. Voici cette pièce interprétée par Carlos Zel (1950-2002), qui, dans sa présentation, en attribue les paroles à João Linhares Barbosa (1893-1965).
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Carlos Zel (1950-2002) • Fado de outrora. Manuel Rodrigues de Sá Esteves, paroles ; João do Carmo Noronha, musique (Fado Pechincha).
Carlos Zel, chant ; Carlos Gonçalves & José Luís Nobre Costa, guitare portugaise ; Jaime Santos Jr., guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Extrait du spectacle João Braga e amigos – Fados no Parque. Captation : Cascais (Portugal), Parque de Palmela, 1995.
Vidéo : Portugal, RTP, [1995].
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Fui reviver o passado
Às ruas da Mouraria
Não vi fadistas nem fado
Desde a Graça até à Guia
J’ai voulu revivre le passé
Dans les rues de la Mouraria.
Je n’ai vu ni fadistes ni fado,
Depuis la Graça* jusqu’à la Guia*.O casario se aninha
Cheio de fé e virtude
Em volta da capelinha
Da Senhora da Saúde
Les maisons se serrent,
Fidèles et chastes,
Autour le la chapelle
De Notre-Dame de la Santé.Foi ali, onde a Severa
Cantou o fado e viveu
Mas o fado dessa era
Morreu quando ela morreu
C’est là que la Severa
Vivait et chantait le fado.
Mais le fado de ce temps-là
Est mort quand elle est morte.E da velha tradição
Já pouco resta, hoje em dia
Esses tempos que lá vão
Não voltam à Mouraria
Et de l’ancienne tradition,
Que reste-t-il à présent ?
Ce temps bien révolu
Ne reviendra pas à la Mouraria !Manuel Rodrigues de Sá Esteves. Fado de outrora [pas après 1958]. Connu aussi sous le titre : Reviver o passado Manuel Rodrigues de Sá Esteves. Fado d’autrefois, traduit de : Fado de outrora [pas après 1958] par L. & L. Connu aussi sous le titre : Revivre le passé (Reviver o passado)
*La Graça est un quartier limitrophe du haut de la Mouraria ; la Guia désignait, avant les démolitions, une petite place (le « Largo da Guia ») située non loin de l’église de Notre-Dame de la Santé. Son nom évoque une église détruite en 1859. « Depuis la Graça jusqu’à la Guia » signifie : d’un bout à l’autre de la Mouraria.
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Há festa na Mouraria • Amália, Marceneiro
Fait suite à :
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![Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal) = Arc du marquis d'Alegrete (Lisbonne, Portugal). Photographe : Estúdio Mário Novais. [Avant 1946]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian. Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal), detalhe = Arc du marquis d'Alegrete (Lisbonne, Portugal), détail. Photographe : Estúdio Mário Novais. [Avant 1946]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian.](https://jepleuresansraison.com/wp-content/uploads/2023/05/gulbenkian2959007526_4c_480.jpg?w=600)
Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal) = Arc du marquis d’Alegrete (Lisbonne, Portugal). Photographe : Estúdio Mário Novais. [Avant 1946]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian.
L’arc (aussi appelé Porta da Mouraria) était l’une des portes pratiquées dans la muraille de 1375. Il fait face à la chapelle de la Senhora da Saúde, dont la façade est visible au second plan. À gauche, on aperçoit la face orientale du palais du marquis d’Alegrete, démoli en 1946. L’immeuble que traverse l’arc (et l’arc lui-même) ont été démolis en 1961.
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Toute personne visitant Lisbonne débouche tôt ou tard sur l’étrange place Martim Moniz, une vaste balafre dans le tissu urbain, si absurde qu’aucun des plans d’aménagement qui se sont succédés depuis les années 60 ne parvient à la sauver de sa laideur. Elle n’est située qu’à quelques minutes de marche du Rossio, le cœur de Lisbonne. Sur son rebord, juste à la rupture de la pente de la colline du Château où se déploie la Mouraria : la chapelle de la Senhora da Saúde, comme échouée, déposée ici par une ancienne marée.
Au lieu de la place Martim Moniz (et de quelques espaces contigus) s’étendait jusqu’aux années 1950 la Baixa da Mouraria — la partie basse du quartier — qui abritait une population aux conditions de vie précaires. On y trouvait quelques édifices remarquables : la grande église du Socorro, construite après le tremblement de terre de 1755 ; le théâtre Apolo, inauguré en 1866 ; le palais du marquis d’Alegrete, commencé en 1694, jamais complètement achevé. Abîmé par le tremblement de terre, mal entretenu, il se trouvait dans les années 1940 en piteux état, voué à des échoppes d’artisans, scierie, barbier, marchand de machines à écrire et autres, mais toujours orné de ses somptueux portails. Il s’appuyait sur l’une des portes pratiquées dans la muraille de 1375, la Porta da Mouraria (le quartier se trouvant à cette époque hors les murs) désignée ensuite du nom « d’arc du marquis d’Alegrete » (Arco do marquês do Alegrete).
Les bordels, dans lesquels le fado a probablement éclos, les cabarets et les guinguettes, dans lesquels il s’est diffusé, existaient à profusion dans la Baixa da Mouraria, particulièrement réputée pour ses lupanars.
Or, prise d’un désir « d’hygiénisation » et de modernisation (en excipant notamment de la nécessité d’un axe de circulation large et continu reliant le petit noyau central de la capitale à la sortie nord de l’agglomération), la Ville de Lisbonne a fait démolir entre 1946 et 1958 toute la Baixa da Mouraria. Seule la chapelle de la Senhora da Saúde, favorisée par sa valeur symbolique et sa situation marginale, s’est sauvée de cette passion destructrice.
C’est à cela que fait référence le refrain du Fado da Senhora da Saúde, que chantait Hermínia Silva en 1953 (voir le billet précédent) : « Ma chère Mouraria, / Le progrès peut te démolir / Il y aura toujours pour toi / La tendresse d’une prière. / Mouraria, Mouraria, / On veut te moderniser / Mais aujourd’hui ta gaieté / Ne convainc ni ne trompe », Lourenço Rodrigues, 1898-1975, Fado da Nossa Senhora da Saúde, 1953, extrait).
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Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal) = Arc du marquis d’Alegrete (Lisbonne, Portugal). Photographe : Estúdio Mário Novais. [Entre 1946 et 1961]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).
La photo est prise dans une perspective inverse du cliché précédent et lui est postérieure. Le palais du marquis d’Alegrete n’existe déjà plus. L’immeuble que traverse l’arc (et l’arc lui-même) résisteront jusqu’en 1961. À leur place s’élève aujourd’hui un centre commercial. La construction basse à gauche était un cinéma de quartier, le Salão Lisboa, qui a fermé en 1971, désormais privé de son public. Le bâtiment a été conservé ; il existe toujours.
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Le fado d’Hermínia prend pour sujet la procession annuelle de la Senhora da Saúde. Ce thème a inspiré deux autres fados, très célèbres l’un et l’autre. Leurs textes respectifs, antérieurs au début des démolitions, évoquent l’atmosphère qui régnait dans toute la Mouraria vers les années 1920, alors que le fado prospérait dans son biotope d’origine et que le terme même de fadista revêtait une toute autre connotation qu’aujourd’hui : il en émanait un fort relent de « mauvaise vie ».
Ces deux fados portent le même titre : Há festa na Mouraria (« La Mouraria est en fête ») et se chantent sur la même musique : le Fado Marcha d’Alfredo Marceneiro. Ils comportent quelques vers en commun, l’un étant une sorte de glose, ou de variation, sur l’autre. Le premier en date est celui de Gabriel de Oliveira (1891-1953), dans lequel apparaît pour la première fois le personnage de Rosa Maria, la prostituée de la Rua do Capelão, érigée par la suite en une sorte d’archétype que plusieurs autres fados mettent à contribution, à commencer par le second Há festa na Mouraria, d’António Amargo (1886-1933). Marceneiro a créé les deux versions, mais n’a enregistré que la seconde, assez tard (1965).
C’est Amália Rodrigues qui, la première, en 1952, a publié sur disque la version de Gabriel de Oliveira. En voici un enregistrement réalisé par elle l’année précédente (1951), resté inédit jusqu’en 2014 :
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Há festa na Mouraria. Gabriel de Oliveira, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Marcha do Marceneiro).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Lisbonne (Portugal), Établissements Valentim de Carvalho, 97-99, rua nova do Almada, 1951.
Première publication dans l’album No Chiado / Amália. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 2014.
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Há festa na Mouraria,
é dia da procissão
da senhora da saúde.
Até a Rosa Maria
da rua do Capelão
parece que tem virtude.
La Mouraria est en fête,
C’est le jour de la procession
De Notre-Dame de la Santé
Et même la Rose-Marie
De la rue du Chapelain
Semble toute chasteté.
Naquele bairro fadista
calaram-se as guitarradas:
não se canta nesse dia,
velha tradição bairrista,
vibram no ar badaladas,
há festa na Mouraria.
Dans ce quartier si fadiste
Les guitares se sont tues :
En ce jour on ne chante pas,
Le quartier a ses traditions.
L’air résonne de carillons,
Il y fête à la Mouraria.
Colchas ricas nas janelas,
pétalas soltas no chão.
Almas crentes, povo rude
anda a fé pelas vielas:
é dia da procissão
da senhora da saúde.
Dessus de lits aux fenêtres,
Pétales répandus sur le sol,
Âmes pieuses, peuple rude,
La foi défile dans les ruelles
C’est le jour de la procession
De Notre-Dame de la Santé.
Após um curto rumor
profundo siléncio pesa:
por sobre o largo da Guia
passa a Virgem no andor.
Tudo se ajoelha e reza,
até a Rosa Maria.
Une courte rumeur s’élève
Et sombre dans un profond silence
Car voici, sur le Largo da Guia
La Madone sur sa litière.
Tous s’agenouillent en prière,
Jusqu’à la Rose-Marie.
Como que petrificada,
em fervorosa oração,
é tal a sua atitude,
que a rosa já desfolhada
da rua do Capelão
parece que tem virtude.
Comme pétrifiée
En une fervente oraison,
Son attitude est telle
Que la rose déjà fanée
De la rue du Chapelain
Semble toute chasteté.
Gabriel de Oliveira (1891-1953). Há festa na Mouraria (années 1920). Gabriel de Oliveira (1891-1953). La Mouraria est en fête, trad. par L. & L. de Há festa na Mouraria (années 1920).
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Alfredo Marceneiro a choisi d’enregistrer la version d’António Amargo, qui recherche le pittoresque et emploie volontiers l’imagerie traditionnellement associée à l’univers fadiste. C’est une scène de genre vigoureuse, qui convient à ce chanteur au timbre singulier, à la voix fluette mais si expressive. Son Há festa na Mouraria est aux antipodes de celui d’Amália.
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Alfredo Marceneiro (1891-1982) • Há festa na Mouraria. António Amargo, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Marcha do Marceneiro).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalinho & Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1964.
Première publication dans l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1965.
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Desde manhã, os fadistas
Jaquetão, calça esticada
Se aprumam com galhardia
Seguem as praxes bairristas
É data santificada
Há festa na Mouraria
Depuis ce matin les fadistes,
Veste croisée, culotte ajustée,
Se redressent et portent beau
Selon la coutume du quartier.
Car c’est une date sacrée :
Il y fête à la Mouraria.
Toda aquela que se preza
De fumar, falar calão
Pôr em praça a juventude
Nessa manhã chora e reza
É dia da procissão
Da senhora da saúde
Toute cette plèbe qui s’honore
De fumer, parler l’argot
Et de mettre à l’encan la jeunesse,
Ce matin soupire et prie,
Car c’est jour de procession
De Notre-Dame de la Santé.
Nas vielas do pecado
Reina a paz tranquila e santa
Vive uma doce alegria
À noite, é noite de fado
Tudo toca, tudo canta
Até a Rosa Maria
Dans les ruelles du péché
Règne une paix tranquille et sainte.
Une douce joie s’est établie
Et la nuit au fado est vouée.
On joue de la guitare, on chante,
Même la Rose-Marie.
A chorar de arrependida
A cantar com devoção
Numa voz fadista e rude
Aquela rosa perdida
Da Rua do Capelão
Parece que tem virtude
Elle pleure son repentir
Et chante avec dévotion
D’une voix fadiste et rude
Et cette rose corrompue
De la rue du Chapelain,
Paraît pénétrée de vertu.
António Amargo (António Correia Pinto de Almeida, 1886-1933). Há festa na Mouraria (années 1920). António Amargo (António Correia Pinto de Almeida, 1886-1933). La Mouraria est en fête, trad. par L. & L. de Há festa na Mouraria (années 1920).
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Eduardo Portugal (1900-1958). Rua da Mouraria, Lisbonne, novembre 1950. Arquivo municipal de Lisboa, PT/AMLSB/CMLSBAH/PCSP/004/EDP/001055.
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En épilogue de ce long billet, revoici Amália. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à elle, Há festa na Mouraria figurait parmi mes fados préférés. Toutes ces rimes en -ude m’enchantaient, surtout ce vers : Almas crentes, povo rude. Je ne connaissais alors que l’enregistrement réalisé en 1967, avec un ensemble instrumental plus fourni qu’en 1951 (et 1952), un timbre de voix plus riche et une science de l’interprétation consommée. Cette version est restée ma préférée, probablement parce que c’était la première entendue.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Há festa na Mouraria. Gabriel de Oliveira, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Marcha do Marceneiro).
Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery & José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço de Arcos (Lisbonne, Portugal), studios Valentim de Carvalho, mars-avril 1967.
Première publication dans l’album Fados 67 / Amália Rodrigues. Portugal, Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1967.
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À suivre.
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![Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal), detalhe = Arc du marquis d'Alegrete (Lisbonne, Portugal), détail. Photographe : Estúdio Mário Novais. [Avant 1946]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian. Arco do Marquês do Alegrete (Lisboa, Portugal), detalhe = Arc du marquis d'Alegrete (Lisbonne, Portugal), détail. Photographe : Estúdio Mário Novais. [Avant 1946]. Biblioteca de arte, Fundação Calouste Gulbenkian.](https://jepleuresansraison.com/wp-content/uploads/2023/05/gulbenkian2959007526_4rb_480.jpg?w=150&h=150)
Hermínia Silva • Fado da Senhora da Saúde
Voici, au long des quelques billets à venir — trois, quatre, je ne sais pas encore — une évocation de l’un des quartiers les plus anciens de Lisbonne et des plus célébrés par le fado : la Mouraria.
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Albertino Guimarães (1891-1967), Largo da Senhora da Saúde (1939). Lisbonne, Museu de Lisboa. Photo : Pedro Ribeiro Simões sur Flickr (CC BY 2.0).
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La Mouraria (littéralement : « la Maurerie ») s’est constituée suite à la conquête de Lisbonne, arrachée aux « Maures » par le premier roi du Portugal, Afonso Henriques, en 1147. Chassée d’Alfama, où se trouvait probablement la grande mosquée de la ville, la population musulmane qui n’avait pas pu fuir s’est rassemblée un peu plus au Nord, sur les pentes occidentale et septentrionale de la colline que couronne le château Saint-Georges. La grande mosquée fut bientôt détruite tandis qu’était promptement entreprise la construction de la Sé, la cathédrale.
À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, la Mouraria, dont la structure n’a guère changé, est un quartier pauvre de venelles escarpées, d’escaliers, de tavernes, de bordels et autres : un terrain d’élection pour le fado, devenu la chanson emblématique de la ville. C’est au cœur de la Mouraria, dans l’étroite rua do Capelão (rue du Chapelain), que « la Severa » (Maria Severa, 1820-1846), la première fadiste connue, a vécu l’essentiel de sa courte vie. Et c’est ce même quartier qu’on imagine être le décor de la fameuse casa da Mariquinhas rendue célèbre par Alfredo Marceneiro.
La Mouraria descend jusqu’à la ville basse et englobe la très jolie chapelle baroque de la Senhora da Saúde (Notre-Dame de la Santé), située hors les murs lors de sa construction. La procession qui s’y déroule tous les premiers dimanches de mai (aujourd’hui, en principe) fournit le motif de plusieurs fados. Le Fado da Senhora da Saúde pèche par ses paroles nunuches, truffées de naphtaline et arrosées d’eau bénite — encore que son refrain décoche quelques coups de griffe à la politique d’aménagement urbain de la capitale en ce début des années 1950, comme on le verra dans le prochain billet. Par bonheur, sa musique est une marche allègre et convient à merveille à l’incomparable Hermínia Silva (1907-1993), qui ne se prend pas au sérieux et dont on n’est jamais tout à fait assuré qu’elle ne persifle pas.
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Hermínia Silva (1907-1993) • Fado da Senhora da Saúde. Lourenço Rodrigues, paroles ; João Nobre, musique.
Hermínia Silva, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Armando Silva, guitare.
Première publication : Portugal, 1953.
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O povo comovido sem alarde
Em multidões enormes se amontoa
E a Mouraria nessa linda tarde
É sala de visitas de Lisboa
Tout un peuple ému et simple
Se presse en foule énorme
Et la Mouraria, en ce bel après-midi
Est le salon de réception de Lisbonne.
E coberto de flores surge o andor
Anda um cheiro a incenso pelo ar
Qual tela colorida dum pintor
Um quadro de ternura popular
Sur sa litière de fleurs voici la Madone
Et l’air se parfume d’encens.
On dirait la toile multicolore d’un peintre,
Un tableau de ferveur populaire.
Mouraria, Mouraria,
Não te enjeito nem te esqueço
[És o riso do sagrado]*
Onde a fé nunca esmorece
Mouraria, Mouraria,
Je ne te néglige ni ne t’oublie.
[Tu es le rire du sacré]*
Où la foi ne faiblit pas.
Minha querida Mouraria,
Pode arrasar-te o progresso
Que terás sempre a teu lado
O carinho duma prece.
Ma chère Mouraria,
Le progrès peut te démolir**,
Tu seras toujours accompagnée
Du réconfort d’une prière.
Mouraria, Mouraria,
Querem fazer-te moderna
Mas hoje a tua alegria
Não convence nem ilude.
Mouraria, Mouraria,
On veut te moderniser**
Mais aujourd’hui ta gaieté
Ne convainc ni ne trompe.
Só será p’ra sempre eterna
Em respeito à tradição
A ingénua procissão
Da Senhora da Saúde!
Seule durera éternellement,
Comme le veut la tradition,
La procession sans prétention
De Notre-Dame de la Santé !
As colchas e as bandeiras pelos ares
Transformam este bairro honesto e pobre
E ao ver os seus santinhos populares,
O pobre humildemente se descobre.
Les dessus de lit aux fenêtres et les drapeaux
Transforment ce quartier honnête et pauvre
Et lorsque défilent ses saints populaires,
Humblement, le pauvre se découvre.
Mas volta a procissão à capelinha
As pétalas de rosa vão murchar
E lá fica outra vez triste e sozinha
A Mouraria que me viu criar.
Mais la procession rentre à la chapelle,
Les pétales de rose vont faner
Et cette Mouraria qui m’a vue grandir
Retourne à sa tristesse et à sa solitude.
Lourenço Rodrigues (1898-1975). Fado da Senhora da Saúde (1953).
*Transcription incertaine.
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Lourenço Rodrigues (1898-1975). Fado de Notre-Dame de la Santé, trad. par L. & L. de Fado da Senhora da Saúde (1953).
*Transcription de l’original incertaine.
**Allusion aux démolitions massives, commencées en 1949, d’une large part de la partie basse du quartier (essentiellement l’emplacement actuel de la vaste place Martim Moniz).
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Berta Cardoso • Cruz de guerra
Berta Cardoso (1911-1997) • Cruz de guerra. Armando [de Silva] Neves, paroles ; Miguel Ramos, musique (Fado Cruz de guerra).
Berta Cardoso, chant ; 1 guitare portugaise ; 1 guitare.
Première publication : Royaume-Uni, Columbia, 1936.
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Quando vieram dizer à pobre mãe
Que o filho tinha morrido lá na guerra
Ela ajoelhou, a tremer, sentindo bem
O desgosto mais dorido que há na terra.
Quand on est venu dire à la pauvre mère
Que son fils, là-bas, était mort à la guerre,
Elle s’agenouilla, tremblante, éperdue
De la plus grande des douleurs de la terre.
Trouxeram-lhe a cruz de guerra que o seu filho
Como valente soldado merecera
E sobre ela a mãe poisou o olhar sem brilho,
Recordando o filho amado que perdera.
On lui remit la croix de guerre que son enfant,
Par sa bravoure au combat, avait méritée.
La mère y posa son regard éteint,
Pensant au fils aimé qu’elle venait de perdre.
Na cruz de guerra pegou, como quem sente
Um reconforto divino que sonhara — :
Com ternura a colocou serenamente
No berço em que pequenino o embalara.
Saisissant la médaille, elle sembla éprouver
Un divin réconfort, comme en rêve.
Tendrement, sereinement, elle la plaça
Dans le berceau où elle endormait son petit.
Pobre mãe — santa do céu em pleno inferno —,
Pôs-se a embalar o berço e a dizer :
« Dorme, dorme, filho meu o sono eterno,
Como eterna é a mina dor em te perder ».
Pauvre mère — une sainte du ciel en plein enfer !
Elle se mit à balancer doucement le berceau,
Disant : Dors, mon fils, du sommeil éternel,
Éternel comme ma douleur de t’avoir perdu.
E a pobre mãe rematou neste contraste :
« Dorme, dorme, o sono eterno, filho meu.
Por causa da cruz de guerra que ganhaste
Quantas mães estão chorando como eu. »
Et la pauvre mère, dans son malheur, de conclure :
Dors mon enfant, dors du sommeil éternel.
Pour cette croix de guerre qu’on t’a remise,
Combien de mères pleurent comme moi ?
Armando [de Silva] Neves (1899-1944). Cruz de guerra (1935). Armando [de Silva] Neves (1899-1944). Croix de guerre, trad. par L. & L. de Cruz de guerra (1935).
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Il a existé des fados sur le thème de la guerre.
Non pas sur les guerres coloniales menées en Afrique par le Portugal : la censure ne laissait passer que des textes allusifs (faute, parfois, d’en avoir compris la portée). Ni sur la Seconde guerre mondiale, à laquelle le Portugal n’a pas pris part. En revanche la Première, dans laquelle le pays s’est engagé en 1916 aux côtés des Alliés, a fourni au fado passablement de matière. L’entrée en guerre, souhaitée par le Portugal (qui voyait l’Allemagne menacer l’intégrité de ses colonies africaines), a longtemps été empêchée par la Grande-Bretagne : le Corps expéditionnaire portugais n’a rejoint la France qu’en 1917. Pour autant, la participation portugaise aux combats menés sur le front des Flandres s’est soldée par un désastre humain qui a durablement marqué les esprits.
C’est ainsi que le plus célèbre des fados écrits sur ce thème date de 1935. Intitulé Cruz de guerra (« Croix de guerre »), ses paroles évoquent une mère qui reçoit, en même temps que l’annonce de la mort de son fils au front, la croix de guerre que lui a value sa bravoure au combat. Ce texte, mis en musique par le guitariste et compositeur Miguel Ramos, est immédiatement entré au répertoire de l’une des grandes vedettes du fado d’alors, la très populaire Berta Cardoso (1911-1997), qui en a tiré un si grand succès qu’elle l’a enregistré trois fois (en 1936, 1954 et 1974).
Bien que créé en pleine période salazariste, abondamment diffusé par la radio nationale, Cruz de guerra n’est ni militariste, ni nationaliste (contrairement à certains autres fados sur le même thème) : son dernier vers, pour le moins inattendu, aurait même pu lui attirer un froncement de sourcil de la censure. En 1935, son texte a remporté le 1er prix du concours littéraire de poésie organisé par le Secrétariat de la propagande nationale ; mais avec le déclenchement des guerres de libération des colonies africaines, au début des années 60, il pouvait passer pour défaitiste et le régime aurait pu juger sa diffusion inopportune. Or Berta Cardoso n’a cessé de le chanter et de l’enregistrer jusque dans les années 70.
Mais comment les autorités auraient-elles soupçonné de malice cette Berta qui avait mené à bien, par précaution, des études d’infirmière obstétricienne et qui présentait l’aspect rassurant d’une maman ordinaire et aimante ? Voyez-la, sur cette photo prise dans les années 50, serrant contre elle Amália Rodrigues dont elle accueille la tête sur sa confortable épaule tout en lui caressant les cheveux d’un geste maternel :

De g. à d. : Celeste Rodrigues, une personne non identifiée, Berta Cardoso, Amália Rodrigues. Photo : Thurston Hopkins. Vers 1958. Coll. Caixa Geral de Depósitos. Extrait de : Amália : coração independente, Lisboa, Museu colecção Berardo, 2009.
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Voici le deuxième des trois enregistrements de Cruz de guerra réalisés par Berta Cardoso. Elle y est accompagnée par les deux frères Ramos : Miguel (le compositeur dudit fado) à la guitare et Casimiro (lui aussi compositeur), à la guitare portugaise.
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Berta Cardoso (1911-1997) • Cruz de guerra. Armando [de Silva] Neves, paroles ; Miguel Ramos, musique (Fado Cruz de guerra).
Berta Cardoso, chant ; Casimiro Ramos, guitare portugaise ; Miguel Ramos, guitare.
Enregistrement : 1954.
Première publication : Portugal, 1954.
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