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Fado Vitória. 1. Joaquim Campos, Camané, Maria Alice

8 décembre 2022

Voir aussi :

Joaquim Campos (1911-1981 ou 1899-1979). Collection Museu do Fado (Lisbonne).
Joaquim Campos (1911-1981 ou 1899-1979), compositeur du Fado Vitória. Collection Museu do Fado (Lisbonne).

De toutes les musiques de fados « traditionnels » (« castiços »), celle connue sous le nom de Fado Vitória est l’une des plus célèbres, pour avoir été chantée par Amália Rodrigues sur des vers extraits de Povo (« Peuple »), un poème de Pedro Homem de Mello. Povo que lavas no rio (« Peuple, qui laves dans l’eau du fleuve »), l’un des morceaux les plus renommés du répertoire d’Amália, est aussi sans aucun doute l’un des sommets de l’art du fado. Un billet y sera consacré dans quelques jours.

Pour se mettre cette musique dans l’oreille, en voici un emploi (presque) contemporain : Esta contínua saudade (« Cette continuelle saudade »), extrait du premier album de Camané, Uma noite de Fados (1995) :

CamanéEsta contínua saudade. Vasco de Lima Couto, paroles ; Joaquim Campos (Fado Vitória).
Camané, chant ; Paulo Parreira & António Parreira, guitare portugaise ; Carlos Manuel, guitare ; Pedro Nóbrega , basse acoustique ; José Mário Branco, arrangement.
Extrait de l’album : Uma noite de Fados / Camané. Enregistrement : Lisbonne, Galeria Valentim de Carvalho, du 9 au 12 janvier 1995. Enregistré dans les conditions du direct. Portugal, EMI – Valentim de Carvalho, ℗ 1995.


Esta contínua saudade
Que me afasta do que digo
E me deserta do amor
Tem uma voz e uma idade
Contra as quais eu não consigo
Mais força que a minha dor

Cette continuelle saudade,
Qui m’éloigne de ce que je dis
Et tarit en moi tout amour,
Possède une voix et un âge
Contre lesquels je ne dispose
D’autre force que ma douleur.

Esta contínua e perigosa
Saudade que prende a mágoa
E enfraquece o entendimento
É uma fonte rigorosa
Onde eu bebo a angústia d’água
Que me assombra o pensamento

Cette continuelle et dangereuse
Saudade, qui retient la peine
En éteignant le jugement,
Est cette source rigoureuse
À laquelle je bois l’angoisse
Qui noircit mes pensées.

Mas para um tempo tão puro
Como é o de esperar
O sonho no olhar que trazes
É que eu no vento procuro
Todo o bem que posso dar
Em todo o mal que me fazes

Mais pendant un temps aussi pur
Que l’est celui de l’attente,
Il y a dans ton regard un rêve
De moi qui cherche dans le vent
Tout le bien que je peux tirer
De tout le mal que tu me fais.
Vasco de Lima Couto (1924-1980). Esta contínua saudade.
.
Vasco de Lima Couto (1924-1980). Cette continuelle saudade, trad. par L. & L. de Esta contínua saudade.

Le Fado Vitória (ou Victória) remonte aux années 1920, une décennie cruciale pour l’histoire du Portugal en raison de l’installation de la dictature — laquelle affecte à son tour le devenir du fado, déjà en pleine mutation pour d’autres raisons. Il est l’œuvre d’un fadiste, Joaquim Campos (1911-1981 ou 1899-1979 selon les sources), un homme dont les photos trahissent la physionomie un peu mastoc et qu’Amália tenait pour l’un des trois plus grands compositeurs de fado castiço :

[…] existem três grandes compositores no meio do fado : o Armandinho, o Alfredo Marceneiro e o Joaquim Campos. Gosto muito de cantar a música deles.
Vítor Pavão dos Santos, Amália, uma biografia, 2a ed., Ed. Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, p. 137.

[…] il existe trois grands compositeurs dans le milieu du fado : Armandinho, Alfredo Marceneiro et Joaquim Campos. J’aime beaucoup chanter leurs musiques.
Traduction L. & L.

Outre le Fado Vitória, Amália, de fait, a eu recours à plusieurs de ses musiques, parmi lesquelles le Fado Tango (pour Cansaço, « Lassitude » — autre joyau de son répertoire).

On ignore l’origine du nom de ce fado. Quelques hypothèses ont été formulées, certaines fantaisistes (la composition aurait été achevée au moment de la victoire des alliés, mettant fin à la Première guerre mondiale). Plus simplement, Vitória pourrait être le prénom de sa dédicataire.

Quant à la métrique, le Fado Vitória est fait pour des sextilhas (« sizains », ou strophes de six vers), chacune subdivisée en deux tercets de sept pieds. Ce détail a de l’importance, vu que le développement de la mélodie tient compte de la répétition obligatoire de chacun des tercets, comme on l’entend dans Esta perpétua saudade ; en outre, les rimes se répondent d’un tercet à l’autre (en principe, les deux premières rimes de chaque tercet sont sensées être identiques, ce qui n’est pas le cas ici) :

Esta contínua saudade
Que me afasta do que digo
E me deserta do amor
(bis)
Tem uma voz e uma idade
Contra as quais eu não consigo
Mais força que a minha dor
(bis)

Maria Alice (1904-1996) dans les années 1930.

Maria Alice (1904-1996), années 1930.

Les premiers enregistrements disponibles du Fado Vitória sont datés de 1929. Voici par exemple celui de Maria Alice (1904-1996), qui n’était pas encore l’épouse de l’éditeur Valentim de Carvalho, propriétaire de la maison de disques du même nom. Dans son style très daté (on croirait entendre Mistinguett en portugais), elle chante ce fado sur des paroles de Frederico de Brito, dit « Britinho » (1894-1977), qui, bien plus tard, allait contribuer au répertoire d’Amália avec Carmencita, Antigamente et plusieurs autres textes. O louco (« Le fou »), connu aussi sous le titre Sombras da noite escura (« Ombres de la nuit brune ») évoque un homme rendu fou d’amour : Lá vai um pobre tolinho / A cantar pelo caminho / De olhos pregados no chão / Como quem reza e procura / Nas sombras da noite escura / Uma perdida ilusão (« Voyez ce pauvre fou / Qui chante en marchant, / Les yeux rivés au sol / Comme s’il priait et cherchait / Dans les ombres de la nuit brune / Une illusion perdue »).

Maria Alice (1904-1996)O Louco ou Sombras da noite escura. [Joaquim] Frederico de Brito (Britinho), paroles ; Joaquim Campos (Fado Vitória).
Maria Alice, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés).
Enregistrement : Lisbonne, 1929. Portugal, 1929.

Cependant Joaquim Campos a enregistré lui-même son Fado Vitória en 1930, à Madrid, sur un poème sans titre. Son art, très différent de celui de Maria Alice, se rapproche d’un style de chant plus moderne, aux effets mélodramatiques moins appuyés, tel qu’il allait se développer au cours des décennies ultérieures. Il recourt à d’autres effets, par exemple les points d’orgue expressifs dans le chant, qui reste un instant suspendu sur une même note tandis que l’accompagnement instrumental s’interrompt brièvement (cette technique allait être utilisée à grande échelle par certains fadistes, surtout par Amália Rodrigues dont c’est presque une signature).

Joaquim Campos (1911-1981 ou 1899-1979)Fado Victória. T.L.R. (Fernando Telles, Álvaro Leal & Henrique Rêgo), paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Joaquim Campos, chant ; João Fernandes, guitare portugaise ; Georgino de Sousa, guitare.
Enregistrement : Madrid, 1930. Portugal, [1930?].

J’ai cherché en vain une transcription des paroles de cette chanson. Il m’a donc fallu en réaliser une moi-même, ce que j’ai fait avec beaucoup de difficulté. L’exactitude de ce qui suit n’est aucunement garantie (il est même plus que probable qu’il s’y trouve des inexactitudes).


No seu olhar castanho e terno
São pedaços desse inferno
Dantesco todo ele abrolhos
Atrai, encanta, seduz
Afinal foi ele a cruz
Onde preguei os meus olhos

Dans son regard tendre et mordoré
Il y a des fragments de cet enfer
Dantesque, hérissé d’épines,
Qui attire, enchante et séduit,
Mais qui fut la croix
Où le mien s’est crucifié.

Porque os seus olhos castanhos
São dois calvários, dois lenhos
Para o meu olhar sereno
Que Deus pare meus desgostos
Por grande castigo aposto
Nesse seu olhar moreno

Parce que ses yeux mordorés
Sont deux calvaires, deux branches d’une croix
Pour mon regard limpide et clair,
Que Dieu mette fin à mes tourments
En déchaînant son châtiment
Sur ce regard brun qui est le sien.
Fernando Telles (ou Teles), Álvaro Leal & Henrique Rêgo. Fado Victória (192?). Fernando Telles (ou Teles), Álvaro Leal & Henrique Rêgo. Fado Victória, trad. par L. & L. de Fado Victória (192?).

À suivre.

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