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Principe de précaution

4 mars 2014

Monte une jeune fille dans le bus, dans les 26 ans disons, brune, cheveux courts, un air de parfaite modernité sur elle, un air d’être absolument avertie des usages technologiques et sociétaux les plus récents, les plus à jour — tout dans la posture, les accessoires, les vêtements, indiquant aussi cela. Moderne et disposant des moyens d’assouvir son désir de le paraître.

Mais voici : la jeune fille est mystérieusement chaussée de charentaises à carreaux, affaissées. Je ne peux pas dire que j’en suis resté muet d’émerveillement vu que je ne parlais pas, mais il est un fait certain que le cours de mes pensées s’est subitement interrompu à cette découverte, chose qui pourrait passer pour une forme de mutisme.

Cette jeune fille a-t-elle à marcher sur des œufs ? Non qu’ainsi équipée elle s’en trouve réellement allégée, mais peut-être dans de meilleures dispositions, psychologiquement, pour se tirer au mieux de l’épreuve.

(Ou bien les charentaises à carreaux font-elles actuellement partie de la panoplie de la personne jeune et moderne ?)

L. & L.

Carlos do Carmo | Vim para o fado

4 mars 2014

Carlos do Carmo (né en 1939) est l’un des plus anciens fadistes en activité — et en fait d’activité on ne peut aucunement parler d’une forme de pré-retraite. Il se produit sur scène et enregistre à un rythme soutenu, jouissant encore de ses qualités vocales, presque intactes.

La vidéo ci-dessous, de 1976, est extraite du même programme de télévision que celle qu’on peut voir dans le billet Estrela da tarde. Le fado Vim para o fado n’était pas ce soir-là en lice pour représenter le Portugal au Concours Eurovision : il était interprété en plus, comme une forme d’entracte. On aperçoit brièvement la mère du fadiste, Lucília do Carmo — elle-même une des gloires du fado de l’après-guerre –, assise très droite au premier rang du public, le regard rivé à son fils.

Vim para o fado met en valeur la souplesse et la nervosité du chant de Carlos do Carmo. Ces qualités doivent, ou devraient, prévaloir chez tout fadiste, car le fado requiert des voix extrêmement mobiles et plastiques. Celle de Carlos do Carmo n’a pas l’agilité dynamique qui est l’apanage des très grands stylistes comme Maria Teresa de Noronha ou Amália Rodrigues, mais il faut lui reconnaître une aisance rythmique particulière dans la conduite du chant, une forme d’élan athlétique de perchiste, ou mieux de triple sauteur, qui donne à ses interprétations un tour élégant et enlevé.

Carlos do Carmo | Vim para o fado / Júlio de Sousa, paroles & musique ; Carlos do Carmo, chant ; instrumentistes non identifiés.
Vidéo : extrait de l’émission Festival da canção 1976. RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 28 février 1976.

Vim para o fado e fiquei…
Sou corda de uma guitarra
A que mais geme e soluça
E em vez de vestir samarra
Uso a sombra de uma capa
Que me tapa e me destapa
Se o meu corpo se debruça.
Je suis venu au fado, et j’y reste…
Je suis corde de guitare
La plus prompte à gémir et pleurer.
Au lieu d’une houppelande
Je m’enveloppe dans une cape
Qui me cache ou me découvre
À mesure que mon corps bouge.
Se quizeres saber de mim
Onde me perco encontrado
Pergunta aos guardas da noite
Pergunta às portas fechadas
Pergunta às mulheres compradas
Pelo fantasma do fado
E aos fadistas também
Porque todos me conhecem
Mas se vires que me entristecem
Não digas à minha mãe
Já tenho novos amigos
Que me oferecem de beber
Mas ninguém mata esta sede
Esta sede de esquecer.
Si tu veux de mes nouvelles
Si tu me cherches
Demande aux gardiens de la nuit
Demande aux portes fermées
Demande aux belles de nuit
Où est le fantôme du fado
Demande-le aussi aux fadistes
Car ils me connaissent tous
Mais si tu me vois triste
N’en dis rien à ma mère
Oui, j’ai de nouveaux amis
Qui me paient à boire
Mais nul n’étanche ma soif
Cette soif d’oublier.
Vim para o fado e aqui
Em cada noite perdida
Mais fado há na minha vida
E mais me lembro de ti
Do amor que não te dei
Vim para o fado e fiquei!
Je suis venu au fado, et ici
Chaque nuit perdue
Ajoute du fado à ma vie
Et avive le souvenir de toi,
De l’amour que je ne t’ai pas donné
Je suis venu au fado, et j’y reste !
Júlio de Sousa. Vim para o fado
Júlio de Sousa. Je suis venu au fado,
traduit de Vim para o fado par L. & L.

Alain Resnais est mort

2 mars 2014

Hier soir, samedi 1er mars (Le Monde en ligne).

Pour moi qui n’ai aucune culture cinématographique, mais aucune, Alain Resnais c’est Hiroshima mon amour — et un peu aussi L’année dernière à Marienbad, et On connaît la chanson, c’est tout. Mais Hiroshima mon amour. Et ce film-là, j’y trouve, et j’y entends surtout Marguerite Duras, son efficacité, sa concision, les phrases qui claquent et qui frappent comme autant d’éclairs, comme toutes celles de ce court extrait :

Alain Resnais (1922-2014), réalisateur | Hiroshima, mon amour (extrait) / Alain Resnais, réalisateur ; Marguerite Duras, scénario ; Emmanuelle Riva (Elle), Eiji Okada (Lui)…, acteurs ; Georges Delerue, Giovanni Fusco, musique. France, 1959.

Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir.

La promenade

23 février 2014

Montpellier (France), 23 février 2014

Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me retrouver dans la rue. Dans l’escalier, je fus croisé par une femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée.

Pour autant que je m’en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d’une humeur aventureuse et romantique qui m’emplit d’aise.
Robert Walser (1878-1956). La promenade, traduit de Der Spaziergang (1917) par Bernard Lortholary. Gallimard, impr. 2013 (L’imaginaire), ISBN 978-2-07-078347-2, page 9.

Montpellier (France), Carré Sainte-Anne (exposition L'œil et le cœur 2), 22 février 2014

Montpellier (France), 22 février 2014

Estrela da tarde | Ary dos Santos (António Zambujo, Yamandú Costa, Carlos do Carmo, Mafalda Arnauth)

18 février 2014

L’autre jour on a parlé d’António Zambujo à la radio, à propos d’un spectacle donné conjointement avec l’ensemble Doulce Mémoire il y a de cela plus d’un an, à Orléans je crois. Vu que je m’en suis désintéressé ces derniers mois (du bel António), il était temps de voir ce qu’il devenait ; réparer un tant soit peu cette négligence. J’ai donc consulté le célèbre moteur de recherche qui sait tout sur tout le monde, suffit d’ouvrir les vannes et il en tombe des cataractes.

Là-dedans il y a des choses parfois intéressantes — de quoi me fournir la matière de deux ou trois billets –, mais ces choses intéressantes le sont moins pour ce brave António, qui poursuit sa route gentiment, que pour ceux ou celles avec qui il collabore, l’espace d’un duo sur telle scène du Brésil, de France ou d’ailleurs.

Par exemple cette Estrela da tarde (« Étoile du soir »), une chanson des années 1970 appartenant au répertoire du fadiste Carlos do Carmo, sur un poème de José Carlos Ary dos Santos (1937-1984) dont j’ai déjà parlé plusieurs fois [voir : Amália Rodrigues et alii — Cantigas d’amigos (1971). Édition 2012].

Ary dos Santos est mort le 18 janvier 1984, c’est à dire 30 ans jour pour jour — à quelques heures près–, avant le concert où cette vidéo a été prise. On peut donc penser qu’il s’agit de la part du chanteur d’un hommage au poète, et peut-être aussi à son ami Fernando Tordo, compositeur de cette chanson comme de beaucoup d’autres écrites par Ary dos Santos, et dédicataire du poignant Cantiga de amigo (chanté par Amália sous le titre Meu amigo está longe, repris récemment par Gisela João). [Voir : Gisela João, dans la nuit bleue du fado.]

António Zambujo & Yamandú Costa | Estrela da tarde / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique ; António Zambujo, chant ; Yamandú Costa, guitare. Captation : la Miranda, à Lagoa, Rio de Janeiro (Brésil), 17 janvier 2014.

Internet :

…………

Comme toujours, António Zambujo chante bien, avec toute la sobriété requise, un peu du nez. Rien à dire. Manque peut-être un peu d’engagement. Mais la véritable découverte, ou les découvertes plutôt, sont respectivement le guitariste, Yamandú Costa, originaire du sud du Brésil, aux confins de l’Argentine et de l’Uruguay : étincelant. Un émerveillement. N’est-ce pas ? (Je ne le connaissais pas, alors qu’il est célèbre au Brésil et ailleurs. Tout le monde le connaît, sauf moi. À suivre désormais.)

Et la chanson elle-même, dont j’ai certainement entendu la version originale de Carlos do Carmo puisque j’en possède un enregistrement, mais que j’avais oubliée. Il faut dire qu’elle est desservie par un accompagnement orchestral qui n’incite guère à y revenir. En tout cas je n’en avais jamais écouté les paroles, vraiment belles. J’ai tenté de les rendre en français sans y parvenir — mais ça donne une idée, même poussive, de la tonalité du poème.

Era a tarde mais longa de todas as tardes
que me acontecia
Eu esperava por ti, tu não vinhas,
tardavas e eu entardecia
Era tarde, tão tarde, que a boca,
tardando-lhe o beijo, mordia
Quando à boca da noite surgiste
na tarde tal rosa tardia.
C’était le soir le plus long de tous les soirs
de ma vie
Je t’attendais, et tu ne venais pas,
Tu tardais et je perdais espoir.
Il était tard, si tard, que la bouche,
À qui tant tardait le baiser, mordait.
Alors à l’embouchure de la nuit tu surgis
Dans le soir comme une rose tardive.
Quando nós nos olhámos tardámos
no beijo que a boca pedia
E na tarde ficámos unidos
ardendo na luz que morria
Em nós dois nessa tarde em que tanto tardaste
o sol amanhecia
Era tarde de mais para haver outra noite,
para haver outro dia.
Regard dans regard nous avons retardé
Ce baiser que tant voulait la bouche
Et dans le soir nous étions un même feu
Brûlant dans la lumière mourante.
Dans ce soir où tu avais tardé, en nous deux
Le soleil s’éveillait
Il était trop tard désormais pour toute autre nuit,
Et pour tout autre jour.
Meu amor, meu amor
Minha estrela da tarde
Que o luar te amanheça e o meu corpo te guarde
Meu amor, meu amor
Eu não tenho a certeza
Se tu és a alegria ou se és a tristeza
Meu amor, meu amor
Eu não tenho a certeza.
Mon amour, mon amour,
Mon étoile du soir,
Que la lune t’éveille et que mon corps te garde
Mon amour, mon amour.
Et je ne sais pas
Si tu es la tristesse ou si tu es la joie,
Mon amour, mon amour,
Je ne le sais pas.
Foi a noite mais bela de todas as noites
que me adormeceram
Dos nocturnos silêncios que à noite de aromas
e beijos se encheram
Foi a noite em que os nossos dois corpos
cansados não adormeceram
E da estrada mais linda da noite
uma festa de fogo fizeram.
Cette nuit fut la plus belle de toutes les nuits
Qui m’aient jamais bercé,
Nuit des silences que l’ombre a remplis
D’arômes et de baisers.
Cette nuit fut celle où nos deux corps
Exténués n’eurent pas de repos,
Illuminant le chemin de la nuit
De leur propre feu.
Foram noites e noites que numa só noite
nos aconteceram
Era o dia da noite de todas as noites
que nos precederam
Era a noite mais clara daqueles que à noite
amando se deram
E entre os braços da noite de tanto se amarem,
vivendo morreram.
Des nuits et des nuits dans une seule nuit
contenues…
Ce jour était celui de la nuit de toutes les nuits
écoulées
Cette nuit était la plus claire pour les amants
Qui se sont donnés à la nuit
Et qui dans les bras de la nuit, de tant s’aimer,
Moururent frémissants.
Eu não sei, meu amor, se o que digo é ternura,
se é riso, se é pranto
É por ti que adormeço e acordo
e acordado recordo no canto
Essa tarde em que tarde surgiste
dum triste e profundo recanto
Essa noite em que cedo nasceste
despida de mágoa e de espanto.
Ce que je dis mon amour, est-ce rire, est-ce larme
Ou tendresse, je ne sais.
C’est pour toi que je m’endors et m’éveille,
Et qu’éveillé j’évoque dans le chant
Ce soir-là où tu surgis si tard
D’une ombre profonde et triste
Cette nuit délivrée de toute peine
en laquelle tu naquis.
Meu amor, nunca é tarde nem cedo para quem
se quer tanto!
Mon amour, il n’est jamais trop tard, ni trop tôt
Pour qui s’aime d’un tel amour !
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Estrela da tarde
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Étoile du soir, traduit de Estrela da tarde par L. & L.

La version originale, la voici.

Pour bien comprendre ce qui se passe dans la vidéo, il faut savoir qu’il s’agit d’un extrait du Festival RTP da canção de 1976. Ce festival est destiné à désigner la chanson qui représentera le Portugal au Concours Eurovision. En 1976, huit chansons, toutes interprétées par Carlos do Carmo, étaient en compétition, parmi lesquelles donc Estrela da tarde, classée finalement 6e [source : Wikipédia (pt)]. Il faut dire que l’intervention du poète lui-même, qui déclame deux couplets, produit un effet presque comique (mais probablement pas en 1976, au Portugal). L’accompagnement d’orchestre, identique à celui de l’enregistrement publié, gâche la prestation sensible de Carlos do Carmo.


Carlos do Carmo | Estrela da tarde / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique ; Carlos do Carmo, chant ; José Carlos Ary dos Santos, voix parlée ; Joaquim Luís Gomes, arrangements ; orchestre sous la direction de Thilo Krasmann.
Vidéo : extrait du Festival da canção 1976. RTP [Rádio e Televisão de Portugal], 28 février 1976.

Pour la petite histoire, c’est Uma flor de verde pinho, une belle chanson je dois dire, sur un poème de Manuel Alegre, qui a gagné. Et qui s’est classée 12e sur 18 à l’Eurovision (la moitié de ses points provenant du jury français, qui lui a attribué la note maximale) [source : Wikipédia (fr)].

Une dernière version d’Estrela da tarde, réalisée celle-ci dans le cadre d’un hommage (discographique) à Ary dos Santos publié en 2009, pour le 25e anniversaire de sa mort. L’album, intitulé Rua da Saudade (cette rue existe vraiment à Lisbonne, dans le quartier d’Alfama, et Ary dos Santos y demeurait), réunit quatre chanteuses parmi lesquelles Mafalda Arnauth, qu’on entend ici.

Mafadla Arnauth | Estrela da tarde / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique ; Mafadla Arnauth, chant. 2009.
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Lula Pena in Italia, nei pressi di Milano

16 février 2014

Annonce des concerts de Lula Pena à Monza et Desio (Lombardie, Italie), les 22 et 23 février 2014, dans le cadre des Lampi di Musicamorfosi.

Internet :

…………

Ce serait l’occasion de visiter Milan, cette ville que nous ne connaissons pas, rebutés peut-être par sa monstruosité supposée. C’est une ville que je me figure inamicale, mais février, ne serait-ce pas une période propice pour s’y rendre ?

Les concerts ont lieu dans des villas d’allure somptueuse, la Villa royale de Monza, et la Villa Tittoni Traversi à Desio. D’après les photos, trouvées ici ou là sur l’Internet, on pourrait s’y croire en Autriche (ce qui n’a rien d’étonnant).

Villa Reale, Monza (Lombardie, Italie), par Gabriele B. sur Flickr

Villa Reale, Monza (Lombardie, Italie), par Gabriele B. sur Flickr (CC BY-NC 2.0).

Monza, tout le monde connaît à cause du circuit automobile : c’est pour ainsi dire une banlieue de Milan. Desio est une autre localité de cette région de la Lombardie qui s’appelle la Brianza (je l’apprends à l’instant).

Il faudrait faire ça, partir vendredi prochain. C’est ce jeune homme qui nous accueillerait.

Pic Nic Vittoriano, Villa reale, Monza (Lombardie, Italie), par Luciano Consolini sur Flickr

Pic Nic Vittoriano, Villa reale, Monza (Lombardie, Italie), par Luciano Consolini sur Flickr (CC BY-NC 2.0).

Il y aurait de quoi se perdre dans le parc, qui est vaste. Cet autre jeune homme, rencontré au moment précis où notre fil d’Ariane, prévu trop juste, se serait épuisé, nous dirait : par ici, venez avec moi, venez.

Pic Nic Vittoriano, Villa reale, Monza (Lombardie, Italie), par Luciano Consolini sur FlickrPic Nic Vittoriano, Villa reale, Monza (Lombardie, Italie), par Luciano Consolini sur Flickr (CC BY-NC 2.0).

Le premier des deux spectacles est « sold out » d’après le site des Lampi di Musicamorfosi — c’est à dire les « éclairs de Musicamorfosi » –, le programme dans lequel s’insèrent les deux concerts de Lula Pena.

(Les Italiens, lorsqu’ils ont à dire un mot étranger, anglais par exemple, qui se termine par une consone, y adjoignent une sorte de voyelle indécise, une sorte de e muet sans couleur, histoire de ne pas finir sur un abrupt. Il ne peuvent pas s’en empêcher, de même que les Espagnols sont incapables de dire un mot commençant par sp ou st, sl etc. sans placer une voyelle e devant. Au lieu de spirale, ils disent espirale. Une espirale. Une estatue.)

Qu’à cela ne tienne, il reste le second concert.

......

Villa Tittoni Traversi à Desio (Lombardie, Italie), par Paul Barker Hemings sur FlickrVilla Tittoni Traversi à Desio (Lombardie, Italie), par Paul Barker Hemings sur Flickr (CC BY-SA 2.0).

Amália Rodrigues | Cuidei que tinha morrido

6 février 2014

Musée Saint-Raymond, Toulouse, 2 février 2014

Un fado pour aujourd’hui, 6 février 2014.

Amália Rodrigues (1920-1999) | Cuidei que tinha morrido / Pedro Homem de Mello, poème ; Alain Oulman, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique. Enregistrement : Lisbonne, janvier 1969. Extrait de l’album Com que voz, EMI-V. de Carvalho, ℗1970.

Ao passar pelo ribeiro
Onde às vezes me debruço,
Fitou-me alguém corpo inteiro
Dobrado como um soluço.
En longeant ce ruisseau
Sur lequel parfois je me penche
J’ai vu quelqu’un qui me fixait,
Froissé comme un sanglot.
Que palidez nesse rosto
Sob o lençol de luar !
Tal e qual quem ao sol posto,
Estivesse a agonizar.
Quelle pâleur sur ce visage
Sous le linceul du clair de lune !
Une pâleur d’agonisant
Mourant au crépuscule.
Aquelas pupilas baças
Acaso seriam minhas?
Meu amor quando me enlaças
Porventura as adivinhas?
Ces pupilles ternes et lasses
Seraient-elles les miennes ?
Mon amour quand tu m’enlaces
Est-ce que tu les devines ?
Deram-me então, por conselho
Tirar de mim o sentido…
Mas depois vendo-me ao espelho
Cuidei que tinha morrido!
On m’a conseillé d’oublier
De cesser d’y penser…
Mais un miroir alors
M’a renvoyé l’image d’un mort.
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Cuidei que tinha morrido
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Je me suis cru mort, traduit de Cuidei que tinha morrido par L. & L.

………
Note : dans le fado tel qu’il est chanté, les 2e et 3e strophes sont inversées, et quelques changements ont été pratiqués dans le texte :

« Estivera a agonizar » au lieu de : « Estivesse a agonizar » (2e strophe du poème) ; « Pupilas negras tão lassas / Raízes iguais às minhas » au lieu de : « Aquelas pupilas baças / Acaso seriam minhas? » (3e strophe du poème).

......

Musée Saint-Raymond, Toulouse, 2 février 2014

Pour février

1 février 2014

Voici.

Dans Lisbonne la belle, jamais trop encensée, ville des villes, célèbre havre de douceur nimbé de ciboires et de palmiers, la mode des tortues exotiques finit un jour par lasser.

Mário de Carvalho. L’art de mourir au loin. Traduit de : A arte de morrer longe (2010) par Marie-Hélène Piwnik. Les allusifs, 2013, ISBN 978-2-923682-34-1, page 15.

Lisbonne (Portugal), mars 2012

Travaux pratiques

24 janvier 2014

C’est pas mal ça, pour la pause de quatre heures ; il est bon de se dégourdir les jambes lorsqu’on exerce un travail sédentaire, et de divertir les bras et les poignets qui s’ankylosent sur les claviers d’ordinateurs.

Pauliteiros de Mirando do Douro. Dança dos paus. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sara Morais, son. Enregistrement : Miranda do Douro, district de Bragança (Portugal), 12 mars 2011. (A música Portuguesa a gostar dela própria ; projecto 174).

Et ceci, pour couper une réunion un peu longue et stressante, un séminaire par exemple, devrait être fort efficace. Ça repose un peu les neurones, ça réveille d’autres fibres.

Sans aucun doute.

Grupo de Pauliteiros de Mirando do Douro. Salto ao castelo. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sara Morais, son. Enregistrement : Miranda do Douro, district de Bragança (Portugal), 13 mars 2011. (A dança Portuguesa a gostar dela própria).

Jamais Souisse n’est sans couteau

17 janvier 2014

Lire le Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse & l’Allemagne est une activité très distrayante, autant qu’instructive. En quelques endroits on ne comprend pas ce qui est écrit. La première partie du récit n’est d’ailleurs pas de la main de Montaigne, mais de celle de son secrétaire, souvent d’humeur facétieuse. C’est lui qui nous apprend ceci : en 1580 les Suisses manifestaient une aversion particulière pour les Espagnols, qu’ils recevaient sans courtoisie. Et que les Suissesses portaient des coiffures étranges, qu’on pouvait leur ôter en passant, par jeu (il en a sûrement fait l’expérience) ; et peu leur en chalait. J’ignore ce qu’il en est de nos jours de cette coutume de l’escamotage des chapeaux. C’est à voir — du moins si on s’aventure là-bas, car aujourd’hui comme autrefois, « jamais Souisse n’est sans couteau, duquel ils prennent toutes choses ». On voit que la Croix-rouge devait nécessairement issir de cette intrigante contrée. En outre il est piquant — c’est le cas de le dire — d’observer que la bannière suisse figure un sparadrap impeccablement appliqué sur une peau entièrement et uniment ensanglantée, et que l’emblème de la Croix-rouge en dérive par inversion des couleurs, le sparadrap ayant absorbé le sang, lessivant du même coup une peau désormais blanche à faire peur. Quoi qu’il en soit : il est nécessaire de s’armer de la plus grande prudence dans tout commerce avec les Souisses. À plus forte raison si on est espaignol.

Ils reçoivent à la vérité le nom du Roy en tous ces quartiers là, avec reverence & amitié, & nous y font toutes les courtoysies qu’il est possible. Les Espaignols y sont mal.
[…]
Les vestemans ordinaires des fames me samblent aussi propres que les nostres, mesme l’acoustremant de teste qui est un bonnet à la cognarde ayant un rebras par derriere, & par devant, sur le front, un petit avancemant : cela est anrichi tout au tour de flocs de soye de bords de forrures ; le poil naturel leur pand par derriere tout cordonné. Si vous leur ostés ce bonnet par jeu, car il ne tient non plus que les nostres, elles ne s’en offencent pas, & voiés leur teste tout à nud. Les plus jeunes, au lieu de bonnet, portent des guirlandes sulemant sur la teste.
[…]
M. de Montaigne, pour essayer tout à faict la diversité des mœurs & façons, se laissoit partout servir à la mode de chaque païs, quelque difficulté qu’il y trouvat. Toutefois en Souisse il disoit qu’il n’en souffroit nulle, que de n’avoir à table qu’un petit drapeau d’un demi pied pour serviette, & le mesme drapeau, les Souisses ne le deplient par sulemant en leur disner & si ont force sauces & plusieurs diversité de potages ; mais ils servent tousjours autant de ceuillieres de bois, manchées d’argent, comme il y a d’homes. Et jamais Souisse n’est sans cousteau, duquel ils prennent toutes choses & ne mettent guiere la main au plat.

Michel de Montaigne (1533-1592). Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse & l’Allemagne en 1580 & 1581. Avec des notes par M. de Querlon. Partie 1 (rédigée par le secrétaire de Montaigne). Bade. A Rome : chez Le Jay, 1774. Reproduction numérique : http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-8505

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Exposition Adieu la Suisse !, Montpellier, Pavillon populaire. 8 décembre 2012.