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B Fachada & Lula Pena | Barrigão

16 janvier 2014

B Fachada & Lula Pena | Barrigão / B Fachada, paroles et musique ; B Fachada & Lula Pena, chant. Extrait de l’album : B Fachada é pra meninos (Mbari, 2010).

satisfação que a mãe já tem barrigão encosto a boca ao umbigo dela dou-lhe um beijo e peço um bom irmão encosto a boca ao umbigo dela digo um segredo vais nascer no verão

satisfaction maman a déjà un gros ventre je mets ma bouche sur son nombril je lui donne un baiser j’espère qu’il sera gentil mon petit frère je mets ma bouche sur le nombril de maman je te dis un secret tu vas naître en été

anda cá didi vem ver o bebé a gatinhar anda cá quiqui vem ler uma história para acalmar anda cá vovó vanessa que o bebé está te a chamar anda cá papá depressa qua há uma fralda para mudar

viens didi viens voir le bébé à quatre pattes viens kiki on va lire une histoire viens mamie vanessa le bébé t’appelle viens papa viens vite il faut changer les couches

inquietação que o pai tremeu o barrigão encosto a cara à carequinha dele se és meu pai e bem também do meu irmão encosto a cara à carequinha dele como nós ele vai nascer no verão

inquiétude papa il a fait peur au gros ventre je mets ma figure contre sa petite tête si tu es mon papa et celui de mon frère aussi je mets ma figure contre sa petite tête comme nous il va naître en été

B Fachada. Barrigão.
B Fachada. Gros ventre, traduit de Barrigão par L. & L.

Cette voix

16 janvier 2014

C’est à cause de cette fatigue… Lorsque je parle je perçois ma propre voix comme à travers la tuyauterie du chauffage. C’est qu’elle parvient à peine à se former, elle n’a rien, pas de matière, elle peine à s’extirper de la gorge et en sort exténuée. Une fois dans l’air elle n’a que la densité d’une plume, incapable de se gouverner elle-même.

Heureusement, je n’ai pas à prendre la parole en public ces jours-ci, ni de cours à donner, on s’impatienterait, on me sommerait de parler plus fort. Autant me mettre en demeure de rajeunir de 20 ans séance tenante. D’accord, mais vous avez la procédure pour ça ? Vous l’avez ? Donnez.

......
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Amália Rodrigues (1920-1999) | Recado a Lisboa / João Villaret, paroles ; Armando da Câmara Rodrigues, musique ; Amália Rodrigues, chant ; instrumentistes non identifiés. Années 1990.

On croirait l’enregistrement effectué à travers la tuyauterie du chauffage central tant il est mauvais. On ne sait pas d’où ça vient : exécrable copie volée d’un enregistrement studio (inédit) ? Simple captation de travail d’une séance d’essais ou de répétition ? Et puis c’est la voix esquintée des dernières années. Ce qui reste alors à cette Amália de 70 ans passés c’est le style, un art du chant inégalable, et la juste appréciation de la portée de ce qu’elle interprète. Il s’agit en l’occurrence d’une petite chanson dont on pourrait rendre le titre par « Lettre à Lisbonne » : un Lisboète exilé écrit à sa ville, la priant de porter son bon souvenir à tous ses quartiers. Il ne faut aucune emphase (comme on en constate chez d’autres interprètes de ce titre), juste une couleur de saudade.

Et toujours cet instinct phénoménal, affûté par plus de 50 ans de métier. Écouter comment elle s’arrange lorsqu’il y a contradiction entre l’accentuation de la mélodie et celle de la langue, par exemple sur le mot saudade du dernier vers (normalement accentué sur la syllabe -da-).

Lisboa querida mãezinha
Com o teu xaile traçado
Recebe esta carta minha
Que te leva o meu recado
Lisbonne petite mère
Avec ton châle bien noué
Reçois cette lettre
Qui t’apporte ma demande.
Que Deus te ajude, Lisboa
A cumprir esta mensagem
Dum português que está longe
E que anda sempre em viagem
Que Dieu t’assiste, Lisbonne
Pour accomplir ce message
D’un Portugais en exil
Et toujours en voyage.
Vai dizer adeus à Graça
Que é tão bela, que é tão boa
Vai por mim beijar a Estrela
E abraçar a Madragoa
E mesmo que esteja frio
Que os barcos fiquem no rio
Parados sem navegar
Passa por mim no Rossio
E leva-lhe o meu olhar
Va pour moi saluer la Graça
Qui est si belle et si bonne,
Fais mes baisers à l’Estrela
Et embrasse Madragoa.
Et même s’il fait froid,
Même si les bateaux
Restent amarrés au quai,
Passe pour moi au Rossio
Regarde-le pour moi.
Se for noite de São João
Lá pelas ruas da Alfama
Acende o meu coração
No fogo da tua chama
Si c’est la nuit de la Saint-Jean
À travers les rues d’Alfama
Allume mon cœur
À ta flamme.
Depois leva-o p´la cidade
Num vaso de manjerico
Para ele matar a saudade
Desta saudade em que fico
Puis emporte-le dans la ville
Dans un pot de basilic
Pour qu’il apaise la saudade
De cette saudade qui m’habite.
João Villaret (1913-1961). Recado a Lisboa
.
João Villaret (1913-1961). Lettre à Lisbonne, traduit de Recado a Lisboa par L. & L.

Pas trop cuit

14 janvier 2014

Comme je suis encore malade, je ne peux pas manger, ni boire, de tout. Ce n’est pas qu’on me l’interdise, c’est que je ne peux pas. Par exemple je n’aime plus le thé, qui me provoque un dégoût immédiat. J’ai envie de nourritures crues, ou peu cuites.

La soupe de poireaux pommes de terre de Marguerite, il faut la faire exactement comme elle le dit, du moins pour le gros œuvre. Couper les pommes de terre et les poireaux menu, ne mettre les poireaux dans la soupe que lorsque les pommes de terre sont déjà en train de bouillir, baisser le feu, et ne pas poursuivre la cuisson plus de 20 minutes. C’est ce que j’ai fait ce soir : les poireaux, presque encore vifs, sont délicieux. Il ne faut pas non plus, évidemment, mettre le gras (elle dit beurre ou crème fraîche, pour moi c’est un trait d’huile d’olive) dans la soupe en train de cuire. Il faut le mettre cru, dans l’assiette. C’est incroyable cette manie — normande probablement –, qui s’est répandue dans toutes les cuisines autant que dans tous les restaurants français, même ici dans le Sud, d’ajouter de la crème durant les cuissons. Ces Normands, que de méfaits !

L’intérêt du texte de Marguerite ne se limite pas à la recette. Il faut en lire (ou en écouter) la fin. Notamment cette insinuation éblouissante, et combien juste : « et plus encore sans doute » (il faut toute la phrase pour comprendre), et l’admirable conclusion : « On peut ne vouloir rien faire et puis, faire ça, oui, cette soupe-là : entre ces deux vouloirs, une marge très étroite, toujours la même : suicide. » Phèdre aux fourneaux. Savoir aussi que ce texte a été publié en 1976 dans le premier numéro de la revue Sorcières, fondée par Xavière Gauthier, et sous-titrée les femmes vivent.

Vive Marguerite.

Marguerite Duras (1914-1996) & Carlos d’Alessio (1935-1992) | La soupe aux poireaux / Marguerite Duras, texte ; Carlos d’Alessio, musique ; Delphine Seyrig et Sami Frey, voix ; Carlos d’Alessio, piano. Extrait de : Un vague extrêmement précis, Institut national de l’audiovisuel (France), 1997. Enregistrement public. Captation : Festival international de piano de La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), 8 août 1985. Première diffusion : France-Culture, 14 août 1985.

On croit savoir la faire, elle paraît si simple, et trop souvent on la néglige. Il faut qu’elle cuise entre quinze et vingt minutes et non pas deux heures – toutes les femmes françaises font trop cuire les légumes et les soupes. Et puis il vaut mieux mettre les poireaux lorsque les pommes de terre bouillent : la soupe restera verte et beaucoup plus parfumée. Et puis aussi il faut bien doser les poireaux : deux poireaux moyens suffisent pour un kilo de pommes de terre. Dans les restaurants cette soupe n’est jamais bonne : elle est toujours trop cuite (recuite), trop « longue », elle est triste, morne, et elle rejoint le fond commun des « soupes de légumes » – il en faut – des restaurants provinciaux français. Non, on doit vouloir la faire et la faire avec soin, éviter de l’« oublier sur le feu » et qu’elle perde aussi son identité. On la sert soit sans rien, soit avec du beurre frais ou de la crème fraîche. On peut aussi y ajouter des croûtons au moment de servir : on l’appellera alors d’un autre nom, on inventera lequel : de cette façon les enfants la mangeront plus volontiers que si on l’affuble du nom de soupe aux poireaux pommes de terre. Il faut du temps, des années, pour retrouver la saveur de cette soupe, imposée aux enfants sous divers prétextes (la soupe fait grandir, rend gentil, etc.). Rien, dans la cuisine française, ne rejoint la simplicité, la nécessité de la soupe aux poireaux. Elle a dû être inventée dans une contrée occidentale un soir d’hiver, par une femme encore jeune de la bourgeoisie locale qui, ce soir-là, tenait les sauces grasses en horreur – et plus encore sans doute – mais le savait-elle ? Le corps avale cette soupe avec bonheur. Aucune ambiguïté : ce n’est pas la garbure au lard, la soupe pour nourrir et réchauffer, non, c’est la soupe maigre pour rafraîchir, le corps l’avale à grandes lampées, s’en dépure, s’en nettoie, verdure première. Les muscles s’en abreuvent. Dans les maisons son odeur se répand très vite, très fort, vulgaire comme le manger pauvre, le travail des femmes, le coucher des bêtes, le vomi des nouveaux-nés. On peut ne vouloir rien faire et puis, faire ça, oui, cette soupe-là : entre ces deux vouloirs, une marge très étroite, toujours la même : suicide.
Marguerite Duras (1914-1996). La soupe aux poireaux (1976). D’abord publié dans la revue Sorcières, ISSN 0339-0705, no. 1, La nourriture (janvier 1976), puis dans le recueil Outside (P.O.L., 1984).

En ruine

10 janvier 2014

Chiesa di Sant'Agostino, Castiglion Fiorentino (Toscane, Italie), 25 décembre 2013.

Les pires vacances. C’est comme ça, réellement. Déjà malade avant de partir, mais le médecin avait été consulté. C’est peut-être une gastro-entérite avait-il dit, peut-être pas ; puisque vous partez, faisons comme si c’était ça, on verra au retour sinon. J’ai pris les remèdes, consciencieusement, mais plus on allait plus j’étais mal à l’aise, parfois je ne pouvais pas manger du tout, et la nourriture n’avait pas son goût habituel. La première halte était à Pise. Il pleuvait, puis venaient des éclaircies. Il a encore plu, il a plu presque tout le temps. Il a plu, il a plu, il a plu.

À moi rien ne plaisait. Rien. Gli Italiani non mi piaccevano più. No. Tout à coup ils semblaient aussi pusillanimes que les Français, aussi amers. La vie politique italienne est encore pire que la nôtre, je crois. La Toscane ne me plaisait plus, ni Assise toujours aussi pleine de bonnes sœurs et de vaticanomanes enragés. C’était une chambre à grand lit qui était réservée, mais non, deux hommes ensemble vous n’y pensez pas. Un hôtel pourtant, pas un monastère.

À Sienne j’ai commencé à vomir mes petits déjeuners. Au vrai ce que je régurgitais c’était la Piazza del Campo, Arezzo, Gubbio, François d’Assise, ses stigmates et ses oiseaux, Giotto, Piero della Francesca, le TG Uno, Matteo Renzi, Berlusconi, la signalisation routière, la langue, enfin tout ce que l’Italie exsude d’elle-même à profusion. Je ne voulais plus de moi non plus. C’était moi que je vomissais, voilà aussi ce qui se passait.

Je rêvais d’Angleterre, je l’avoue. Il n’existe pas de signe d’une plus grande détresse. Au retour j’ai feuilleté sur le web des vues des « areas of outstanding natural beauty » (« zones de beauté naturelle exceptionnelle ») de Grande-Bretagne [Wikipedia (en)] telles que les Cotswolds, la côte du Northumberland et d’autres.

Je ne mangeais presque plus. J’avais, j’ai toujours, des envies de femme enceinte. Une obsession exclusive de poires et de limonade. Un besoin de lait ribot avec des crêpes. D’olives : de belles Lucques charnues et craquant sous la dent. Il y a trois jours j’ai trouvé dans le réfrigérateur une grosse poignée d’olives violettes : miraculeuse apparition.

Voilà la puissance dévastatrice d’un misérable parasite intestinal.

...

Pisa = Pise (Toscane, Italie), Chiesa di San Matteo, 23 décembre 2013

......

Ingrid Caven | La la la / Jean-Jacques Schuhl, paroles ; Peer Raben, musique ; Ingrid Caven, chant ; Jay Gottlieb, piano. Extrait de l’album Chambre 1050 (1996)

Da capo

1 janvier 2014

Palácio dos Marqueses de Fronteira, Lisbonne (Portugal)

Une porte ouverte. On n’ose y croire.
Robert Pinget (1919-1997). Taches d’encre (1997).

Ouverte sur quoi ?

L. & L.

Barbara | Si la photo est bonne

21 décembre 2013

(Tout spécialement pour Béatrice.)

Barbara (1930-1997) | Si la photo est bonne / Barbara, paroles et musique, chant, piano. Vidéo d’origine inconnue. 1967 ?

Du temps où la peine de mort se pratiquait encore en France, où seule la grâce présidentielle avait le pouvoir de l’annuler, et où la « femme [du] président » était la prude madame De Gaulle, plus ou moins perfidement surnommée « Tante Yvonne ».

Pareil humour — quasiment noir n’est-ce pas ? — serait-il possible de nos jours ? (Non pas l’irrévérence envers la présidente, qui n’est que le nœud sur le paquet cadeau.)

Joyeux Noël !

Si la photo est bonne
Juste en deuxième colonne
Y a le voyou du jour
Qu’a une petite gueule d’amour
Dans la rubrique du vice
Y a l’assassin de service
Qui n’a pas du tout l’air méchant
Qui a plutôt l’œil intéressant
Coupable ou non coupable
S’il doit se mettre à table
Que j’aimerais qu’il vienne
Pour se mettre à la mienne.

Si la photo est bonne
Il est bien de sa personne
N’a pas plus l’air d’un assassin
Que le fils de mon voisin
Ce gibier de potence
Pas sorti de l’enfance
Va faire sa dernière prière
Pour avoir trop aimé sa mère
Bref, on va prendre un malheureux
Qu’avait le cœur trop généreux.

Moi qui suis femme de président
J’en ai pas moins de cœur pour autant
De voir tomber des têtes
À la fin, ça m’embête
Et mon mari, le président
Qui m’aime bien, qui m’aime tant
Quand j’ai le cœur qui flanche
Tripote la balance.

Si la photo est bonne
Qu’on m’amène ce jeune homme
Ce fils de rien, ce tout et pire
Cette crapule au doux sourire
Ce grand gosse au cœur tendre
Qu’on n’a pas su comprendre
Je sens que je vais le conduire
Sur le chemin du repentir
Pour l’avenir de la France
Contre la délinquance
C’est bon, je fais le premier geste
Que la justice fasse le reste
Surtout qu’il soit fidèle
Surtout, je vous rappelle
À l’image de son portrait
Qu’ils se ressemblent trait pour trait
C’est mon ultime condition
Pour lui accorder mon pardon.

Qu’on m’amène ce jeune homme
Si la photo est bonne.
Barbara (1930-1997). Si la photo est bonne (1964)

L. & L.

Travaux pratiques

18 décembre 2013

Faisons ça, ça a l’air facile. On peut faire ça :

OrBlua. Vamos lá ver / OrBlua, trio vocal. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sofia Matias, son. Enregistrement : Ria Formosa, Faro, Algarve (Portugal), 7 novembre 2013. (A música Portuguesa a gostar dela própria ; Projecto 830).

Je me demande quand même si on ne se fait mal à la poitrine à force ; et ça laisse des traces peut-être, il se frappe vraiment fort. Et quand on a de l’ostéoporose… Non.

Ça, ça semble bien :

Mariana Maria, Maria Inácia & Pedro Mestre. A horta da palmeirinha / Mariana Maria et Maria Inácia, chant ; Pedro Mestre, viola campaniça, chant. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Rosa Pomar, son. Enregistrement : Gare d’Ourique, Beja, Baixo Alentejo (Portugal), 3 octobre 2012. (A música Portuguesa a gostar dela própria ; Projecto 471).

J’adore. Ça m’enchante. Mais il faut savoir jouer de la viola campaniça. Pas possible non plus, quel dommage.

Se contenter de ça finalement :

Donzelica Rosendo, Almerinda Coelho & Leonor Joaquim. Modas de danças de roda / Donzelica Rosendo, Almerinda Coelho e Leonor Joaquim, chant. Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sofia Matias, son. Enregistrement : Paderne, Albufeira, Faro, Algarve (Portugal), 4 novembre 2013. (A música Portuguesa a gostar dela própria ; Projecto 854).

Ça oui, ça va.

C’est bien aussi.

L. & L.

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Internet :

« È questo che fa male, guardarti andare via »

16 décembre 2013

Je ne sais plus à quand exactement ça remonte, c’est à dire quand je les ai vus la première fois. Avant l’été, en mai peut-être, ou était-ce un peu plus tard… Puis je les ai revus. Et encore. C’est devenu presque régulier pendant la période estivale où peu de monde travaille encore, durant laquelle je déjeunais assez souvent seul, et assez tard, et où, comme toujours dans ce cas, j’allais « aux boîtes » — c’est ainsi que je désigne un genre de fast-food prétendûment bio relativement proche de mon travail, dans lequel on se procure des plats préparés conditionnés dans des boîtes en carton, qu’on peut consommer sur place. Lorsqu’on y arrive après une certaine heure il vous est demandé de vous installer dans la petite salle donnant sur l’arrière. Et c’est seulement là qu’il était possible de les voir. Là, et uniquement étant seul. Je ne les ai jamais vus, ça ne s’est jamais produit lorsque je n’étais pas seul.

La première fois je les ai même vus arriver — je regardais par la fenêtre à ce moment-là –, chacun dans sa voiture. Ou plutôt non, je ne les ai pas vus arriver, et à la réflexion je ne les ai jamais vus arriver. Je pense que ce qui me faisait regarder par la fenêtre c’était le bruit de deux portières claquées presque simultanément, ou à bref intervalle. Ce que je voyais ensuite, voici : une jeune femme brune, cheveux très longs lui tombant au milieu du dos et un homme, chacun venant apparemment de quitter l’une de deux voitures garées l’une près de l’autre à une cinquantaine de mètres du lieu d’où je regardais, se rejoignant et s’enlaçant (ils étaient exactement de la même hauteur, c’était alors flagrant), se bécotant, se parlant, toujours enlacés, pendant plusieurs minutes comme deux amoureux se retrouvant après une longue séparation, puis avançant ensemble vers le restaurant, y entrant. Un peu plus tard ils s’installaient dans la même petite salle où j’étais assis, la seule possible à cette heure-là. Et alors ils se comportaient exactement comme deux collègues de bureau, rien d’autre.

Ils sont toujours partis avant moi ; il me semble qu’à plusieurs reprises j’ai attendu pour assister à leur départ car celui-ci reproduisait le rituel de l’arrivée, inversé, avec plus d’intensité, et sur une durée plus considérable, comme si la séparation était un arrachement, comme si l’un des deux partait sur le champ pour les antipodes sans que l’autre puisse l’y accompagner, ni même le puisse jamais : comme s’il y avait un risque que jamais plus ils ne se revoient. À chaque fois ils se sont quittés ainsi sous mes yeux, avant de prendre place chacun dans son auto puis de disparaître.

Je les ai revus récemment, dans les mêmes conditions. Déjeuner tardif « aux boîtes », seul. Même arrivée d’eux, portières, enlacés, tailles identiques, se cajolant de longues minutes, puis marchant vers le restaurant. Entrant dans la petite salle, se plaçant non loin de moi. Ce n’étaient pas les mêmes. Non, ce n’étaient pas les mêmes personnes, pas du tout les mêmes visages, vraiment pas. Je l’ai constaté sans aucune ambiguïté possible : je l’ai constaté, stupéfait. Mais en même temps j’ai constaté aussi que j’en avais l’intuition depuis quelque temps déjà, sans m’y être arrêté. C’est à dire que je les avais revus deux ou trois fois avant cette fois-là de la révélation, et que s’était développée en moi une sorte de prescience que quelque chose clochait.

Même séquence de séparation, même douleur, même détresse. Ite, missa est.

Mais pas les mêmes officiants. Depuis quand ? La vie vous a de ces mystères !

Roberto Giordi. Guardarti andare via / Alessandro Hellmann, paroles ; Fabrizio Gatti, musique ; Roberto Giordi, chant ; Fabio De Martino, guitare ; Pietro Bentivenga, accordéon ; Domenico Siani, violon ; Solis String Quartet, quatuor à cordes. Extrait de l’album Con il mio nome (Odd Times Records, 2011).

Da una misera stazione
gelata come marmo
come dentro un’ospedale
dove tutto è troppo bianco
da oceani di distanza
nel vuoto del mattino
adesso che ogni cosa
corre incontro al suo destino
D’une gare miteuse
Glacée comme le marbre
Comme dans un hôpital
Où tout est trop blanc
D’océans de distance
Dans le vide de l’aube
Maintenant que toute chose
Court vers son destin
La tua sagoma di spalle
senza la mia protezione
che già naviga distante
in una fretta di persone
ognuna col suo scopo
con la sua direzione
e io dentro la neve
che mi piego come un fiore
Ta silhouette de dos
Privée de ma protection
Qui déjà s’éloigne
Dans une foule pressée
Chacun avec son but
Avec sa direction
Et moi qui sous la neige
Me courbe comme une herbe
È questo il mio dovere, guardarti andare via
È questo il mio dolore, guardarti andare via
È questo il mio sapere, lasciarti andare via
È questo che fa male, guardarti andare via
Le voilà mon devoir, te regarder partir
La voilà ma douleur, te regarder partir
Je sais qu’il faut le faire : te laisser t’en aller
Voilà ce qui fait mal, te regarder partir
Lontano dal tuo caldo
dal profumo del tuo sonno
lontano dal tuo respiro
che avrei strappato al vento
pur di avere ancora tempo
pur di rimanerti accanto
pur di non cadere dentro
a questo smisurato inverno
Loin de ta chaleur
Du parfum de ton sommeil
Loin de ton souffle
Que j’aurais arraché au vent
Pour avoir encore du temps
Pour rester près de toi
Et pour ne pas tomber
dans cet hiver démesuré
Lontano dai tuoi occhi
che fuggono indifesi
lontano che non senti
lontano che non vedi
lontano da una casa
che non ha più stagioni
lontano da ogni cosa
che tu farai domani
Loin de tes yeux
Qui s’en vont sans défense
Si loin que tu n’entends plus
Si loin que tu ne vois plus
Loin d’une maison
Qui n’a plus de saisons
Et si loin de tout
Ce que tu feras demain
È questo il mio dovere, guardarti andare via
È questo il mio dolore, guardarti andare via
È questo il mio sapere, lasciarti andare via
È questo che fa male, guardarti andare via
Le voilà mon devoir, te regarder partir
La voilà ma douleur, te regarder partir
Je sais qu’il faut le faire : te laisser t’en aller
Voilà ce qui fait mal, te regarder partir
Alessandro Hellmann. Guardarti andare via.

Alessandro Hellmann. Te regarder partir, traduit de Guardarti andare via par L. & L.

L. & L.

Internet :

Quinteto Lisboa — Lisboa ausente

15 décembre 2013

Quinteto Lisboa. Lisboa ausente / João Monge, paroles ; João Gil, musique ; Quinteto Lisboa, ensemble instrumental et vocal. 2012. — Quinteto Lisboa : João Gil (guitare), José Peixoto (guitare), Fernando Júdice (basse acoustique), Hélder Moutinho (chant), María Berasarte (chant).

Le Quinteto Lisboa, formé en 2012, se compose d’une pléiade de musiciens chevronnés.

Trois instrumentistes : João Gil, guitariste et compositeur, fondateur de plusieurs des groupes les plus marquants de la scène portugaise de ces dernières décennies (Trovante et Ala dos Namorados notamment), auteur, avec le parolier João Monge surtout, de chansons de grande qualité ; José Peixoto, lui aussi guitariste et compositeur, ancien membre de Madredeus (entre autres) ; Fernando Júdice, musicien de jazz (flûte et contrebasse), ancien membre de Trovante et de Madredeus : le monde est petit, le Portugal aussi.

Deux chanteurs : Hélder Moutinho, frère du fadiste Camané, voix de baryton faite pour la chanson mieux que pour le fado (auquel il s’adonne également), et María Berasarte, basque de naissance, subjuguée par le fado qu’elle chante habituellement en castillan. Elle reste silencieuse dans ce morceau Lisboa ausente (Lisbonne absente), reprise d’une chanson figurant sur le premier album (1994) du groupe Ala dos Namorados mentionné plus haut. La partie vocale y était alors tenue par Nuno Guerreiro, à l’insolite tessiture de haute-contre.

Acorda, é dia
Põe na bagagem
O mapa, o xaile
Há sempre aragem.
Vencido fico em pé
No teu lugar.
Adeus
Lisboa junto ao mar.
Réveille-toi, il fait jour
Mets dans ta valise
La boussole et le châle,
Il y a toujours bon vent.
Je me tiens vaincu
À ta place.
Adieu
Lisbonne en ton rivage.
Adeus, Lisboa
Não esperes mais
Entende o vento
E os seus sinais.
Partes de ti sem medo
De naufragar.
Adeus
Eu fico ao pé do cais.
Adieu Lisbonne
N’attends pas plus longtemps.
Entends le vent,
Il t’appelle.
Éloigne-toi de toi
Sans crainte de naufrage.
Adieu,
Moi, je reste sur le quai.
Não olhes para trás,
Quem não partiu chorou
E a saudade não se esgotou.
Ne regarde pas en arrière.
Ne pas partir c’est devoir pleurer
Dans une inépuisable saudade.
João Monge. Lisboa ausente.
João Monge. Lisbonne absente, traduit de Lisboa ausente par L. & L.

Internet :

Fuyons

14 décembre 2013

Resul Dindar. Gözlerin doğuyor gecelerime / Halit Çelikoğlu, paroles ; Yusuf Nalkesen ; Resul Dindar, chant ; instrumentistes non identifiés.

Supposons qu’il faille partir. Mettons que l’atmosphère devienne à ce point irrespirable en France que. Mettons que l’extrême droite soit portée au pouvoir. Il ne lui faudra pas six mois pour ruiner le pays. La frontière suisse sera fermée tu penses bien, dès les premières heures de l’exode, et à double tour ; mais même les autres nous regarderont d’un sale œil puisque qu’on sera une bande de fuyards pauvres. Il faudra continuer, aller toujours plus loin.

Mettons qu’on puisse s’arrêter en Turquie. Comment vivre ?

D’abord la langue, comme un mur.

Ne mektup geliyor ne haber senden
Söyle de bileyim bıktın mı benden
Her akşam güneşin battığı yerden
Gözlerin doğuyor gecelerime

Geçilmez gurbetin sokaklarından
İçilmez suları pınarlarından
Öptüğüm o ıslak dudaklarından
Sözlerin doğuyor gecelerime

Çileli doğmuşum zaten ezelden
Hasrete alıştım ne gelir elden
Yaşlı gözlerime baktığın yerden
Gözlerin doğuyor gecelerime

Halit Çelikoğlu. Gözlerin doğuyor gecelerime.

Non, ça ne va pas être facile.