Skip to content

Gisela João, dans la nuit bleue du fado

28 octobre 2013

Gisela João -- Gisela João (album ; 2013)
Gisela João. Gisela João (2013).

Cette chanteuse, Gisela João, originaire du Nord du Portugal et non de Lisbonne, est décidément une nature (voir le billet du 27 janvier 2013).

Voilà plus d’un mois que j’ai cet album et que je l’écoute. Je n’en ai rien écrit jusqu’à présent, de crainte de me laisser emporter par mon enthousiasme, et d’avoir à le regretter.

Mais non. Au bout de six semaines, ou sept, je n’ai pas changé d’opinion. Cet album sans nom, sinon celui de son interprète, est mon préféré dans toute la production discographique de fado depuis le retrait d’Amália — du moins celle dont j’ai connaissance, moi qui vis hors du Portugal. Cela à une exception près : le génial Troubadour de Lula Pena, ce dernier n’étant pas exactement un album de fado, et restant hors d’atteinte. Du reste, quelque chose de Troubadour se retrouve ici : le souffle du vivant.

Le morceau d’ouverture de Gisela João est sidérant : une interprétation hors du commun de l’ample et magnifique mélodie du Fado menor do Porto (celle du Não é desgraça ser pobre d’Amália) sur le poème Madrugada sem sono, déjà employé par  Beatriz da Conceição en 1967 associé à une autre musique. C’est à dire que la chanteuse semble vivre profondément ce fado, en tout cas l’interpréter, sachant retenir sa puissance vocale dans la tension d’un murmure aussi longtemps qu’il le faut, pour ensuite la déchaîner à bon escient. Ainsi réalisé, ce fado est une pièce d’anthologie [Écouter]. J’ai tenté, sans grand succès je dois dire, une traduction du poème, pour en donner une idée :

Na solidão a esperar-te,
Meu amor fora da lei
Mordi meus lábios sem beijos
Tive ciúmes, chorei.
Dans cette solitude à t’attendre
Mon amour que j’aime hors la loi
À me mordre mes lèvres privées des tiennes
La jalousie, et les larmes me viennent.
Despedi-me do teu corpo
E por orgulho fugi,
Andei dum corpo a outro corpo,
Só p’ra me esquecer de ti.
Résignée au manque de ton corps
Je m’en suis allée, par fierté,
Passant d’un corps à un autre corps
Croyant me déprendre de toi.
Embriaguei-me, cantei
E busquei estrelas na lama,
Naufraguei meu coração
Nas ondas loucas da cama.
Je me suis enivrée, j’ai chanté
Et j’ai fouillé la boue, y cherchant des étoiles
Et j’ai noyé mon cœur
Dans le déferlement des vagues des draps.
Ai abraços frios de raiva,
Ai beijos de nojo e fome,
Ai nomes que murmurei
Com a febre do teu nome.
Que d’étreintes glacées de rage,
Que de baisers avides, que de dégoût
Ah combien de noms murmurés
Dans le seul désir de ton nom !
De madrugada sem sono,
Sem luz, nem amor, nem lei
Mordi os brancos lençóis,
Tive saudades, chorei.
Au bout de cette nuit blanche
Sans feu, sans amour et sans loi,
Je mords ces draps dans lesquels tu n’es pas
Et les larmes me viennent avec le mal de toi.
Goulart Nogueira (1924-1993). Madrugada sem sono.

Goulart Nogueira (1924-1993). Nuit blanche, traduit de Madrugada sem sono par L. & L.

Parfaitement en accord avec le chant dans son déroulement et sa dynamique, l’accompagnement instrumental est remarquable, dans ce fado comme dans l’album entier. La guitare portugaise de Ricardo Parreira, qui joue plutôt dans le style de Coimbra, avec parfois la sécheresse percussive d’un clavecin, donne à l’album une forme d’intensité, parfois de violence, qui fait contrepoint à la présence et à l’expressivité incroyables de la chanteuse, dont la production a eu la bonne idée de ne pas gommer la respiration, qu’on entend. Ce qui en fait un album vivant, humain, dans lequel passe le frisson du fado.

Peu d’originaux dans l’album. Une présence du répertoire d’Amália, bien servi, interprété avec esprit (des chansons traditionnelles choisies dans l’album Folclore à guitarra e à viola de 1972, un « remake » malicieux de Casa da Mariquinhas — l’original de La maison sur le port) ou avec la profondeur requise, notamment dans le fado Meu amigo está longe :

Gisela João. Meu amigo está longe / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique ; Gisela João, chant ; Ricardo Parreira, guitare portugaise ; Tiago Oliveira, viola de fado (guitare classique) ; Francisco Gaspar, basse acoustique ; Frederico Pereira, direction musicale.

(J’aime moins cette vidéo que celle, plus ancienne et superbe, qu’on peut encore voir sur le site Metropolis d’Arte.)

Nem um poema, nem um verso, nem um canto,
Tudo raso de ausência, tudo liso de espanto
Amiga, noiva, mãe, irmã, amante,
Meu amigo está longe
E a distância é tão grande.
Pas un poème, pas un vers, pas un chant
Tout est plein de l’absence, tout est lisse de l’effroi
Amie, fiancée, mère, sœur, amante,
Mon ami est loin
Et la distance est immense.
Nem um som, nem um grito, nem um ai
Tudo calado, todos sem mãe nem pai
Amiga noiva mãe irmã amante,
Meu amigo esta longe
E a tristeza é tão grande.
Pas un son, pas un cri, pas une plainte
Tout est silence et tous sont orphelins,
Amie fiancée mère sœur amante,
Mon ami est loin
Et la tristesse est immense.
Ai esta magoa, ai este pranto, ai esta dor
Dor do amor sózinho, o amor maior
Amiga, noiva, mãe, irmã, amante,
Meu amigo esta longe
E a saudade é tão grande.
Ah cette peine, ah ce sanglot, cette douleur
Douleur de l’amour privé de son amour
Amie, fiancée, mère, sœur, amante,
Mon ami est loin
Et la saudade est immense.
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Meu amigo está longe.
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Meu amigo está longe. Trad. L. & L.

L’interprétation de Maldição, un des plus beaux fados d’Amália, sur la splendide mélodie du Fado cravo d’Alfredo Marceneiro, me convainc un peu moins : péché de gourmandise.

À l’évidence la maison de disques croit en Gisela João, puisque cet album, le premier en solo de la chanteuse, a été réalisé avec le même soin et les mêmes moyens que celui d’un artiste confirmé, phoniquement et graphiquement. Le livret est bleu sombre, comme cette nuit du fado dans laquelle se tient Gisela João : telle est sa place, indiscutablement.

L. & L.
…………

Gisela João
Gisela João (2013)

Gisela João -- Gisela João (2013)Gisela João / Gisela João, chant ; Ricardo Parreira, guitare portugaise ; Tiago Oliveira et Rogério Ferreira, viola de fado (guitare classique) ; Francisco Gaspar, basse acoustique ; Frederico Pereira, direction musicale. — [Portugal] : Valentim de Carvalho, ℗2013. — 1 CD

Enregistrement : février 2013..

Valentim de Carvalho 0299-2. — EAN 5605231029926.

Internet : Gisela João — Site officiel

13 commentaires leave one →
  1. Correia permalink
    28 octobre 2013 22:48

    Je suis d origine portugaise. je découvre depuis très peu de temps le fado et je retrouve un peu de mon âme que j avais égaré.
    Je vous remercie très sincèrement pour les artistes et les poètes que vous me permettez de découvrir. Vos traductions sont très bien faites et je vous en félicite.
    Continuez surtout

    • 28 octobre 2013 23:05

      Merci, merci !

      • Correia permalink
        28 octobre 2013 23:23

        Sur votre site je ne trouve pas qui vous êtes?
        Comment connaissez vous si bien le fado? et le portugais?
        Comment avez vous fait pour pour acquérir tout cela?

        J’ai suivi vos conseils, je suis allé voir le spectacle du Fado à Paris pour le festival d’automne, si je ne trompe.
        J’ai découvert plusieurs artistes, dommage qu’ils n’aient pas été présentés à chaque chanson. C’était un peu frustrant pour le néophyte.
        Depuis le spectacle est passé sur France Musique un après midi, je l’ai découvert par hasard mais je n’ai pas encore eu le temps d’écouter religieusement l’émission.

      • 29 octobre 2013 22:34

        Vous savez, ce n’est qu’une distraction ce site, pour moi. Je ne suis personne de connu… C’est juste que le fado m’a plu très tôt, à la fois en tant que genre musical et parce qu’il est intimement lié à la langue portugaise qui avait pour moi (qui ne la comprenais pas du tout, je suis d’origine bretonne, mes parents parlaient français et breton) un charme très puissant. Et ce charme persiste, bien que je parle très mal portugais (je n’ai jamais pris la peine de l’apprendre sérieusement).

        Dans ces billets-là :

        https://jepleuresansraison.com/2009/10/24/la-parole-amalia-1/
        https://jepleuresansraison.com/2009/10/25/la-parole-amalia-2/
        https://jepleuresansraison.com/2009/10/28/la-parole-amalia-3/

        j’en parle un peu.

        Le concert du Cirque d’hiver, je l’ai écouté (pas complètement) sur France musique. Tout ne m’a pas plu, je dois dire… 🙂

        Philippe

      • Correia permalink
        30 octobre 2013 01:09

        Merci de votre réponse.
        J’ai suivi les liens que vous m avez transmis. Je comprends un peu mieux.
        Moi aussi je suis allé au Portugal dans ces années là 74, pour moi.
        J’ai quitté le Portugal à 14 ans, mon père est venu me chercher. Moi aussi j’ai vu la Pide en action à la frontière , longs manteaux, etc. ils se sont occupés de mon père et l on obligé à quitter le train et à retourner à Porto?. moi, je suis resté seul à l’hôtel à la frontière, et transi de peur. puis finalement comme rien ne s’arrangeait on est parti à « salto » pour la France.
        Je n’ai pas pu aller au Portugal pendant 10 ans et le lien s’est perdu même avec la langue. Je n’ai jamais pu parler le portugais depuis cette date. Blocage complet. La littérature, la musique idem.

        Depuis peu, je vais au Portugal (tous les 5/6 ans) pour emmener mon Papa.voir sa famille.
        J’au eu un choc en 2007 en allant écouter à l’Olympia Cristina Branco: J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps en l’écoutant.J’y ai amené ma famille et mes copains.
        Cette année 2013 j’ai été touché par Ana Moura, et j’ai été voir son concert à Paris puis d’autres
        Je compte fouiller, à l’aide de votre site, toute cette poésie et cette musique.
        Je rêve d’aller à Lisbonne et d’écouter la musique du fado dans les quartiers d origine.

        Moi aussi je n’arrive pas à aller au bout de l’émission de France Musique, elle ne transmet pas la ferveur qu’il avait dans la salle.
        Camané et Braga m’ont bien plu. Zambujo m’a surpris, il faut que je l’écoute davantage pour m’imprégner de sa musique, de sa lenteur,de sa poesie..
        Merci à vous

  2. Anne-Marie permalink
    1 novembre 2013 17:46

    Gisela est une nature, ça c’est vrai. J’ai attendu avec impatience la sortie de son disque depuis que tu nous l’avais fait connaître, et je l’ai acheté l’un des premiers jours puisque par chance j’étais à Lisbonne à ce moment. Et il m’a emballée, moi aussi ! Mais voilà que je suis allée l’écouter chanter, Gisela, sur le Largo do Intendente en juillet, un spectacle où elle a repris tous les thèmes de son disque, et là mon enthousiasme est dégringolé : c’est la première fois, je crois, qu’un disque fait passer un frisson qui ne passe pas « ao vivo », ou qui du moins n’a pas passé avec moi. Car les Portugais l’apprécient beaucoup, Gisela, et ils lui ont donné le grand palco en septembre au Festival du fado à Alfama, à l’égal de ses aînés… Mais alors, la voir se trémousser, taper du pied et s’arracher les cheveux (j’exagère à peine) sur scène en petite robe en plumes blanches lui arrivant au ras de fesses, j’avais du mal à frissonner ! Le problème, c’est qu’elle a perdu la simplicité qu’elle avait au départ, tu l’as noté aussi en disant que tu préférais la première vidéo, moi aussi, et que depuis que le succès monte, elle se prend aussi pour une commédienne ! Qu’elle est, au demeurant, car c’est une nature ! Je l’ai croisée par hasard à la Fnac du Chiado, elle regardait avec des copines cette vidéo que tu nous passes, et écoutait les commentaires de ses amies (é triste ! ) et faisait ses propres commentaires, ça faisait un peu ado. Mais bon, c’est mon goût à moi, je préfère le fado plus réservé, ou plutôt plus intérieur. Mais je trouve que c’est dommage qu’on ne lui dise pas de moins se regarder, parce que sa voix, il n’y pas à dire, est prenante…

    • 3 novembre 2013 17:26

      Ça ne m’étonne pas trop, malheureusement, ce que tu dis d’elle. A voir ses vidéos captées en public, même celles d’avant l’album, on craint ce genre de fragilité. C’est dommage, parce qu’elle a réellement la plus grande voix du fado actuel — à mon avis la plus grande depuis Amália, pour se limiter aux voix portugaises –, solide d’un bout à l’autre de sa tessiture, aucune faiblesse dans les notes basses, aucune stridence dans les aiguës, et beaucoup de souplesse dynamique. « De madrugada sem sono » est une merveille… Tu as lu l’introduction de Camané sur le livret de l’album, certainement.
      J’espère qu’elle ne va pas dilapider ce don qu’elle a…
      Ph.

  3. Monney permalink
    12 février 2014 11:05

    Je viens de rentrer de Lisbonne avec l’album de Gisela Joao. Je suis tombée sous son emprise.
    J’ai lu avec beaucoup d’attention la traduction de Goulart Nogueira Madrugada sem sono. Est-ce qu’il existe un livre avec d’autres poèmes de Goulart Nogueira?
    Je suis une complète novice. Est-ce que le fado est toujours inspiré de poèmes? Ou certains interprètes écrivent-ils eux-mêmes leur chant?
    J’ai également un album de Mariza. Auriez-vous des informations concernant cette artiste?
    Bravo, et je me réjouis de faire d’autres découvertes.
    B.M.

    • 12 février 2014 13:23

      Bonjour, et merci pour votre message.
      Je sais très peu de choses de Goulart Nogueira. Il semble qu’il se soit surtout illustré en tant que traducteur, notamment de théâtre, qui était son domaine de prédilection. Il semble aussi que politiquement il se situait plutôt à l’extrême droite, et a donc soutenu l’ancien régime. Il est peu édité, même au Portugal, et je n’ai trouvé trace d’aucune traduction française.
      Traditionnellement, le fado, comme beaucoup de chansons urbaines, a employé des textes de qualité variable, parfois médiocre. Amália Rodrigues (1920-1999) est la première fadiste a s’être délibérément tournée vers des textes de qualité, jusqu’à chanter même des poèmes des plus grands noms de la littérature lyrique portugaise. D’autres l’ont fait après elle, et c’est devenu une pratique très répandue. Il arrive que certains interprètes écrivent eux-mêmes leurs textes (Amália, Mísia, Aldina Duarte, etc.) ou leurs musiques (Alfredo Marceneiro).

  4. José Correia permalink
    12 février 2014 18:05

    Je suis allé voir un spectacle de Fado en région parisienne en janvier dernier.
    L’artiste principal était Camané et en première partie Gisela Joao. C’était un festival sur la culture Portugaise.
    J’ai fait des km pour y aller et revenir. C’est dire si je suis fada du fado. Ca rime presque.

    C’était la première fois que je l écoutais Gisela Joao en concert mis à part la vidéo visible sur votre site.
    Je l ai trouvé modeste. Elle chantait même quelque fois pieds nus. Elle très petite, cela ne l’avantageait pas. Une vrai portugaise du nord.
    Je l ‘ai trouvé très convaincante. Je crains toujours que les chanteuses en fassent toujours trop dans leurs attitudes et dans les voix!!! Je préfère la simplicité aux trémolos et vibratos. Ce que je préfère c’est « vivre » les textes. J’en ai les larmes aux yeux à chaque fois.

    Camané aussi a fait une prestation que j ai beaucoup apprécié. Déjà au festival d’automne il a été un des meilleurs artistes présents.
    Il a fait x rappels et son spectacle a duré très longtemps.
    Cet homme sans trop en faire nous emmène dans son fado et nous captive.
    Il est resté après le spectacle avec nous.
    Vraiment une personne très simple mais très courtisé par les dames. Mais ça ce n est pas un défaut.

    Je voudrais bien trouver des livres sur les poésies chantées du fado, mais où.
    bonne continuation à vous tous

  5. 14 février 2014 22:58

    Que dire, que penser. Au delà du Fado que j’écoute depuis mon enfance, patrimoine laissé par ma mère qui n’était pas Portugaise mais qui aimait Amalia.
    Gisela a tout chamboulé dans ma vie, au delà de sa beauté diabolique, cette voix, cette voix qui me transporte qui m’emporte me trouble.Je ne comprends pas un mot de ce qu’elle chante, mais cela n’a aucune importance, je voyage, je fantasme, je vis.Je suis pourtant musicien, habitué aux sons, aux timbres, aux voix, mais là! C’est trop pour moi, je suis tombé amoureux, pour de vrai, Houhahou c’est cool !

Trackbacks

  1. Estrela da tarde | Ary dos Santos (António Zambujo, Yamandú Costa, Carlos do Carmo, Mafalda Arnauth) | Je pleure sans raison que je pourrais vous dire
  2. Gisela João | Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :