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Amália Rodrigues | Lua luar (Bobino 1960)

14 avril 2014

Vous vous tenez dans la coulisse à présent, tout près du plateau, invisible encore de la salle, protégée par une pénombre propice au recueillement. Minutes d’une densité astronomique, hors du temps d’autrui. L’écoulement de la durée a soudain changé, pour vous seule. Le temps s’est presque solidifié, il est devenu impossible à mesurer, ou relevant d’unités de mesure qui n’ont cours que dans ces moments inconcevables, impensables.

Vous êtes désormais retirée en vous-même.

On vous parle, vous n’entendez pas qu’on vous parle.

Vous n’avez plus la conscience de rien d’autre que de votre cœur qui frappe au-dedans, du sang qui cogne aux tempes, de la chanson du Sertão qui est la première du programme, Lua luar, seulement celle-là (Lua luar, vai dizer ao meu amor p’ra vir cá ô luar, se souvenir de ça, le reste viendra), de la robe de scène de soie noire, de la scène que vous savez toute proche mais que vous ne regardez pas encore, et du public au-delà de la rampe, comme un animal tapi respirant dans le noir, et aussi comme un gouffre vivant, et aussi comme un dieu d’humeur changeante, dont vous sentez le souffle avec une acuité à la fois exaltante et presque douloureuse

Accompagnée par Domingôsse Camarinia et Santôsse Moréra, voici Amalia Rodriguèze

Vous faites un signe de croix, comme une Sicilienne. Presque morte, vous pénétrez dans la fournaise.

Amália Rodrigues | Lua luar / parolier et compositeur non identifiés ; Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique. Captation : Paris, Bobino, 22 février 1960.
Extrait de : Paris 1960, 1ère publication : France, Ducretet-Thomson, 1960. 1 disque 33 t. Ducretet-Thomson 310 V 026. Réédité en format CD sous divers titres.

Écouter le récital entier sur Spotify (il faut se créer un compte) :

Marguerite Duras a 100 ans

4 avril 2014

Elle est dans le cas d’être centenaire Marguerite, depuis aujourd’hui 4 avril 2014. Elle était née en Indochine française, à Gia Định près de Saigon (à présent Hô-Chi-Minh-Ville), Viêt Nam.

C’est à elle que ce blog doit son titre : « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi. » Il est dans un livre où quelqu’un crie, hurle même, où quelqu’un chante et nage dans l’eau du Gange, où quelqu’un danse et meurt, où quelqu’un écrit aussi, il est là :

Marguerite Duras, Le vice-consul. Gallimard, impr. 1966. Page 198.
Première édition du Vice-consul, de Marguerite Duras, dans la collection blanche de Gallimard, 1966, page 198.

Ils la regardent. Elle est maigre sous le peignoir noir, elle serre les paupières, sa beauté a disparu. Dans quel insupportable bien-être se trouve-t-elle ?
Et voici que ce que Charles Rossett ne savait pas qu’il attendait se produit. Est-ce sûr ? Oui. Ce sont des larmes.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 195-196.

Et puis :

Elle a les yeux fermés mais elle ne dort pas, c’est le contraire. Le visage lui-même est modifié, différent, il est ramassé sur lui-même, vieilli. Elle est devenue subitement celle que, laide, cette femme-là aurait été. […] ils la regardent. Les paupières larges frissonnent, les larmes ne coulent pas.
Il y a toujours le bruit de la mer là-bas, au bout du parc et celui de l’orage qui est venu. Elle regarde l’orage à travers la fenêtre ouverte, toujours allongée, entre leurs regards. Charles Rossett se retient d’appeler. Qui ? Elle sans doute. Quel est ce désir ?
Il l’appelle.
Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.
Elle sait qu’ils sont là, tout près, sans doute, les hommes de Calcutta, elle ne bouge pas du tout, si elle le faisait… non… elle donne le sentiment d’être maintenant prisonnière d’une douleur trop ancienne pour être encore pleurée.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 197-198.

Elle est en instance de mourir, madame Anne-Marie Stretter. C’est presque la fin du livre.

Il faut aussi l’écouter, Marguerite, et pas seulement la lire. La compréhension de la langue (française) et la compétence à la manipuler sont portées chez elle à une telle acuité que non seulement elle ne cherche jamais ses mots lorsqu’elle parle, dans des interviews ou autre, mais qu’elle va immédiatement à la formule qui dit le plus avec le minimum de mots.

Par exemple dans ce documentaire anglais (vidéo ci-dessous), où elle parle de son roman L’amant (1984), à propos de la scène où la narratrice (elle-même en fait) est pour la première fois amenée à l’amour physique avec l’amant chinois, dans un rez-de-chaussé de Saigon : « Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là. Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit. » Cette formule : « La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit, » elle sort pour ainsi dire toute seule. Comment concevoir ça dans l’instant, dans le flux du discours ?

Dans ce qu’elle dit là il n’y a pas que la forme qui soit remarquable. Dire ceci : « Il y a quelque chose de l’écriture dedans, la perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit » c’est non pas faire de l’écriture une métaphore du vécu, mais l’inverse. C’est comme si pour elle l’intérêt réel de cette scène — comme d’ailleurs de tout ce qui forme le récit de L’amant, ou du Barrage contre le Pacifique, ou d’autres de ses livres — résidait dans le fait qu’elle est déjà « écriture ».

Marguerite Duras (1985) / directed by Daniel Wiles, Alan Benson ; produced by Hilary Chadwick. Avec Elizabeth Rider (lectrice), Melvyn Bragg (présentateur) et Marguerite Duras. Extraits de films (Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, scénario et dialogues de Marguerite Duras ; Des journées entières dans les arbres, India Song, Son nom de Venise dans Calcutta désert, de Marguerite Duras). Nombreux extraits d’archives cinématographiques. Produit par London Weekend Television ltd. (Royaume-Uni, 1985).

Extrait, vers 17’10 » :

Mais quand même, pendant des années et des années, j’ai pensé à la lumière à travers les fenêtres, à la lumière à travers les volets.
Que c’était dommage de ne pas dire ce que c’était, cette lumière et les bruits de la ville derrière.
En même temps que j’étais dans le secret le plus total, que personne ne pouvait déceler ma présence dans cette rue, j’étais à la fois dans un lit, avec un homme, avec mon amant, et dans la rue.
Si vous voulez il y a une sorte de phénomène public qui se passe, là dans ma tête.
Je suis publique, et en même temps complètement secrète, complètement cachée.
Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là.
Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit.

Et aussi, entendre Marguerite Duras parler — et lire –, c’est faire l’expérience de la musicalité de la langue. Il est vrai qu’elle était dotée d’une voix particulièrement bien timbrée, mais elle avait aussi un sens aigu du rythme — on pourrait dire du chant — de la phrase. Elle avait une manière d’attaquer les mots (au sens musical de ce terme), qui lui venait peut-être du souvenir de la langue vietnamienne qu’elle avait parlée, enfant. Son écriture reflète cela : elle est aussi un art de la composition.

Internet :

Ewa Demarczyk | Tomaszów

2 avril 2014

C’est une chanson d’une tristesse insoutenable (une tristesse d’essence polonaise peut-être, je ne sais pas, il faudrait se renseigner sur cette variété particulière de tristesse). De quoi porter un accès de cafard jusqu’à un paroxysme de chagrin.

Le cafard qui prend les gens le dimanche soir par exemple, voyez. Le cafard des enfants ces soirs-là. Le cafard d’un enfant polonais qu’on ramène en voiture à sa pension dans la ville de Cracovie — une pension catholique ; la radio passe cette chanson-là tandis que du pare-brise arrière il voit s’éloigner sa maison, ses montagnes des Tatras, et disparaître dans la nuit les lieux dans lesquels il est heureux. Cette histoire de la chanson n’est pas la sienne, mais il entend dans la voix douce de la chanteuse des mots de séparation et de douleur, l’évocation d’une maison blanche, du silence de septembre, du raisin : winogrona. Pour lui c’est comme si l’étau familier qui, comme tous les dimanches, lui étreint déjà la poitrine se resserrait encore, à la broyer. Ce mot, winogrona, le fait pleurer.

Mais plus tard, couché dans le dortoir et près de s’endormir, le souvenir de cette chanson, belle autant qu’elle est triste, l’apaisera comme un baume.

Ewa Demarczyk | Tomaszów / poème de Julian Tuwim ; Zygmunt Konieczny, musique ; Ewa Demarczyk, chant ; instrumentistes non identifiés. Texte d’après le poème Przy okrągłym stole [À la table ronde] de Julian Tuwim (1ère publication dans le recueil : Siódma jesień, Varsovie, 1922).
Vidéo : TVP [Telewizja Polska], 1970.

Internet :

Ewa Demarczyk (née en 1941) est une actrice et chanteuse polonaise parmi les plus célèbres de son pays. Son répertoire chanté s’appuie sur des poèmes de grands auteurs polonais et étrangers (parmi lesquels Rilke, Mandelstam, Goethe). Le texte de Tomaszów est une adaptation d’un poème de Julian Tuwim (1894-1953) Przy okrągłym stole (À la table ronde). L’ordre des strophes du poème original est largement modifié, certaines sont chantées deux, ou même trois fois, tandis que l’une d’elle, celle précisément dont le poème tire son titre et qui en est la clé de voûte (pour ce que j’en comprends), est omise.

Voici d’abord le texte de la chanson (celui du poème est plus bas) :

A może byśmy tak, najmilszy,
wpadli na dzień do Tomaszowa?
Może tam jeszcze zmierzchem złotym
ta sama cisza trwa wrześniowa…
Mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Peut-être y retrouverions-nous
Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or…
W tym białym domu, w tym pokoju
gdzie cudze meble postawiono,
musimy skończyć naszą dawną
rozmowę, smutnie nie skończoną.
Dans cette maison blanche, dans ce salon
Que des étrangers ont rempli de leurs meubles,
Il nous faut reprendre notre conversation,
Entamée autrefois, et si tristement interrompue…
Więc może byśmy tak, najmilszy,
wpadli na dzień do Tomaszowa?
Może tam jeszcze zmierzchem złotym
ta sama cisza trwa wrześniowa…
Alors mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Peut-être y retrouverions-nous
Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or…
Jeszcze mi tylko z oczu jasnych
spływa do warg kropelka słona,
a ty mi nic nie odpowiadasz
i jesz zielone winogrona.
Seule une goutte salée se fraie un chemin
De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres
Mais tu ne me réponds rien,
Et tu manges du raisin blanc.
Ten biały dom, ten pokój martwy
do dziś się dziwi, nie rozumie…
Wstawili ludzie cudze meble
i wychodzili stąd w zadumie…
Cette maison blanche, ce salon mort…
Il se demande encore, incrédule, ce qui est advenu…
D’autres y ont posé leurs meubles,
Et sont repartis dans une tristesse pensive…
A przecież wszystko tam zostało!
Nawet ta cisza trwa wrześniowa…
Więc może byśmy tak, najmilszy,
wpadli na dzień do Tomaszowa?
Pourtant, tout s’y trouve encore, inchangé !
Même ce silence de septembre…
Alors mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Jeszcze ci wciąż spojrzeniem śpiewam:
Du holde Kunst*… – i serce pęka!
I muszę jechać… więc mnie żegnasz,
lecz nie drży w dłoni mej twa ręka.
Pourtant je te chante encore du regard :
« Du holde Kunst* »… et mon cœur se brise !
Et il faut que je parte… et tu me dis adieu,
Mais ta main ne tremble pas dans la mienne.
I wyjechałam, zostawiłam,
jak sen urwała się rozmowa.
Błogosławiłam, przeklinałam:
Du holde Kunst! Więc tak? Bez słowa?
Et je m’en suis allée.
Cette conversation s’est rompue comme un rêve,
Je t’ai béni et maudit :
« Du holde Kunst… » C’est tout ? Tu ne dis rien ?
A może byśmy tak, najmilszy,
wpadli na dzień do Tomaszowa?
Może tam jeszcze zmierzchem złotym
ta sama cisza trwa wrześniowa.
Mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Nous y retrouverions peut-être
Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or…
Jeszcze mi tylko z oczu jasnych
splywa do warg kropelka slona,
a ty mi nic nie odpowiadasz
i jesz zielone winogrona…
Seule une goutte salée se fraie un chemin
De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres
Mais tu ne me réponds rien,
Et tu manges du raisin blanc.
Tomaszów, d’après Przy okraglym stole, de Julian Tuwim (1894-1953).
*« Du holde Kunst » (Ô art aimable) : les premiers mots du lied An die Musik (À la musique) de Franz Schubert, sur un poème de Franz von Schober.
Tomaszów, d’après À la table ronde, de Julian Tuwim (1894-1953), traduit approximativement  par L. & L. à partir de deux traductions anglaises, l’une par Katarzyna Skonieczna, l’autre par VidMak.

Je ne comprends pas le polonais malheureusement ; tout au plus suis-je capable de reconnaître de ci de là quelques mots qui ressemblent à leurs équivalents russes (je n’ai étudié cette langue qu’un an, quoique avec une grande assiduité). Mon professeur de russe disait de la langue polonaise qu’elle était impossible à apprendre, qu’elle rassemblait toutes les difficultés du russe multipliées par elles-mêmes, plus d’autres entièrement originales. Je me suis donc aidé de deux traductions anglaises, l’une par Katarzyna Skonieczna, l’autre publiée par VidMak en complément de la vidéo Youtube que voici. La bande son est constituée de l’enregistrement studio de Tomaszów réalisé pour l’album Ewa Demarczyk ‎śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego (Ewa Demarczyk chante les chansons de Zygmunt Konieczny, 1967).

Ewa Demarczyk | Tomaszów / poème de Julian Tuwim ; Zygmunt Konieczny, musique et arrangements ; Ewa Demarczyk, chant ; ensemble instrumental dirigé par Zygmunt Konieczny. Enregistrement original : Polskie Nagrania Muza, ℗1967.
Texte d’après le poème Przy okrągłym stole [À la table ronde] de Julian Tuwim (1ère publication dans le recueil : Siódma jesień, Varsovie, 1922).
Vidéo : VidMak. Contient des scènes du film Pociąg (Train de nuit), réalisé par Jerzy Kawalerowicz en 1959.

A może byśmy tak, jedyna,
Wpadli na dzień do Tomaszowa?
Może tam jeszcze zmierzchem złotym
Ta sama cisza trwa wrześniowa…
Mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Peut-être y retrouverions-nous
Ce même silence de septembre, dans le crépuscule d’or…
W tym białym domu, w tym pokoju,
Gdzie cudze meble postawiono,
Musimy skończyć naszą dawną
Rozmowę, smutnie nie skończoną.
Dans cette maison blanche, dans ce salon
Que des étrangers ont rempli de leurs meubles,
Il nous faut reprendre notre conversation,
Entamée autrefois, et si tristement interrompue.
Do dzisiaj przy okraglym stole
Siedzimy martwo, jak zakleci!
Kto odczaruje nas? Kto wyrwie
Z nieublaganej niepamieci?
Là-bas, assis à la table ronde
Nous nous tenons encore, comme figés par un sortilège
Qui nous en délivrera ?
Qui nous éveillera d’un inexorable oubli ?
Jeszcze mi ciagle z jasnych oczu
Splywa do warg kropelka słona,
A ty mi nic nie odpowiadasz
I jesz zielone winogrona.
La goutte salée se fraie toujours un chemin
De mes yeux clairs jusqu’à mes lèvres
Et tu ne me réponds rien,
Et tu manges du raisin blanc.
Jeszcze ci wciąż spojrzeniem śpiewam:
« Du holde Kunst »*… – i serce pęka!
I muszę jechać… więc mnie żegnasz,
lecz nie drży w dłoni mej twa ręka.
Et pourtant je te chante du regard :
« Du holde Kunst* »… et mon cœur se brise !
Et il faut que je parte… et tu me dis adieu,
Mais ta main ne tremble pas dans la mienne.
I wyjechałem, zostawiłem,
jak sen urwała się rozmowa.
Błogosławiłem, przeklinałem:
Du holde Kunst! Więc tak? Bez słowa?
Et je m’en suis allé.
Cette conversation s’est rompue comme un rêve,
Je t’ai bénie et maudite :
« Du holde Kunst… » C’est tout ? Tu ne dis rien ?
Ten biały dom, ten pokój martwy
Do dziś się dziwi, nie rozumie…
Wstawili ludzie cudze meble
I wychodzili stad w zadumie…
Cette maison blanche, ce salon mort…
Il se demande encore, incrédule, ce qui est advenu…
Des étrangers y ont posé leurs meubles,
Et sont repartis dans une tristesse pensive…
A przecież wszystko tam zostało!
Nawet ta cisza trwa wrześniowa…
Więc może byśmy tak, najmilszy,
wpadli na dzień do Tomaszowa?
Pourtant, tout s’y trouve encore, inchangé !
Même ce silence de septembre…
Alors mon amour, si on allait
Passer une journée à Tomaszów ?
Julian Tuwim (1894-1953). Przy okraglym stole.
*« Du holde Kunst » (Ô art aimable) : les premiers mots du lied An die Musik (À la musique) de Franz Schubert, sur un poème de Franz von Schober.
Julian Tuwim (1894-1953). À la table ronde, traduit approximativement de Przy okraglym stole par L. & L. par l’intermédiaire de deux traductions anglaises, l’une par Katarzyna Skonieczna, l’autre par VidMak.

Ewa Demarczyk
Ewa Demarczyk ‎śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego (1967). Réédité en CD

Ewa Demarczyk ‎śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego (1967)Ewa Demarczyk ‎śpiewa piosenki Zygmunta Koniecznego / poèmes de Miron Białoszewski, Bolesław Leśmian, Julian Tuwim… [et d’autres] ; Zygmunt Konieczny, musique et arrangements ; Ewa Demarczyk, chant ; ensemble instrumental dirigé par Zygmunt Konieczny ; Orkiestra Polskiego Radia [Orchestre de la radio polonaise] ; Stefan Rachoń, direction.
Enregistré en janvier et février 1967.

Première publication : Polskie Nagrania Muza, ℗1967. – 1 disque 33t.
Réédité en format CD : Polskie Nagrania Muza, distribution EMI, 1999. PNCD 445 A/B. – EAN 5907783494451.

Lendemain

31 mars 2014
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Toulouse (France), la Garonne, 31 mars 2014

On ne sait pas où aller. On s’interroge sur ce qu’il serait le mieux indiqué de faire. On s’approche du fleuve, tout près de lui. On se demande ce qui est arrivé, on essaie de penser. Parfois on ne peut plus.

Toulouse (France), la Garonne sous le Pont neuf, 31 mars 2014

On ne peut plus du tout.

Toulouse (France), la Garonne sous le Pont neuf, 31 mars 2014

Certains s’en moquent et vaquent tranquillement à leurs petites affaires. Ne pensent qu’à engraisser.

Toulouse (France), la Garonne, 31 mars 2014

J’ouvrirai cette porte

30 mars 2014

— Qui sait, Mademoiselle, cela va peut-être cesser très vite pour vous, tout d’un coup, peut-être que ce sera cet été-ci, on ne sait jamais, que vous entrerez dans ce salon et que vous déclarerez que, désormais, le monde se passera de vos services.
[…]
— J’ouvrirai cette porte du salon, Monsieur, et voilà, ce sera fait d’un seul coup et pour toujours. […] Pourquoi cette tristesse tout à coup, Monsieur ? Voyez-vous une tristesse quelconque à ce qu’un jour il me faille ouvrir cette porte ? Trouvez-vous que cela n’est pas complètement désirable ?
— Non, Mademoiselle, cela me semble tout à fait désirable et même plus que ça. Si cela m’attriste un peu, il est vrai, lorsque vous parlez d’ouvrir cette porte, c’est que vous l’ouvrirez pour toujours, qu’ensuite, vous n’aurez plus à le faire jamais.

Marguerite Duras (1914-1996). Le square (1955). Gallimard, impr. 2007. (Folio ; 2136), ISBN 978-2-07-038224-8, pages 66-67.

Ouvre-moi, ou le chasseur me tuera

29 mars 2014
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Détail d'une porte, Toulouse (France), 29 mars 2014

Détail d'une porte, Toulouse (France), 29 mars 2014

Détail d'une porte, Toulouse (France), 29 mars 2014

Porte, Toulouse (France), 29 mars 2014

La demoiselle est idiote ou elle se fait ?

27 mars 2014

. Quando por volta dos oito anos de idade resolvi dedicar-me à literatura imaginava que todos os escritores sem excepção se pareciam com Sandokan Soberano da Malásia
. (meu herói de então e agora)
. quer dizer, lindíssimos, morenos, de barba, olhos verdes e um rubi na testa a meio do turbante. O facto de ser loiro, de olho azul e sem rubi preocupava-me e cheguei a pensar em esfregar o cabelo com graxa de sapatos para escurecer as melenas: ainda experimentei na franja, fiquei igualzinho a um limpa-chaminés anão, perguntaram-me
. — O menino é parvo ou faz-se?
António Lobo Antunes. Retrato do artista quando jovem, dans : Livro de Crónicas (1998).

. Quand, vers l’âge de huit ans, je résolus de me consacrer à la littérature, j’imaginais que tous les écrivains sans exception ressemblaient au souverain de Malaisie Sandokan
. (mon héros d’alors et d’aujourd’hui)
. c’est à dire très beaux, bruns, avec une barbe, des yeux verts et un turban à rubis. Le fait que je fusse blond, les yeux bleus et sans rubis me préoccupait, et je voulus frotter mes cheveux avec du cirage pour foncer mes mèches : j’essayai sur ma frange, et j’eus tout à fait l’air d’un hérisson de ramoneur, on me demanda
. — Le jeune homme est idiot ou le fait-il exprès ?
António Lobo Antunes. Portrait de l’artiste en jeune homme, traduit de : Retrato do artista quando jovem par Carlos Batista, dans : Dormir accompagné (2001). Titre original : Livro de Crónicas (1998). Christian Bourgois, impr. 2001, ISBN 2-267-01569-2, page 7.

Ce qui m’amuse c’est cette façon portugaise de s’exprimer : « on me demanda — Le jeune homme est idiot ? », transcrite telle quelle en français par le traducteur pour en conserver le sel et le caractère ironique.

En portugais, s’adresser à quelqu’un par une tournure qui donne l’impression qu’on parle de quelqu’un d’autre est une des formes du vouvoiement, la plus solennelle.

« O menino é parvo ou faz-se? ».

Un menino, c’est un jeune garçon. Utilisé comme titre de civilité, ce mot est l’équivalent masculin de Mademoiselle. « A menina é parva ou faz-se? » pourrait se traduire par : Mademoiselle est idiote ou elle fait semblant ? Seulement en portugais, pour s’adresser à la demoiselle en question avec un certain formalisme, on ne dit pas Mademoiselle, on dit La demoiselle, avec un verbe à la 3e personne : « A menina é parva ou faz-se? » Littéralement : La demoiselle est idiote ou elle se fait ? (Elle se fait idiote, c’est à dire.)

À cette question, à condition qu’elle soit posée par une femme, il peut être répondu : Sou, sim. A Senhora tem toda a razão : Oui je suis idiote, vous avez tout à fait raison. Littéralement : Je suis, oui. La Dame a toute la raison.

La Dame a toute la raison. En cet instant où la Dame me fait l’honneur de me demander si une certaine demoiselle — moi — est idiote ou quoi, je déclare que personne d’autre au monde que la Dame ne dispose de l’usage de la raison puisque c’est elle qui l’a toute — et moi, qui suis engagée dans une conversation avec la Dame, je reconnais en être privée autant que le reste du monde, peut-être même plus encore que le reste du monde.

Pour ce qui doit être envisagé du point de vue de la raison, je m’en remets donc entièrement, absolument, à la Dame.

L. & L.

Amália Rodrigues & Júlio Resende | Medo

25 mars 2014

Amália Rodrigues & Júlio Resende | Medo / Reinaldo Ferreira, paroles ; Alain Oulman, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Júlio Resende, piano. La voix d’Amália Rodrigues est extraite d’un enregistrement réalisé en 1966.
Vidéo : Pedro Cláudio, réalisation, montage. Portugal : Ed. Valentim de Carvalho, 2013. Enregistrement : Lisbonne, studios Valentim de Carvalho, 7 juin 2013.

Duo étonnant que celui formé par le pianiste de jazz Júlio Resende, plié sur son clavier à la manière de Glenn Gould, et la voix d’Amália captée 47 ans plus tôt, détachée par des traitements sophistiqués du tout qu’elle formait avec les guitares de l’enregistrement d’origine. Cela à l’occasion d’un album, Amália por Júlio Resende [Amália par Júlio Resende], publié en octobre 2013 chez Valentim de Carvalho qui était aussi l’éditeur discographique de la chanteuse.

Le milieu des années 1960 est l’époque où le chant d’Amália atteint la plénitude de sa splendeur.

Cette splendeur est là, flagrante du fait de l’ablation de l’accompagnement instrumental d’origine, elle éclate comme comme les feux d’une pierre précieuse posée sur un velours sombre.

L’enregistrement original de ce fado, réalisé en 1966, n’a été publié pour la première fois qu’en 1997 dans un album d’inédits : Segredo [Secret]. Il semble qu’Amália ne l’ait jamais porté à la scène en dépit de la beauté de la mélodie d’Alain Oulman, peut-être en raison du caractère morbide et désespéré du poème, œuvre de Reinaldo Ferreira (1922-1959), qui aura vécu presque toute sa vie au Mozambique, alors colonie portugaise. Il y est mort très jeune, d’un cancer dont ce poème, non daté, est peut-être un écho.

Quem dorme à noite comigo?
É meu segredo, é meu segredo!
Mas se insistirem, desdigo*.
O medo mora comigo,
Mas só o medo, mas só o medo!
Qui dort avec moi la nuit ?
C’est mon secret, c’est mon secret !
Mais si vous insistez je m’en délie.
La peur est ma compagne,
La peur seule, elle seule !
E cedo, porque me embala
Num vaivém de solidão,
É com silêncio que fala,
Com voz de móvel que estala
E nos perturba a razão.
Et bientôt, tandis qu’elle me berce
D’un balancement de solitude,
C’est en silence qu’elle parle,
D’une voix de bois qui travaille,
Et vous détraque la raison.
Que farei quando, deitado,
Fitando o espaço vazio,
Grita no espaço fitado
Que está dormindo a meu lado,
Lázaro e frio?
Étendu, que puis-je faire,
Les yeux grands ouverts sur le vide,
Quand elle crie dans ce vide
Qu’elle se tient près de moi,
Lépreuse et glacée ?
Gritar? Quem pode salvar-me
Do que está dentro de mim?
Gostava até de matar-me.
Mas eu sei que ele há-de esperar-me
Ao pé da ponte do fim.
Crier ? Qui peut me délivrer
De ce qui est en moi ?
Je voudrais me tuer.
Mais je sais qu’elle m’attendra
Au pont qui mène à l’autre rive.
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Quem dorme à noite comigo?
*Chanté : « lhes digo » (« je vous le dis »). La 3e strophe n’est pas chantée.
Source : Poemas / Reinaldo Ferreira [en ligne]
Reinaldo Ferreira (1922-1959). Seule la peur, traduit de Quem dorme à noite comigo? par L. & L.


L. & L.

Internet :

Patty Pravo | Sogno

14 mars 2014

Un peu de variétoche italienne pour finir la semaine. Voilà. Sera-ce en l’honneur de Matteo Renzi ?

Patty Pravo | Sogno / Ilaria Cortese, Nicoletta Strambelli, Marco Giacomelli, Fabio Petrillo, paroles & musique ; Patty Pravo, chant ; instrumentistes non identifiés. ℗2010 Progetti italiani, Radiofandango.
Extrait (générique de fin) du film Mine vaganti (Italie, 2010). Ferzan Özpetek, réalisateur. Titre français : Le premier qui l’a dit.

Niente so di te
hai rapito me
sai ti cercavo
dentro i giorni miei
l’ombra e poi l’addio
fugge il tuo viso
dentro il sereno
ma io ti sogno.
Je ne sais rien de toi
Tu m’as ravi(e)
Je te cherchais tu sais
Au-dedans de mes jours
Une ombre et adieu
Ton visage s’efface
Dans le bleu du ciel
Mais je te rêve.
Ti trovo in me
un pensiero che
torna col sole
e la vita va
bene o forse no
può cancellare
anche un ricordo
ma io ti sogno.
Je te trouve en moi
Tu reviens
Avec le matin
Et la vie s’écoule
Tranquille ou non
Détruisant même
Les souvenirs,
Mais non les rêves.
Júlio de Sousa. Sogno Júlio de Sousa. Rêve, traduit de Sogno par L. & L.

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11 mars 2014
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Toulouse (France), cathédrale Saint-Étienne, 9 mars 2014

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Un petit groupe de jeunes gens entre dans la cathédrale, ils sont quatre, de très jeunes gens encore presque adolescents, une fille et trois garçons, ils s’avancent.

Désignant l’orgue, suspendu haut à la paroi, la jeune fille dit à celui des garçons qui a la peau noire : tu vois, c’est le plus grand des instruments de musique. Lui : ah tu crois ? Elle : ben oui, tu en connais d’aussi gros ? Il répond avec douceur, un peu de lenteur et d’une voix mélodieuse et suave, placée plutôt dans le grave et subtilement interrogative : la flûte ?

Elle ne dit pas : mais qu’il est bête, ni : n’importe quoi ! Elle dit : la flûte mais quelle idée — peut-être comme à un enfant.

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Toulouse, cathédrale Saint-Étienne, 9 mars 2014.