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À confesse

23 mars 2013

Je me rends compte que je n’écoute pour ainsi dire jamais les albums d’António Zambujo. Une de ses faiblesses à mes yeux — à mes oreilles plutôt, car à mes yeux non — c’est qu’il soit un homme.

Mais c’est une faiblesse grave. Je ne peux pas le lui passer, ça, c’est irrémédiable.

La semaine, c’est au début de la journée que je mets un CD dans la platine, à la fin du petit déjeuner, quand il ne me reste plus que le thé à terminer. Je m’installe dans le canapé avec le bol. Parfois je n’écoute que deux ou trois morceaux, de quoi avoir quelque chose pour aller travailler, ne pas partir sans rien. Et ça, ce que j’ai écouté, me revient presque toujours en tête dans la journée, sans s’annoncer, exactement comme un reflux de digestion.

Carminho -- Alma (2012)

Avant Noël j’écoutais Carminho : Bom dia amor et À beira do cais (vidéo ici), ce morceau-là au moins deux fois.

June Tabor -- Ashore (2011)

June Tabor -- Apples (2007)June Tabor -- At the wood's heart (2008)

Et June Tabor, presque tous les jours. Depuis que j’ai découvert Finisterre, j’ai acheté beaucoup d’albums d’elle. Les derniers sont les meilleurs (Ashore, At the wood’s heart, Apples) — et celui qui paraît le mois prochain, Quercus, avec piano et saxophone, continue sur la lancée : il s’ouvre sur l’adorable Lassie lie near me, dont une version figure au programme de At the  wood’s heart (2008).

Sílvia Pérez Cruz -- 11 de novembre (2012)

Et puis : Sílvia Pérez Cruz — qui a quelque chose en commun avec António Zambujo, cette façon de s’approprier une tradition musicale et d’en faire une expression personnelle. Et je dois dire que je préfère l’univers musical de Sílvia Pérez au tien, António, cela indépendamment de ton péché originel. Je la crois plus douée que toi (mais elle t’aime bien, tu le sais). À ce propos — à propos d’être douée –, elle a aussi quelque chose en commun avec Lula Pena : un art de la dérive, l’acceptation (la recherche même) de la bifurcation vers l’inattendu. Mais l’une est aussi solaire que l’autre est lunaire.

Mayte Martín -- alCantarAManuel (2009)Maintenant : Mayte Martín. Sur son site web, elle a écrit que le flamenco est son origine, mais pas son joug (« el flamenco es mi orígen, no mi yugo »), et je ne me lasse pas de Niño del 40 dans cet album dont j’ai très peu parlé : ALCANTARAMANUEL (c’est écrit comme ça). C’est son phrasé, notamment sur ce vers que j’attends avec délectation : « Y un barco que partió y que no se ha ido », et un bateau qui s’en est allé mais qui n’est pas parti : je ne peux pas te le décrire, c’est trop subtil, c’est une sorte de virtuosité discrète, qui porte en elle un sortilège. Souvent ce vers-là me revient au cours de la journée, et puis cet autre : « No se estaba ya en guerra aquel verano », on n’était pas encore en guerre cet été-là. On peut toujours en écouter un bout sur Qobuz ou sur Deezer, mais mieux vaut se procurer l’album.

Je m’excuse António, vraiment, mais jamais il ne me vient l’envie que la musique du matin soit la tienne — ni celle du soir. Et encore je ne t’ai pas tout dit, Amelita Baltar, Flery Dandonaki, Néna Venetsanou, Lucilla Galeazzi, Maria Carta et d’autres — et Amália bien sûr, mais ça va sans dire.

Et ceci, que je dois t’avouer aussi : il y a quand même un homme parfois, Alfredo Marceneiro.

Mais tu m’écoutes ?

L. & L.

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Paul Vecchiali, réalisateur. Femmes femmes (1974) . Extrait. Avec Hélène Surgère (Hélène) et Sonia Saviange (Sonia). Voir la fiche IMDb.

Amália Rodrigues — Naufrágio

17 mars 2013

Le thème poétique de Por la mar chica del puerto, cette chanson du répertoire de Mayte Martín (voir le billet précédent), est très voisin de celui de Naufrágio, l’un des plus beaux fados d’Amália Rodrigues pour mon goût, composé pour elle à la fin des années 1960 par Alain Oulman sur un poème simplement intitulé Canção (Chanson) de la Brésilienne Cecília Meireles (1901-1964).

La vidéo ci-dessous est extraite d’un récital télévisé réalisé en 1968, alors que l’album Com que voz dont Naufrágio constitue l’ouverture, et qui est généralement considéré comme le sommet de la discographie d’Amália, n’a pas encore été enregistré (les séances sont datées des 7 et 8 janvier 1969, et l’album ne sera publié qu’en 1970).

Or — fait rarissime dans la carrière d’Amália, surtout à cette époque –, le récital est filmé en playback, sur des enregistrements de studio qui sont restés inédits jusqu’en 2010, date à laquelle Com que voz a connu une nouvelle édition, augmentée de 15 versions inédites de morceaux déjà publiés, et doté d’un riche livret d’accompagnement dont je tire cette information sur ce récital de 1968 (Frederico Santiago, A procura [La recherche], p. 58).

Amália Rodrigues. Naufrágio / Cecília Meireles, poème ; Alain Oulman, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Raul Nery, Fontes Rocha, guitare portugaise ; Júlio Gomes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique. Captation : émission Estúdio C. Amália, production RTP. Première diffusion : 1968.

Pus o meu sonho num navio
e o navio em cima do mar;
— depois, abri o mar com as mãos,
para o meu sonho naufragar.
J’ai mis mon rêve dans un navire
Et ce navire au dessus de la mer ;
Puis de mes mains, la mer je l’ai ouverte
Afin que sombre mon rêve.
Minhas mãos ainda estão molhadas
do azul das ondas entreabertas,
e a cor que escorre dos meus dedos
colore as areias desertas.
Mes mains sont encore mouillées
Du bleu des vagues entrouvertes,
Et ce bleu qui s’écoule de mes doigts
Colore les plages désertes.
O vento vem vindo de longe,
a noite se curva de frio;
debaixo da água vai morrendo
meu sonho, dentro de um navio…
Le vent se lève, venant de loin
La nuit se courbe de froid ;
Tandis qu’au fond de l’eau mon rêve
Se meurt, prisonnier d’un navire…
Chorarei quanto for preciso,
para fazer com que o mar cresça,
e o meu navio chegue ao fundo
e o meu sonho desapareça.
Je verserai assez de larmes
Pour que la mer grossisse
Et que mon navire en touche le fond,
Et que mon rêve disparaisse.
Depois, tudo estará perfeito;
praia lisa, águas ordenadas,
meus olhos secos como pedras
e as minhas duas mãos quebradas.
Alors, tout sera parfait ;
La plage nette, les eaux calmées
Mes yeux aussi secs que des pierres
Et mes deux mains brisées.
Cecília Meireles (1901-1964). Canção. Dans : Viagem (1939). Cecília Meireles (1901-1964). Canção. Dans : Viagem (1939). Traduction L. & L.

L. & L.

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Amália Rodrigues
Com que voz (1970). Édition 2010

Amália Rodrigues -- Com que voz. Éd. 2010Com que voz / poèmes de Cecília Meireles, David Mourão-Ferreira, Manuel Alegre, etc. ; Alain Oulman, musiques ; Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare,… [etc.]. — Portugal : Valentim de Carvalho ; distribution iPlay, ℗ et © 2010. — 2 CD + 1 brochure de 86 p.

CD 1 (édition originale de Com que voz, 1970) : enregistrement 8 et 9 janvier 1969. CD 2 : enregistrements à des dates diverses, comprises entre 1964 et 1970.

IPlay 1728 2. — EAN 5604931172826. — ISBN 978-989-96348-6-2

Voir la description complète de l’album sur Discogs

Mayte Martín — Garrotín, Lágrima (Amália), Por la mar chica del puerto

16 mars 2013

Mayte Martín, dont le premier album (Muy frágil) est paru en 1994, est pour moi une découverte récente – probablement parce que jusqu’ici je ne me suis jamais vraiment intéressé à l’Espagne. Mais par deux fois, en très peu de temps, j’ai trouvé ouvertes lors de mes divagations sur la toile les portes d’univers singuliers : celui de Sílvia Pérez Cruz d’abord, puis celui de Mayte Martín, l’une et l’autre catalanes. Mayte Martín, née à Barcelone en 1965, est une chanteuse de flamenco, l’une des plus grandes à ce qu’il paraît (j’apprends par la même occasion qu’il existe une tradition du chant flamenco en Catalogne).

Souvent elle se produit avec le guitariste Juan Ramón Caro. Ensemble, ils forment un duo fascinant :

Mayte Martín. Garrotín / traditionnel ; Mayte Martín, chant et palmas ; Juan Ramón Caro, guitare.

Je n’y connais pour ainsi dire rien encore : le flamenco est un univers aussi vaste que celui du fado et je ne sais rien de ses différents styles, ni de ses rites. Mais je vois que fado et flamenco ont plusieurs exigences en commun : ils nécessitent des voix extrêmement agiles et dynamiques, et surtout : on ne peut les chanter, l’un et l’autre, que si on les laisse s’emparer de soi.

Dans la vidéo que voici, Mayte Martín prouve qu’elle serait aussi une grande fadista.

Il s’agit de la célèbre Lágrima d’Amália Rodrigues, interprétée successivement par Lídia Pujol (en catalan), Mayte Martín (en portugais), et Dulce Pontes. La première est rébarbative (c’est peu dire). La troisième, qui est portugaise, admiratrice d’Amália, et dont le répertoire est fait en large partie de fados, semble donner des leçons à ses deux collègues et ne parvient qu’à se rendre ridicule. Tandis qu’avec l’apparition de Mayte Martín (vers 1 min 55 s) advient le fado. Elle, son chant est complètement intériorisé, en contraste flagrant avec les simagrées de Dulce Pontes. En dehors de celles d’Amália elle-même et d’Argentina Santos, je ne connais pas de meilleure interprétation de ce fado — même celle de Mísia, qui n’est pourtant pas mal du tout.

Lídia Pujol, Mayte Martín & Dulce Pontes. Lágrima / Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique ; Lídia Pujol, Mayte Martín & Dulce Pontes, chant ; Dani Espasa, piano. Captation : Barcelone, Teatro Romea, 8 avril 2006.

Il y a quelques années (2009), Mayte Martín a publié alCantarAManuel (Al cantar a Manuel — « En chantant Manuel » –, ou Alcántara Manuel), un splendide album de chansons composées par elle sur les poèmes de Manuel Alcántara, écrivain et journaliste originaire de Málaga. (On peut écouter l’album sur Qobuz ou sur Spotify, et en lire une recension sur l’excellent blog Mediamus.) La voix fait merveille dans des chansons comme A Miguel Hernández, ou Niño del 40 (« L’enfant de 1940 », ma préférée), sur des arrangements très sobres.

J’aime un peu moins le violon de Por la mar chica del puerto, donnée ici à Madrid au moment de la sortie de l’album, mais la mélodie est superbe et devient vite entêtante :

Mayte Martín. Por la mar chica del puerto / poème de Manuel Alcántara ; Mayte Martín, musique, chant, guitare. Captation : Teatro Español de Madrid (Espagne), 2009.

Por la mar chica del puerto
andan buscando los buzos
la llave de mis recuerdos.
Dans la rade que forme le port
Les plongeurs
Recherchent la clé de mes souvenirs.
(Se le ha borrado a la arena
la huella del pie descalzo
pero le queda la pena.
(Sur le sable a disparu la trace
Du pied nu
Mais il y reste la peine,
Y eso no puede borrarlo.) Impossible à détruire.)
Por la mar chica del puerto
el agua que era antes clara
se está cansando de serlo.
Dans la rade que fait le port
L’eau qui était claire
Se lasse de sa clarté.
(A la sombra de una barca
me quiero tumbar un día;
echarme todo a la espalda
y soñar con la alegría.)
(À l’ombre d’une barque
Je voudrais me coucher un jour ;
Et tout abandonner
Et rêver de bonheur.)
Por la mar chica del puerto
el agua se pone triste
con mi naufragio por dentro.
Dans la rade que fait le port
L’eau devenue triste
Se ferme sur mon naufrage.
Manuel Alcántara. Por la mar chica del puerto, dans : La misma canción (1992). Source : Fundación Manuel Alcántara
Manuel Alcántara. Por la mar chica del puerto. Trad.L. & L.


L. & L.

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Mayte Martín
alCantarAManuel (2009)

Mayte Martín -- AlCantarAManuel (World Village, 2009)alCantarAManuel / Manuel Alcántara, poèmes ; Mayte Martín, musiques, chant, guitare ; José Luís Montón, guitare ; Olvido Lanza & Biel Graells, violon ; Guillermo Prats, contrebasse ; Chico Fargas, percussion. — World village France ; distrib. Harmonia mundi distribution, ℗ et © 2009 et 2010. — 1 CD + 1 brochure de 23 p.

World village 468087. — EAN 713746808723

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Internet :

Mayte Martín — Site officiel

Précipité

9 mars 2013

Il y avait deux femmes près de moi dans le train ce matin, de l’autre côté du passage central de la voiture, mère et fille, parlant espagnol.

Cependant, à la faveur de l’arrêt de Béziers, il s’est révélé que cette langue précipitée qu’elles parlaient était de l’italien. Mais avec ce rythme et ce tempo rapide de l’espagnol qui ne s’attarde pas sur les voyelles accentuées, et avec ces s sablonneux, ces r vigoureux du castillan. Tu as remarqué j’espère à quel point les r espagnols sont véhéments, contrairement à ceux de l’italien, qui ne font que passer d’une voyelle à une autre. Idem des s. La langue italienne est exempte de véhémence ; lorsque la véhémence surgit dans la conversation elle se met dans dans la puissance de la voix qui se fait forte, et cette force passe dans les voyelles. C’est ainsi, la dispute s’enflant jusqu’au chant, que l’opéra a commencé en Italie, c’était une fatalité. Tu connais la scène des injures dans La gatta Cenerentola [La chatte Cendrillon] ? C’est du napolitain, non de l’italien, mais quant à la forme musicale il en va de même de l’une et l’autre langues.

Roberto De Simone. La gatta Cenerentola : favola in musica di Roberto De Simone, d’après La gatta Cenerentola, de Giambattista Basile (1575-1632). Scène finale (« scène des injures »). Interprètes : Nuova Compagnia di Canto Popolare ; Orchestre de la Compagnia Il Cerchio ; direction Antonio Sinagra. Captation : Festival des Deux mondes, Spolète (Ombrie, Italie), 7 juillet 1976 (création). On trouvera une transcription de la scène ici (à l’exception des premières 2 min 20 s environ).

Ces femmes qui dans le train parlaient italien avec des voix espagnoles, d’où venaient-elles, de quelle région d’Italie ? De la Sardaigne, c’est ce que tu dirais ? D’un pays du Sud de l’Italie ? Ou du Frioul ? La jeune femme avait un livre devant elle, L’uomo che scambiò sua moglie per un cappello, Oliver Sacks, collection « Gli Adelphi » numéro 190. Elle ne l’a pas ouvert du voyage, vu qu’elles n’ont pas cessé de causer, sa mère et elle, dans leur italien précipité — mais aucunement véhément.

L. & L.

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Internet :

Napoli: Il mito La Gatta Cenerentola dans Teatro.org (en italien)

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Roberto De Simone, Nuova Compagnia di Canto Popolare
La gatta Cenerentola (1976)
Nuova Compagnia di Canto Popolare, Compagnia Il Cerchio (1976)

---La gatta Cenerentola : favola in musica in tre atti / di Roberto De Simone ; con la partecipazione della Nuova Compagnia di Canto Popolare ; Nuova Compagnia di Canto Popolare, ensemble instrumental et vocal ; Orchestre de la Compagnia Il Cerchio ; direction Antonio Sinagra. — 1ère édition : Emi Italiana ; Capitol Records, 1976.

Réédité sur CD : EMI Italiana 7243 4 96690 2 4 (1998).

Paco Ibáñez canta a los poetas latinoamericanos (2012)

3 mars 2013

Extraits disponibles sur le site officiel de Paco Ibáñez

Ces chansons, composées par Paco Ibáñez sur des poèmes d’auteurs latino-américains (Pablo Neruda, César Vallejo, Alfonsina Storni, Rubén Darío, Nicolás Guillén) ont déjà pour beaucoup été enregistrées par lui autrefois, et elles sont parmi les plus belles qu’il ait composées. Encore que ça n’ait pas grand sens de dire ça : il n’y a pas de déchet dans l’œuvre de Paco Ibáñez, rien de secondaire, rien qui ait été fait sans soin ou sans inspiration. Les mélodies de celles-ci sont peut-être plus mélancoliques que d’autres, surtout celles écrites sur les textes de Neruda, eux-mêmes assez tristes.

Il en va de la voix comme des traits du visage : le passage du temps l’attaque. Cependant dans la vieillesse certains visages résistent et continuent de tenir bon pour l’essentiel, structures solides. Voilà ce qu’il en est de la voix de Paco Ibáñez (né le 20 novembre 1934) : le souffle a un peu faibli, le timbre s’est patiné, mais non l’éclat de la conviction, ni la présence, toujours aussi vibrante. Écouter cet album, c’est comme retrouver ses parents après une longue séparation, les retrouver changés, mais encore impatients de vivre.

C’est Neruda lui-même qui avait demandé à Paco Ibáñez de chanter ses poèmes. Il y en avait eu six en 1977, extraits de Veinte poemas de amor y una canción desesperada (Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée). Les revoici tous, augmentés d’un septième (La muerte de Melisenda), avec de nouveaux arrangements. Et vraiment, c’est bouleversant d’entendre cet homme de 78 ans chanter encore

Puedo escribir los versos más tristes esta noche.
Escribir, por ejemplo: « La noche está estrellada,
y tiritan, azules, los astros, a lo lejos ».
[…]
Porque en noches como ésta la tuve entre mis brazos,
mi alma no se contenta con haberla perdido.

Je peux cette nuit écrire les vers les plus tristes.
Écrire par exemple : « La nuit est étoilée,
et les astres grelottent, bleus, dans le lointain.
[…]
Parce que par des nuits comme celle-ci je la tenais dans mes bras,
mon âme ne peut trouver la paix en raison de sa perte.

Ou bien « Juventud divino tesoro / ¡ya te vas para no volver! » (Jeunesse, divin trésor / voilà que tu t’en vas pour ne pas revenir !), du nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916). Magnifiques sont les deux chansons sur des poèmes de l’argentine Alfonsina Storni (1892-1938), celle dont la célèbre Alfonsina y el mar, interprétée entre autres par Mercedes Sosa, évoque le suicide.

Et toujours cette diction admirable, ce respect absolu de la langue. À la fin de chaque plage on a envie d’applaudir, avec les yeux qui piquent.

Cet album est en outre un bel objet de carton qui se déplie en accordéon, dont toutes les faces sont décorées d’une peinture de Claude Viallat, de Nîmes.

Paco Ibáñez. Puedo escribir los versos más tristes esta noche / Pablo Neruda, poème ; Paco Ibáñez, musique, chant, guitare. Vers 2008.

L. & L.

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Paco Ibáñez
Paco Ibáñez canta a los poetas latinoamericanos (2012)

---Paco Ibáñez canta a los poetas latinoamericanos / Pablo Neruda, César Vallejo, Alfonsina Storni, Rubén Darío, Nicolás Guillén, poèmes ; Paco Ibáñez, musiques, chant, guitare ; César Stroscio, bandonéon ; François Rabbath, contrebasse ; Gorka Benítez, saxophone ; Michael Nick, violon ; Iñaki Urrutia, charango ; Julián Córdoba, guitare, chant ; Esteban Vélez, guitare. — Barcelona : A Flor de Tiempo, ℗ et © 2012.

A Flor de Tiempo 1012201. — EAN 8437010122019

Internet :

Paco Ibáñez — Site officiel
Paco Ibáñez, chanteur et guitariste, Émission Les traverses du temps, Marcel Quillévéré, prod., France Musique, 25 janvier 2013.
Véronique Mortaigne. A 78 ans, Paco Ibañez galope toujours en liberté, Le Monde (en ligne), 29 janvier 2013.

António Zambujo (Festival Au fil des voix, Paris, février 2013)

2 mars 2013

António Zambujo, Paris (théâtre de l'Alhambra), festival Au fil des voix, 8 février 2013

António Zambujo, voix et guitare ; Bernardo Couto, guitare portugaise ; Bernardo Cruz, contrebasse et direction musicale ; João Moreira, trompette ; José Conde, clarinette. Paris (théâtre de l’Alhambra), festival Au fil des voix, 8 février 2013..

Un António Zambujo très en forme, plus charmant que jamais (ses cils, son amabilité joyeuse, son français adorable, sa voix de bonbon), très bien filmé.

Le spectacle, constitué essentiellement d’extraits de Quinto, l’album de 2012, est visible en entier sur ARTE live web. Quelques extraits de Guia aussi, l’album précédent (au moment de la photo ci-dessus, prise pendant l’intro de Reader’s Digest, l’avant-dernière chanson du programme, il vient de dire quelque chose de certainement très drôle, qu’on ne distingue pas, à Bernardo Couto le guitariste, dont on entend le rire de putois à l’arrière-plan).

En bis — voix et contrebasse –, Foi Deus, d’Alberto Janes (répertoire d’Amália Rodrigues).

L. & L.

T’as perdu ta langue ?

1 mars 2013

Parle-moi portugais, comme dans la Mouraria.

Parle-moi italien, avec l’accent de la Toscane, l’accent de Venise, l’accent d’Ostuni. Dis-moi quelque chose en napolitain.

Parle-moi espagnol, comme à Buenos Aires, avec les z comme des s, les ll comme des j, ou comme à Madrid, ça me plaît aussi.

Parle-moi grec, dis-les moi tes consones qui grattent un peu l’oreille, tes voyelles grecques aussi, dis-les moi.

Parle-moi catalan, frison, slovène, parle-moi turc. Japonais. Wolof, norsk, ivrit, magyar, occitan.

Parle-moi breton, comme quand j’étais petit, et que c’était celle-là la langue. Ce que l’oreille se rappelle de ces années c’est les voix de la mer, en nombre considérable, infini, le vacarme inimaginable des mouettes (inimaginable pour les infortunés qui ne connaissent pas les ports océaniques), et les femmes parlant fort dans ce breton merveilleux des ports bigoudens, fait de longues voyelles expressives et presque chanté : une étendue mélodique très ample et un emploi du rythme qui fait partie du système linguistique. Je me souviens de ces femmes (parmi elles ma mère) qui riaient fort, maintenant il me semble qu’elles riaient toujours. Et les mouettes aussi. Tout le monde riait.

Le français était là puisqu’il s’y était installé — sans saluer, sans demander s’il pouvait –, mais truffé de bretonnismes que les instituteurs corrigeaient rudement. C’est dans cette langue-là que j’ai été éduqué. Je ne sais pas quand, à quel âge, j’ai compris que le breton était considéré indécent, intolérable. Intoléré.

Uma tarde na Rua do Capelão. Parte III [Un après-midi dans la rua do capelão. 3e partie]. Bárbara Sereno, réalisation. 2011.
La Rua do Capelão (rue du chapelain) se trouve dans le quartier de la Mouraria à Lisbonne. C’est dans cette rue qu’est née en 1820 Maria Severa, la première fadiste notable de l’histoire. Ses amours avec un noble, le comte de Vimioso, ont fourni la matière de nombreux fados, dont Rua do Capelão (paroles de Júlio Dantas, musique de Frederico de Freitas, répertoire d’Amália Rodrigues), évoqué dans ce film par l’homme à la casquette grise et aux lunettes. Le premier homme à s’exprimer n’est pas originaire du quartier, ni même de Lisbonne, ni du Portugal. Pied-noir peut-être. Il dit qu’il est arrivé en 2000, qu’il s’est installé d’abord à Santarém (à 80 km au nord de Lisbonne), puis là, dans la Mouraria.

Falou-me o afinador de pianos : l’accordeur de pianos m’a parlé

24 février 2013

Pedro Coelho – Afinador de Pianos [Pedro Coelho, accordeur de pianos]. Réalisation Tiago Pereira ; son Nélia Marquez. Enregistré à la Dinâmica – Pianos e Som (Carcavelos, Portugal), mai 2011.
(A música portuguesa a gostar dela própria ; 486)
.

L’accordeur de pianos m’a parlé, lui
qui écoute chaque note avec douceur
attentif aux bémols et aux dièses,
mais entendant et voyant des choses plus lointaines.
Et son oreille est affranchie de l’erreur
comme ses mains qui en chaque accord éveillent
les sons, heureux de vivre ensemble.

« Mon intérêt est fait de désintéressement :
car je ne confonds pas musique et instrument,
car je ne suis qu’accordeur, du piano,
de l’écriture de la langue de ce monde
qui m’élève à la condition de convive surhumain.
Oh! Quelle Physique nouvelle dans ce piano
pour d’autres oreilles, pour d’autres discours… »
Cecília Meireles (1901-1964). Metal rosicler. 9. Dans : Métal rosicler* (1960). Traduction L. & L.

* « ROSSICLER ou ROSICLER. s.m. Nom d’ une mine d’ argent du Pérou, & qui paroît être la même que celle que nous appelons en Europe, Mine d’argent rouge. Elle est en cristaux brillans, dont quelques-uns sont transparens comme des grenats. »
Dictionnaire de l’Académie française. 4e édition (1762).
Voir : Pyrargyrite.

Falou-me o afinador de pianos, esse
que mansamente escuta cada nota
e olha para os bemóis e sustenidos
ouvindo e vendo coisa mais remota.
E estão livres de engano os seus ouvidos
e suas mãos que em cada acorde acordam
os sons felizes de viverem juntos.

« Meu interesse é de desinteresse:
pois música e instrumento não confundo,
que afinador apenas sou, do piano,
a letra da linguagem desse mundo
que me eleva a conviva sobre-humano.
Oh! que Física nova nesse piano
para outro ouvido, sobre outros assuntos… »

Cecília Meireles (1901-1964). Metal rosicler. 9. Dans : Metal rosicler (1960).

Moi clou de girofle

15 février 2013

Oignon doux des Cévennes

Moi clou de girofle je …
Moi clou de girofle je sentirai le clou de girofle.
Moi clou de girofle je ne m’occuperai pas de tout, ça non certainement pas, et j’aurai toujours le souci de la proximité avec les Oignons et tous les autres Légumes, de même qu’avec tous les Fruits.
Moi clou de girofle je serai le clou de la normalité, je serai un clou ordinaire, comme toi et comme les milliards de clous ordinaires et normaux du monde.

— Je ne suis pas un clou. Et je ne comprends pas cette obstination que tu as à vouloir devenir clou de girofle, qu’est-ce qui t’arrive ?

Moi clou de girofle je pénétrerai dans la chair de l’oignon (et non l’inverse).

— Dans la chair de l’oignon ?

Oui c’est ce qui se passe en cas de pot-au-feu ou de kig ha farz.

— Dans chacun de ces cas-là le taux de survie du clou de girofle (et de l’oignon également, je te l’accorde) est nulle. Je ne vois pas l’intérêt.

Tu vois autre chose ? J’en ai marre d’être un oignon perdu dans la masse des oignons.

— Pourquoi ne pas tenter la papauté ? Le poste est vacant.

Pape ? Tu crois que c’est bien ?

— On est à Rome, on y vit. On porte de belles robes. On peut aller voir la chapelle Sixtine quand on n’arrive pas à dormir, on l’a pour soi seul. On peut monter dans la coupole de Saint-Pierre comme dans La dolce vita, tu te souviens ?

Non. J’ai aucune chance de toute façon.

— Mais si. Au contraire. C’est toujours un outsider qui est choisi. Tu sais ce qu’on dit : qui entre pape au conclave en ressort cardinal. Toi tu vas y entrer oignon, et tu en sortiras pape. Il faut que tu penses à ton nom de règne dès maintenant, parce que dans la fièvre de l’élection tu pourrais te laisser imposer n’importe quoi, Jean-Paul 3, Pie 13, Innocent 18 ou pire.

Sais pas… T’as une idée ?

— Non… ou alors… pourquoi pas Chiodo di Garofano ?

Quoi ? Où t’as trouvé ça, ça sort d’où ?

— C’est joli, non tu ne trouves pas ? Ça veut dire Clou de Girofle en italien. Ils ont toujours un nom italien les papes, d’où qu’ils viennent. Clou de Girofle 1er (je ne pense pas qu’un pape ait déjà pris ce nom-là jusqu’ici). D’une pierre deux coups. Et sur cette pierre etc. Mais attention à ne pas te laisser bouffer par la Curie après.

L. & L.

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Federico Fellini (1920-1993), réalisateur. Roma (1972). Musique Nino Rota. Extrait : le défilé de mode ecclésiastique.

Sílvia Pérez Cruz — Lágrima (Amália)

14 février 2013

Tous les jours, au moins quelques minutes de la voix de Sílvia Pérez Cruz, musicienne catalane et chanteuse ibérique, capable de chanter (et d’écrire) dans les différentes langues de la péninsule. Les langues romanes du moins.

Amália Rodrigues se prévalait de cette même appartenance à cette sorte de sous-continent qui rassemble tous les pays transpyrénéens. Et c’est la Lágrima d’Amália qu’interprète ici Sílvia Pérez Cruz, accompagnée par son complice le guitariste Toti Soler. La vidéo est malheureusement d’une médiocre qualité technique.

Sílvia Pérez Cruz & Toti Soler. Lágrima / Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Toti Soler, guitare. Captation : Festival de Música de Cardedeu (Catalogne), 18 mars 2011.

En gris : les passages omis.

Cheia de penas
Cheia de penas me deito
E com mais penas
Com mais penas me levanto.
J’ai le cœur en peine
Lorsque je me couche
Et plus encore
Lorsque je me lève.
No meu peito
Já me ficou no meu peito
Este jeito
O jeito de te querer tanto.
Car en moi
Car en moi s’est fichée
Cette obsession
Cette obsession de toi.
Desespero
Tenho por meu desespero
Dentro de mim
Dentro de mim um castigo.
Désespoir
J’ai pour mon désespoir
En moi
En moi une malédiction.
Não te quero
Eu digo que não te quero
E de noite
De noite sonho contigo.
Je ne t’aime pas
Je dis que je ne t’aime pas
Mais la nuit
Mes rêves sont pleins de toi.
Se considero
Que um dia hei-de morrer
No desespero
Que tenho de te não ver.
Lorsque je pense
Qu’un jour je mourrai
Dans le désespoir
De ne jamais te voir.
Estendo o meu xaile
Estendo o meu xaile no chão
Estendo o meu xaile
E deixo-me adormecer.
J’étends mon châle
J’étends mon châle sur le sol
J’étends mon châle
Et j’attends le sommeil.
Se eu soubesse
Se eu soubesse que morrendo
Tu me havias
Tu me havias de chorar
Si je savais
Si j’étais certaine qu’à ma mort
Tu verserais
Tu verserais pour moi.
Uma lágrima
Por uma lágrima
Por uma lágrima tua
Que alegria me deixaria matar.
Une larme,
Pour une larme
Pour une larme de toi
Avec quel bonheur je me laisserais tuer !
Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983). Amália Rodrigues (1920-1999). Lágrima (1983). Traduction L. & L.

L. & L.