2e dialogue des carottes

- Bonjour mesdames !
Carotte 2 Bonjour monsieur
Carotte 3 —Bonjour monsieur
- Vous prenez le soleil ?
Carotte 2 Pardon ?
Carotte 3 —- Plaît-il ?
- C’est agréable hein !
Carotte 4 Vous vous foutez de nous ?
- Je… vous dites ?
Carotte 3 Nous sommes des carottes monsieur. Ne dites pas que vous ne le savez pas.
- Eh bien… en fait je n’en étais pas vraiment sûr. Vous ne ressemblez pas tout à fait à des carottes.
Carotte 4 Ah bon, et on ressemble à quoi d’après vous ?
Carotte 3 À des Bigoudènes peut-être ?
- Bon. Je vais vous éplucher tout de suite bande d’effrontées, vous jeter dans la soupe, comme ça au moins on ne se demandera plus à quoi vous ressemblez.
Carotte 1 Salaud !
Carotte 2 Salaud !
Carotte 3 Salaud !
Carotte 4 Salaud !
–
Dialogue des carottes

NB : ces carottes ont un fort accent bigouden, et emploient des tournures de langage propres à cette région de la Bretagne.
- Bonjour mesdames !
Carotte 2 Bonjour monsieur
Carotte 3 ———————— Bonjour
Carotte 1 ————————– (qui est çui-ci ?)
- Vous prenez le soleil ?
Carotte 2 On prend le soleil voui, puisqu’i fait beau aujourd’hui
Carotte 3 —- I fait beau oui
- C’est agréable hein !
Carotte 2 C’est mieux que de rester enfermées, toujours
Carotte 3 Voui, au moins comme ça on voit les gens
Carotte 1 – (çui-là c’est pas le fils Trividic ?)
Carotte 4 Çui-ci c’est le docteur ?
Carotte 3 Non Thumette, non
Carotte 1 ——(moi je crois que celui-là c’est le fils Trividic)
Carotte 2 —– (je crois pas, le fils Trividic était plus costaud)
Carotte 4 C’est le docteur Marie-Louise ?
Carotte 3 Non, Thumette non, c’est pas. Elle croit que vous êtes le docteur
- Elle a une belle coiffe en tout cas. Vous aussi madame.
Carotte 3 Oui vous trouvez ?
- Oui, c’est vraiment joli. Et original. Vous êtes coquettes hein, c’est ça ?
Carotte 3 Oh coquettes non, mais quoi, nous on est restées avec la coiffe, quoi.
- Et vous mesdames, vous ne la mettez pas la coiffe ?
Carotte 2 Non, ça c’est trop de travail, et puis il faut vivre avec son temps comme on dit hein, faut êt moderne quoi
Carotte 3 Voui nous on est restées mod kouz comme on dit
- Mocouse ?
Carotte 3 Mod kouz oui, comme autrefois quoi. Nous on est habituées. Moi c’est pas à mon âge que je vais changer vous savez bien
Carotte 2 Y a pas d’âge pour changer
Carotte 3 Nous on est venues trop vieilles mainant tu sais bien
Carotte 2 Trop vieilles ! Regarde Chanig Floc’h, cellà est presque aussi vieille que toi
Carotte 3 Chanig Floc’h ? Chanig Floc’h est allée kiz kér ?
Carotte 2 Tu n’as pas su ?
- Quisquère ?
Carotte 3 Kiz kér
Carotte 1 — chèèè, moi j’ai été spontée quand je l’ai vue. Déguisée qu’elle est.
- Qu’est-ce que ça veut dire quisquère ?
Carotte 3 Comment je vous dirais ? En habit moderne quoi
Carotte 2 Voui, comme à la ville, c’est ça que ça veut dire
Carotte 4 Bon allez, moi je vais chercher mon poisson mainant, les bateaux sont rentrés
Carotte 3 Ton poisson ? Mais où tu vas aller chercher ton poisson ma pauv Thumette, y a plus de bateaux tu sais bien, et puis aujourd’hui c’est dimanche
–
–
Mais… elles sont pas encore épluchées ces carottes ?
Dimanche

La Spezia, juin
La Spezia est un désert. C’est dimanche. Partout éclate la blancheur des uniformes marins. Tout le monde est à la mer, dans le golfe. Commence alors un des plus beaux dimanches de ma vie.
Pier Paolo Pasolini (1922-1975). La longue route de sable, traduit de La lunga strada di sabbia (1959) par Anne Bourguignon. X. Barral, impr. 2005, ISBN 2-915173-07-9. Page 27.
Benjamin Clementine
Benjamin Clementine. Deezer Sessions with Benjamin Clementine / Benjamin Clementine, chant, piano. Successivement : Quiver a little [Tremble un peu] ; I won’t complain [Je ne vais pas me plaindre] ; London [Londres] / Benjamin Clementine, paroles et musique.
Vidéo : Christian Beuchet, réalisateur. Production : Milgram. France, 2013.
Impressionnant n’est-ce pas ?
Il est anglais, d’origine ghanéenne dit le journal, admire Brel et Ferré. S’est fait remarquer sur la ligne 2 du métro de Paris. La voix et le jeu de piano du jeune homme sont remarquables. Et son visage, ses mains (on les croirait dessinés par Hugo Pratt), son expression. (Admirable aussi sa coiffure.)
Lire :
- Stéphane Davet. Benjamin Clementine, 24 ans et tout son chant, dans Le Monde (en ligne), 5 décembre 2013. Seule une partie de l’article est accessible librement.
Sílvia Pérez Cruz & Toti Soler — Paraules d’amor
Sílvia Pérez Cruz & Toti Soler. Paraules d´amor / Joan Manuel Serrat, paroles et musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Toti Soler, guitare. Captation : Barcelone, Palau Sant Jordi, 8 juin 2012, concert Les nostres cançons contra la sida.
Un cadeau de Noël avant l’heure, ces Paraules d’amor (Mots d’amour) de Joan Manuel Serrat interprétés par Sílvia Pérez Cruz et Toti Soler en 2012, à l’occasion du concert Les nostres cançons contra la sida, celui-là même où on entendait aussi Ara mateix avec Lluís Llach et Pep Guardiola [voir ici].
Je ne me lasse pas du spectacle de Sílvia Pérez Cruz. Il lui suffit d’apparaître pour que déjà la salle soit attentive ; il suffit que sa voix s’élève : Ella em va estimar tant… (« Elle m’aimait tellement… »), avec ce geste de la main (ces mains expressives qu’elle a), pour que le public soit subjugué. Tout ce qu’elle interprète, elle le fait resplendir — car ses interprétations sont justes, et bien qu’assise, elle a l’air de danser.
J’aime beaucoup ses duos avec Toti Soler, tant est manifeste la profonde sympathie mutuelle, et la connivence artistique, qui les unissent [voir aussi les billets Sílvia Pérez Cruz & Toti Soler — He mirat aquesta terra et Sílvia Pérez Cruz — Lágrima (Amália)]. Il n’existe, je crois, qu’un seul enregistrement publié du duo, et encore juste un morceau (El corazón es agua, sur un poème de Miguel Hernández) sur le dernier album de Toti Soler, Raó de viure (2011), alors qu’ils se produisent ensemble pour des spectacles entiers.
J’ai regardé aujourd’hui même un documentaire récent réalisé par la chaîne catalane TV3 sur Toti Soler (Toti Soler, d’una manera silenciosa, 2013), qu’on peut visionner intégralement en ligne (en catalan ; avec les sous-titres catalans, ça aide à suivre). On y découvre un homme extrêmement attachant. Une séquence du film est consacrée à sa collaboration avec Sílvia Pérez Cruz [vers 31:25], et — miracle –, le duo y donne un morceau, Cançó de suburbi, poème de Josep Maria de Sagarra, musique de Toti Soler [à 36:55], qui est un nouvel enchantement. Mais un enchantement absolu.
Ella em va estimar tant…
Jo me l’estimo encara.
Plegats vam travessar
una porta tancada.Elle m’aimait tellement…
Et moi je l’aime encore.
Ensemble nous avons traversé
Une porte fermée.Ella, com us ho podré dir,
era tot el meu món llavors
quan en la llar cremàvem
només paraules d’amor…Elle était, comment vous dire,
Elle était alors tout mon univers
Nous n’avions pour tout feu
Que des mots d’amour.
Paraules d’amor senzilles i tendres.
No en sabíem més, teníem quinze anys.
No havíem tingut massa temps per aprendre’n,
tot just despertàvem del son dels infants.Des mots d’amour simples et tendres
Nous ne savions rien d’autre, et nous avions quinze ans
Qu’aurions nous pu savoir,
Tout juste éveillés du sommeil des enfants ?
En teníem prou amb tres frases fetes
que havíem après d’antics comediants.
D’històries d’amor, somnis de poetes,
no en sabíem més, teníem quinze anys…Il nous suffisait de trois phrases toutes faites
Apprises auprès de vieux comédiens
D’histoires d’amour, de rêves de poètes,
Nous ne savions rien d’autre, et nous avions quinze ans.
Ella qui sap on és,
ella qui sap on para.
La vaig perdre i mai més
he tornat a trobar-la.Où est-elle à présent ?
Où s’est-elle arrêtée ?
Je l’ai perdue, voilà tout
Je ne l’ai jamais revue.
Però sovint en fer-se fosc,
de lluny m’arriba una cançó.
Velles notes, vells acords,
velles paraules d’amor…Mais souvent, quand la nuit tombe,
Une chanson me vient d’on ne sait où
Vieilles notes, vieux accords,
Et vieux mots d’amour.
Joan Manuel Serrat. Paraules d’amor.Joan Manuel Serrat. Paraules d’amor. Traduction L. & L.
L. & L.
Artur Batalha — Noites perdidas. Et Ricardo Aires
Artur Batalha. Noites perdidas / Sérgio Valentino, paroles ; Júlio Proença, musique (Fado Proença) ; Artur Batalha, chant ; instrumentistes non identifiés. Captation : Lisbonne (Portugal), restaurant Senhor Fado (Alfama), vers 2011.
Décidément il me plaît, Artur Batalha, autrefois surnommé « Prince du fado » [voir aussi le billet Artur Batalha — Qualquer coisa que me anima], mais je l’aime mieux aujourd’hui, avec sa voix qui a vécu et qui s’est transformée, car le fado convient à ceux qui ont parcouru une moitié au moins de leur vie, et qui en ont éprouvé la vicissitude. Et lui, il est très simple, spontané, le chant du fado lui vient naturellement, pour ainsi dire comme dans le fil de la conversation.
La vidéo est sous exposée, on ne voit presque rien mais tant mieux. La musique de ce fado (Fado Proença, du nom de son compositeur, Júlio Proença), est idéale pour se plaindre : les appuis rythmiques et mélodiques sont placés de telle sorte que la voix puisse gémir. Elle ressemble à d’autres fados — ils se ressemblent tous plus ou moins, on s’y perd parfois. Le fado est une forme de ressassement. Mais imperturbablement, on y retrouve presque toujours la pulsation originelle du lundum, son ancêtre brésilien, qui est comme le battement d’un cœur, et qui est aussi comme le ressac de la puissante mer atlantique.
Ai quantas noites perdidas
contigo compartilhadas
a semear vendavais
horas falsas mal vividas,
à minha vida roubada,
que não quero viver maisAh que de nuits perdues
Partagées avec toi
Passées à semer des tempêtes.
Heures manquées, mal vécues
Dérobées à ma vie
Et que je ne veux pas revivre.Ai quem me dera esquecer
aquelas noites sombrias
vividas sem qualquer fim
horas e horas sem ver
sem ver que tu não valias
nem um minuto de mimAh que je voudrais les oublier
Toutes ces nuits sombres,
Ces nuits interminables,
Ces heures gâchées
Avec toi qui ne valais
Pas même une minute de ma vie.
O que sofri ninguém sonha
das tuas noites já fartas
de mudarem de paixão
e hoje tenho vergonha
por não conseguir que partas
de vez do meu coraçãoCe que j’ai souffert, nul ne se le figure
De ces nuits que tu épuisais
À passer d’un amour à un autre
Et je m’en veux aujourd’hui
D’être impuissant à t’arracher
De mon cœur à jamais.
Sérgio Valentino. Noites perdidas.Sérgio Valentino. Noites perdidas. Traduction L. & L.
En prime, une autre interprétation de ce même fado, celle d’un jeune homme fort doué, bien qu’il n’ait pas encore trouvé son style propre. La captation a eu lieu dans le local du Groupe sportif de la Mouraria (Grupo Desportivo da Mouraria) à Lisbonne, dont les activités sont les suivantes : lutte gréco-romaine, lutte libre, musculation, marches populaires (la nuit de la saint Antoine je suppose), et les nuits de fado. Outre la dernière, j’ignore si le jeune homme s’adonne à l’une ou l’autre des activités proposées.
Ricardo Aires. Noites perdidas / Sérgio Valentino, paroles ; Júlio Proença, musique (Fado Proença) ; Ricardo Aires, chant ; Sérgio Costa, guitare portugaise ; Carlos Fonseca, guitare classique ; Pedro Soares, basse acoustique. Captation : Lisbonne (Portugal), Grupo Desportivo da Mouraria, 28 septembre 2008.
Il faut aller jusqu’au bout, jusqu’aux mélismes de la fin, pour entendre les exclamations du public, qui crie liiindo! (« joliii ! »), ou ora! (« voilà ! c’est ça !») avant d’applaudir.
L. & L.
Comme allant de soi

—
Quel commentaire pour accompagner une photo pareille, prise à la tombée du jour, c’est à dire vers dix-sept heures puisqu’on est déjà fin novembre ?
Quelque chose de sinistre, un lieu commun sur le temps qui passe etc. Trouver des citations dans le genre de celle-ci :
Esperanças de novas alegrias
Não mas deixa a Fortuna e o Tempo errado,
Que do contentamento são espias.
Luís de Camões (1524?-1580). Soneto LXXXIVPlus d’espoir désormais dans une joie nouvelle,
La Fortune et le Temps trompeur me le refusent,
Ces deux espions jaloux de la félicité.
Luís de Camões (1524?-1580). Soneto LXXXIV. Traduction d’Anne-Marie Quint & Maryvonne Boudoy. Chandeigne, 2011.
Ou compulser Monsieur Songe, toujours enclin à la mélancolie. Ceci mettons :
Pas de vaine révolte. Laisse passer le temps, il te laissera passer.
Robert Pinget (1919-1997). Taches d’encre (1997). Minuit, impr. 1997, ISBN 2-7073-1592-3. Page 73.
C’est rude. De là au fado il n’y a qu’un souffle.
Argentina Santos. Volta atrás, vida vivida / Argentina Santos, chant ; João de Freitas, paroles ; Filipe Pinto, musique (fado Meia noite). Captation : Lisbonne, vers 2010.
Volta atrás vida vivida
Para eu tornar a ver
Aquela vida perdida
Que nunca soube viverReviens sur tes pas, vie vécue
Fais-moi voir à nouveau
Cette vie perdue
Que jamais je n’ai su vivreVoltar de novo quem dera
A tal tempo, que saudade
Volta sempre a primavera
Só não volta a mocidadeAh pouvoir encore
Revenir à ce temps-là !
Le printemps revient, oui
Mais la jeunesse jamaisA vida começa cedo
Mas assim que ela começa
Começamos por ter medo
Que ela se acabe depressaLa vie commence de bonne heure
Mais à peine commence-t-elle
Que nous vient la peur
De la voir se terminerO tempo vai-se passando
E a gente vai-se iludindo
Ora rindo ora chorando
Ora chorando ora rindo
Le temps s’écoule
Sur nos illusions
On rit, puis on pleure
On pleure, puis on ritMeu Deus, como o tempo passa
Dizemos de quando em quando
Afinal, o tempo fica
A gente é que vai passando
Mon Dieu comme le temps passe !
C’est ce qu’on dit quelquefois
À vrai dire le temps reste
Et c’est bien nous qui passons. João de Freitas. Volta atrás vida vivida.João de Freitas. Volta atrás vida vivida. Traduction L. & L.
Monsieur Songe écoute. Il ne comprend pas les paroles, mais pas besoin de lui faire un dessin.
Le mystère dit-il, belle occasion de déborder le quotidien. Pourquoi n’est-il plus à la mode ?
Robert Pinget (1919-1997). Charrue (1985). Dans : Monsieur Songe, suivi de Le harnais et Charrue, Minuit, impr. 2011, ISBN 978-2-7073-2158-9. Page 143.
Tiago Bettencourt — Tiago na toca e os poetas (2011)
- Ce billet fait suite à : Alcindo de Carvalho — Saudades eu não as quero
Il y a quelque temps, cherchant une vidéo du fado Saudades não as quero par Alcindo de Carvalho, que je n’ai pas trouvée, j’ai été mis en présence d’une autre interprétation du même thème par un Tiago Bettencourt, jusqu’alors inconnu de moi. Une simple interprétation chant et guitare, assez crue, qui ne m’a pas plu.
Cependant j’ai entrepris de me renseigner sur ce Tiago, cherchant à savoir d’où cet enregistrement provenait, car la voix était jeune et l’enregistrement récent, ce qui suffisait à m’intriguer. Voici : il s’agit d’un album publié en 2011, un CD dans un livre assez joli, illustré, le tout intitulé Tiago Bettencourt na toca e os poetas (Tiago Bettencourt dans son terrier, et les poètes). « Dans son terrier », parce que les enregistrements sont « maison », artisanaux, sans production, ce qui explique la crudité du son (mais non la faiblesse de la voix). « Et les poètes » (Fernando Pessoa, Sofia de Melo Breyner Andresen, Florbela Espanca, Alexandre O’Neill et d’autres) : leurs œuvres sont les prétextes de chacun des treize morceaux, presque tous sur des compositions de Tiago Bettencourt. Le fado Saudades eu não as quero est l’une des exceptions.
Tiago Bettencourt. Saudades eu não as quero / Afonso Lopes Vieira (1878-1946), poème ; Frederico de Brito (1894-1977), musique ; Tiago Bettencourt, chant, guitare. Extrait de : Tiago na toca e os poetas, Metropolitana, ℗2011.
Bateram fui abrir era a saudade
vinha para falar-me a teu respeito
entrou com um sorriso de maldade
depois sentou-se à beira do meu leito
e quis que eu lhe contasse só a metade
das dores que trago dentro do meu peito.On frappe à la porte : c’est la saudade
Qui vient pour me parler de toi.
Avec aux lèvres un sourire perfide,
Elle vient s’asseoir au bord du lit,
Me priant de lui conter — « juste la moitié, ça suffit » —
Les peines que je porte en mon cœur.Não mandes mais esta saudade
ouve os meus ais por caridade
ou eu então deixo esfriar esta paixão
amor podes mandar se for sincero
saudades isso não pois não as quero.Ne m’envoie plus cette saudade
Entends mes plaintes de grâce, ou sinon
Je laisse refroidir cette passion.
Envoie-moi de l’amour, s’il est sincère
Mais ton bon souvenir, je n’en ai que faire.Bateram novamente era o ciúme
e eu mal me apercebi de que batera
trazia o mesmo ódio do costume
e todas as intrigas que lhe deram
e vinha sem um pranto ou um queixume
saber o que as saudades me fizeram.On frappe encore, j’entends à peine :
C’est la jalousie avec sa profusion de haine
Et toutes ces intrigues par elle accumulées
Elle passe afin de constater,
Sans une larme, sans un cri,
Dans quel état la saudade m’a laissé. Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero.Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero. Traduction L. & L.
Les deux tiers des morceaux font appel à des artistes tiers. On retrouve par exemple Camané, ou encore Carminho dans cette chanson composée sur un poème extrait de Charneca em flor (Lande en fleur), le recueil le plus célèbre de Florbela Espanca (1894-1930) :
Tiago Bettencourt & Carminho. X / Florbela Espanca (1894-1930), poème ; Tiago Bettencourt, musique ; Carminho, chant ; Tiago Bettencourt, piano. Extrait de : Tiago na toca e os poetas, Metropolitana, ℗2011.
Eu queria mais altas as estrelas,
Mais largo o espaço, o Sol mais criador,
Mais refulgente a Lua, o mar maior,
Mais cavadas as ondas e mais belas;Je voudrais plus hautes les étoiles
Plus immense l’espace, plus fécond le Soleil
Plus brillante la lune et plus vaste la mer,
Plus fortes les vagues, et plus belles ;Mais amplas, mais rasgadas as janelas
Das almas, mais rosais a abrir em flor,
Mais montanhas, mais asas de condor,
Mais sangue sobre a cruz das caravelas!Plus amples, plus larges les fenêtres
Des âmes ; je voudrais plus de roses épanouies
Plus de montagnes, d’ailes de condor,
Et plus de sang sur les croix des caravelles !E abrir os braços e viver a vida,
― Quanto mais funda e lúgubre a descida,
Mais alta é a ladeira que não cansa!Et ouvrir les bras et vivre la vie,
― Plus profonde et lugubre est la descente
Plus haute est la côte qui ne lasse pas !E, acabada a tarefa… em paz, contente,
Um dia adormecer, serenamente,
Como dorme no berço uma criança!Et la tâche accomplie… en paix, contente,
S’endormir un jour, sereinement,
Comme dans le berceau dort un enfant ! Florbela Espanca (1894-1930). É um não querer mais que bem querer. X. Extrait de : Charneca em flor (1931, 1ère publication).Florbela Espanca (1894-1930). É um não querer mais que bem querer. X. Extrait de : Charneca em flor (1931, 1ère publication). Traduction L. & L.
Mais ce qui me plaît vraiment dans cet album, c’est A pedra (La pierre), un poème fort énigmatique de José Blanc de Portugal, géologue, critique musical, traducteur et poète (1914-2000), chanté en duo avec un Pedro Puppe que je ne connaissais pas non plus.
Tiago Bettencourt & Pedro Puppe. A pedra / José Blanc de Portugal (1914-2000), poème ; Tiago Bettencourt, musique, chant, guitare, dobro, kazoo ; Pedro Puppe, chant ; João Lencastre, batterie. Extrait de : Tiago na toca e os poetas, Metropolitana, ℗2011.
Na terra dormente
A crista do monte
A espuma da onda
A lei figura.
É sua imagem
— Acaso não.
Quem sabe?
Para além das coisas
Oculta é toda a dor
Como evidente
Só meio silente
Alto foge o céu.
A mão que morde…
A boca que prende…Dans la terre dormante
La crête de la montagne
L’écume de la vague,
La loi figure.
C’est son image
— Ou peut-être pas.
Qui sait ?
Au-delà des choses
Occulte est toute douleur
Comme une évidence
Dans un demi-silence
Là-haut s’enfuit le ciel.
La main qui mord…
La bouche qui prend… José Blanc de Portugal (1914-2000). A pedra (1960).–José Blanc de Portugal (1914-2000). La pierre, traduit de : A pedra (1960) par L. & L.
L. & L.
………
Tiago Bettencourt
Tiago na toca, e os poetas (2011)
Tiago na toca : e os poetas / poèmes de José Carlos Ary dos Santos, Sofia de Melo Breyner Andresen, Alexandre O’Neill,… [et d’autres] ; Tiago Bettencourt, Fernando Tordo, Frederico de Brito, etc. musiques ; Tiago Bettencourt, chant, piano, etc. Fernando Tordo, Camané, Carminho,… [et d’autres], chant ; Mário Belém, illustrations. — Portugal : Metropolitana, ℗ et © 2011 ; distribution EMI Portugal. — 1 livre + 1 CD.
Enregistré en 2008.
Metropolitana Metro044.11. — EAN 5099995565323.
Celeste Rodrigues, un peu de mélancolie

Un peu de mélancolie de saison, les feuilles qui se dessèchent, la lumière qui se fait parcimonieuse. La nuit qui vient… Le noir du labyrinthe. Un poème amer de David Mourão Ferreira chanté par la voix de Celeste encore jeune, sur une musique trompeusement allègre, comme souvent dans le fado, celle du Fado Pechincha.
Celeste Rodrigues. Flor na tua mão / David Mourão Ferreira, poème ; José Maria Rodrigues dos Cavalinhos, musique (Fado Anadia) ; Celeste Rodrigues, chant ; António Chaínho, guitare portugaise ; José Maria Nóbrega, guitare classique ; Raúl Silva, basse acoustique. Sans date. Poème : Labirinto ou Não foi nada, de David Mourão Ferreira.
L’enregistrement figure sur une compilation de 1991, sans date. Années 1980 peut-être. Dans le fado, la deuxième strophe du poème est déplacée après la troisième, la quatrième est omise.
Talvez houvesse uma flor
aberta na tua mão.
Podia ter sido amor,
e foi apenas traição.
Il y eut peut-être une fleur
Épanouie dans ta main.
Une fleur qui pouvait être l’amour
Et qui ne fut que mensonge.
É tão negro o labirinto
que vai dar à tua rua…
Ai de mim, que nem pressinto
a cor dos ombros da Lua!
Il est obscur le labyrinthe
Qui conduit jusqu’à ta rue…
Je n’y distingue qu’à grand peine
La couleur des épaules de la Lune !
Talvez houvesse a passagem
de uma estrela no teu rosto.
Era quase uma viagem:
foi apenas um desgosto.
Il y eut peut-être le passage
D’une étoile sur ton visage.
Une promesse de voyage
Qui s’est résolue en chagrin.
É tão negro o labirinto
que vai dar à tua rua…
Só o fantasma do instinto
na cinza do céu flutua.
Il est obscur le labyrinthe
Qui conduit jusqu’à ta rue…
De l’instinct il reste le fantôme
Flottant contre la cendre du ciel.
Tens agora a mão fechada;
no rosto, nenhum fulgor.
Não foi nada, não foi nada:
podia ter sido amor.
Tu tiens à présent tes mains closes
Rien n’illumine ton visage.
J’avais cru y voir naître l’amour,
Ce n’était rien, il n’y avait rien.
David Mourão Ferreira (1927-1996). Labirinto ou Não foi nada. Dans : À Guitarra e à Viola (1954-1960)
David Mourão Ferreira (1927-1996). Labyrinthe, traduit de Labirinto ou Não foi nada par L. & L.
Silence
« Chère Christiane Taubira,
Je viens de lire votre interview dans Libération, tout ce que vous dites est vrai, juste, ce n’est pas de ça que je veux parler, je veux vous parler de la fin de votre interview, on vous demande : « Avez-vous été déçue par la faiblesse des réactions qui ont suivi les attaques dont vous avez été victime ? » Entre crochets, il y a d’abord écrit : « soupir ». Vous poussez donc un soupir puis vous répondez. Vous parlez des messages de soutien qui vous ont été adressés à titre personnel, vous expliquez que c’est gentil mais que ce n’est pas le propos, et vous avez raison. Vous parlez de l’analyse de l’historien Pascal Blanchard, que vous dites juste mais qui n’est pas une alerte, et vous avez aussi raison. Vous dites que des consciences françaises pourraient dire que les injures racistes dont vous avez fait l’objet ne sont pas périphériques mais sont « une alarme », ne sont plus un signe mais une alarme, un signal d’alarme, dites-vous, car quelque chose dans notre société se « délabre », c’est votre mot, se dégrade, fout le camp, pourrit, est sale, est crade, est dégueulasse, est nul, est fini, est foutu, et vous avez raison. Et puis vous dites, je vous cite : « Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française. »
Là encore, vous avez raison, mais puisque vous dites que vous êtes étonnée, permettez-moi une explication. Nous n’avons rien dit parce que nous ne savons pas comment faire, comment dire ce que nous ressentons, nous ne trouvons pas les mots pour expliquer la terreur qui nous saisit à la gorge, la peine radicale, plus que profonde, radicale, une tristesse qui touche le fond, que nous éprouvons, cette histoire de banane nous tue. […] »
Christine Angot. «Chère Christiane Taubira…», par Christine Angot. Libération (en ligne), 6 novembre 2013.
Je n’ai pas accès au reste du texte, n’étant pas abonné à Libération, et n’ayant pas non plus un exemplaire papier de l’édition du 6 novembre. Mais quand même, cette justification : « nous n’avons rien dit parce que nous ne savons pas comment faire, comment dire ce que nous ressentons, nous ne trouvons pas les mots… etc. » a de quoi étonner elle aussi.
Une autre explication au fait « qu’il n’y [ait] pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française » pourrait être que les « belles et hautes voix » ont disparu de France. La dernière, celle de Patrice Chéreau, vient à peine de s’éteindre.
Dans les années quatre-vingt, quatre-vingt-dix, un silence pareil était inconcevable. Il ne se serait pas produit, les réactions auraient été immédiates et nombreuses, surtout après la scène ahurissante qui s’est déroulée à Angers le 25 octobre dernier. Quelqu’un comme Marguerite Duras — pour ne citer qu’elle, parce qu’elle n’avait pas sa langue dans sa poche, et qu’elle était bien la dernière à user d’un argument tel que « nous n’avons rien dit parce que nous ne savons pas comment faire » — se serait manifestée toutes affaires cessantes. Durement. Le personnel politique de l’époque — moins le FN, évidemment — aurait unanimement donné de la voix pour soutenir la ministre et condamner cette chose insensée. Le président de la République aurait solennellement mis les choses au point.
D’ailleurs cette chose n’aurait pas eu lieu : des enfants, sous le regard amusé de leurs parents — et certainement instruits par eux, car comment des enfants pourraient-ils avoir une idée pareille — insultant une ministre qui n’a pas le même point de vue sur la société que leurs parents. Une ministre noire donc, la traitant de guenon et brandissant une peau de banane. Cette chose-là n’aurait pas eu lieu, parce que jusqu’aux années 2000 ça ne se faisait pas. Maintenant , si.
Pourquoi ne pas dire à la mère et au père de cette gamine qu’on voit brandir la peau de banane dans la ville d’Angers, Maine-et-Loire (il y a une vidéo), et aux mères et aux pères des autres enfants qui crient des insultes, que ce qu’ils font à travers leurs enfants est ignoble ? Que ces enfants, qui méritent au minimum une paire de gifles chacun, auront plus tard, les plus intelligents d’entre eux du moins, honte de leurs parents ? Et que les plus sensibles auront de surcroît honte d’eux-mêmes ?
L. & L.
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- Lire aussi : Jane Birkin : « Le silence autour de Christiane Taubira est alarmant ». Jane Birkin, propos recueillis par Véronique Mortaigne. Dans Le Monde (en ligne), 9 novembre 2013.
- La pétition France, ressaisis-toi !
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À défaut de « belle et haute voix » française, en voici une roumaine, celle de Maria Tănase (1913-1963) :
Maria Tănase (1913-1963). Doină din Dolj / Maria Tănase, paroles ; adaptation française Nicole Maria Magdalena Sachelarie ; musique traditionnelle ; Maria Tănase, chant ; OMPR [Orchestra de Muzică Populară Radio] ; Victor Predescu, direction. Enregistrement : 1955, Bucarest (Roumanie).

