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Alcindo de Carvalho — Saudades não as quero

28 juin 2013

Voici ce qui s’est passé : pendant que je repassais j’ai mis un disque que j’écoute rarement : une compilation consacrée à Alcindo de Carvalho. J’écoutais distraitement, attentif à éviter les faux-plis (peine perdue). C’est seulement au morceau numéro 10 que : tiens, il est étonnant celui-ci, comment se fait-il que je ne le remarque que maintenant ? La mélodie n’est pas celle d’un fado, plutôt d’une ballade. Parfois elle évoque celle de Saudades do Brasil em Portugal de Vinícius de Moraes (1970), et celle de la chanson de l’Alentejo Menina estás à janela à d’autres moments.

L’enregistrement date de 1971. Alcindo n’y est pas en grande forme (raideur des ornements, portamenti un peu lourds), et c’est la guitare portugaise de Jaime Santos qu’on remarque surtout (Jaime Santos est l’un des grands guitaristes de la seconde moitié du XXe siècle).

J’interromps mon repassage. J’écoute à nouveau.

Alcindo de Carvalho. Saudades não as quero / Afonso Lopes Vieira, poème ; Frederico de Brito, musique ; Alcindo de Carvalho, chant ; Jaime Santos, guitare portugaise ; António Proença, guitare. ℗1971.

Je n’ai pas une compréhension suffisamment spontanée du portugais pour apprécier immédiatement le texte, m’arrêtant à la prononciation d’Alcindo, dont les a non accentués sont quasiment des è : sèudade, kèridade, beirè. Or le poème, d’Afonso Lopes Vieira (1878-1946), contemporain et ami de Pessoa, est assez insolite — et d’ailleurs difficile à rendre en français, ne serait-ce que parce que saudades au pluriel peut avoir un sens particulier (dans l’expression mandar saudades : « envoyer des saudades », c’est à dire son bon souvenir, ses amitiés, ou quelque chose comme ça), et que le poète en profite. Le dernier vers est particulièrement riche de ce double sens, et je n’ai pas réussi à le rendre. Ce serait vrai aussi du titre : Des saudades, je n’en veux pas (littéralement).

Bateram fui abrir era a saudade
vinha para falar-me a teu respeito
entrou com um sorriso de maldade
depois sentou-se à beira do meu leito
e quis que eu lhe contasse só a metade
das dores que trago dentro do meu peito.
On frappe à la porte : c’est la saudade
Qui vient pour me parler de toi.
Avec aux lèvres un sourire mauvais,
Elle vient s’asseoir au bord du lit,
Me priant de lui conter — « juste la moitié, ça suffit » —
Les peines que je porte en mon cœur.
Não mandes mais esta saudade
ouve os meus ais por caridade
ou eu então deixo esfriar esta paixão
amor podes mandar se for sincero
saudades isso não pois não as quero.
Ne m’envoie plus cette saudade
Entends mes plaintes de grâce, ou sinon
Je laisse refroidir cette passion.
Envoie-moi de l’amour, s’il est sincère
Mais ton bon souvenir, je n’en ai que faire.
Bateram novamente era o ciúme
e eu mal me apercebi de que batera
trazia o mesmo ódio do costume
e todas as intrigas que lhe deram
e vinha sem um pranto ou um queixume
saber o que as saudades me fizeram.
On frappe encore, j’entends à peine :
C’est la jalousie avec sa profusion de haine
Et toutes ces intrigues par elle accumulées
Elle passe afin de constater,
Sans une larme, sans un cri,
Dans quel état la saudade m’a laissé.
Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero.
Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero. Traduction L. & L.

J’ai cherché une vidéo, avec l’idée d’en faire un billet. Aucune d’Alcindo de Carvalho, mais j’ai trouvé autre chose. C’est pour le billet suivant.

Celui-ci se clôt sur un autre poème de saudade — un poème de l’« intranquille », Fernando Pessoa. Désir de saudade, cette crise portugaise qui jamais ne se dénoue tant qu’on est en vie. Ce poème dit aussi l’absolue supériorité des Portugais sur le reste du monde quant à l’expérience, à la compréhension et à la jouissance de la saudade. À moins d’être portugais, mieux vaudrait ne rien en dire.

Ter saudades é viver.
Não sei que vida é a minha
Que hoje só tenho saudades
De quando saudades tinha.
Vivre c’est avoir des saudades.
Je ne sais quelle vie est mienne
Car je n’ai aujourd’hui saudades
Que de ce temps où j’en avais.
Passei longe pelo mundo.
Sou o que o mundo seu fez,
Mas guardo na alma da alma
Minha alma de português.
J’ai passé loin le long du monde,
Je suis tel et quel il m’a fait,
Mais je garde en l’âme de l’âme
Mon âme vraie de Portugais.
E o português é saudades
Porque só se sente bem
Quem tem aquela palavra
Para dizer que as tem.
Et le Portugais c’est : saudades.
Parce que seul les ressent bien
Celui qui de ce mot dispose
Afin de dire qu’il en a.
Fernando Pessoa (1888-1935). Ter saudades é viver (1930).
Fernando Pessoa (1888-1935). Vivre c’est avoir des saudades (1930). Traducteur non précisé [Michel Chandeigne ou Patrick Quillier]. Dans : Œuvres poétiques. Gallimard, 2001. (Bibliothèque de la Pléiade ; 482). ISBN 2-07-011490-2. P. 699-700.

L. & L.

………

Alcindo de Carvalho (1932-2010)
Alcindo de Carvalho (compilation, 1998)

Alcindo de Carvalho -- Fados do fado. Movieplay, 1998Alcindo de Carvalho / Alcindo de Carvalho, chant ; Francisco Carvalhinho, Armandino Maia, Jaime Santos,… guitare portugaise ; José Maria de Carvalho, António Proença, José Maria Nóbrega, guitare ; Francisco Gonçalves, Raúl Silva, basse acoustique. — Lisboa : Movieplay, ℗ et © 1998. — 1 CD.
(Fados do Fado ; 1).

Compilation d’enregistrements initialement publiés entre 1969 et 1979.

Movieplay FF 17.001. — EAN 5602896066228.

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