Un pareil moment est source d’émerveillement : Cançó de suburbi [Chanson de banlieue], une chanson si simple et si parfaite dans l’interprétation de Sílvia Pérez Cruz et du maître Toti Soler.
J’aime le jardin malingre
Que l’usine fait souffrir
Et j’aime que ma vie se passe
Dans ce paysage banal.
Quelque chose comme ça. La vidéo est extraite du très beau film Toti Soler, d’una manera silenciosa, réalisé en 2013 par la chaîne catalane TV3. On peut le visionner intégralement sur le site de TV3.
Toti Soler & Sílvia Pérez Cruz | Cançó de suburbi. Josep Maria de Sagarra (1894-1961), poème ; Toti Soler, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Toti Soler, guitare.
Extrait du film Toti Soler, d’una manera silenciosa, Jordi Turtós, direction ; Àngel Leiro, Joan Simó, réalisation. Catalogne, TV3, Televisió de Catalunya, 2013.
M’estimo l’horta escanyolida
que de la fàbrica es ressent,
i em plau voltar la meva vida
d’aquest paisatge indiferent.I em plau l’estona virolada:
gent d’amanida i berenar.
Una donzella espitregada
i una cançó que fa plorar.I l’home humil que a l’aire ensenya
un front valent i un ull esclau,
i va amb la gorra i l’espardenya
i el farcellet i el vestit blau.Aquí jo veig que el món se m’obre
fred i terrible com la mort.
I és tan mesquina i és tan pobra
la campaneta del meu cor!Dels llagoters fuig la corrua
i en el meu rostre no hi ha vel
i em puc mirar l’ànima nua
sense cap mica de recel.Estimo l’horta desolada;
el presseguer ensopit que es mor,
i l’arengada platejada,
porró de sang, tomàquet d’or.Jo vaig seguint la vostra dèria,
homes estranys de bones dents,
que tornareu a la misèria
una miqueta més contents!Durin els mals, durin les penes,
llàgrima, rosa, perla i bes.
Duri aquest cor i aquestes venes,
duri aquest ull que no veu res.Vestit encès que el goig estripa,
dansa per mi! Home lleial,
vine, fumem la nostra pipa
damunt de l’herba virginal.Digue’m les vives meravelles
del teu treball, del teu turment.
Sota el concert de les estrelles,
anem fumant tranquil·lament.
Josep Maria de Sagarra (1894-1961). Cançó de suburbi. Source : Cancioneros.com
Il faudrait revenir à Ljubljana

Gare de Ljubljana (Slovénie), 11 mai 2014
Quand je suis arrivé à Ljubljana le temps était à l’orage.
À Maribor il pleuvait un déluge et la nuit était presque tombée, il n’était pas huit heures. Je n’en ai presque rien vu, pris par ce que j’étais venu y faire.
Je ne connaissais pas ce pays. Les gens y sont très affables. Souvent ils disaient : Quand la Yougoslavie s’est désintégrée…, ou Quand la Yougoslavie existait encore, ou Du temps de la Yougoslavie, et même une fois Du temps de l’Autriche, comme si le temps avait toujours été celui de quelqu’un d’autre, comme si c’était difficile pour la Slovénie d’exister en tant qu’état indépendant, et pour les Slovènes de se penser souverains de leur territoire et maîtres de leur destin (cela on ne l’est jamais, comme on sait). Un pays de vingt ans. On entend aussi : La Slovénie est toute petite ; On est un petit pays ; Nous ne pouvons rien faire sans nous grouper avec d’autres.
Au retour j’ai pu me promener un peu, quelques heures, dans Ljubljana. Une très jolie ville, très jolie. Charmante.
L’avion partait dans l’après-midi. L’aéroport est à mi-chemin de la frontière autrichienne, juste au pied des montagnes. À peine prend-on un peu d’altitude qu’on voit sur la gauche toute la plaine du Frioul, coupée en son milieu par ce fleuve incroyablement large, le Tagliamento. On voit le golfe de Trieste et l’Istrie, les lagunes, celle de Grado et, au fond, celle de Venise. Mais on est déjà sur les Alpes, déjà en Autriche.

Ljubljana (Slovénie), 15 mai 2014
Colapesce | S’illumina
Étonnant non ? Ce qui est jeté dans la valise, comme un amas de témoignages d’une adolescence avec laquelle il s’agirait d’en finir. (Ou bien s’agit-il d’une mesure de sauvegarde ?)
Mais traces d’une époque révolue depuis bien longtemps. Beaucoup datent des années 1970 : Léo Ferré In italiano : 1972 ; le film de Visconti La mort à Venise : 1971 ; l’album Canzoni de Fabrizio de André (1940-1999) : 1974 ; L’amore è un marinaio, de Rosanna Fratello : 1970 ; Five leaves left, de Nick Drake : 1969 ; les albums Heroes, de David Bowie, et Death of a ladies’ man, de Leonard Cohen : 1977 ; une cassette VHS (créée en 1977, utilisée jusque dans les années 2000).
Une édition des Illuminations de Rimbaud : l’adolescence.
Il malpensante (1987), le livre de l’auteur sicilien Gesualdo Bufalino, et pour finir le téléphone portable qui sonne en affichant « chiamata in arrivo – Claudia – Palermo » (appel entrant, Claudia, Palerme) : la Sicile, terre dont est originaire Colapesce.
Colapesce est en concert ce soir à Paris (Festival Maggio).
Voir : Au festival Maggio, une autre variété italienne est possible, dans Le Monde en ligne, 14 mai 2014.
Colapesce | S’illumina / Lorenzo Urciullo, paroles et musique ; Colapesce, ensemble vocal et instrumental. Extrait de : Un meraviglioso declino. [Italie] : 42 records, 2012.
[…]
Rianimo le vesti sparse nel parquet
Due giovani sul tetto scrutano la piazza
Sbircio anch’ioM’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
E dalle feritoie sanguina il castelloS’illumina, la notte poi s’illumina
Si spengono i cartelli luminosi
E piove luce intorno a noi
[…]
La civiltà s’illumina di meno e noi
Restiamo qui a sperare che qualcosa cambi
…Ma non cambia mai
Lorenzo Urciullo. S’illumina (2012).[…]
Je ranime les vêtements épars sur le parquet
Sur le toit deux jeunes scrutent la place
Je regarde moi aussiJe m’illumine, il n’y a jamais eu de nuit
Je m’illumine, il n’y a jamais eu de nuit
Je m’illumine, il n’y a jamais eu de nuit
Et des blessures saigne le château.S’illumine, la nuit alors s’illumine
S’éteignent les enseignes lumineuses
Et la lumière tombe en pluie autour de nous.
[…]
La civilisation se fait moins lumineuse, et nous
Restons là dans l’attente que quelque chose change
… Mais rien ne change jamais.
Lorenzo Urciullo. S’illumina (2012). Traduction L. & L.
S’illumina la notte poi s’illumina
Si spengono i cartelli luminosi
E piove luce intorno a noi
Riflettono le barche dentro casa tua
Riemergono dal cuore dei palazzi le signore
E’ giorno ormai
M’illumino mi vesto insieme all’ombra tua
Programmo le mie ore per l’accumulo di luce
Insieme a te
Rianimo le vesti sparse nel parquet
Due giovani sul tetto scrutano la piazza
Sbircio anch’io
M’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
E dalle feritoie sanguina il castello
S’illumina, la notte poi s’illumina
Si spengono i cartelli luminosi
E piove luce intorno a noi
Riflettono le barche dentro casa tua
Riemergono dal cuore dei palazzi le signore
E’ giorno ormai
La civiltà s’illumina di meno e noi
Restiamo qui a sperare che qualcosa cambi
…Ma non cambia mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
M’illumino la notte non c’è stata mai
E dalle feritoie sanguina il castello
Lorenzo Urciullo. S’illumina (2012).
Le nouvel album de Sílvia Pérez Cruz, non pas seule mais en duo avec son collègue et complice de longue date Raül Fernández, est annoncé pour dans quelques jours, le 6 je crois. Il s’appelle granada — sans majuscule apparemment.
Il comprendra des morceaux que Sílvia Pérez Cruz a portés à son répertoire depuis longtemps comme Corrandes d’exili de Lluís Llach ou Gallo rojo, gallo negro, de Chicho Sánchez Ferlosio. Sont annoncés par ailleurs [voir : Sílvia Pérez Cruz i Raül Fernández presenten ‘Granada’] des choses plus inattendues, comme une chanson d’Édith Piaf (laquelle ? nulle autre que L’hymne à l’amour) et ce lied de Schumann, extrait du cycle Dichterliebe [Les amours du poète], op. 48. Sera-ce une forme d’homenatje à son illustre compatriote Victòria dels Àngels ?
Robert Schumann (1810-1856) | Aus meinen Tränen sprießen, extrait de Dichterliebe, op. 48. Musique de Robert Schumann ; poème de Heinrich Heine ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernández, guitare. De l’album Granada / Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernández Miró, mai 2014.
Aus meinen Tränen sprießen
Viel blühende Blumen hervor,
Und meine Seufzer werden
Ein Nachtigallenchor.Und wenn du mich lieb hast, Kindchen,
Schenk’ ich dir die Blumen all’,
Und vor deinem Fenster soll klingen
Das Lied der Nachtigall.
Heinrich Heine (1797-1856). Aus meinen Tränen sprießen (1823)De mes larmes ont éclos
Nombre de fleurs épanouies
Et mes soupirs forment
Un chœur de rossignols.Et si tu m’aimes bien, petite,
Je t’offrirai toutes les fleurs,
Et devant ta fenêtre résonnera
Le chant du rossignol.
Heinrich Heine (1797-1856). Aus meinen Tränen sprießen (1823) [français]. Traduction Claire Placial, dans Le festin de Babel (blog).
Enrique Granados [Enric Granados] (1867-1916) | El majo tímido. De aquel majo amante. El tra-la-la y el punteado. Extraits de Tonadillas escritas en estilo antiguo (1910). Enrique Granados [Enric Granados], musique ; Fernando Periquet, textes ; Victoria de los Ángeles [Victòria dels Àngels], chant ; Felix Zanetti, piano. Captation : Besançon (France), 14 novembre 1967.
Cotient aussi :
Amadeo Vives (1871/1932) | El amor y los ojos. El retrato de Isabela. Extraits de : Canciones epigramáticas (1916).
Xavier Montsalvatge (1912-2002) | Canción de cuna para dormir a un negrito, extraite de : Cinco canciones negras (1945).
Je méprise la charité
Pour la honte qu’elle renferme
Je suis comme le lion des montagnes
Je vis et meurs dans la solitude.
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). Milonga del solitario (extrait).
Une autre grande artiste ibérique dans le répertoire d’Atahualpa Yupanqui.
Amália se définissait ainsi, une « artiste ibérique », et indiscutablement c’est ce que sont également Lula Pena, et plus encore Mayte Martín, extraordinaire interprète du flamenco et très à son aise dans le fado (voir son interprétation de Lágrima d’Amália). Toutes ont en commun le refus de se lier d’esclavage à un type de répertoire particulier, aussi puissamment caractérisé soit-il comme le sont le fado et le flamenco, mais au contraire de se nourrir de ces répertoires et de les intérioriser.
Tout est maîtrisé dans cette interprétation de la Milonga del solitario, riche de toute l’expérience de Mayte Martín : splendide hommage à Atahualpa Yupanqui. (Visionner la vidéo en plein écran, elle le mérite.)
Mayte Martín | Milonga del solitario. Atahualpa Yupanqui, paroles et musique ; Mayte Martín, chant ; Juan Ramón Caro & José Luís Montó, guitare ; Chico Fargas, percussion. Captation : La Casa Murada, Banyeres del Penedès (Catalogne), septembre 2013.
Vidéo : Macià Florit, Raimon Fransoy, Julián Kancepolski & Xavier Puig, image ; Jordi C. Corchs, son et mixage. Production Elsabeth Produccions, 2014.
Me gusta de vez en cuando
perderme en un bordoneo,
porque bordoneando veo
que ni yo mismo me mando.
Las cuerdas van ordenando
los rumbos del pensamiento,
y en el trotecito lento
de una milonga campera
va saliendo campo afuera,
lo mejor del sentimiento.Ninguno debe pensar
que vengo en son de revancha,
no es mi culpa si en la cancha
tengo con qué galopear.
El que me quiera ganar,
ha ‘i tener buen parejero,
yo me quitaré el sombrero,
porque así me han enseña’o,
y me doy por bien paga’o
dentrando atrás del primero.Siempre bajito he canta’o
porque gritando no me hallo
–grito al montar a caballo
si en la caña me he bandea’o
pero tratando un versea’o
a’nde se canten quebrantos,
apenas mi voz levanto
para cantar despacito,
que el que se larga a los gritos
no escucha su propio canto.Si la muerte traicionera
me acogota a su palenque,
háganme con dos rebenques
la cruz pa’ mi cabecera;
si muero en mi madriguera
mirando los horizontes,
no quiero cruces ni aprontes,
ni encargos para el Eterno,
tal vez pasando el invierno
me dé sus flores el monte.Toda la noche he cantado
con el alma estremecida,
que el canto es la abierta herida
de un sentimiento sagrado,
a naides tengo a mi lado
porque no busco piedad,
desprecio la caridad
por la vergüenza que encierra;
soy como el león de las sierras,
vivo y muero en soledad.
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). Milonga del solitario. Source : Cancioneros.com
Lula Pena | Fria claridade
Lula Pena | Fria claridade. Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique ; Lula Pena, chant & guitare. En guise de coda : un couplet de El payador perseguido, de Atahualpa Yupanqui.
Captation : récital Lula Pena per i Lampi di Musicamorfosi, Villa Tittoni Traversi, Desio (Lombardie), Italie, 23 février 2014.
Esprit du fado es-tu là ? Un coup pour oui.
Toc.
Esprit es-tu là ? Un coup pour oui.
Toc.
Interrogations absolument vaines en vérité. Il suffit de dire ce nom : Lula Pena.
La captation a été réalisée lors du récital donné par la singulière artiste à la villa Tittoni Traversi à Desio, près de Milan, en février dernier. Le moment est probablement la fin du spectacle, il s’agit d’un bis je dirais. Le morceau est Fria claridade, un fado du répertoire d’Amália Rodrigues : la vision fulgurante de deux yeux sublimes dans la ville hostile et inconnue, baignée d’une « froide clarté », deux yeux qui s’éloignent, peut-être indifférents.
Voir le billet : Amália Rodrigues, Pedro Homem de Mello — Fria claridade
Cependant, là où le poème dit ninguém me conhecia (« personne ne me connaissait ») Lula, à la dernière strophe, chante ninguém nos conhecia (« personne ne nous connaissait »), ce qui en modifie totalement la perspective.
En guise de coda, fidèle à sa pratique du collage et à son goût pour l’œuvre du grand Atahualpa Yupanqui, Lula Pena articule au fado une strophe d’un long poème de ce dernier, El payador perseguido. Achevant par un ¡por favor! à la manière de Mercedes Sosa.
No meio da claridade
Daquele tão triste dia
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conhecia
Au cœur de la clarté
De cette si triste journée
Grande grande était la ville
Et personne qui me connaisseEntão passaram por mim
Dois olhos lindos, depois
Julguei sonhar, vendo enfim
Dois olhos, como há só dois
Alors me traversèrent
Deux yeux profonds et beaux
J’ai cru rêver les avoir vus
Ces yeux incomparables
Em todos os meus sentidos
Tive presságios de adeus
E aqueles olhos tão lindos
Afastaram-se dos meus
J’ai perçu de tout mon être
Les présages de l’adieu
Et ces yeux si beaux
Se sont éloignés des miens
Acordei, a claridade
Fez-se maior e mais fria
Grande, grande era a cidade
E ninguém me [nos] conhecia
Le rêve passé, la clarté
S’est faite plus vive et plus froide
Grande grande était la ville
Et personne qui me [nous] connaisse
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Fria claridade.
–Pedro Homem de Mello (1904-1983). Froide clarté, traduit de Fria claridade par L. & L. ………
En el trance [arte] de elegir
que mire el hombre p’adentro,
ande se hacen los encuentros
de pensares y sentires.
Después… que tire ande tire,
con la conciencia por centro.
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). El payador perseguido.
Source : http://sreyes.org/old/atacancionero.htm#26
Assomption d’un lapin et autres viennoiseries

Vienne a des maisons couleur de nougat : vert d’eau, jaune pâle, crème, rose ou bleu layette. (Autrefois c’étaient des couleurs un peu passées, moroses, comme mélangées à de la terre, ou à de la poussière. C’est en banlieue peut-être qu’on les verrait encore ?)
Église des Jésuites : baroque, avec un maître-autel à baldaquin et dans le fond, au-dessus de l’autel, en lieu et place d’une Assomption annoncée par le guide, est représenté sur une tenture blanche un lapin gigantesque emmailloté comme une momie dans un linceul constitué de sa propre fourrure.
………

………
Il bruine avec obstination depuis ce matin. On fait la queue pour entrer dans la cathédrale, dont seuls le vestibule et le bas-côté gauche sont accessibles librement. La foule y est considérable, bruyante et photographeuse. Ça parle et ça fait clic de tout côté, quel brouhaha, on se croirait dans une criée. La partie payante est plus calme, mais cette division de l’église (immense) en deux zones est bien réelle, c’est-à-dire qu’elle empêche qu’on en perçoive l’espace comme un tout. C’est comme une ville traversée par un mur, le comptoir où on achète son billet faisant check point.
Mangé un goulasch et une pâtisserie genre Sachertorte accompagnée comme il se doit de crème fouettée (« mit Schlagobers », ça je sais le dire), dans un petit restaurant voûté tenu par un Bernois. Ah la France, la belle France me dit-il (accent allemand, r roulés). Belle dis-je, pas toujours. Mais comment donc, la Camargue, la Provence, la Loire, Paris. Et Rouen. Mais pourquoi avoir brûlé Jeanne d’Arc ? Je réponds que je n’y suis pour rien, que d’ailleurs je n’étais même pas né à l’époque. Il a l’obligeance de me croire sur parole. Excellent café, ici comme ailleurs à Vienne.
J’ai déambulé encore, je suis entré dans des palais, dans d’autres églises. Il y a du monde partout. Des touristes comme moi, je ne vois que ça. C’est un peu triste d’être seul pour visiter une ville pareille. Curieusement ça la rend irréelle puisqu’on reste à l’intérieur de soi – comme Mrs. Dalloway.

Mitteleuropa

Pour se saluer on dit Grüssgott. Aucun doute possible : c’est l’Autriche. C’est sa capitale, Vienne.
Je ne dispose pas du temps qu’il faudrait, juste ce jeudi qui s’achève, et puis j’aurai samedi, après-demain.
J’ai marché toute la journée sans avoir rien vu du tout : une ville pareille, en quelques heures c’est impossible. Une chaleur lourde, désagréable. L’orage qui a couvé tout l’après-midi éclate maintenant.

On entend des langues slaves (je n’identifie que le russe, et le polonais à cause de ses consonnes qui viennent en paquets et se frottent les unes aux autres, mais il y a aussi probablement du tchèque, du bulgare, du slovène etc. : l’Europe centrale est en vacances de Pâques et vient à Vienne. Beaucoup d’Italiens, quelques Français. Parmi les conversations entendues en allemand je suis incapable de déceler celles des voix qui sont viennoises.
Les panneaux indicateurs disent Budapest, ou Preßburg, qui est le nom local de Bratislava.

Je ne parle pas la langue, ou si peu, et ce peu je n’ose pas l’employer : j’ai peur qu’on me réponde en allemand, et je n’y comprendrai rien. Une incompétence qui forme comme un écran et fait qu’on reste en dehors.
C’est pourquoi je ne sais pas quelle ville est Vienne. Le fait est qu’on y trouve des choses étonnantes, comme cet édifice recouvert de plaques bleues ou bleu-vert, dont l’architecture cherche plus ou moins à évoquer l’Égypte ancienne, ou Babylone, on ne sait pas :

C’est encore lui :

Au fil de la promenade :


Pour finir, la classique déambulation dans les jardins du Schloß Belvedere.


–
………

………
Parfaitement bien

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II arriva que le fils du roi donna un bal et qu’il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisoient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coëffures qui leur seïeroient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c’estoit elle qui repassoit le linge de ses sœurs et qui godronoit leurs manchettes. On ne parloit que de la maniere dont on s’habilleroit.
« Moy, dit l’aînée, je mettray mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre.
— Moy, dit la cadette, je n’auray que ma juppe ordinaire ; mais, en récompense, je mettray mon manteau à fleurs d’or et ma barriere de diamans, qui n’est pas des plus indifférentes. »
On envoya querir la bonne coëffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit achetter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s’offrit mesme à les coëffer, ce qu’elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy disoient :
« Cendrillon, serois-tu bien aise d’aller au bal ?
— Helas ! Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy ; ce n’est pas là ce qu’il me faut.
— Tu as raison, on riroit bien si on voyoit un Cucendron aller au bal. »
Une autre que Cendrillon les aurait coëffées de travers ; mais elle estoit bonne, et elle les coëffa parfaitement bien.
Charles Perrault (1628-1703). Extrait de : Cendrillon ou La petite pantoufle de verre (1697). Source : édition de 1697 dans Wikisource
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Voir l’amour

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VOIX 1, temps.
À la fin du bal elle a crié, j’en suis sûre… Quoi ?
VOIX 2
Qu’elle veut les SUIVRE pour ne pas cesser de les VOIR.
VOIX 1
… de les voir.
VOIX 2
Oui.
VOIR L’AMOUR.
« Blue Moon » très fort.
VOIX 1
Ils ne l’ont plus entendue crier.
VOIX 2
Non.
Marguerite Duras (1914-1996). La femme du Gange (1973). Dans : Marguerite Duras. Œuvres complètes II, Gallimard, impr. 2011 (Bibliothèque de la Pléiade), ISBN 978-2-07-012232-5, page 1483.
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