Gris


Silvia Pérez Cruz & Ravid Goldschmidt | Luna. Juanito Valderrama | En la cruz de los caminos
Cogí la pluma y firmé,
y aquel que firma es el que pierde,
y a mí me tocó perder
y válgame Dios compañerita,
a mí me tocó perder.………
J’ai pris la plume et j’ai signé
Et celui qui signe est celui qui perd,
Et perdre était mon sort.
Et que Dieu me garde, ma compagne,
Mon sort était de perdre.
Silvia Pérez Cruz & Ravid Goldschmidt | Luna. Silvia Pérez Cruz, chant ; Ravid Goldschmidt, Oval.
D’après En la cruz de los caminos. El Pastor poeta [Julián Sánchez Prieto (1886-1979)], paroles ; Juanito Valderrama, musique.
Vidéo : Barcelone : Oval Sound, 2015.
La voix est un peu en retrait malheureusement, presque comme si son rôle était d’accompagnement. La vidéo semble avoir été réalisée pour la promotion de l’Oval, un instrument électronique dérivé du hang dont Ravid Goldschmidt est un interprète de longue date. Un album intitulé Llama (Japon, MA Recordings, 2006) les a déjà réunis, Silvia Pérez Cruz au chant et lui au hang. On y trouve une interprétation de Lágrima, d’Amália Rodrigues.
La chanson ici livrée, étonnamment intitulée Luna, est une interprétation assez libre (mais pas si éloignée de l’original) de En la cruz de los caminos, une pièce de flamenco créée en 1945 par Juanito Valderrama (1916-2004). On peut en écouter le premier enregistrement grâce à la Biblioteca Nacional de España [ici].
En voici une version postérieure d’une vingtaine d’années, proche d’un nouvel et très bel enregistrement publié par Juanito Valderrama en 1963 (qu’on peut entendre sur Deezer). Il est ici accompagné par Niño Ricardo, un guitariste d’exception. La vidéo est extraite d’une émission de la TVE – la télévision publique espagnole – des années 1960, que je ne suis pas parvenu à identifier. Tout un style télévisuel… Fascinant.
Juanito Valderrama (1916-2004) | En la cruz de los caminos. El Pastor poeta [Julián Sánchez Prieto (1886-1979)], paroles ; Juanito Valderrama, musique ; Juanito Valderrama, chant ; Niño Ricardo [Manuel Serrapí Sánchez (1904-1972)], guitare.
Vidéo : TVE [Televisión Española], années 1960 (1967 ?).
Juanito Valderrama faisait varier les paroles (ou l’ordre des vers) dans ses différentes exécutions. Dans la vidéo il ne chante pas la première strophe, ni celle qui commence par « Cogí la pluma y firmé ».
En la cruz de los caminos
me han clavao el corazón:
el uno, el de mi cariño,
el otro, el de tu traición.En la cruz de los caminos
juraste que me querías
madrecita qué vergüenza
ya estás jurando mentirasCogí la pluma y firmé,
y aquel que firma es el que pierde,
y a mí me tocó perder
y válgame Dios compañerita,
a mí me tocó perderCuando te encontré, gitana,
por la orillita del río
cruzó nuestra caravana.
Tú venías hacia Utrera
y aquella noche yo iba
pá Jerez de la Frontera.
Qué noche de Andalucía,
treinta siglos que viviera
siempre la recordaría.
Sobre una yegua careta
eras una caña al viento
debajo de la peineta.Los pinceles de la luna
pintaron claros de plata
sobre tu cara moruna.
Y entre tus labios moraos
relucían los piñones
de tus dientes nacaraos.
Y al mirarme sonreías,
y yo te canté esta copla
en aire de bulerías:
De todas las gitanitas
La que a mi me gusta mas
Es la de la batita clara
que va en la yegua de atrás.
Porque lo quiso el destino
yo me encontré a mi gitana
en la cruz de los caminos.Y desde ese mismo instante
fuimos el uno del otro
por el milagro del canteDe los caminos
Juraste que me querias
En la cruz de los caminos
Y no igualó pocos dias
Porque lo quiso el destino
Tu me destrozaste mi vida.
El Pastor poeta (Julián Sánchez Prieto, 1886-1979). En la cruz de los caminos.
Pen ar Bed

Pointe de Dinan, Crozon (Finistère, Bretagne), 28 août 2015
Je m’en vais avec les algues.
Viens avec moi.
Marguerite Duras (1914-1996). C’est tout (1995, 1999). Dans : Œuvres complètes IV, Gallimard, impr. 2014 (Bibliothèque de la Pléiade ; 597), ISBN 978-2-07-012230-1, page 1175.
Amália : les voix du fado = as vozes do fado (2015)

Amália : les voix du fado = as vozes do fado (2015).
Voici que paraît, pour ainsi dire à l’improviste, un album collectif consacré à celle qui siège en gloire au plus haut des cieux du fado depuis ce jour d’octobre 1999 où son cœur a cessé de battre ici-bas. Amália, les voix du fado – as vozes do fado est en effet publié sans occasion particulière : le centenaire n’est que dans cinq ans, le vingtième anniversaire de l’assomption dans quatre.
Il n’y a généralement pas grand chose à attendre de ces hommages discographiques posthumes, qui honorent moins leur dédicataire que la brochette de vedettes sollicitées pour la circonstance, et plus encore l’éditeur de l’album. C’est pourquoi celui-ci est une assez bonne surprise. L’initiative en revient à l’acteur et cinéaste Ruben Alves, Parisien issu d’une famille portugaise immigrée, réalisateur du film à succès La cage dorée (France, 2013). Crédité sur le livret d’accompagnement de la fonction de « directeur artistique » du projet, on peut penser qu’il a présidé au choix des morceaux comme à celui des chanteurs.
Difficile, en 13 morceaux seulement, de couvrir l’ensemble d’une carrière qui se sera étendue sur plus de cinquante ans, et de rendre justice à toutes les facettes d’un répertoire particulièrement profus et diversifié.
Le choix qui a été opéré favorise la seconde moitié de la carrière d’Amália, et singulièrement la partie de l’œuvre née de la collaboration entre la fadiste et le compositeur français Alain Oulman (cinq titres, parmi lesquels trois sont extraits de l’album Com que voz de 1970). C’est précisément par Com que voz, composé sur un sonnet de Camões, que débute le programme : Carminho, un peu grandiloquente. Gisela João en revanche confirme sa classe dans le magnifique Medo, de même que dans un Meu limão de amargura d’une grande intensité, en duo avec Camané. Le duo, exercice obligé dans ce genre d’anthologies collectives, est un piège lorsqu’il s’agit de chansons comme celles-ci, dont tout, texte et musique, évoque l’intime, l’introspection, la solitude. Il faut tout l’art de ces deux interprètes sensibles pour ne pas y tomber. Carminho et Caetano Veloso, trop dissemblables, s’en tirent à mon sens moins bien avec Naufrágio, une des plus grandes réussites d’Alain Oulman, sur des vers de la Brésilienne Cecília Meireles. Enfin Camané seul livre une émouvante version d’Abandono, dont l’enregistrement original avait subi en son temps (1962) une interdiction de diffusion, tant le poème de David Mourão-Ferreira désigne clairement les méthodes de la police politique du régime salazariste.
Deux des morceaux, sur des textes douloureux d’Amália elle-même aux prises avec la maladie (Grito) et l’approche de la mort (Faz-me pena), appartiennent à la vieillesse de la chanteuse. Le premier est réalisé dans une interprétation grandiose de Ricardo Ribeiro, qui le tire vers le flamenco, ce qui n’est nullement un contre-sens lorsqu’on sait qu’Amália se qualifiait elle-même de chanteuse ibérique. Quant au second, qui clôt l’album, nul autre que Celeste Rodrigues, la propre sœur d’Amália, 92 ans, ne pouvait lui rendre justice. C’est un moment d’une grâce miraculeuse si on fait abstraction de l’accompagnement instrumental qui n’est pas du meilleur aloi.
Seuls quatre titres représentent la période « pré-Oulman » (cinq avec Amália, de Frederico Valério et José Galhardo, exécuté en version instrumentale). On y trouve les deux fados « castiços » (traditionnels, si on veut) de l’album, l’un et l’autre sur des musiques d’Alfredo Marceneiro. António Zambujo, accompagné de sa guitare et de la contrebasse de Ricardo Cruz, reconnaissable à la première note, fait du Zambujo dans Estranha forma de vida. Une version élastique bien dans sa manière dépourvue d’emphase, bienvenue après la tension extrême du Medo de Gisela João auquel elle fait suite. Maldição échoit à l’inévitable Ana Moura, qui me donne comme toujours l’impression qu’elle pense à autre chose, ou à rien. De fait moi aussi je me mets à regarder autour de moi, et le cours de mes pensées ordinaires reprend de la vigueur.
Somme toute une sélection à la coloration plutôt sombre, à peine égayée par Lisboa não sejas francesa, une marche du début des années 1950 chantée par un António Zambujo très en verve, tout émoustillé sans doute par la présence de Mayra Andrade (qui lui donne une réplique assez terne dans ce duo), au point de ponctuer son chant de vocalises d’oiseau et de petits cris de ravissement insolites comme sous l’effet d’un léger chatouillis sous une plante de pied, et par Valentim, une danse traditionnelle rapide extraite du troisième des albums de « folclore » des années 60 et 70, enlevée sans difficulté (mais il n’y en a pas) par Ana Moura et Bonga.
| Le détail qui fâche |
| Surprise en découvrant le livret d’accompagnement du CD diffusé en France, qui comporte pour chaque morceau un court texte de présentation bilingue, portugais et français, citant le plus souvent un extrait des paroles originales et sa traduction française. Or ces traductions, dans tous les cas, sont les miennes. C’est à dire celles qu’il m’arrive de publier ici même de temps à autre. Au mot et à la ponctuation près. Seulement on a oublié d’en citer la source. Oublié aussi que toute utilisation du contenu de ce site à des fins commerciales est interdite. Ces conditions sont clairement précisées dans un encart en haut de la colonne de droite du site. Ça s’appelle comment déjà, cette pratique ? Alors qu’il suffisait de me demander l’autorisation d’utiliser ces traductions. Je l’aurais évidemment accordée bien volontiers, avec pour seule condition la citation de leur source. |
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| Détail de la page du livret d’accompagnement de l’album Amalia : les voix du fado (Universal France, 2015) consacrée à Meu limão de amargura. À comparer avec la traduction publiée dans le billet Citron amer. |
Une chanson espagnole complète le programme : Maria la Portuguesa, de Carlos Cano, qui figurait parfois au programme des récitals d’Amália dans les dernières années de sa carrière, mais qu’elle n’a jamais enregistrée. Le tropisme andalou de Ricardo Ribeiro s’y exerce avec bonheur, soutenu par les guitares de Javier Limón et par les talons et les palmas du danseur Nino de los Reyes.
Povo que lavas no rio, le fado préféré d’Amália, celui qui jamais ne manquait au programme de ses récitals, n’a pas été retenu. Est-ce précisément parce qu’elle l’a investi de manière absolue, le rendant inabordable à tout autre interprète ? On regrettera en tout cas que Pedro Homem de Mello, l’auteur du poème et de bien d’autres interprétés par la fadiste qui le tenait en grande estime, soit absent de l’album.
Quant aux interprètes, on peut s’étonner de l’absence de l’hyper-vedette Mariza (je ne m’en plains pas), ou encore de quelqu’un comme Mísia, qui connaît parfaitement le répertoire d’Amália, et sait en apprécier les splendeurs autant qu’en évaluer les faiblesses. Il est vrai qu’elle-même prépare son album d’hommage, dont on peut penser que le programme sera fort différent de celui-ci, et à coup sûr intéressant. Pour ma part je me serais facilement passé d’Ana Moura, on l’aura compris, tandis je n’aurais pas manqué de solliciter Lula Pena.
Un mot des instrumentistes, du moins des guitares portugaises. On a réuni les grosses pointures là aussi : Luís Guerreiro, José Manuel Neto, Ângelo Freire, Ricardo Parreira et autres. On note une tendance, depuis dix ans, vingt ans peut-être, à un jeu raidi, détachant les notes, dû probablement — c’est une hypothèse — à l’habitude des grandes scènes qui nécessitent l’amplification des instruments. Certains guitaristes y sont plus sujets que d’autres. On y perd la merveilleuse subtilité et la fluidité si vivantes des instrumentistes des décennies plus anciennes. Il faudrait que ces jeunes gens écoutent les enregistrements d’Armandinho (Armando Freire, 1891-1941).
Amália : les voix du fado. Gisela João. Universal Music France. Réalisé à l’occasion de la publication de l’album Amália : les voix du fado = as vozes do fado, Universal Music France, 2015.
- Internet : http://www.lesvoixdufado.fr/
- L’album sur Deezer
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Amália : les voix du fado = as vozes do fado (2015)
Amália : les voix du fado = as vozes do fado / Ruben Alves, directeur artistique ; Carminho, Ricardo Ribeiro, Ana Moura, Camané [et 6 autres], chant ; 27 instrumentistes. — Production : France : Decca Records France, ℗2015.
CD : Universal Music France, 2015. — EAN 602547465283.
1. Carminho. Com que voz / poème de Luís Vaz de Camões (?) ; Alain Oulman, musique.
2. Ricardo Ribeiro. Grito / Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
3. Ana Moura. Maldição / Armando Vieira Pinto, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique.
4. Camané. Abandono / poème de David Mourão Ferreira ; Alain Oulman, musique.
5. Gisela João. Medo / poème de Reinaldo Ferreira ; Alain Oulman, musique.
6. António Zambujo. Estranha forma de vida / Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique.
7. Luís Guerreiro, Ângelo Freire, José Manuel Neto. Amália / Frederico Valério, musique.
8. Mayra Andrade & António Zambujo. Lisboa não sejas francesa / José Galhardo, paroles ; Raúl Ferrão, musique.
9. Ana Moura & Bonga. Valentim / paroles & musique traditionnelles.
10. Camané & Gisela João. Meu limão de amargura / José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.
11. Ricardo Ribeiro. Maria la Portuguesa / Carlos Cano, paroles & musique.
12. Carminho & Caetano Veloso. Naufrágio / poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
13. Celeste Rodrigues. Faz-me pena / Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique
Guitare portugaise : Luís Guerreiro (1, 7), Ângelo Freire (2, 3, 7), José Manuel Neto (4, 7, 10), Ricardo Parreira (5), Bernardo Couto (8), Micael Gomes (9), Gaspar Varela (13).
Guitare classique : Diogo Clemente (1, 2, 7, 12, 13), Pedro Soares (3), Carlos Manuel Proença (4, 10), Nelson Aleixo (5), António Zambujo (6), Pedro Soares (9), Javier Limón (11), Rogério Ferreira (13), Paulo Parreira (13).
Basse acoustique : Marino de Freitas (1, 7, 13), André Moreira (3), Francisco Gaspar (5).
Basse portugaise : Ricardo Cruz (8).
Contrebasse : Mário Franco (2), Paulo Paz (4, 10), Ricardo Cruz (6), Jorge Hélder (12).
Claviers : João Gomes (9).
Clarinette : José Conde (8).
Trompette : João Moreira (8).
Danse flamenco : Nino de los Reyes (11).
Ιωάννα Φόρτη [Iōánna Fórtī] | Ξέρουμε [Xéroume]. Poème de Γιάννης Ρίτσος [Giánnis Rítsos] ; Χρήστος Λεοντής [Chrī́stos Leontī́s], musique ; Ιωάννα Φόρτη [Iōánna Fórtī], chant ; Ορχήστρα « Χρήστος Λεοντής » [Orchestre « Chrī́stos Leontī́s »] ; Χρήστος Λεοντής [Chrī́stos Leontī́s], dir. Captation : Maison de la radio, Agia Paraskevi (Grèce), 11 juin 2015, à l’occasion de la réouverture de l’ERT (Ellinikí Radiofonía Tileórasi), Radio Télévision hellénique.
Il s’agit d’un concert donné le 6 juin dernier à Agia Paraskevi dans la banlieue d’Athènes, dans l’enceinte de la Maison de la radio, à l’occasion de la remise en route de l’ERT (Radio Télévision hellénique) dont les émissions avaient été interrompues, on s’en souvient, le soir même de la décision prise le 11 juin 2013 par le gouvernement conservateur de fermer la télévision publique.
Ξέρουμε [Xéroume] (« Nous savons ») est un poème de Yannis Ritsos mis en musique en 1975 par Christos Leontis, qui est encore là, à la tête d’un orchestre qui porte son nom.
Ξέρουμε πως ο ίσκιος [μας] θα μείνει πάνω στα κοράφια
Πάνω στην πλίνθινη μάντρα του φτωχόσπιτου
Πάνω στους τείχους των μεγάλων σπιτιών που θα κτίζονται [αύριο]
Πάνω στην ποδιά της μητήρας που καθαρίζει φρέσκα φασολάκια
Στη δροσερή αυλόπορτα. Το ξέρουμε.Ευλογημένη ας είναι η πικρά μας
Ευλογημένη η αδελφοσύνη μας.
Ευλογημένος ο κόσμος που γεννιέται.
Entre crochets : mots absents du poème original.
Γιάννης Ρίτσος [Giánnis Rítsos] (Yánnis Rítsos, 1909-1990). Ξέρουμε [Xéroume], extrait de Καπνισμένο Τσουκάλι [Kapnisméno Tsoukáli] (1975). Source : Canzoni contro la guerra.………
Nous savons que l’ombre* restera sur les champs,
Sur la cour de brique de l’humble masure,
Sur les murs des grandes maisons que nous bâtirons [demain],
Sur le tablier de la mère équeutant les haricots verts
dans la fraîche embrasure de la porte. Nous le savons.Bénie soit notre amertume
Bénie soit notre fraternité
Béni le monde qui est en train de naître.
* Chanté : « notre ombre ».
Γιάννης Ρίτσος [Giánnis Rítsos] (Yánnis Rítsos, 1909-1990). Nous savons, traduit de Ξέρουμε [Xéroume], extrait de Καπνισμένο Τσουκάλι [Kapnisméno Tsoukáli] (1975), par L. & L., à partir d’une traduction automatique et de la traduction italienne établie par Gian Piero Testa. Source : Canzoni contro la guerra
La chanson fait partie d’un ensemble de compositions de Leontis sur des poèmes de Ritsos qui ont donné lieu à un album, auquel plusieurs interprètes ont participé, publié en 1975. Voici l’original de Xéroume, interprété par Tánia Tsanaklídou avec la voix parlée de Ritsos lui-même. L’enregistrement est d’une grande force — la dernière strophe donne la chair de poule.
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Τάνια Τσανακλίδου [Tánia Tsanaklídou] | Ξέρουμε [Xéroume]. Poème de Γιάννης Ρίτσος [Giánnis Rítsos] ; Χρήστος Λεοντής [Chrī́stos Leontī́s], musique ; ΙΤάνια Τσανακλίδου [Tánia Tsanaklídou], chant ; Γιάννης Ρίτσος [Giánnis Rítsos], récitant ; orchestre sous la direction de Χρήστος Λεοντής [Chrī́stos Leontī́s]. Bande son extraite de l’album Καπνισμένο Τσουκάλι [Kapnisméno Tsoukáli] (Grèce, EMI, 1975).
António Zambujo | A Rosinha dos limões. Max, paroles [?] ; Artur Ribeiro, musique (Fado Marujo) ; António Zambujo, chant et guitare. Captation : Toulouse (France), juin 2015, à l’occasion du festival Rio loco.
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Il est semblable à l’étoile mystérieuse de Tintin qui grossit à vue d’œil ; le voici, nonchalant comme toujours et l’air de s’être levé l’après-midi, sur les berges de la Garonne qu’il nomme la rivié comme en Gwadloup. Et décidément se confirme sa prédilection pour les marinières (ou est-ce le haut du pyjama ?)
A Rosinha dos limões est une chanson des années 50, créée par Max (pseudonyme de Maximiano de Sousa), né à Funchal dans l’île de Madère en 1918, mort à Lisbonne en 1980, auteur, compositeur et interprète de quelques fados et de chansons dont certaines sont devenues de véritables tubes au Portugal. Tailleur de son état, il s’est entièrement consacré à sa carrière de chanteur et aussi d’acteur une fois le succès venu.
A Rosinha dos limões a été reprise par une pléthore d’interprètes. Il s’agit comme l’indique António Z. d’une chanson d’amour, dédiée à une Rosinha (diminutif affectif de Rosa) qui vend des citrons (limões) sur la place, enflammant les cœurs sur son passage et « semant des illusions ».
Quand elle passe, menue et pleine de grâce,
Son regard charmeur a toujours un air malicieux.
Chaque jour on la voit plus jolie,
Dans sa robe colorée comme si c’était dimanche.
Comme on s’en doute le chanteur (du moins le « je » du texte) en est amoureux, mais moyennement dégourdi car il en est à fantasmer sur le jour où il ira lui acheter ses citrons sur la place, en profitant de l’occasion pour la demander en mariage. À condition bien sûr (dans le cas d’António) qu’elle n’ait pas épuisé son stock dans la matinée.
Quando ela passa, franzina e cheia de graça,
Há sempre um ar de chalaça, no seu olhar feiticeiro.
Lá vai catita, cada dia mais bonita,
E o seu vestido, de chita, tem sempre um ar domingueiro.Passa ligeira, alegre e namoradeira,
E a sorrir, p’rá rua inteira, vai semeando ilusões.
Quando ela passa, vai vender limões à praça,
E até lhe chamam, por graça, a Rosinha dos limões.Quando ela passa, junto da minha janela,
Meus olhos vão atrás dela até ver, da rua, o fim.
Com ar gaiato, ela caminha apressada,
Rindo por tudo e por nada, e às vezes sorri p’ra mim…Quando ela passa, apregoando os limões,
A sós, com os meus botões, no vão da minha janela
Fico pensando, que qualquer dia, por graça,
Vou comprar limões à praça e depois, caso com ela!
Max (pseudonyme de Maximiano de Sousa, 1918-1980) [?]. A Rosinha dos limões
Il n’est pas certain cependant que Max en soit le compositeur, contrairement à ce qu’António, avec une certaine pétulance, allègue dans la vidéo : une version masculine du texte, célébrant sur la même musique les charmes (que dis-je, le sex appeal) du « matelot portugais », a été enregistrée par Amália Rodrigues dès 1952 sous le titre O marujo português :
Quand il passe, le matelot portugais
Il ne marche pas, il danse, comme goûtant encore la saveur des marées
Et quand il se déhanche, il sait si bien jouer de son pas chaloupé
Qu’on pourrait prendre son corps pour une barque
[…]
Chaque fois que passe le matelot portugais,
C’est la mer qui passe, dans une menace de marées de tendresse
(paroles de Linhares Barbosa, grand pourvoyeur de textes pour Amália dans la première partie de sa carrière). Gainé de sa marinière, António ferait sans nul doute un tabac avec cette version. La musique, passée dans le répertoire du fado traditionnel sous le nom de Fado Marujo, en est attribuée à Artur Ribeiro. A Rosinha dos limões lui est probablement postérieure et Max, s’il a une responsabilité dans l’écriture de cette chanson, en serait donc plutôt l’auteur du texte (la dernière strophe fait d’ailleurs allusion à son état de tailleur : « seul à ma fenêtre, occupé à mes boutons… »).
………
Amália Rodrigues | O marujo português. Linhares Barbosa, paroles ; Artur Ribeiro, musique (Fado Marujo) ; Amália Rodrigues, chant ; Domingos Cararinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique. France (?), années 1950.
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Quando ele passa, o marujo português
Não anda, passa a bailar, como ao sabor das marés
Quando se ginga, põe tal jeito, faz tal proa
Só para que se não distinga se é corpo humano ou canoaChega a Lisboa, salta do barco e num salto
Vai parar à Madragoa ou então ao Bairro Alto
Entra em Alfama e faz de Alfama o convés
Há sempre um Vasco da Gama no marujo portuguésQuando ele passa com seu alcache vistoso
Tráz sempre pedras de sal no olhar malicioso
Põe com malicia a sua boina maruja
Mas se inventa uma carícia, não há mulher que lhe fujaUma madeixa de cabelo descomposta
Pode até ser a fateixa de que uma varina gosta
Sempre que passa, o marujo português
Passa o mar numa ameaça de carinhosas marés
Linhares Barbosa (1893-1965). O Marujo português
Mísia & Adriana Calcanhotto | O corvo
J’ai un corbeau à fleur de peau
Il se nourrit d’une plaie ouverte
[…]
Il entre dans ma vie
Comme la lune dans un jardin
Ce qu’il y trouve, il le suspend
Au fil aiguisé d’un couteau
Et m’en apporte les morceaux
João Monge. Le corbeau (extrait), traduit de O corvo par L. & L.
Mísia & Adriana Calcanhotto | O corvo. João Monge, paroles ; Carlos Simões Neves, musique (Fado Tamanquinhas) ; Mísia & Adriana Calcanhotto, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare classique (« viola de fado ») ; Daniel Pinto, basse acoustique. Captation : Barcelone, Palau de la música, Festival Únicas, 18 juin 2007.
………
Voici une Mísia très en forme interprétant avec brio, en duo (et dans un étonnant contraste, à tous points de vue) avec son amie brésilienne Adriana Calcanhotto, ce poème de João Monge aux paroles atroces, aussi noires que le corbeau qui les parcourt, sur la musique guillerette du Fado Tamanquinhas, exécutée de surcroît sur un tempo rapide, les appuis rythmiques bien marqués.
Un enregistrement studio de ce morceau figure dans l’album de Mísia Paixões diagonais, paru en 1999. J’ai acheté le CD à Toulouse où je travaillais alors, entre midi et deux, le 6 octobre 1999, qui était je crois le jour de sa sortie en France. Ce n’est que le soir, en rentrant chez moi, en Ariège, que j’ai appris la nouvelle de mort d’Amália survenue le matin même. L’album de Mísia — comme tout autre enregistrement de fado — est resté inécouté pendant plusieurs mois, je ne sais plus au juste combien.
Une autre musique, celle de João Gil, donne à ce poème, O corvo, un tout autre esprit dans le très bel album Fados de amor e pecado (2009) d’Ana Sofia Varela, qui rétrospectivement apparaît comme l’un des plus marquants de la discographie du fado de ces dix dernières années. Un album d’une grande unité, entièrement constitué de fados de João Monge et de João Gil, d’un classicisme élégant et poétique.
- Écouter Ana Sofia Varela, O corvo sur Deezer
Tenho um corvo à flor da pele
Vive de uma ferida aberta
Acorda quando me deito
Levanta voo do meu peito
Sempre, sempre à hora certaPassa por aquela casa
Onde resta uma roseira
Dá contigo junto ao mar
Beija-te sem te acordar
Depois fica a noite inteiraEntra pela minha vida
Como a lua no jardim
Pendura tudo o que valha
No gume de uma navalha
Traz-me pedaços de mimTenho um corvo à flor da pele
Um irmão da minha idade
Acorda quando me deito
Levanta voo do meu peito
Diz que se chama Saudade.
João Monge. O corvoJ’ai un corbeau à fleur de peau
Il se nourrit d’une plaie ouverte
S’éveillant quand je m’endors
Et s’envolant de mon cœur
Chaque nuit à la même heure.Il s’en va vers cette maison
Vers cette maison du rosier
Il te trouve sur le rivage
Te donne un baiser sans t’éveiller
Et te veille jusqu’au matin.Il entre dans ma vie
Comme la lune dans un jardin
Ce qu’il y trouve, il le suspend
Au fil aiguisé d’un couteau
Et m’en apporte les morceauxJ’ai un corbeau à fleur de peau
Il est comme un frère jumeau
S’éveillant quand je m’endors
Il s’envole de mon cœur
Et dit se nommer Saudade.
João Monge. Le corbeau, traduit de O corvo par L. & L.
Toujours vois-tu mon âme en rêve ?
Il y a quelqu’un.
—

—
Il n’y a plus personne.
—

—
Comme le temps passe.
………
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Paul Verlaine (1844-1896). Colloque sentimental (1868). Extrait de Fêtes galantes.
—
………
—

De mon seuil je te vois t’éloigner
Il y a quelqu’un.
—

—
Il n’y a plus personne.
—

—
Ainsi passe la gloire du monde.
………
[…]
Mais non, tu passes
Et de mon seuil je te vois t’éloigner
Me faisant un dernier geste avec grâce
[…].
Tristan Klingsor (1874-1966). L’indifférent (extrait). Dans : Schéhérazade (1903).
—
………
—

Sílvia Pérez Cruz | Corrandes d’exili
Une nuit de pleine lune
Nous avons franchi la montagne
Lentement, sans dire un mot
Si la lune était pleine,
Telle était aussi notre peine.
C’est par ces vers que commence le poème de Pere Quart Corrandes d’exili, publié au Chili en 1947. Cet exil est celui des républicains catalans fuyant vers la France en 1939, abandonnant en Catalogne une « moitié endormie de [leur] vie ». Mis en musique et interprété par Lluís Llach en 1984, il figure depuis de longues années au répertoire de l’extraordinaire Sílvia Pérez Cruz, à qui une émission de la série Mezzo Voce, produite par France 3 Corse et Mareterraniu productions, a été consacrée en novembre 2014. La musicienne y parle avec une grande simplicité (en castillan, malheureusement) du choc que fut pour elle la mort de son père, et dit comment ce choc s’est traduit par la nécessité absolue de se mettre à écrire et composer ce qui deviendra son premier (et unique à ce jour) album solo, paru en 2012 sous le titre 11 de novembre. À ce sujet, lire aussi : Sílvia Pérez Cruz, une antidote à l’hiver, par Stéphane Deschamps dans Les Inrocks (en ligne), 24 octobre 2012.
Elle parle de son art, de son amour de la « mathématique » musicale selon ses mots, la « mathématique de chercher des manières, des harmonies », de ce goût pour la complexité qui lui vient de sa pratique du jazz, mais aussi de son amour de la musique populaire hérité de ses parents.
Es importante que aunque lo que haga sea super complejo, aunque sea complicado, aunque intelectualmente sea profundo, aunque hay un mensaje, sea muy popular. Afinal, cuando alguien me escucha, yo no quiero que piense si es muy difícil o no, yo quiero que sienta.
Il est important que, même si ce que je fais est super complexe, même si c’est compliqué, intellectuellement recherché, même s’il y a un message, ce soit populaire. Finalement, quand quelqu’un m’écoute, je ne veux pas qu’il se demande si c’est difficile ou non, je veux qu’il ressente.
La partie principale de cette émission, visible jusqu’au 30 juillet 2015 dans Culturebox, est faite d’un concert acoustique court donné dans un étonnant palace d’Ajaccio devant un public non moins singulier à vrai dire. On y retrouve Blancanieves, chanté a cappella, enchaîné avec Miña nai, puis Tonada de luna llena, une magnifique version de Pare meu [Mon père], Iglesias, Nonnon, Folegrandos, Não sei, Corrandes d’exili (voir l’extrait ci-dessous), Dias de paso, O meu amor é Gloria.
Une merveille.
Sílvia Pérez Cruz | Corrandes d’exili. Pere Quart, poème ; Lluís Llach, musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Mario Mas, Raül Fernandez, guitares ; Manolo Martinez del Fresno, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse.
Vidéo : Extrait de Sílvia Pérez Cruz dans Mezzo Voce. France Télévisions, Mareterraniu productions, producteurs ; Sabine Rognoni, dir. artistique ; Paul Rognoni, réalisation. France, 2014. Enregistré au Cyrnos palace, Ajaccio (Corse), novembre 2014.
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Una nit de lluna plena
tramuntàrem la carena,
lentament, sense dir res…
Si la lluna feia el ple
també el féu la nostra pena.L’estimada m’acompanya
de pell bruna i aire greu
(com una Mare de Déu
que han trobat a la muntanya).Perquè ens perdoni la guerra,
que l’ensagna , que l’esguerra.
Abans de passar la ratlla,
m’ajec i beso la terra
i l’acarona amb l’espatlla.A Catalunya deixí
el dia de ma partida
mitja vida condormida;
l’altra meitat vingué amb mi
per no deixar-me sens vida.Avui en terres de França
i demà més lluny potser,
no em moriré d’enyorança
ans d’enyorança viuré.En ma terra del Vallès
tres turons fan una serra,
quatre pins un bosc espès,
cinc quarteres massa terra.
«Com el Vallés no hi ha res.»Que els pins cenyeixin la cala,
l’ermita dalt del pujol;
i a la plana un tenderol
que batega com una ala.Una esperança desfeta,
una recança infinita,
i una pàtria tan petita
que la somio completa.
Pere Quart (pseud. de Joan Oliver i Sallarès, 1899-1986). Corrandes d’exili. Extrait de Saló de tardor [Salon d’automne] (1947).


