Sans se retourner
Il y a quelqu’un.
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Il n’y a plus personne.
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Ainsi passe la gloire du monde.
De l’autre côté, pendant ce temps, Joachim leva le bras, voulant demander par ce geste si on l’autorisait à poursuivre sa route.
Quelqu’un, sans vraiment lui prêter attention, lui fit signe qu’il pouvait s’en aller.
— Vous êtes en état d’arrestation ! cria un des gardes-frontières avec véhémence à l’intention de Miklós, tandis que, de l’autre côté, Joachim pédalait déjà, sans se retourner et encore tremblant, en direction de Budapest, transportant grâce à l’effort fourni par les muscles de ses jambes, de plus en plus éprouvées, la tête, la grandiose tête de Lénine.
Gonçalo M. Tavares. Berlin, Bucarest-Budapest : Budapest-Bucarest (2015), traduit de Berlim, Bucareste-Budapeste: Budapeste-Bucareste (2014) par Dominique Nédellec. Éditions La contre-allée, impr. 2015, ISBN 978-2-917817-37-7, page 90.
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Vu dans le métro
(celui de Toulouse), ceci : un jeune homme, barbu comme ils le sont presque tous aujourd’hui, sortant de sa poche pour se moucher un mouchoir en tissu, un mouchoir à carreaux comme on en trouvait dans les merceries il y a de cela des décennies. Ce jeune homme, qui lisait un livre en papier (ce qui n’est pas encore une marque de désuétude), à savoir une œuvre de Jung, Carl Gustav — je ne saurais dire laquelle, je n’ai pas réussi à voir le titre du livre —, semblait il est vrai insensible à l’air du temps, je veux dire indifférent à l’observance des signes d’appartenance à la jeunesse contemporaine. La barbe ? Une facilité, non une marque de conformisme.
Ou était-ce une pose ? Car trouver de nos jours des mouchoirs en tissu n’est pas une chose aisée. Ce jeune homme jouait-il le démodé ?
Non, je ne le crois pas. Il aura hérité un stock de mouchoirs d’un aïeul ayant vécu jusqu’à un âge avancé. Ou bien : il est allergique aux mouchoirs en papier. Oui c’est ça.
À craindre le pire
Pour l’été : 3 chansons françaises, anciennes et tristes à pleurer — mais ne sommes-nous pas sur le point de manquer d’eau ?
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Monique Morelli (1923-1993) | Maintenant que la jeunesse. Poème d’Aragon ; Lino Léonardi, musique ; Monique Morelli, chant. Extrait de l’album Monique Morelli. Aragon : 12 chansons inédites de Leonardi (France, Jacques Canetti, 1966).
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Catherine Sauvage (1929-1998) | L’écharpe. Maurice Fanon, paroles et musique ; Catherine Sauvage, chant. Captation : 24 septembre 1968, émission Tous en scène. ORTF [Office national de radiodiffusion télévision française], producteur. Pierre Desfons, réalisateur. INA [Institut national de l’audiovisuel].
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Francesca Solleville (née en 1932) | La rose du premier de l’an. Poème d’Aragon ; Philippe-Gérard, musique ; Francesca Solleville, chant ; Philippe-Gérard, piano. 1959.
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Maintenant que la jeunesse
S’éteint au carreau bleui
Maintenant que la jeunesse
Machinale m’a trahi
Maintenant que la jeunesse
Tu t’en souviens souviens-t-en
Maintenant que la jeunesse
Chante à d’autres le printemps
Maintenant que la jeunesse
Détourne ses yeux lilas
Maintenant que la jeunesse
N’est plus ici n’est plus là
Maintenant que la jeunesse
Sur d’autres chemins légers
Maintenant que la jeunesse
Suit un nuage étranger
Maintenant que la jeunesse
A fui voleur généreux
Me laissant mon droit d’aînesse
Et l’argent de mes cheveux
Il fait beau à n’y pas croire
Il fait beau comme jamais
Quel temps quel temps sans mémoire
On ne sait plus comment voir
Ni se lever ni s’asseoir
Il fait beau comme jamais
C’est un temps contre nature
Comme le ciel des peintures
Comme l’oubli des tortures
Il fait beau comme jamais
Frais comme l’eau sous la rame
Un temps fort comme une femme
Un temps à damner son âme
Il fait beau comme jamais un temps à rire et courir
Un temps à ne pas mourir
Un temps à craindre le pire
Il fait beau comme jamais
Tant pis pour l’homme au sang sombre
Le soleil prouvé par l’ombre
Enjambera les décombres
Il fait beau comme jamais
Louis Aragon (1897-1982). Le cri du butor, IV Extrait de Le nouveau crève-cœur (1946).
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De ce poème d’Aragon on trouve un écho dans le film Les chansons d’amour (2007) avec cet échange aussi bref qu’un peu artificiel, comme c’est souvent le cas dans les œuvres de Christophe Honoré.
Extrait de : Les chansons d’amour (film, 2007). Christophe Honoré, réalisateur ; Christophe Honoré et Gaël Morel, scénario ; Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann), Esteban Carvajal Alegria (l’ami d’Erwann), acteurs dans cet extrait.
Qu’est-ce tu t’es mis sul museau ?
Montre. Attends. Bouge pas je vais te l’enlever.
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Mais bouge pas tout le temps comme ça.
Voilà.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
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Oh, c’est pour me remercier ! Oh qu’t’es gentil mon Lélé ! Gentil tout plein.
C’est magnifique.
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Ναι ή όχι?
Diront-ils ναι (oui) ou όχι (non) dimanche ?
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Imam Baildi | Δε θέλω πια να ξαναρθείς [De thélō pia na xanartheís]. Μανώλης Χιώτης [Manṓlīs Chiṓtīs], paroles et musique ; Imam Baildi, groupe instrumental et vocal ; basé sur l’enregistrement original de Μαίρη Λίντα [Maírī Línta] (1961). Bande son extraite de l’album Imam Baildi (Grèce, EMI, 2008).
Le refrain de cette chanson dit ceci : Je ne veux plus que tu reviennes. Je ne veux plus t’aimer, j’essaie de t’oublier.
Δε θέλω πια να ξαναρθείς
δε θέλω πια μες την καρδιά φωτιά
δε θέλω πια να σ’ αγαπώ
να σε ξεχάσω προσπαθώ
Μανώλης Χιώτης [Manṓlīs Chiṓtīs]. Δε θέλω πια να ξαναρθείς [De thélō pia na xanatheís] (1961, extrait). Source : www.stixoi.info.
La voix qu’on entend dans l’enregistrement du groupe Imam Baildi (ce soir au festival Au foin de la rue à Saint-Denis de Gastines, Mayenne) est celle de la version originale de Μαίρη Λίντα [Maírī Línta] (généralement transcrit Mary Linda), parue en 1961, que voici :
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Μαίρη Λίντα [Maírī Línta] | Δε θέλω πια να ξαναρθείς [De thélō pia na xanartheís]. Μανώλης Χιώτης [Manṓlīs Chiṓtīs], paroles et musique ; Μαίρη Λίντα [Maírī Línta], chant ; accompagnement orchestral. 1961.
Vive la Grèce !
Lula Pena (2011), par RTP sur Flickr (CC BY-NC-SA 2.0).
Tout les oppose croirait-on : le style, les moyens vocaux, le répertoire, le caractère. Cependant elles sont dissemblables et semblables comme si l’une était l’envers de l’autre, dans le recueillement de la nuit la première, dans l’exubérance du midi la seconde. Autant Lula Pena est élégante et subtile, autant la pétulance dont fait preuve sa jeune consœur peut être jugée de mauvais aloi par certains.
Quoi qu’il en soit elles ont ceci de commun qu’elles n’éprouvent ni l’une ni l’autre aucun besoin de se prévaloir du fado, ni même, dans le cas de Lula Pena, de s’y référer. Il leur suffit d’apparaître en scène, de chanter, et le fado advient, ou non, et s’il est là peu importe que ce soit « du fado ». En somme, l’une et l’autre sont libres de l’emprise d’un genre envisagé comme la fixation d’une prétendue tradition (resterait à savoir laquelle, d’ailleurs). À porter ainsi un art du chant qui se préoccupe d’abord de lui-même et non de la conformité à une jauge, elles semblent les seules dans l’actuel panorama du fado : la figure tutélaire de Mísia veille toujours il est vrai, mais ni Mariza ni Ana Moura ne fascinent, Carminho s’est fourrée dans une impasse avec ses deux derniers albums (le dernier, particulièrement).
Arles les accueille toutes les deux, c’est une coïncidence, au cours de la même semaine de juillet. Lula Pena, la phalène, en plein midi, dans le cadre du festival Convivència. Un concert, comme tous ceux de ce festival de « musiques de monde », suivi d’une rencontre avec l’artiste. Gisela João, la libellule, à 21h30 au théâtre antique, dans la programmation du prestigieux festival Les Suds, en première partie de l’Orquesta Buena Vista Social Club.
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- Lula Pena, samedi 18 juillet 2015, 12 h, Espace Léon Blum, Arles (Bouches-du-Rhône)
- Gisela João, jeudi 16 juillet à 21 h 30, au Théâtre antique, Arles (Bouches-du-Rhône)
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Lula Pena | Troubadour, Acto II (extrait). Lula Pena, chant, guitare. Captation : Festiwal Ethno Port Poznań, Poznań (Pologne), Centrum Kultury Zamek, 12 juin 2015.
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Gisela João | Meu corpo. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Fernando Tordo, musique ; Gisela João, chant ; Guilherme Banza, guitare portugaise ; Pedro Soares, guitare classique ; Nando Araújo, basse acoustique. Vidéo : Lisbonne, Teatro do Bairro, 22 février 2012.
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- Lire aussi : Avec l’innocence d’une Pimprenelle, Gisela Joao prend le fado à revers, par Véronique Mortaigne, Le Monde en ligne, 13 juin 2015
Touriste ici-même
Plus du tout
Il y a quelqu’un.
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Il n’y a plus personne.
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Comme le temps passe.
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Il faut abandonner. Elle est trop fatiguée maintenant, sans plus de force pour aller et venir, tenir tête. D’ailleurs, elle n’a plus de souliers. Les souliers qu’elle a, elle les a depuis dix ans, ils sont terminés. La sorte de souliers qu’elle voulait, ceux qu’elle avait toujours portés, petit à petit, ils n’y avaient pas pris garde, on les avait trouvés de moins en moins dans le commerce. Maintenant, c’était plus du tout qu’on les trouvait.
Marguerite Duras (1914-1996). Emily L. (1987). Éd. de Minuit, impr. 1987, ISBN 2-7073-1142-1, pages 104-105.
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Amália Rodrigues | Ai Mouraria
Pour célébrer la nostalgie des parfums désormais éventés et des couleurs irrémédiablement passées.
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Amália Rodrigues (1920-1999) | Ai Mouraria. Amadeu do Vale, paroles ; Frederico Valério, musique ; Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique.
Vidéo : producteur non identifié. Lieu de captation non identifié. Années 1950.
« Ai, Mouraria, da velha rua da Palma… » C’est l’un des incipits de fado les plus évocateurs et les plus fameux, à juste titre.
Ai, Mouraria est une chanson plus qu’un fado. C’est presque un fado. Il dit le souvenir poignant d’un amour que « le vent, comme une plainte, a emporté ». Un amour révolu, indissociable du quartier de Lisbonne dans lequel il a eu lieu, la Mouraria (littéralement : la Maurerie, le lieu des Maures), aujourd’hui encore l’un des plus dépaysants de cette ville exotique où le temps suit un cours singulier.
Ai, Mouraria da velha Rua da Palma, onde eu um dia deixei presa a minha alma, por ter passado mesmo ao meu lado certo fadista de cor morena, boca pequena e olhar trocista.
Ah Mouraria… Ah la vieille rue de la Palme… cette rue dans laquelle mon âme s’est laissée prendre au passage de certain fadiste, la peau brune, la bouche petite et l’œil moqueur.
Ai, Mouraria do homem do meu encanto que me mentia, mas que eu adorava tanto. Amor que o vento, como um lamento, levou consigo, mais que ainda agora a toda a hora trago comigo.
Ah Mouraria… Ah l’homme de mon ravissement. Il me mentait, mais je l’adorais, je l’adorais. Amour que le vent, comme une plainte, a emporté, mais qu’aujourd’hui encore, à chaque instant, je porte en moi.
Dommage que le dernier couplet soit fait de clichés.
Ai, Mouraria dos rouxinóis nos beirais, dos vestidos cor-de rosa, dos pregões tradicionais. Ai, Mouraria das procissões a passar, da Severa em voz saudosa, da guitarra a soluçar.
Ah Mouraria… Les rossignols sous les toits, les robes roses, les cris traditionnels des vendeurs de rue, les processions, la voix mélancolique de la Severa, les sanglots des guitares…
Ai Mouraria, cette chanson au caractère si portugais et qui fut l’un des premiers très grands succès d’Amália Rodrigues, a pourtant été composée au Brésil, en 1945. Amália s’y produisait alors, principalement à Rio, accompagnée d’une sorte de troupe préalablement constituée au Portugal, au sein de laquelle se trouvaient le compositeur et chef d’orchestre Frederico Valério et le parolier Amadeu do Vale.
C’est au Théâtre República*, au cours de cette saison-là**, que Valério et Amadeu do Vale ont écrit Ai, Mouraria, et c’est là que je l’ai créé. Pour moi Ai, Mouraria est vraiment le fado de Valério. Celui qui est éternel. Quand je chante ce fado il s’établit tout de suite un courant. J’aime la musique et j’aime les paroles. Quelqu’un qui parle d’une rue, d’un quartier, d’un amour qu’elle a eu, et qu’elle a perdu.
* à Rio de Janeiro
** 1945
Vítor Pavão dos Santos (né en 1937) et Amália Rodrigues (1920-1999). Amália, uma biografia (1987). Traduction L. & L.Foi no Teatro República*, nessa temporada**, que o Valério e o Amadeu do Vale fizeram o Ai, Mouraria, foi lá que o estreiei. Para mim, o Ai, Mouraria é mesmo o fado do Valério. Aquele que é eterno. Quando canto o Ai, Mouraria há logo uma corrente que se estabelece. Gosto da música e gosto dos versos. Alguém que fala duma rua, dum bairro, duns amores que teve e perdeu.
Vítor Pavão dos Santos (né en 1937) et Amália Rodrigues (1920-1999). Amália, uma biografia (1987). 2a ed., Editorial Presença, 2005, page 79 / 1a ed., Contexto, 1987, page 77.
Frederico Valério (1913-1982) est le compositeur le plus déterminant de la première partie de la carrière d’Amália Rodrigues.
Pas de vaine révolte
Il y a quelqu’un.
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Il n’y a plus personne.
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Sic transit gloria mundi.
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Pas de vaine révolte. Laisse passer le temps, il te laissera passer.
Robert Pinget (1919-1997). Taches d’encre (1997). Éd. de Minuit, impr. 1997, ISBN 2-7073-1592-3, page 73.
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