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Place de la Bourse. 12bis

6 mars 2016

Il m’a été signifié, pas plus tard qu’hier et de vive voix, que je devais faire entrer un dermatologue dans cette histoire. Or « le jeune homme à la peau bleue » n’est pas vraiment bleu : il a une « peau noire à reflets bleus comme un satin changeant » : un dermatologue ne pourrait que prendre acte d’une telle splendeur. Dans l’état actuel des choses il n’y a qu’un nouveau personnage de prévu d’ici à la fin de l’histoire, ou peut-être deux. Aucun des deux n’est dermatologue.

Tout n’est pas encore absolument clair dans cette histoire, même pour moi. Ce qui l’est c’est qu’entre « le jeune homme à la peau bleue » (originaire du Pendjab d’après les renseignements dont on dispose jusqu’à présent) et Ifig Fañch Longhi Kawczynski s’est produite une attirance réciproque, durable. Jean-Paul Burguière ne peut plus avoir le même type de relation avec Ifig désormais, il l’a compris immédiatement, avant Ifig lui-même. On peut penser que Jean-Paul Burguière souffre, mais de quelle souffrance ? Est-ce d’une douleur insoutenable, celle de l’arrachement, ou d’une blessure d’amour-propre ? Je le crois un peu mastoc d’apparence ce Jean-Paul Burguière, mais non dénué d’un certain charme auquel a peut-être succombé Edmond Charles-Roux.

Ce qu’ont vu les enfants, selon moi, c’est ceci : le couple que formaient leurs parents n’existe plus. D’une certaine façon c’est Edmond Charles-Roux qui a pris l’initiative de mettre fin à une relation qui devait être assez artificielle. Quoi qu’il arrive, il s’est détaché de Bernadette Soubirous, c’est accompli. Elle, qui est une femme intelligente, ne le retiendra pas. Quel est le sort de Bernadette Soubirous ? Telle que je la connais pour l’avoir observée dans le train entre Toulouse et Montpellier, elle pourrait en effet éprouver de l’attirance pour une dermatologue, ou pour une chirurgienne. Oui, c’est possible. Une femme hautaine en blouse blanche, stéthoscope en sautoir, marchant d’un pas assuré dans les couloirs sonores d’un hôpital, sans regarder quiconque, les mains dans les poches de sa blouse blanche. Encore faudrait-il qu’il s’en présente une. Qu’il s’en présentât une devrais-je dire, mais ça sonne mal.

L’histoire en tout cas ne peut pas se terminer sans que Łukasz Kawczynski, ou bien soit retrouvé, ou bien qu’il soit dit qu’il est perdu pour toujours. Lui aussi a quitté sa compagne, Anna Maria Longhi. D’après moi il l’a fait par amour pour elle, c’est ce qu’il me semble. Est-ce qu’il se laisse entraîner vers sa propre disparition, ou est-ce qu’il survit ? Et Anna Maria Longhi, que vit-elle ? Je ne crois pas qu’elle reste à Spolète, d’où elle a téléphoné à son fils le matin des faits qui se produisent place de la Bourse.

La dame au téléphone grenouille ? Elle reste un peu énigmatique mais j’ai de la sympathie pour elle. Je suis surpris de ne pas lui voir sur les vêtements des autocollants #Aubry2017. Tafsir Diongue aussi éprouve de la sympathie pour elle je crois. On ne l’a pas vérifié : est-ce qu’elle est musicienne ?

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Place de la Bourse. 12

5 mars 2016

Le jeune Peul, celui qui a dit habiter rue de la Lune aux contrôleurs du tram de Montpellier, celui qui a chanté Ombra mai fu en hommage aux acacias de la place de la Bourse de Toulouse, regarde cette dame dont le corps semble fait d’une matière élastique. De la mousse synthétique on dirait. C’est étonnant cette voix qu’elle a, pense-t-il. Comme de la ouate.

Il l’interroge sur le dispositif qu’elle porte sur le dos, grâce auquel elle se protège de la grande chaleur qui écrase la ville.

De sa voix comme de la ouate elle dit qu’elle l’a conçu et réalisé elle-même.

— Ah cool, vous en avez d’autres modèles ?
— Oh j’en ai plein. J’ai l’abeille qui me plaît beaucoup, le scarabée, la souris, la grenouille, et puis quoi encore, je ne sais plus… la métuse…
— Vous en faites pour d’autres personnes aussi ?
— Mais oui pourquoi pas.
— Je peux vous en commander un alors ?
— Mais bien sûr. Je vous tonne mon numéro te téléphone, vous me tirez ce que vous voulez. Je peux faire t’après votre itée hein, si vous n’aimez pas les grenouilles ni les métuses.

La femme aux cheveux roses est là. Elle demande au jeune Peul : « C’est quoi ce que tu chantais tout à l’heure ? »

— Un air d’un opéra. De Haendel. Normalement c’est pas fait pour ma voix, enfin mon type de voix.
— C’était beau. T’es musicien ?
— En amateur seulement. T’es musicienne toi ? T’es pas violoniste ?
— Non pas du tout pourquoi ?
— Pour rien. Juste comme ça.

Un temps. Puis la femme aux cheveux roses reprend :

— Tu t’appelles comment ?
— Tafsir. Tafsir Diongue. Et toi ?
— Bernadette.
— Oh c’est joli… Je connais personne qui s’appelle comme ça ici. Y en a au Sénégal. T’es sénégalaise ?

La femme aux cheveux roses, abasourdie d’une telle hypothèse, éclate de rire.

— Sénégalaise, tu rigoles ? Tu m’as regardée ?
— Y a des blancs au Sénégal, dit Tafsir Diongue en haussant les épaules. Bernadette comment ?
— Soubirous, dit-elle précipitamment, en rougissant violemment. Mais ce nom n’évoque rien à Tafsir Diongue, qui se méprend sur cet embrasement.

Les enfants sont attentifs et Petar leur tient compagnie. Ils assistent aux changements qui s’opèrent en ce lieu qui aurait dû être désert. Dans leur silence, des conjectures s’élaborent sur le devenir de ces rapports qui s’ébauchent peut-être sous leurs yeux. Ils voient ce qui se défait. Ce qui s’est défait. Sur cette place, en cet instant de leur vie. Ils ne pourront plus désormais veiller sur leur deux parents ensemble, c’est ce qu’ils croient. Ils croient que les destins d’Edmond Charles-Roux et de Bernadette Soubirous sont à présent distincts.

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Toulouse (France), place de la Bourse

Roberto Michelangelo Giordi | D’amore, Mariù

4 mars 2016

Un intermède italien, une chanson triste. Ça fait du bien parfois d’écouter « una cançó que fa plorar » selon les mots de cette chanson-ci. La vidéo a été réalisée à Paris en novembre dernier, au cours de cette sinistre période des attentats du vendredi 13. Le vidéaste est le chanteur lui-même et je trouve qu’il se débrouille très bien, ce cher Roberto.

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Roberto Michelangelo Giordi | D’amore, Mariù. Alessandro Hellmann, paroles ; Fabrizio Gatti, musique ; Roberto Michelangelo Giordi, chant. Vidéo : Roberto Michelangelo Giordi, réalisation et montage. Roberto Michelangelo Giordi, Anna Fava, Simona Somma, Serena Taglialatela, Nicola Capone, acteurs. Filmé à Paris en novembre 2015. Bande-son extraite de l’album Il soffio / Roberto Michelangelo Giordi, Odd Times Records, ℗2014.

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Quando l’ombra accarezza le case
ed in strada non c’è più nessuno
quando gli alberi fanno la pace
con il vento che soffia sul prato
Quando l’ultimo tram è passato
e ogni rondine torna al suo nido
quando il bar del teatro ha chiuso
e un amico si arrende a un sorriso
Quando il libro arriva alla fine
e si spegne una piccola luce
quando dormono i gigli e le rose
quando dormono tutte le cose
Parlami d’amore Mariù
o non parlarmi mai più
anche la parola più innocente che c’è
mi spezza il cuore se non la dici a me
Alessandro Hellmann. D’amore, Mariù.

……

Lorsque l’ombre vient caresser les maisons
Et que les rues se vident
Lorsque les arbres font la paix
Avec le vent qui souffle sur les prés
Quand le dernier tram est passé
Que les hirondelles ont regagné leurs nids
Quand le bar du théâtre a fermé
Qu’un ami se laisse prendre à un sourire
Quand le livre arrive à sa dernière page
Comme une petite lumière qui s’éteint
Quand s’endorment les lis et les roses
Quand s’endorment toutes les choses
Parle-moi d’amour, Mariù
Ou ne me dis plus rien
Le mot le plus innocent du monde
Me brise le cœur si tu le dis à quelqu’un d’autre que moi.
Alessandro Hellmann. D’amour, Mariù, traduit de D’amore, Mariù par L. & L.

Il s’agit d’une reprise, profondément transformée, dotée d’un texte nouveau, d’une chanson initialement interprétée en 1932 par Vittorio De Sica dans le film Gli uomini, che mascalzoni… (titre français : Les Hommes, quels mufles !). La chanson originale, Parlami d’amore Mariù, de Cesare Andrea Bixio et Ennio Neri, a connu un très grand succès en Italie, au point d’avoir été reprise au fil des années par une pléthore d’interprètes.

Dès 1933 elle a été adaptée en français, avec un texte totalement autre que celui de l’original italien, sous le titre Le chaland qui passe. D’abord interprétée par Lys Gauty (en deux versions enregistrées la même année, différant l’une de l’autre par le texte de leurs couplets), cette adaptation française a bénéficié elle aussi d’un succès immédiat et de reprises ultérieures, notamment par Tino Rossi, Patachou et Juliette Gréco.

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Lys Gauty (1900-1994) | Le chaland qui passe (1ère version). André de Badet, paroles ; Cesare Andrea Bixio, musique ; Lys Gauty, chant ; accompagnement d’orchestre. Adaptation de Parlami d’amore Mariù d’Ennio Neri (paroles) et Cesare Andrea Bixio (musique). Enregistré en février 1933.

On voit dans cette vidéo une évocation du film L’Atalante, de Jean Vigo (1934). Tel que réalisé et monté par Vigo et son équipe, avec sa musique originale due à Maurice Jaubert, le film ne plaisait pas à la Gaumont, qui anticipait un four. Il n’est finalement sorti qu’au prix de coupures substantielles, de l’incorporation de la chanson Le chaland qui passe (dans l’interprétation de Lys Gauty), et du remplacement du titre original par celui de la chanson. Il a depuis été restauré dans sa version première.

Place de la Bourse. 11

3 mars 2016

La cause de la mort, puis de la résurrection du jeune homme à la peau bleue, Jean-Paul Burguière en a eu la connaissance intime dès l’instant où ces événements se produisaient. De la même manière, il a su par un déchirement de l’âme qu’Ifig tombait sous l’enchantement de celui qu’il venait de faire renaître. Quand on est pape on a la pratique, pour ainsi dire quotidienne, de la révélation. On sait par expérience que ça peut vous toucher, il n’y a pas à s’étonner d’en être frappé. Est-ce une souffrance ? Il ne crie pas. Près de lui se tient le mari de la femme aux cheveux roses.

— Vous êtes le papa du secouriste ? interroge cet homme.
— Non, pas exactement, dit Jean-Paul Burguière. (Il regarde à la dérobée les piercings que le mari de la femme aux cheveux roses porte aux bouts des seins, deux anneaux sur lesquels l’envie lui vient de tirer doucement.) D’ailleurs je ne sais pas au juste ce que je suis relativement à lui.
— Je m’appelle Edmond, dit le mari de la femme aux cheveux roses.
— Félicitations, dit Jean-Paul. Il regarde cet homme qui porte un prénom qui n’a plus cours depuis longtemps. Quelque chose de suranné dans le visage aussi, dans le regard, un type de douceur qui ne se porte plus non plus. — Edmond Charles-Roux ?
— Oui… Ça alors, comment vous savez ça, on se connaît ?
— Vous voulez dire que ce nom, Edmond Charles-Roux… Vous vous appelez vraiment comme ça ?
— Ben… oui, et alors ?
— Vous êtes de Marseille ?
— De Marseille ? Non, de l’île de Sein.
— Ça ne fait pas très breton comme nom pourtant.
— Mon grand-père était de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Edmond Charles-Roux voudrait que le fil de cette conversation ne se rompe pas et cependant il ne trouve rien à dire pour le maintenir.

— Et vous ? dit-il un peu brusquement.
— Moi ? Jean-Paul. Jean-Paul Burguière. Je suis de l’Aveyron. Une famille de paysans. C’est banal, Jean-Paul. Il faut dire que mes parents, ma mère surtout, attendaient une fille. Ils ont été pris de court. Je devais m’appeler Marguerite.
— Ah… c’est joli. C’était le nom de la vache ? (Quelle sottise se dit Edmond Charles-Roux, désespéré de lui-même.)
— De la vache, quelle vache ? demande Jean-Paul Burguière, désorienté. (Un temps.) Ah…! Non, c’est à cause de Duras, ma mère était fan. Elle l’est toujours.
— Ah bon ? Elle n’était pas agricultrice elle ?
— Si, et alors ? (En effet, pense Edmond Charles-Roux, mortifié.) Elle a lu tous les livres. Elle les prenait au bibliobus, et puis elle les a achetés. Tous. Les films aussi elle les a vus. Elle dit « Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique ! » Elle dit ça au facteur, à mon père, au curé, à tout le monde. Quand elle parle il y a parfois des phrases de Duras qui lui viennent, elle n’en a pas conscience, c’est entré en elle. Une fois elle se coiffait devant la glace pour aller à la messe, le chat la regardait faire et elle lui a dit comme ça, mine de rien : « Tu vois j’ai un visage détruit, lacéré. » Ou bien de son beau-frère André, depuis qu’il a quitté Josiane, sa sœur à elle, ma tante quoi, elle ne prononce même plus le nom. S’il lui faut en parler elle dit « le criminel, celui qui a détruit le temple de Jérusalem. » Et la ferme de tante Josiane elle l’appelle Césarée depuis. « Faut que j’aille faire un tour à Césarée » elle dit.
— « Il n’en reste que la mémoire de l’histoire et ce seul mot pour la nommer : Césarée » récite pensivement Edmond Charles-Roux.
— Ah tu connais, l’interrompt vivement Jean-Paul Burguière (est-ce pour éviter d’entendre « Douleur. L’intolérable. La douleur de leur séparation » ?) — Et tu fais quoi dans la vie ?
— Bibliothécaire.
— Un beau métier.
— Un métier sans avenir. Tu comprends, tout a changé très vite. Alors les bibliothécaires ne croient plus en eux-mêmes, ni aux bibliothèques. Ils ont peur et travaillent à leur propre destruction.

Voilà ce que dit Edmond Charles-Roux.

— Tout a changé pour tout le monde non ? Tout le monde a peur, et la peur est mauvaise conseillère.
— Peut-être, oui. Et toi tu fais quoi ?
— Pape, répond Jean-Paul.
— Ah vous êtes pape vous aussi ? demande la dame au téléphone grenouille.
— Comment ça « vous aussi », qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je suis t’une famille te papes, dit-elle joyeuse. Une arrière-arrière-arrière etc. petite fille te Jules teux. On est cousins alors. Le monte est petit, voyez. Et elle rit. — Mon Tieu qu’il fait chaud ! On se croirait à Rome vous ne trouvez pas ? Elle rit encore.

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Marguerite Duras

Comme le temps passe

27 février 2016

Il y a quelqu’un.

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Toulouse (France), place de la Bourse, 27 février 2016

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Il n’y a plus personne.

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Toulouse (France), place de la Bourse, 27 février 2016

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Ainsi passe la gloire du monde.

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Tudo passei; mas tenho tão presente
a grande dor das cousas que passaram,
que as magoadas iras me ensinaram
a não querer já nunca ser contente.
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente (extrait).

Tout a passé; mais je sens si présente
L’âpre douleur des choses qui passèrent
Qu’en ma fureur chagrine j’ai appris
À ne vouloir plus jamais être heureux.
Luís de Camões (1524?-1580). Erros meus, má fortuna, amor ardente (extrait). Traduction Anne-Marie Quint & Maryvonne Boudoy.

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Toulouse (France), place de la Bourse, 27 février 2016

Duarte | Sem dor nem piedade (2015)

26 février 2016

Já tentei fazer diferente
Já tentei não me afogar
Mas a força do corrente
Nunca me deixou mudar.
Duarte. Fado escorpião, extrait.
…
J’ai essayé de faire autrement
J’ai essayé de ne pas me noyer
Mais la force du courant
Ne m’a jamais permis de changer.
Duarte. Fado du scorpion, extrait.

Duarte | Fado escorpião. Duarte, paroles ; Filipe Pinto, musique (Fado meia noite) ; Duarte, chant ; Pedro Amendoeira, guitare portugaise ; Rogério Ferreira, guitare classique. Captation : Paris, Vingtième théâtre, décembre 2014.

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Sem dor nem piedade [Sans douleur ni pitié], qui sort aujourd’hui en édition française, est le troisième album de Duarte, jeune fadiste originaire d’Évora trop mal connu en dehors du Portugal — méconnu même dans son propre pays à force de discrétion. Il est vrai qu’il est fadiste et seulement ça. Pas de chansons en anglais par ci par là, pas de sessions d’enregistrement en Amérique, pas même de tropisme brésilien, cap-verdien ou autre. Il lui est arrivé de chanter en grec : on ne saurait être plus à rebours de l’air du temps.

L’album, dont le titre dérive de l’expression portugaise sem dó nem piedade (littéralement : sans compassion ni pitié) est construit comme le récit en quatre actes d’une séparation amoureuse. Composé en majeure partie de fados traditionnels chantés sur les propres poèmes du chanteur, il est remarquable.

La voix et l’art du chant de Duarte font merveille dans les grands fados classiques du répertoire, comme ce Fado meia noite capté dans la vidéo ci-dessus, mais aussi le magnifique Fado cravo d’Alfredo Marceneiro, sur le poème Sete esperanças sete dias [Sept espoirs, sept jours] et le non moins superbe Fado versiculo, du même Marceneiro, sur le poème Nós jurámos tantas coisas tantas vezes [Nous nous sommes juré tant de choses tant de fois]. Le chanteur se montre tout aussi à l’aise dans des chansons au parfum de danses traditionnelles (Vai de roda), des ballades (l’adorable et mélancolique Quadras dum dia sozinho [Quatrains pour un jour solitaire]), ou dans le splendide et dramatique fado-chanson Rosas [Roses].

Duarte était à Toulouse en novembre (et je crois à Paris ces jours-ci, au théâtre de la Ville), pour un concert reprenant peu ou prou le programme de ce nouvel album. Un spectacle d’une très grande qualité. Le fadiste établit d’emblée un contact chaleureux avec le public, qui se laisse conquérir et dont la ferveur grandit au fil des morceaux. C’est aussi un artiste généreux, qui ne mégote pas sur les rappels, même dans une petite salle comme celle de l’espace Croix-Baragnon. Or le public ce soir-là en redemandait sans cesse.

Il a des concerts programmés dans plusieurs salles de France dans les mois qui viennent : il ne faut pas le manquer. À Lisbonne, il se produit régulièrement au Sr. Vinho, la maison de fados de Maria da Fé.

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Duarte
Sem dor nem piedade (2015)

Duarte | Sem dor nem piedade (2015)Sem dor nem piedade / Duarte, chant ; Albano Jerónimo, récitant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare classique ; Daniel Pinto, basse acoustique ; Bernardo Moreira, contrebasse ; João Moreira, trompette ; Tomás Pimentel & Diogo Pedro, bugle ; Xavier Ribeiro & Diogo Costa, trombone ; Ricardo Dias, accordéon ; Vicky Marques, percussions ; Carlos Manuel Proença, direction musicale. — Production : Portugal : Alain Vachier Music Productions, ℗2015.

CD : France : Aztec Musique, 2016. — EAN 3760051124700.
Portugal : Alain Vachier Music Productions, 2015. — Réf. commerciale AVM 201223. EAN 8429006762491.

Place de la Bourse. 10

25 février 2016

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Toulouse (France), place de la Bourse, 5 juillet 2015

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Jean-Paul Burguière dit « C’est un éblouissement ». Qu’entend-il par là ? Il regarde le jeune homme à la peau bleue dont le visage est soustrait à sa vue par la tête d’Ifig qui lui pratique le bouche-à-bouche. On voit ses jambes, ses bras et ses épaules, on voit son torse habillé d’un léger vêtement de coton vert amande portant imprimé, en noir sur la poitrine, une effigie du visage d’Amália Rodrigues surmonté du nom : Amália et suivi de la légende : Estranha forma de vida. Étrange manière de vivre. Drôle de vie.

Les acacias de la place tamisent aimablement de leur ombre légère la touffeur de la ville. La dame au téléphone grenouille est toujours agenouillée près du corps, petite masse bienveillante et grotesque, du côté opposé à celui où se tient Ifig. Les autres personnes se sont rapprochées dans une anxiété commune : la femme aux cheveux roses, son mari, Jean-Paul Burguière, le jeune Peul. Les enfants se tiennent l’un à la tête, l’autre aux pieds du foudroyé.

Ifig lui fait le bouche-à-bouche, il est contre lui, contre son corps. Ses mains sont sur lui. Jean-Paul Burguière dit : « un décrucifié ». « C’est ça, » réplique le mari de la femme aux cheveux roses, « avec Joseph d’Arimathie ». « Plutôt avec saint Jean, je crois » dit Jean-Paul Burguière.

Bouche-à-bouche.

Un tressaillement. On voit que la vie reprend doucement dans le corps posé sur le sol. Un long frémissement le parcourt.

Le jeune homme revient à lui. Voyant le visage d’Ifig si proche du sien, sentant son corps contre son corps à lui, ses mains ses bras posés sur lui, il manque défaillir à nouveau, incapable de supporter cet enchantement qui le submerge une nouvelle fois, comme tout-à-l’heure, c’est à dire comme avant sa mort, presque douloureux. « Aah, il se réveille ! » disent des voix. « Tieu merci il est vivant » dit dans un soupir joyeux la dame au téléphone grenouille. « Il ressuscite » dit le mari de la femme aux cheveux roses. « Tu me tues. Tu me fais du bien » murmure Jean-Paul Burguière.

« Ça va mieux ? » dit Ifig, le visage encore tout proche de celui du jeune homme à la peau bleue, les lèvres encore presque à toucher les siennes.

« Comment me serais-je douté que cette ville était faite à la taille de l’amour ? » poursuit le murmure d’Emmanuelle Riva. « Comment me serais-je douté que tu étais fait à la taille de mon corps même ? »« Quel événement » récite avec elle Jean-Paul Burguière, si bas qu’on l’entend à peine. « Tu me plais. Quelle lenteur tout à coup. Quelle douceur. Tu ne peux pas savoir. Tu me tues. Tu me fais du bien. »

« Je me suis évanoui à ta vue » dit la voix brûlante du jeune mage à la peau bleue. « Un éblouissement subit. Une vague qui m’a submergé au point de me renverser. » On dirait qu’il parle une langue ancienne.

« Bon vous dites si on gêne hein » dit la femme aux cheveux roses. Un chat est apparu, resté inaperçu jusqu’ici, qui presse fiévreusement sa tête contre le menton du jeune homme à la peau bleue en poussant des cris éperdus qui sont presque des sanglots. « Oh regarde, c’est Petar » crie une voix.

Un peu d’air survient, faisant bruire les feuilles des acacias d’une sorte de chuintement délicat. Le jeune Peul chante Ombra mai fu. « Ombra mai fu di vegetabile, cara ed amabile, soave più! » C’est à dire : Jamais l’ombre d’aucune plante ne fut si aimable et si chère, ni si douce.

Petar, enchanté, vient se frotter à ses jambes en ronronnant à plein régime, la queue dressée de ravissement. Puis il fait pipi en guise d’action de grâce.

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759) | Ombra mai fu. Extrait de Serse (1738). Orfeo 55, ensemble instrumental ; Nathalie Stutzmann, contralto et direction. Captation : Paris, Salle Gaveau, concert du 4 février 2010.
Vidéo : Jean-Philippe Perrot, réalisation ; Aptly Médias, production.

La vie au XIVe

22 février 2016

Toulouse (France). Cloître de l'ancien couvent des Augustins, musée des Augustins, 22 février 2016

Voyez, c’est bien la preuve qu’on utilisait des tuyaux d’arrosage au Moyen-Âge.

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Toulouse (France). Cloître de l'ancien couvent des Augustins, musée des Augustins, 22 février 2016

Voici les chaises longues des moines, leurs transats quoi.

Toulouse (France). Cloître de l'ancien couvent des Augustins, musée des Augustins, 22 février 2016

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Tête d'un chevalier, fragment d'un gisant (XIVe siècle). Toulouse (France), Musée des Augustins

Mais ce qui m’étonne beaucoup je dois dire, c’est la forme de la tête des gens de cette époque-là.
Un excès d’olives dans l’alimentation, probablement.

Place de la Bourse. 9

20 février 2016

C’est le jeune mage de Rawalpindi. Il se trouvait déjà sur la place lorsque la femme aux cheveux roses s’est prise à crier sur ses enfants. Toute la famille, les deux enfants, leur père qui vient d’ôter son teeshirt rouge et de s’en éponger le visage et le cou, leur mère vociférante, forment un petit groupe à sa gauche, du côté de la rue Clémence Isaure.

C’est le jeune mage, tombé sur le pavé.

Un éblouissement. Il n’a pas su au juste ce qui éclatait en lui. Un jaillissement brutal s’est produit, une déflagration dont il n’a pas eu le temps de connaître la nature, une main lui attrapant le cœur tout à coup et l’étreignant. Il meurt. Il tombe.

Lorsqu’on s’approche on voit sur lui sa peau noire à reflets bleus comme un satin changeant, plus pâle sur son visage tragique et princier. On dirait que le sang s’en est retiré. Est-il mort ? La disposition de son corps est celle d’un abandon total, comme s’il avait été foudroyé, ou subitement frappé d’une douleur atroce.

« Mon Dieu » dit d’une voix blanche le mari de la femme aux cheveux roses, paralysé. « My God! » s’exclame la femme aux cheveux roses. « Mince ! » dit Jean-Paul Burguière. « Merde ! » jure Ifig, se précipitant. Il sait ce qu’il y a à faire. (Comment le sait-il ? En sa qualité de garde suisse peut-être. Possible que les gardes suisses détiennent certains des savoirs des pompiers. Possible aussi qu’Ifig ait passé son brevet de secouriste.) Il déplie le jeune mage de Rawalpindi, l’allonge sur le dos. « Mon Tieu mon Tieu » se lamente la dame au téléphone grenouille, s’agenouillant et vaporisant une brume fraîche sur le visage du gisant. « On dirait un roi mage » dit-elle de sa voix douce et chantante. Le jeune Peul constate, un peu étonné mais content pour elle, que la grosse dame a des genoux.

Place de la Bourse. 8

17 février 2016

Le jeune Peul, venant, on l’a dit, de la rue Temponnières, voit sur sa droite, au moment où il aborde la place de la Bourse, deux hommes auxquels il ne prête aucune attention. Face à lui est en train de surgir de la rue Cujas une femme nonchalante et saugrenue, petite, aussi large que haute et coiffée d’un chapeau rouge. Il la voit s’avancer vers lui, les jambes gainées d’une sorte de pantalon ajusté d’un rouge identique à celui du chapeau. Elle est sans genoux. On ne lui en voit pas. Sa voix doit être douce et lisse se dit-il, mais c’est une pensée vague, noyée dans la rumeur du ressac et des mouettes qu’il a dans ses oreillettes et qui l’enchante. Le tribunal de commerce lui masque encore la moitié gauche de la place.

Il se produit un envol de pigeons et les personnes présentes ont le regard attiré vers la partie de la place que le jeune Peul ne voit pas encore. Très peu de temps s’écoule, le temps de quelques pas, et voici que ces mêmes personnes se figent brièvement puis se précipitent, les deux hommes très vite, la dame dodue dans une course de souris éperdue, vers cet espace qui lui demeurait encore invisible et qu’il découvre à l’instant. Là gît un jeune homme effondré sur le flanc, jambes et bras nus ; un jeune homme à la peau noire comme la sienne quoique d’une nuance bleutée.

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Toulouse (France), rue Cujas, 5 juillet 2015