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Fado Triplicado. 3. Maria Teresa de Noronha

2 juin 2022

Un dernier tour de « Triplicado », en hommage à Maria Teresa de Noronha, l’une des grandes stylistes vocales du fado de Lisbonne. Dans cette émission de télévision captée en décembre 1967, elle arborait son impeccable brushing habituel, arrangé selon la mode en usage à Buckingham Palace à la même époque (ainsi qu’il seyait à la comtesse qu’elle était).

On appréciera la prodigieuse maîtrise du chant, subtilement virtuose. Le poème est hélas assez médiocre, comme souvent dans le répertoire de la fadiste.

Maria Teresa de Noronha (1918-1993)Desengano. Mário Piçarra Almeida, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Maria Teresa de Noronha, chant ; Raul Nery & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Júlio Gomes & Joaquim do Vale, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Vidéo : extrait de Estúdio C (émission de télévision). Enregistrement : Lumiar (Lisbonne), studios de la RTP, 22 décembre 1967. Diffusion : RTP, 12 janvier 1968. Production : Portugal, Rádio e Televisão de Portugal (RTP), 1968.

Desengano (« Désillusion ») de Mário Piçarra Almeida, sur la musique du Fado triplicado de José Marques « Piscalarete », n’applique pas complètement les contraintes de la « rime triplée » (voir le billet précédent). Ici la rime interne des deuxième et cinquième vers n’est généralement pas respectée. Elle l’est parfois, mais d’une manière qui semble erratique, et pas toujours là où elle est attendue.


E adorei-te, acreditei
No bem que eu ambicionei
Dum amor, sinceridade;
As tuas promessas puras
E o calor das tuas juras
Tinham a luz da verdade.

Et je t’ai adoré, j’ai cru trouver
Ce que je recherchais
Dans un amour : la sincérité.
Tes promesses pures
Et la chaleur de tes serments
Avaient l’éclat de la vérité.

Mas um dia te esqueceste
De tudo o que me disseste
Em confissões tão ardentes;
Iludiste duas vidas
Com mil palavras fingidas
Que não sentiste nem sentes!

Mais un jour tu as oublié
Tout ce que tu m’avais dit
Dans tes brûlants aveux.
Tu as mystifié deux vies
Avec de belles paroles
Auxquelles tu n’as jamais cru !

Ao contemplar o passado,
Como um golpe já fechado
Que ainda sinto doer,
Vejo em teus falsos carinhos
Que as rosas têm espinhos
E também fazem sofrer.

Quand je repense au passé,
Comme à une blessure refermée
Mais qui m’élance encore,
Je vois à tes fausses tendresses
Que les roses ont des épines
Et aussi qu’elles blessent.
Mário Piçarra Almeida. Desengano (1961).
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Mário Piçarra Almeida. Désillusion, trad. par L. & L. de Desengano (1961).

Fado Triplicado. 2. La « rime triplée »

1 juin 2022

Le Baile dos Quintalinhos du billet précédent n’est en réalité « triplicado » que par sa musique. Or ce qui fait le charme du véritable fado « triplicado », c’est une structure singulière appliquée à son texte, qui lui confère un rythme caractéristique. On s’en rendra compte avec Coração bateu três vezes (« Le cœur battit trois fois »), enregistré en 1995 par Mísia sur la même musique que Baile dos Quintalinhos.

MísiaCoração bateu três vezes. Sérgio Godinho, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Mísia, chant ; Manuel Mendes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare ; Filipe Larsen, basse acoustique ; Manuel Paulo Felgueiras, arrangement.
Extrait de l’album : Tanto menos, tanto mais / Mísia. Enregistrement : Almada (Portugal), Regiestúdio, entre avril et juin 1995. Portugal, ℗ 1995.

On perçoit à l’écoute une sorte d’agglutination des rimes, qui renforce le côté primesautier, un peu haché, du rythme de marche rapide propre à ce type de fado. C’est que le texte ici chanté applique scrupuleusement un ensemble de contraintes de versification inhérentes au véritable fado triplicado, notamment un schéma de disposition des rimes désigné sous le nom de « rima triplicada » (« rime triplée »). Voici la première strophe de ce fado (accompagnée d’une traduction littérale). On y a mis les rimes en relief :


Eu nasci quando este fado
Que é chamado triplicado
Já andava pelo seu pé.
Agora que vou cantá-lo,
Transformá-lo, respeitá-lo,
Saberei melhor quem é.

Quand je suis née, ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Se tenait déjà sur ses jambes.
Maintenant que je le chante,
À ma manière, mais en le respectant,
Je vais apprendre à le connaître.

Les règles de la « rime triplée » exigent que le poème, composé de sextilhas (sizains, ou strophes de six vers), se plie à un ensemble assez amusant de contraintes quant aux rimes :

  • les deux premiers vers doivent rimer entre eux, mais une rime identique doit en outre être pratiquée à l’intérieur du second vers ;
  • même schéma pour les quatrième et cinquième vers ;
  • le troisième et le sixième vers doivent rimer entre eux .

La rime interne dans les deuxième et cinquième vers a pour effet de diviser ces vers en deux parties rimant l’une avec l’autre, précipitant ainsi le rythme du texte. Dans la transcription complète de Coração bateu três vezes que voici, on pourra vérifier que la « rime triplée » y est appliquée dans toutes les strophes, à une légère incartade près, si vénielle qu’elle passe inaperçue. La traduction ne cherche qu’à donner une idée de la teneur du texte — alors que sa véritable saveur réside ailleurs.


Eu nasci quando este fado
Que é chamado triplicado
Já andava pelo seu pé.
Agora que vou cantá-lo,
Transformá-lo, respeitá-lo,
Saberei melhor quem é.

Quand je suis née, ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Se tenait déjà sur ses jambes.
Maintenant que je le chante,
À ma manière, mais en le respectant,
Je vais apprendre à le connaître.

Era um fado que em Alfama
Cada dama tinha a fama
De três vezes o cantar.
Desciam o casario
E junto ao rio, ao desafio
Desafiavam o luar.

C’était un fado qu’à Alfama
Les dames étaient réputées
Chanter trois fois.
Descendant jusqu’au fleuve,
Elles y défiaient le clair de lune
À une joute de chant.

Coração bateu três vezes
E há já meses, por revéses
Que não vêm agora ao caso,
Que não batia tão forte.
Muda o porte, vira a norte
E não voa já tão raso.

Le cœur a battu trois fois
Mais il y a longtemps,
(Dire pourquoi n’a plus d’intérêt)
Qu’il ne battait plus aussi fort.
Il change d’allure, il vire au nord
Et ne vole plus aussi bas.

Mas dos três beijos que me deste
Logo lesto retiveste
Conclusões precipitadas.
Se por ser mulher sou tua,
Desce à rua e continua,
Que outras há p’ra ser amadas.

Mais des trois baisers que tu m’as donnés
Tu as bien vite tiré
Des conclusions précipitées :
Si parce qu’étant une femme je suis à toi,
Va dans la rue et continue :
Il y en a d’autres à aimer.

E assim cantavam aquelas
Que às janelas, aguarelas
Penduravam numa aragem
E é por isso que este fado
Que é chamado triplicado
Segue em mim sempre [em] viagem.

Voilà ce que chantaient à leur fenêtre
Celles qui accrochaient
Des aquarelles au vent qui passe.
Et voilà pourquoi ce fado
Qu’on appelle « fado triplé »
Voyage toujours en moi.
Sérgio Godinho. Coração bateu três vezes (1995).
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Sérgio Godinho. Le cœur a battu trois fois, trad. par L. & L. de Coração bateu três vezes (1995).

La « rima triplicada » peut en principe se chanter sur n’importe quelle musique adaptée. On en trouve une remontant à 1907 dans l’archive sonore du Musée du fado de Lisbonne (« Fado triplicado », par Avelino Baptista, auteur et compositeur inconnus), mais la seule utilisée depuis longtemps est celle de José Marques « Piscalarete ».

En prime, voici un autre fado triplicado, chanté sur la composition du « Piscalarete » et appliquant la « rime triplée » : Princesa prometida, d’Aldina Duarte, extrait de son album Mulheres ao espelho (« Femmes au miroir ») de 2008.

Aldina DuartePrincesa prometida. Aldina Duarte, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado).
Aldina Duarte, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare.
Extrait de l’album : Mulheres ao espelho / Aldina Duarte. Enregistrement : Foros de Salvaterra (Portugal), studio Pé de vento, décembre 2007. Portugal, ℗ 2008.


Há um véu no meu olhar
Que a brilhar dá que pensar
Nos mistérios da beleza
Espelho meu, que aconteceu?
Do que é teu e do que é meu
Já não temos a certeza

Il y a un voile dans mon regard
Qui, lorsqu’il brille m’interroge
Sur les mystères de la beauté.
Mon beau miroir, peux-tu me dire
Ce qui est à toi, ce qui est à moi ?
Mais qui le sait vraiment ?

A moldura deste espelho
Espelho feito de ouro velho
Tem os traços d’uma flor
Muitas vezes foi partido
Prometido e proibido
Aos encantos do amor

Le cadre de ce miroir,
Un miroir fait de vieil or,
A un décor de fleur.
Que de fois il s’est brisé,
Puis fut promis, puis interdit
Aux sortilèges de l’amour !

Espelho meu, diz a verdade
Da idade da saudade
À mulher envelhecida
Segue em frente na memória
Mata a glória dessa história
Da princesa prometida

Mon beau miroir, dis la vérité
De l’âge des regrets
À cette femme vieillissante.
Descends au fond de ma mémoire,
Tue la gloire de cette histoire
De princesse de conte de fée.
Aldina Duarte. Princesa prometida (2008).
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Aldina Duarte. Princesse de conte de fée, trad. par L. & L. de Princesa prometida (2008).

Fado Triplicado. 1. Baile dos Quintalinhos

30 Mai 2022

Le fado dit « triplicado » (« triplé ») est généralement — presque toujours, même — chanté sur une musique très enlevée, au rythme de marche rapide, composée par le joueur de guitare portugaise José Marques (1895?-1967?), surnommé « Piscalarete » en raison d’un défaut à l’œil (uma piscadela est un clin d’œil). José Marques était considéré comme un rival du célèbre Armando Freire, dit Armandinho (1891-1946).

On trouvera, en cherchant bien, un Triplicado dans le répertoire de nombre de fadistes. Baile dos Quintalinhos, chanté dans les années 1970 par Alcindo de Carvalho ou par António Rocha, en est un bon exemple. Ce fado, aussi nommé Venham daí raparigas d’après l’incipit du texte : Venham daí raparigas / ao Baile dos Quintalinhos, / perder a noite a dançar! (« Allez les filles, venez / Au bal des Quintalinhos, / Passer la nuit à danser ! »), est une évocation conventionnelle d’une vie de bohême idyllique dans un « autrefois » lisboète à la chronologie imprécise quoique plutôt située au XIXe siècle. Le texte, qui n’est guère avare de poncifs, puise dans un lexique obligé, où tipóia (« fiacre ») rime avec rambóia (« bohême ») :


Depressa gente rambóia
Dançar a polca janota
Até ao romper do dia!
A seguir, temos tipóia
P’ra almoçar na Porcalhota
E jantar na Tia Iria.

Dépêchons, les fêtards !
On va danser la « polka janota »
Jusqu’au point du jour,
Puis on ira en fiacre
Déjeuner à Porcalhota
Et dîner chez Tante Iria.
Carlos Conde (1901-1981). Baile dos Quintalinhos. Extrait.
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Carlos Conde (1901-1981). Bal des Quintalinhos. Extrait, trad. par L. & L. de Baile dos Quintalinhos. Extrait.

Carlos Conde (1901-1981), son auteur, était un prolifique parolier pour le fado.

Quant au fadiste Alcindo de Carvalho (1932-2010), il a participé dans les années 2000, aux côtés d’Argentina Santos, Celeste Rodrigues et du tout jeune Ricardo Ribeiro, au spectacle Cabelo branco é saudade de Ricardo Pais, directeur du Théâtre national de Porto, qui a tourné dans plusieurs capitales européennes — dont Paris — et dont une captation a été publiée en DVD en 2006. On y trouve une version absolument impeccable du Baile dos Quintalinhos. L’enregistrement ci-dessous a été réalisé en studio en 1973.

Alcindo de Carvalho (1932-2010)Baile dos Quintalinhos. Carlos Conde, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado). Sur certaines pochettes de disque, la musique est attribuée à João Nobre.
Alcindo de Carvalho, chant ; Francisco Carvalhinho & Armandino Maia, guitare portugaise ; José Maria de Carvalho, guitare ; Francisco Gonçalves, basse acoustique. Portugal, ℗ 1973.

Je n’ai traduit que deux strophes du Baile dos Quintalinhos — par paresse, je dois le reconnaître, et parce que le texte est plein d’expressions idiomatiques ou référentielles qui demanderaient à être explicitées pour être comprises, ainsi que de noms de lieux qui, bien sûr, sont immédiatement évocatrices pour les Lisboètes. Ces lieux : Cacilhas, Cova da Piedade, Porcalhota,… situés sur la rive gauche du Tage, ou encore la taverne « Quebra-bilhas » (« Casse-bouteilles »), autrefois installée sur le Campo Grande (aujourd’hui bordé par la Bibliothèque nationale et l’Université), se trouvaient au XIXe siècle « fora de portas », « hors les murs » de Lisbonne. Les guinguettes (qui s’intitulaient volontiers retiros — lieux « retirés », tel le Retiro do charquinho du fado, qui se trouvait à Benfica) s’établissaient volontiers à l’extérieur des limites administratives la ville, où le vin et la nourriture, non soumis à l’octroi, étaient vendus moins cher que dans le centre.

Voici la dernière strophe du texte, suivie d’un enregistrement du Baile dos Quintalinhos par António Rocha (né en 1938) :


Fado, toiros, vinho tinto,
Se era assim a mocidade
Como oiço dizer p’raí,
Além da pena que sinto
Até chego a ter saudades
Daquilo que nunca vi.

Fado, taureaux et vin rouge,
Si, comme je l’entends dire,
Telle était la jeunesse d’autrefois,
Je plains la mienne
Et j’ai même la nostalgie
De ce que je n’ai jamais vu.
Carlos Conde (1901-1981). Baile dos Quintalinhos. Extrait.
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Carlos Conde (1901-1981). Bal des Quintalinhos. Extrait, trad. par L. & L. de Baile dos Quintalinhos. Extrait.

António Rocha (né en 1938)Venham daí raparigas (Baile dos Quintalinhos). Carlos Conde, paroles ; José Marques « Piscalarete », musique (Fado Triplicado). Sur certaines pochettes de disque, la musique est attribuée à João Nobre.
António Rocha, chant ; accompagnement de guitare portugaise et de guitare (instrumentistes non identifiés). Portugal, [années 1970].

La chanson du dimanche [15]

29 Mai 2022

C’est une chanson qui m’a été révélée un dimanche, un dimanche de mon enfance lointaine. C’était le printemps de l’année 1964, probablement en avril — en tout cas pas avant le dimanche 29 mars 1964. Je le sais, j’ai des repères qui permettent d’établir ce fait de manière absolue. C’était donc le 29 mars, ou le 5 avril, ou le 12. Dimanche matin, vers neuf heures probablement — soleil, mer calme, éclatante, mouettes —, je déjeunais dans la cuisine, la radio allumée. Il y a eu cette chanson-là ; j’ai compris « par Maria Forêt ».

Marie Laforêt (1939-2019)Les vendanges de l’amour. Michel Jourdan, paroles ; Danyel Gérard, musique.
Marie Laforêt, chant ; accompagnement d’orchestre ; André Popp, arrangements et direction. France, ℗ 1963.

Il existe une version italienne des Vendanges de l’amour : en ce temps-là il était habituel pour les artistes de variétés d’enregistrer leurs chansons dans les langues des pays voisins, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne.

Marie Laforêt (1939-2019)La vendemmia dell’amore. Daniele Pace, paroles italiennes ; Danyel Gérard, musique. Adaptation de Les vendanges de l’amour. Michel Jourdan, paroles originales françaises.
Marie Laforêt, chant ; accompagnement d’orchestre ; André Popp, arrangements et direction. Italie, ℗ 1963.

Mar alto • Edmundo de Bettencourt (& José Afonso)

23 Mai 2022

Edmundo de Bettencourt (1899-1973), l’un des grands interprètes historiques de la « Chanson de Coimbra » (ou « Fado de Coimbra »), était aussi un poète, partisan d’une écriture libre, anti-académique et moderne. En témoigne sa collaboration aux premières années de Presença, l’une des plus importantes revues littéraires portugaises du siècle dernier, fondée en 1927 et co-dirigée par Miguel Torga.

Sa discographie est peu abondante : 16 morceaux enregistrés en deux sessions. Mar alto (« Haute mer »), composé sur un de ses poèmes par Mário Faria da Fonseca, provient de la première de ces sessions, réalisée à Porto en février 1928. Il était accompagné à la guitare portugaise par le grand Artur Paredes (1899-1980) et à la guitare par le compositeur de l’œuvre.

Sur la « Chanson de Coimbra » et sur Edmundo de Bettencourt, on trouvera des renseignements dans les billets :

Edmundo de Bettencourt (1899-1973)Mar alto. Edmundo de Bettencourt, paroles ; Mário Faria da Fonseca, musique.
Edmundo de Bettencourt, chant ; Artur Paredes & Albano de Noronha, guitare portugaise (de Coimbra) ; Mário Faria da Fonseca, guitare.
Enregistrement : Porto (Portugal), Palácio dos Carrancas, février 1928. Première publication : Portugal, 1928.


Fosse o meu destino o teu,
Ó mar alto sem ter fundo!
Viver bem perto do céu,
Andar bem longe do mundo.

Que n’ai-je un destin pareil au tien,
Haute mer, ô mer sans fond !
Vivre au plus près du ciel,
Aller au plus loin du monde !

Antes as tuas tormentas
Do que todas as revoltas!
Num sólio azul te adormentas
E a soluçar nunca voltas.

Mieux valent tes tempêtes
Que toutes les révoltes !
Tu t’endors sur un trône d’azur
Et tes sanglots sont taris pour toujours.
Edmundo de Bettencourt (1899-1973). Mar alto.
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Edmundo de Bettencourt (1899-1973). Haute mer, trad. par L. & L. de Mar alto.

José Afonso (1929-1987) ne disposait ni du souffle ni de la puissance vocale d’Edmundo de Bettencourt, auquel il rend hommage à sa manière dans son antépénultième album de studio : Fados de Coimbra e outras canções (1981). Sa voix naturelle, presque fragile, au timbre singulier, donne à ses reprises du répertoire du maître un caractère spontané bien éloigné du lyrisme opératique du modèle.

Dans sa version de Mar alto, le chanteur substitue bizarrement la rédaction originale des deux derniers vers du poème — « Num sólio azul te adormentas / E a soluçar nunca voltas » (« Tu t’endors sur un trône d’azur / Et tes sanglots sont taris pour toujours ») — par une formulation qui a de quoi laisser perplexe : « No céu azul que adormentas / A solução nunca volta » (« Dans le ciel d’azur que tu endors / La solution ne revient jamais »). À noter l’excellent et très idiomatique accompagnement de guitare portugaise d’Octávio Sérgio.

José Afonso (1929-1987)Mar alto. Edmundo de Bettencourt, paroles ; Mário Faria da Fonseca, musique.
José Afonso, chant ; Octávio Sérgio, guitare portugaise (de Coimbra) ; Durval Moreirinhas, guitare.
Enregistrement : Lisbonne (Portugal), Estúdios Rádio Triunfo.
Extrait de l’album : Fados de Coimbra e outras canções / José Afonso. Portugal, ℗ 1981.

La chanson du dimanche [14]

22 Mai 2022

Ce dimanche est l’anniversaire de Charles Aznavour, né à Paris le 22 mai 1924. Avant de se lancer dans la carrière que l’on sait, il formait avec le pianiste Pierre Roche (1919-2001) un duo nommé prosaïquement « Roche et Aznavour », qu’Édith Piaf embauche pour des galas aux États-Unis (1948). De New York le duo, qui écrivait son propre répertoire, se rend à Montréal où il décroche une longue série d’engagements. Roche trouve l’amour au Québec et y demeure, laissant son acolyte rentrer seul en France où il vit dans l’entourage de la Piaf, lui servant de secrétaire, de régisseur, de factotum. Écrivant des chansons, aussi.

C’est un gars, encore co-écrite avec Pierre Roche, a été créée par Lucienne Delyle en 1949, puis reprise par Édith Piaf l’année suivante.

Lucienne Delyle (1913-1962)C’est un gars. Charles Aznavour, paroles ; Pierre Roche, musique.
Lucienne Delyle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Aimé Barelli, direction.
France, ℗ 1949.

Édith Piaf (1915-1963)C’est un gars. Charles Aznavour, paroles ; Pierre Roche, musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre ; Robert Chauvigny, direction.
France, ℗ 1950.

Mariona Sagarra • Estranya forma de vida

19 Mai 2022

Une curiosité : le fameux Estranha forma de vida, d’Amália Rodrigues, sur la musique du Fado bailado d’Alfredo Marceneiro, dans une adaptation catalane de Mariona Sagarra assez fidèle au texte original, tout juste un peu édulcoré.

Mariona SagarraEstranya forma de vida. Amália Rodrigues, paroles originales portugaises ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado). Adaptation en langue catalane de Estranha forma de vida.
Mariona Sagarra , chant ; accompagnement instrumental.
Extrait de l’album Dies diferents /  Mariona Sagarra. Espagne, ℗2003 .


Fou voluntat dels déus
viure amb aquesta ansietat,
que tots els mals siguin meus
i meva la soledat.
Fou voluntat dels déus.

C’est par la volonté des dieux
Que je vis dans cette inquiétude,
Accablée de maux,
Habitée de solitude.
C’est par la volonté des dieux.

Estranya forma de vida
té aquest meu cor.
Viu amb la vida perduda:
qui li daria aquest do?
Estranya forma de vida.

Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur !
Il vit une vie d’égarement,
D’où lui vient ce talent ?
Étrange façon de vivre !

Cor meu independent,
Cor meu que no domino,
vius perdut entre la gent.
Ai! Tristament sagnant,
cor meu independent.

Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde,
Ah ! Tu saignes tristement,
Cœur indépendant !

Jo no t’acompanyo més.
Para, deixa de patir
Si no saps on has d’anar,
Para, deixa de patir
Jo no t’acompanyo més.

Je ne t’accompagne plus.
Arrête-toi, cesse de souffrir.
Si tu ne sais pas où tu vas,
Arrête-toi, cesse de souffrir.
Moi, je ne t’accompagne plus.
D’après Amália Rodrigues (1920-1999). Estranya forma de vida, adaptation catalane de : Estranha forma de vida.
Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, trad. par L. & L. de Estranya forma de vida.

Le premier enregistrement d’Estranha forma de vida par Amália a été publié en 1962. Cette même année, elle le donnait en public à Lisbonne, lors d’un spectacle donné en l’honneur du fadiste Filipe Pinto. Elle ne dit pas qu’elle est l’autrice des paroles. Elle annonce simplement : « Com música do grande Alfredo Marceneiro, Estranha forma de vida » (« Sur une musique du grand Alfredo Marceneiro, Estranha forma de vida »). Voici :

Amália Rodrigues (1920-1999)Estranha forma de vida. Amália Rodrigues, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado bailado).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare classique. Enregistrement public, dans le cadre du spectacle donné en hommage à Filipe Pinto au théâtre Tivoli, Lisbonne, le 29 novembre 1962.
Extrait de l’album Tivoli 62. 1ère publication : Portugal, 2015.


Foi por vontade de Deus
Que eu vivo nesta ansiedade
Que todos os ais são meus,
Que é toda a minha saudade
Foi por vontade de Deus.

C’est par la volonté de Dieu
Que je vis dans cette inquiétude,
Accablée de soupirs,
Habitée de saudade.
C’est par la volonté de Dieu.

Que estranha forma de vida
Tem este meu coração
Vive de vida perdida
Quem lhe daria o condão?
Que estranha forma de vida.

Étrange façon de vivre
Que celle de mon cœur !
Vivre une vie d’égarement,
Être sans emprise sur soi-même :
Étrange façon de vivre !

Coração independente
Coração que não comando
Vives perdido entre a gente
Teimosamente sangrando
Coração independente.

Cœur indépendant,
Cœur désobéissant,
Tu vis perdu dans le monde,
Tu saignes, obstinément,
Cœur indépendant !

Eu não te acompanho mais
Para, deixa de bater
Se não sabes onde vais,
Porque teimas em correr?
Eu não te acompanho mais.

Je ne t’accompagne plus.
Arrête-toi, cesse de battre.
Si tu ne sais pas où tu vas,
Pourquoi t’obstiner à courir ?
Moi, je ne t’accompagne plus !
Amália Rodrigues (1920-1999). Estranha forma de vida.
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Amália Rodrigues (1920-1999). Étrange façon de vivre, trad. par L. & L. de Estranha forma de vida.

Arènes de la mélancolie

11 Mai 2022

Soirs ! Soirs ! Que de soirs pour un seul matin !
Ilots épars, corps de fonte, croûtes !
On s’étend mille dans son lit, fatal déréglage !

Vieillesse, veilleuse, souvenirs : arènes de la mélancolie !
Inutiles agrès, lent déséchafaudage !
Ainsi, déjà, l’on nous congédie !
Poussé ! Partir poussé !
Plomb de la descente, brume derrière…
Et le blême sillage de n’avoir pas pu Savoir.
Henri Michaux (1899-1984). Vieillesse, extrait de : Lointain intérieur (1937). Dans : Plume, précédé de Lointain intérieur, nouvelle éd. revue et corrigée, Gallimard, impr. 1972, page [89].

Alfredo Marceneiro (1888 ou 1891-1982)Cabelo branco. Henrique Rêgo, paroles ; compositeur inconnu (Fado Mouraria).
José Nunes é José Pracana, guitare portugaise ; José Inácio & Francisco Perez, guitare. Enregistré en public à « O Arreda », Cascais (Portugal), le 7 mars 1972.
Extrait de l’album Uma noite de fados em Cascais / José Nunes, Rodrigo, Alfredo Marceneiro,… . Portugal, ℗ 1972.

Éclatante et géniale interprétation d’Alfredo Marceneiro, alors âgé de plus de 80 ans. De presque rien — un texte banal, la musique du vieux Fado Mouraria — il fait un instant bouleversant.


Amar demais é doidice
Amar de menos maldade
Rosto enrugado é velhice
Cabelo branco é saudade

Aimer trop peu est malice,
Trop aimer est folie,
Visage ridé : vieillesse,
Cheveux blancs : nostalgie.

Saudades são pombas mansas
A que nós damos guarida
Paraíso de lembranças
Da mocidade perdida

Nostalgie, douce colombe
À qui nous faisons un nid,
Paradis des souvenirs
De notre jeunesse perdue.

Se a neve cai ao de leve
Sem mesmo haver tempestade
O cabelo cor da neve
Às vezes não é da idade

De même que des flocons légers
Tombent parfois dans un air calme,
De même parfois les cheveux
Se poudrent de neige avant l’âge.

Pior que o tempo em nos pôr
A cabeça encanecida
São as loucuras d’amor
São os desgostos da vida

Bien plus que le temps,
Ce sont les passions de l’amour
Et les tourments de la vie
Qui nous font la tête blanche.

Para o passado não olhes
Quando chegares a velhinho
Porque é tarde, já não podes
Voltar atrás ao caminho

Tes vieux jours venus,
Ne te retourne pas sur le passé :
C’est trop tard, tu ne peux plus
Rebrousser le chemin parcouru.
Henrique Rêgo (1885-1963). Cabelo branco.
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Henrique Rêgo (1885-1963). Cheveux blancs, trad. par L. & L. de Cabelo branco.

« O Marceneiro »

8 Mai 2022

Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d'hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).
Les fadistes Alfredo Marceneiro, Amália Rodrigues et Fernando Farinha lors du spectacle d’hommage à leur collègue Filipe Pinto (Lisbonne, Teatro Tivoli, 29 novembre 1962). Collection du Museu do Fado (Lisbonne).

Alfredo Marceneiro (à l’état civil : Alfredo Duarte) est né à Lisbonne en 1888 ou 1891. Une génération entière le séparait des autres étoiles de première magnitude qui illuminaient le ciel du Fado au XXe siècle : Amália Rodrigues (née en 1920), Lucília do Carmo (1919), Maria Teresa de Noronha (1918) et même Hermínia Silva (1907). Il s’est rarement éloigné de Lisbonne — où il est mort en juin 1982 —, se produisant presque exclusivement dans les « casas de fado » de la capitale qu’il visitait l’une après l’autre au cours de ses déambulations nocturnes, nourrissant une véritable aversion pour l’enregistrement en studio, dont il estimait que les conditions anéantissaient la spontanéité du fado, un art qui requiert absolument l’écoute active d’un public en communion avec chanteur et guitaristes.

Interprète d’exception, doté d’une voix singulière, étonnamment aiguë et plaintive, comme enrouée, évoquant celle d’un chat qui serait porté sur la conversation, ne recourant qu’avec parcimonie aux mélismes et autres ornementations qui s’imposeront plus tard dans le chant de fadistes comme Maria Teresa de Noronha et surtout Amália Rodrigues, il incarne par excellence le fado « castiço » (« authentique »), celui de la Lisbonne populaire dont il a toujours gardé l’accent et où il exerçait la profession de menuisier (en portugais : marceneiro).

Uma noite fui convidado por amigos que já me tinham ouvido cantar em paródias próprias da idade a ir ao Club Montanha (hoje Ritz). Dirigia a festa o poeta Manuel Soares e perguntou: “Quem é este rapazinho? Como se chama? Que ofício tem?” Então, quando me apresentou ao público, esquecendo o meu apelido, anunciou: “Vai cantar a seguir o principiante Alfredo… Alfredo… Olhem não me ocorre o apelido. É Alfredo… Marceneiro…” E ainda hoje sou o Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022.

Un soir, j’ai été invité par des amis, qui m’avaient déjà entendu chanter dans des parodies comme on en fait à l’âge que j’avais alors, à aller au Club Montanha (aujourd’hui Ritz). Le poète Manuel Soares, qui animait la fête, s’est renseigné : « C’est qui, ce jeune ? Il s’appelle comment ? Il fait quoi comme métier ? » Mais quand il m’a présenté au public il avait oublié mon nom. Il a annoncé : « Et maintenant un jeune qui débute, Alfredo… Alfredo… Bon, son nom ne me revient pas. C’est Alfredo… Menuisier [Marceneiro] ». Et depuis, je suis Alfredo Marceneiro.
Propos d’Alfredo Marceneiro rapportés dans : « Guitarra de Portugal », 15 juillet 1946, cité dans la notice « Alfredo Marceneiro » sur le site Internet du Museu do Fado (Lisbonne), consulté le 8 mai 2022. Traduction : L. & L.

Le fado O Marceneiro évoque le nom de son métier devenu son nom à lui ; les paroles jouent constamment sur ce double sens. Étonnamment il n’en est ni l’auteur, ni le compositeur — lui qui a laissé au fado « castiço » quelques-unes de ses plus extraordinaires mélodies. Enregistré en 1965 sur la musique du Fado Margarida (1935), du guitariste Casimiro Ramos (1901-1973), ce fado avait connu une première version en 1936, sur une musique différente, composée par un Júlio Duarte — probablement le frère du « Marceneiro ».

Alfredo Marceneiro (1888 ou 1891-1982)O Marceneiro. Armando Neves, paroles ; Casimiro Ramos, musique (Fado Margarida).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalhinho & Idílio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Extrait de l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro . Portugal, ℗ 1965.


Com lídima expressão e voz sentida
Hei-de cumprir no Mundo a minha sorte
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.
Alfredo Marceneiro toda a vida
Para cantar o fado até à morte.

Avec justesse et sensibilité je dois chanter
Pour accomplir le sort qui m’est échu ici-bas.
Alfredo Marceneiro pour toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.
Alfredo Marceneiro toute la vie,
Pour chanter le fado jusqu’à ma mort.

Orgulho-me de ser em toda a parte
Português e fadista verdadeiro,
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.
Eu que me chamo Alfredo, mas Duarte
Sou para toda a gente o Marceneiro.

Je me flatte d’être, de toutes mes fibres,
Portugais et fadiste véritable,
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».
Et moi qui me nomme Alfredo, mais Duarte,
Je suis pour tous le « Marceneiro ».

Este apelido em mim, que pouco valho,
Da minha honestidade é forte indício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.
Sou Marceneiro, sim, porque trabalho,
Marceneiro no fado e no ofício.

Ce nom qu’on m’a donné, à moi qui ne suis rien,
Est bien la preuve de mon honnêteté.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.
Je suis « Marceneiro » oui, car je travaille,
« Marceneiro » de métier comme dans le fado.

Ao fado consagrei a vida inteira
E há muito, por direito de conquista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.
Sou fadista, mas à minha maneira,
À maneira melhor de ser fadista.

Au fado j’ai dédié ma vie entière,
Il y a longtemps, par droit de conquête.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.
Je suis fadiste, mais à ma manière,
La meilleure manière d’être fadiste.

E se alguém duvidar crave uma espada
Sem dó numa guitarra para crer,
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.
A alma da guitarra mutilada
Dentro da minha alma há-de gemer.

Et si quiconque en doute, qu’il plante hardiment
Une épée dans une guitare !
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Il entendra l’âme de la guitare mutilée
Pleurer dans mon âme — et il croira.
Armando Neves (1899-1944). O Marceneiro.
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Armando Neves (1899-1944). Le « Marceneiro », trad. par L. & L. de O Marceneiro.

Elis Regina • Caça à raposa

16 avril 2022

« Mais, au fond de lui, [le renard] ressentit comme une stridente fêlure de gel » (Leonardo Sciascia, dans ses Fables de la dictature, voir le billet précédent). Voici une autre évocation de renard qui souffre : une étonnante chanson de João Bosco & Aldir Blanc, créée par Elis Regina en 1974. À noter que, en italien comme en portugais, le renard est un être du genre féminin : la volpe, a raposa.

Elis Regina (1945-1982)Caça à raposa. João Bosco & Aldir Blanc, paroles & musique.
Elis Regina, chant ; Natan Marques, guitare & guitare 12 cordes ; Luizão [Maia], basse ; Cézar Camargo Mariano, piano, piano électrique, clavecin, clavinet, orgue, phaser ; Toninho [Pinheiro], batterie ; Chico Batera, percussion, marimba ; Cézar Camargo Mariano, arrangements & direction.
Extrait de l’album Elis / Elis Regina. Brésil, ℗ 1974.


O olhar dos cães, a mão nas rédeas
E o verde da floresta
Dentes brancos, cães
A trompa ao longe, o riso
Os cães, a mão na testa:
O olhar procura, antecipa
A dor no coração vermelho
Senhoritas, seus anéis, corcéis
E a dor no coração vermelho
O rebenque estala, um leque aponta: foi por lá!…
Um olhar de cão, as mãos são pernas
E o verde da floresta
– Oh, manhã entre manhãs! –
A trompa em cima, os cães
Nenhuma fresta
O olhar se fecha, uma lembrança
Afaga o coração vermelho:
Uma cabeleira sobre o feno
Afoga o coração vermelho
Montarias freiam, dentes brancos: terminou…
Línguas rubras dos amantes
Sonhos sempre incandescentes
Recomeçam desde instantes
Que os julgamos mais ausentes
Ah, recomeçar, recomeçar
Como canções e epidemias
Ah, recomeçar como as colheitas
Como a lua e a covardia
Ah, recomeçar como a paixão e o fogo

Le regard des chiens ; la main tenant les rênes
Et le vert de la forêt.
Dents blanches, chiens ;
Le cor dans le lointain, le rire.
Les chiens, la main en visière :
Le regard scrute, anticipe
La douleur qui mord le cœur vermeil
Des demoiselles, leurs bagues, les chevaux
Et la douleur qui mord le cœur vermeil
Une cravache claque, un éventail montre : là-bas !
Le regard d’un chien, les mains comme des jambes
Et le vert de la forêt
— Oh, matin entre les matins ! —
Le cor par-dessus tout, les chiens,
Nulle fente [par où regarder]
Le regard se ferme, un souvenir
Caresse le cœur vermeil :
Une chevelure sur le foin
Noie le cœur vermeil
La chasse s’apaise, dents blanches : c’est fini…
Langues rouges des amants.
Des rêves qui couvaient encore
S’embrasent
Alors même qu’on les croyait éteints.
Ah, recommencer, recommencer,
Comme les chansons ou les épidémies !
Ah, recommencer comme les moissons,
Comme la lune et la lâcheté !
Ah, recommencer comme la passion et comme le feu !
João Bosco (né en 1946) & Aldir Blanc (1946-2020). A caça à raposa.
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João Bosco (né en 1946) & Aldir Blanc (1946-2020). La chasse au renard, trad. par L. & L. de A caça à raposa.