Петър
Je ne sais plus ce qui m’a amené à penser à lui. Je l’ai connu il y a bien quinze ans, même un peu plus probablement, et la connaissance que j’ai eu de lui a été brève et superficielle. Quelle splendeur il était !
La maison était alors un ancien presbytère de village ; une grande bâtisse glaciale l’hiver, exposée en toute saison aux vents tenaces de cette région du Lauragais. Comme tout presbytère il était précédé d’un jardin. Le seul charme de celui-ci résidait dans la présence d’un puits coiffé d’une sorte de toiture pyramidale, habillé d’une clématite bleue et d’un rosier ancien qui donnait de petites fleurs nacrées en quantité.
Celui dont je parle est apparu un soir d’été sous l’un des arbustes buissonnants qui bornaient le jardin voisin, contigu à celui du presbytère ; il en provenait des cris de nouveau-né.
L’amadouer n’a pas été facile, il tremblait de terreur, de violence et de faim.
Je n’en suis plus très sûr, mais il me semble que nous avions alors un genre de fauteuil club plus ou moins défoncé recouvert d’un cuir marron clair lacéré par endroits. C’est là qu’il a été installé, minuscule. Longtemps sur la défensive, il réagissait à toute approche par une salve d’éructations semblables à de petites explosions.
Il reçut un nom bulgare.
Béatrice est venue passer quelques jours au presbytère peu de temps après l’invention de Petar. Ou peut-être qu’elle était déjà là et qu’elle y a participé, je ne sais plus. Toujours est-il qu’elle l’a emporté à Paris, et c’est là qu’il a grandi, au 5e étage d’un immeuble de la porte de Pantin, près de la Cité de la musique et du conservatoire. L’appartement voisin du sien était habité par une productrice de France-Musique qui s’adonnait régulièrement à l’art du Lied. Charmé, Petar allait l’écouter chez elle en passant par le balcon.
C’est ainsi qu’il est devenu mélomane et funambule.
Parfois, un appui s’étant dérobé, il tombait du haut des cinq étages. Il manqua d’un poil une poussette (occupée), effrayant la mère dont la sidération fut telle qu’elle ne put même pas hurler, et qui s’évanouit. On s’attroupa, les pompiers accoururent, bref un esclandre. Petar pendant ce temps, dérangé par le vacarme, regagnait l’entrée de son immeuble, attendant patiemment que quelqu’un en ouvre la porte.
Il adorait Schubert ; il connaissait An die Musik sur le bout des griffes, et aurait — s’il les avait eues plus longues — accompagné la productrice au piano, sans faute et avec une grande élégance.
Franz Schubert (1797-1828). An die Musik / Dame Janet Baker, MS ; Murray Perahia, piano ; poème de Franz von Schober.
Schumann lui donnait envie de faire pipi. Et Brahms plus encore.
Mais Mahler je n’ose en parler. Il est vrai que la productrice n’y donnait pas le meilleur d’elle-même.
La productrice dut déménager.
Il arrive qu’on l’entende à la radio, encore aujourd’hui. Et on pourrait croire à l’écouter qu’elle est toujours dans la crainte de la visite du beau, de l’adorable Петър.
L. & L.
Петър (Petar). Photo Béatrice P.
OqueStrada — Senhora do Tejo
Marta e Miranda (OqueStrada)
Emmenés par l’increvable et pétulante Marta Miranda (dans son unique robe à fleurs polychrome confectionnée pour sa grand-mère en 1962 par la couturière du quartier), c’est avec cette version toute en souplesse de la marche Senhora do Tejo (créée par Maria da Fé) que les turbulents OqueStrada ont ouvert les fêtes de Saint Antoine à Lisbonne en juin dernier.
Senhora do Tejo / OqueStrada, groupe vocal et instrumental ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique ; Marta Miranda, réalisation. Sony Music, 2011.
Par bonheur ils sont en train d’enregistrer leur 2e album. Ne jamais rater un concert d’OqueStrada s’il s’en produit un dans ta région, jamais. Tu le regretterais toute ta vie.
Vu que le thème de ¡Rio loco! est la Lusophonie cette année, j’espère bien les revoir à Toulouse en juin…
Sete Colinas
Sete Bairros de Lisboa
Sete poemas de rima
Nos olhos de uma pessoaSept collines
Sept quartiers de Lisbonne
Sept poèmes qui riment
Dans les yeux d’une personne És a cidade
Mais linda que tem o mar
Tens a rua da Saudade
Que guardas no teu olharLa mer n’a pas
De plus belle ville que toi
Tu as la rue de la Saudade
Tu la portes dans ton regard Tens Madragoa e Alfama
Um castelo de saudade
Que guardas na tua cama
Desde a tua mocidadeTu as Madragoa et Alfama
Et un château de saudade
Que tu gardes dans ton lit
Depuis ton enfance Lisboa da Mouraria
Do Bairro Alto velhinho
É no jardim da alegria
A praça do nosso HinoLisbonne, avec ta Mouraria
Ton Bairro Alto d’autrefois
Et c’est dans le jardin de la joie
Qu’est la place de notre chanson E ficas tão engraçada
Tua Graça lá no alto
Que veste saia engomada
P’ra vir à Baixa num saltoEt tu restes si jolie
Avec ta Graça tout là-haut
Qui met sa jupe bien repassée
Pour rejoindre la Baixa d’un saut E a rua Augusta
Emoldurando um navio
Atravessa Santa Justa
P’ra vir beijar o RossioEt la rue Augusta
Encadrant un bateau
Traverse Santa Justa
Et vient embrasser le Rossio É no Terreiro
Que eu passo e revejo
Este amor que eu tenho
Senhora, mulher do TejoC’est place du Commerce
Que je revois en passant
Cet amour-là, mon amour
Madame l’épouse du Tage …… É no Terreiro
Onde eu passo e me revejo
Neste amor que eu te tenho
Senhora, mulher do Tejo
José Luís Gordo. Senhora do Tejo.C’est place du Commerce
Que je me revois en passant
Dans cet amour que j’ai pour toi
Madame l’épouse du Tage
José Luís Gordo. Senhora do Tejo. Traduction L. & L.
Allez, encore un coup.
Senhora do Tejo / OqueStrada, groupe vocal et instrumental ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique.
Pour comparer, voici la version originale :
Senhora do Tejo / Maria da Fé, chant ; José Luís Gordo, paroles ; José Fontes Rocha, musique.
Pas pareil.
L. & L.
Ici
Tu sais où c’est ceci ?

Et ça ?

C’est là :

Oui, c’est le Pont neuf.
Là, à l’arrière-plan :

Ce Pont neuf-là oui, bien sûr :

Il ne faisait pas très beau hier dans cette ville-là comme tu vois.

Moins que samedi dernier.

L. & L.
Ricardo Ribeiro & Pedro Jóia — Entrega
Entrega (Offrande) est un fado composé par Carlos Gonçalves pour Amália Rodrigues sur un poème de Pedro Homem de Mello. Il figure sur Obsessão (1990), dernier album de studio d’Amália.
J’ai vu Amália sur scène tu sais, mais tard, à partir de 1985, avec cette voix qui pouvait la trahir à tout moment — et qui le faisait parfois. Certains soirs (à l’Olympia), elle était entièrement délivrée de ces sortes de crises de décrépitude qui l’attaquaient sans pitié et contre lesquelles il lui fallait lutter. Alors la voix était libre, et certains moments sublimes. C’est un de ces soirs-là que j’ai entendu Entrega pour la première fois. Un émerveillement. Sur le boulevard des Capucines, ensuite, j’essayais de me le remettre en tête.
En voici une reprise splendide. D’ailleurs plutôt recréation que reprise. Ricardo Ribeiro, fadiste à la voix puissante, amateur de musiques arabes (comme Amália), en duo avec l’élégant Pedro Jóia, guitariste décidément subtil et inventif. On aimerait que tout le fado contemporain soit de cette trempe.
Entrega / Ricardo Ribeiro, chant ; Pedro Jóia, guitare ; Pedro Homem de Mello, paroles ; Carlos Gonçalves, musique ; Tiago Mata Angelino, vidéo.
La guitare est vraiment très belle.
Le poème d’Homem de Mello, d’un esprit qu’on pourrait dire franciscain, reprend pourtant (dans la troisième strophe) le thème de la blessure originelle, lié à celui de l’errance nocturne dans la rue — qui est le domaine du péché (errar a les deux sens en portugais : errer et pécher, être dans l’erreur), comme dans O rapaz da camisola verde. À noter que Ricardo Ribeiro chante suas et non tuas comme le fait Amália dans cette strophe, ce qui en modifie le sens (voir la traduction). Je ne dispose pas du texte du poème d’Homem de Mello.
Entrega
Descalço venho dos confins da infância
Que a minha infância ainda não morreu.
Atrás de mim em face ainda há distância,
Menino Deus, Jesus da minha infância,
Tudo o que tenho, e nada tenho, é teuVenho da estranha noite dos poetas,
Noite em que o mundo nunca me entendeu
Vê trago as mãos vazias dos poetas.
Menino Deus, amigo dos poetas,
Tudo o que tenho, e nada tenho, é teuFeriu-me um dardo, ensanguentei as ruas
Onde o demónio em vão me apareceu.
Porque as estrelas todas eram suas [tuas]
Menino irmão dos que erram pelas ruas
Tudo o que tenho, e nada tenho, é teu!Quem te ignorar ignora aos que são tristes
Ó meu irmão Jesus, triste como eu
Ó meu irmão, menino de olhos tristes,
Nada mais tenho além dos olhos tristes
Tudo o que tenho, e nada tenho, é teu!
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Entrega.Offrande
Je viens pieds nus des confins de l’enfance
Car mon enfance vit toujours en moi
Derrière moi et en face il reste de la distance
Enfant Jésus, Jésus de mon enfance
Tout ce que j’ai, et je n’ai rien, est à toiJe viens de l’étrange nuit des poètes
Cette nuit où le monde jamais ne m’a compris
Vois : j’ai les mains vides des poètes
Enfant Dieu, ami des poètes
Tout ce que j’ai, et je n’ai rien, est à toiUn dard m’a blessé, j’ai ensanglanté les rues
Où le démon en vain m’est apparu
Car il était [tu étais] dans toutes les étoiles
Enfant frère de ceux qui errent par les rues
Tout ce que j’ai, et je n’ai rien, est à toiT’ignorer c’est ignorer ceux qui sont tristes
Ô mon frère Jésus, triste comme moi
Ô mon frère, enfant aux yeux tristes
Je n’ai rien, je n’ai que mes yeux tristes
Mais ce que j’ai, et je n’ai rien, est à toi.
Pedro Homem de Mello (1904-1984). Entrega. Traduction L. & L.
L. & L.
Ricardo Ribeiro — Site officiel
Ricardo Ribeiro sur Myspace
Pedro Jóia sur Myspace
Les jours rallongent
Pierre Alechinsky (1927-….). Les jours rallongent (1986). Musée Jenisch, Vevey (Suisse)
Qu’est-ce qu’on voudrait de plus ?
Qu’ils passent deux fois moins vite.
Trois fois même, ou davantage.
L. & L.
Fear a’ Bhàta — Capercaillie, Sandy Denny
Il fait si froid qu’on pourrait aussi bien être à Steòrnabhagh (Na h-Eileanan Siar), on ne sentirait pas la différence. Alors autant y aller, ce serait le moment. Entendre la langue gaélique lorsque les mouettes cessent leur tapage.
C’est une langue cousine du breton tu sais. Cousine éloignée. Mais elle use des mêmes mécanismes morphologiques, en particulier le changement de la première consone d’un mot en fonction de celui qui le précède. On appelle ça : mutation consonantique. Tu ne le savais pas ? Moi si, depuis toujours — mais bien sûr ça n’a rien d’étonnant dans mon cas. Pour autant le gaélique m’est impénétrable. Je ne le connais que de vue ; on le repère à son abondance de bh et de gh, ainsi qu’à des diphtongues insolites coiffées d’accents graves.
Parlant de cousinage, cette ballade, Fear a’ Bhàta, pourrait revendiquer une lointaine parenté avec le fado. Ce serait une parente un peu dépressive, toujours avec son ordonnance à renouveler dans son sac à main.
Mais la mélodie est belle.
Sa thématique (une jeune fille se languissant d’un jeune marin) et son cadre (le rivage de l’océan) la rapprochent d’ailleurs des cantigas de amigo.
Fear a’ Bhàta / Capercaillie, groupe vocal et instrumental (Karen Matheson, chant solo). Enregistrement public, Glasgow (Écosse), The Old Fruitmarket, 2009 ?
Fhir a’bhàta, na ho ro eile
Fhir a’bhàta, na ho ro eile
Fhir a’bhàta, na ho ro eile
Mo shoraigh slàn leat ‘s gach àit’an téid thuIs tric mi ‘sealltainn o’n chnoc a’s àirde
Dh’fheuch am faic mi fear a’bhàta
An tig thu an-diùigh no’n tig thu a-màireach?
‘S mur tig thu idir gur truagh a tà miTha mo chridhe-sa briste, brùite
‘S tric na deòir a’ruith o m’shùilean
An tig thu a-nochd no’m bi mo dhúil riut
No’n dùin mi’n dorus le osna thùrsaich?
Traditionnel. Fear a’ Bhàta (fin du 19e siècle). Source : Celtic lyrics corner (consulté le 13 février 2012).———
Oh mon marin, na hóro eile
Oh mon marin, na hóro eile
Oh mon marin, na hóro eile
Où que tu ailles, que le ciel te gardeSouvent depuis la plus haute colline
Je te cherche du regard sur l’océan, mon marin
Quand te verrai-je ? Aujourd’hui ? Demain ?
Oh ne me laisse pas dans la peine et la solitude !Mon cœur est brisé, meurtri
Les larmes coulent souvent de mes yeux
Viendras-tu ce soir, ou veillerai-je pour toi,
Refermerai-je la porte avec un soupir amer ?
Traditionnel. Fear a’ Bhàta. Traduction L. & L., d’après la traduction anglaise du site Celtic lyrics corner (consulté le 13 février 2012).
Une autre version, chantée en anglais celle-ci, par l’adorable voix de la regrettée Sandy Denny (1947-1978) dans les premières années de sa carrière :
Fhir A Bhata / Sandy Denny, chant et guitare. Enregistré en direct, Londres, BBC, 1966.
How often haunting the highest hilltop
I scan the ocean, a sail to see
Will it come tonight, love, will it come tomorrow
Or ever come, love, to comfort meFhir a bhata na horo eile
Fhir a bhata na horo eile
Fhir a bhata na horo eile
O fare thee well, love, where’er thou beThey call thee fickle, they call thee false one
And seek to change me but all in vain
Thou art my dream yet throughout the dark night
And every moment I watch the mainThere’s not a hamlet, too well I know it,
Where you go wandering or stay awhile
But all its old folk you win with talking
And charm its maidens with song and smileDost thou remember the promise made me
The tartan plaidie, the silken gown?
The ring of gold with thy hair and portrait
That gown and ring I will never own
Traditionnel. Fear a’ Bhàta. Source : Travellers Union Theatrical Company (consulté le 13 février 2012).———
Souvent je monte sur la plus haute colline
Scrutant l’océan, cherchant une voile
Viendra-t-elle ce soir mon amour, viendra-t-elle demain,
Viendra-t-elle jamais mon amour, me consoler ?Fhir a bhata na horo eile
Fhir a bhata na horo eile
Fhir a bhata na horo eile
Le ciel te garde mon amour, où que tu soisOn me dit que tu es volage, que tu es menteur
Qu’il ne faut pas t’aimer mais c’est en vain
Car tu es mon rêve tout au long de la nuit
Et toujours je regarde la merPartout dans ces villages où tu séjournes parfois
Au gré de tes voyages, je ne le sais que trop,
Tu te fais aimer des vieillards par tes discours
Tu charmes les jeunes filles par tes chansons et tes souriresTe rappelles-tu la promesse que tu m’as faite,
Le châle en tartan, la jupe de soie ?
L’anneau d’or, une mèche de tes cheveux et ton portrait ?
Cette jupe, cet anneau, je ne les aurai jamais.
Traditionnel. Fear a’ Bhàta. Traduction L. & L.
L. & L.
——
Sandy Denny sur Myspace
Capercaillie sur Myspace
Apprendre le gaélique écossais : Beag Air Bheag (BBC Alba, en anglais)
Argentina Santos — Volta atrás vida vivida
Argentina Santos en 2007. Photo José Goulão (Flickr).
Enchanté de la parution de Cantigas d’amigos le jour de mon propre anniversaire, j’en ai oublié que c’est aussi celui de quelqu’un d’autre. Et cet oubli est impardonnable, d’autant plus qu’il est irréparable.
Le 6 février dernier, Argentina Santos, sans aucun doute l’une des deux ou trois plus grandes fadistes vivantes, a eu 88 ans. Elle est née en 1924 (1926 selon certaines sources), à Lisbonne.
On l’entend évoquer sa vie dans cette bande-annonce d’un documentaire de près de deux heures qui lui a été consacré en 2010 ; déchargeant la pêche sur les quais à 14 ans, vendant du poisson dans la rue à 15 ans, 16 ans.
Bande-annonce du documentaire Vida vivida / Gonçalo Megre, réalisateur ; Diogo Queiroz de Andrade, producteur. Portugal : VitriMedia, 2010.
Elle parle de son restaurant A Parreirinha de Alfama, où on a toujours chanté le fado vadio, c’est à dire le fado de tout le monde, un fado amateur, que n’importe qui peut produire, un fado spontané. Elle se contentait de tenir la maison, et d’y faire la cuisine, cela depuis 1950. Mais se joignant un soir à une desgarrada, c’est à dire un fado à plusieurs chanteurs qui tour à tour prennent un couplet, elle a su qu’elle était fadiste. Car elle dit aussi dans ce film que le fado ne peut pas s’apprendre, qu’on l’a en soi. Ou non.
Le documentaire, Viva vivida (Vie vécue), prend son titre à l’un des fados du répertoire d’Argentina Santos, Volta atrás, vida vivida, que voici en entier :
Volta atrás, vida vivida / Argentina Santos, chant ; João de Freitas, paroles ; Filipe Pinto, musique (fado Meia noite). Enregistrement public, Lisbonne, vers 2010.
Volta atrás vida vivida
Para eu tornar a ver
Aquela vida perdida
Que nunca soube viverVoltar de novo quem dera
A tal tempo, que saudade
Volta sempre a primavera
Só não volta a mocidadeA vida começa cedo
Mas assim que ela começa
Começamos por ter medo
Que ela se acabe depressaO tempo vai-se passando
E a gente vai-se iludindo
Ora rindo ora chorando
Ora chorando ora rindoMeu Deus, como o tempo passa
Dizemos de quando em quando
Afinal, o tempo fica
A gente é que vai passando
João de Freitas. Volta atrás vida vivida——
Reviens, vie vécue
Fais-moi voir à nouveau
Cette vie perdue
Que jamais je n’ai su vivreAh pouvoir encore
Revenir à ce temps-là !
Le printemps revient, oui
Mais la jeunesse jamaisLa vie commence de bonne heure
Mais à peine commence-t-elle
Que nous vient la peur
De la voir se terminerLe temps s’écoule
Sur nos illusions
On rit, puis on pleure
On pleure, puis on ritMon Dieu comme le temps passe !
C’est ce qu’on dit de temps en temps
À vrai dire le temps reste
Et c’est bien nous qui passons
João de Freitas. Volta atrás vida vivida. Traduction L. & L.
L’an dernier Argentina Santos n’allait pas très bien. Il faut lui souhaiter ce miracle : que pour elle la vie rebrousse chemin.
Et peut-être qu’elle le fera pour nous aussi ?
L. & L.
——
Argentina Santos sur le site du Musée du fado (Lisbonne)
Argentina Santos dans Wikipedia (en portugais)
Amália Rodrigues — Fui à fonte lavar os cabelos
Fait suite à : Amália Rodrigues et alii — Cantigas d’amigos (1971). Édition 2012.
C’est de cet inédit-là qu’il était question dans le billet précédent : Fui à fonte lavar os cabelos (À la fontaine je suis allée laver mes cheveux) :
Fui à fonte / Amália Rodrigues, chant ; poème de João Soares Coelho ; adaptation moderne Natália Correia ; [musique Alain Oulman ?].
On ne sait rien des circonstances de l’enregistrement — mais je ne serais pas étonné qu’il fasse partie des bandes de l’album Cantigas d’amigos. En tout cas il date de cette époque-là, sans aucun doute.
Comme dans Cantigas d’amigos, les paroles sont constituées d’une version modernisée par Natália Correia d’une cantiga de amigo médiévale, dont l’auteur est cette fois un troubadour du XIIIe siècle nommé João Soares Coelho. On peut en lire la biographie (en portugais) dans la remarquable base de données Cantigas medievais galego-portuguesas.
À la fontaine je suis allée laver mes cheveux
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.
La fontaine fait partie des lieux récurrents des cantigas de amigo (avec le rivage marin et la chapelle). La mère de la dame en est un des personnages types ; elle peut parfois, comme ici, jouer le rôle de la confidente.
Autre caractéristique du genre : divers procédés stylistiques fondés sur la répétition. Dans ce poème, c’est le dernier vers de la première strophe qui est repris dans toutes les suivantes.
Voici le texte de la cantiga originale :
Fui eu, madre, lavar meus cabelos
a la fonte e paguei-m’eu delos
e de mi, louçana.Fui eu, madre, lavar mias garcetas
a la fonte e paguei-m’eu delas
e de mi, louçana.A la fonte [e] paguei-m’eu deles;
aló achei, madr’, o senhor deles
e de mi, louçana.[E], ante que m’eu d’ali partisse,
fui pagada do que m’el[e] disse
e de mi louçana.
João Soares Coelho (vers 1210-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos.
Source : Cantigas medievais Galego-Portuguesas
Et l’adaptation qu’en a faite Natália Correia (et que chante Amália), suivie de sa traduction :
Fui à fonte lavar os cabelos,
minha mãe, e gostei eu deles
e de mim, também.Fui à fonte as tranças lavar,
e das tranças pus-me eu a gostar
e de mim, também.Lá na fonte, onde eu gostei deles,
vi o dono dos meus cabelos
e de mim, também.Lá na fonte, antes que eu partisse,
gostei tanto do que ele me disse
e de mim, também.
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos. Adaptation de Natália Correia.
Dans : Cantares dos trovadores galego-portugueses / selecção, introdução, notas e adaptação de Natália Correia. Lisboa : Estampa, 1970. Réédité en 1978 et 1998. — ISBN 972-33-0258-6 (éd. 1998).À la fontaine je suis allée laver mes cheveux
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.À la fontaine je suis allée laver mes tresses
Ma mère, et je leur ai trouvé de la grâce
Et à moi aussi.À la fontaine, où je leur ai trouvé de la grâce
J’ai vu le seigneur et maître de mes cheveux
Et le mien aussi.À la fontaine, avant que d’en partir
J’ai trouvé bien de la grâce à ce qu’il m’a dit
Et à moi aussi.
João Soares Coelho (vers 1220-après 1279). Fui eu, madre, lavar meus cabelos. Adaptation de Natália Correia.
Traduction L. & L.
L. & L.
Cet album, Cantigas d’amigos, n’avait jamais encore été réédité depuis sa parution originale en novembre 1971. Et voici qu’il l’est le jour même de mon anniversaire, hier 6 février : une émotion considérable.
………
Rodrigues, Amália (1920-1999)
Correia, Natália (1923-1993)
Santos, José Carlos Ary dos (1937-1984)
Cantigas d’amigos (1971). Édition 2012
Cantigas d’amigos / Amália Rodrigues, chant ; Natália Correia et Ary dos Santos, voix ; Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique ; poèmes de Bernal de Bonaval, Fernando Esquio, Afonso X, Dom Dinis, etc. ; adaptation moderne Natália Correia ; musique Fontes Rocha.
Lisboa : Iplay, 2012.Enregistrement : Lisbonne, 1971. — Première publication : novembre 1971.
Iplay IPV 1888 2. — EAN 5604931188827.
………
Cantigas d’amigos, bien qu’enregistré en studio, a été conçu dans les mêmes conditions que Amália / Vinícius, au cours d’une de ces soirées qui avaient lieu régulièrement, au cours des années 1960 et 1970, dans la maison d’Amália, rue São Bento à Lisbonne, et qui se prolongeaient jusqu’au matin. Il y venait des habitués, parmi lesquels Alain Oulman, compositeur principal de la fadiste dans ces mêmes années, le poète David Mourão-Ferreira (auteur de Libertação, Barco negro, Abandono, Maria Lisboa et autres), Maluda, peintre et amie d’Amália (auteur de la pochette de l’album).
L’un des plus assidus semble avoir été le poète José Carlos Ary dos Santos, très actif comme parolier de chansons et de fados dans les années 1960 et 1970. Carlos do Carmo en particulier lui doit beaucoup. De lui, Amália a chanté Meu limão de amargura, Amêndoa amarga, Alfama, … Opposant au régime salazariste (comme d’ailleurs Oulman et Mourão-Ferreira), affilié au Parti communiste, il militait en outre pour les droits des personnes homosexuelles, ayant fait son coming out comme on dirait aujourd’hui*. Un personnage comme on le voit des plus intéressants. Ary dos Santos aimait en outre dire de la poésie en public, et le faisait avec talent. C’est à ce titre qu’il participe à Cantigas d’amigos.
*Voir par exemple : Mauro NEVES Jr. Ary dos Santos: poeta da revolução, poeta do fado. Sophia University, Tōkyō, Japon. Dans : Bulletin of the Faculty of Foreign Studies, Sophia University, No.40 (2005).
Cependant l’initiative du projet revient probablement à une autre habituée de la rua S. Bento, poétesse elle aussi, engagée pareillement contre le régime, défenseresse quant à elle des droits des femmes : Natália Correia. S’intéressant de près à la poésie des troubadours portugais (d’ailleurs tout autant galiciens, de sorte qu’on parle en l’espèce de littérature galaïco-portugaise), elle venait de publier une sélection de poèmes, annotés et adaptés en portugais moderne par elle-même**.
**Cantares dos trovadores galego-portugueses / selecção, introdução, notas e adaptação de Natália Correia. Lisboa : Estampa, 1970. Réédité en 1978 et 1998. — ISBN 972-33-0258-6 (éd. 1998.)
C’est de ce recueil que proviennent les textes de l’album. Les poèmes sont dits (par Ary dos Santos, très en verve, ou Natália Correia, davantage dans la déclamation), parfois ponctués d’interventions chantées par Amália, ou bien entièrement chantés. Dans tous les cas, ils sont accompagnés de musiques composées par José Fontes Rocha, exécutées par le quatuor instrumental qui travaillait avec Amália à cette époque (Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, guitare basse). Cela à une exception près : Ermida de São Simeão, musique d’Alain Oulman, enregistré en studio quelques années plus tôt, et déjà publié dans Fado português (1965) sous le titre Cantiga de amigo. Les compositions de Fontes Rocha sont dans le style du fado, et ne cherchent aucunement à imiter un quelconque style médiéval.
Le titre de l’album, Cantigas d’amigos (Chansons d’amis), aurait été proposé par Amália. Il fait référence à la fois à la convivialité dans laquelle baignait l’entreprise, et à une forme poétique précise, la cantiga de amigo, dont l’album offre plusieurs exemples.
cantiga de amigo
La cantiga de amigo […] fleurit au Portugal et en Galice, mais s’étend en dehors de ses frontières linguistiques dans le León, en Castille, en Aragon, de la fin du XIIe à la moitié du XIVe siècle. Dans les cantigas de amigo, la parole est donnée à la dame, qui exprime tous les états émotionnels liés à son amour pour l’ami. Ce sont des compositions d’auteurs masculins mais à tonalité féminine qui participent, avec les jarchas judéo-mozarabes et les Frauenlieder allemands, à un ensemble plus vaste appelé « chansons de femme ». Elles reçoivent des noms différents selon leur thématique propre (l’aube, la mer, la danse, le pèlerinage).
Encyclopédie Larousse (en ligne). Voir aussi.Cantiga de amigo dans Wikipedia (pt) et Wikipedia (it).
Celle-ci (le superbe Ah, quizesse Deus dans l’album), dont l’auteur n’est autre que Denis 1er du Portugal (1261-1325), roi et poète, connu dans cette dernière activité sous le nom de Dom Dinis, se trouvait déjà dans quelques compilations parues en CD. Le texte original est cité en premier, suivi de l’adaptation de Natália Correia et d’une traduction française de celle-ci.
Nom sei hoj’, amigo, quem padecesse
coita qual padesco que nom morresse,
senom eu, coitada, que nom nacesse,
porque vos nom vejo com’eu queria;
e quisesse Deus que m’escaecesse
vós que vi, amigo, em grave dia.Nom sei, amigo, molher que passasse
coita qual eu passo que já durasse
que nom morress’ ou desasperasse,
porque vos nom vejo com’eu queria;
e quisesse Deus que me nom nembrasse
vós que vi, amigo, em grave dia.Nom sei, amigo, quem o mal sentisse
que eu senço que o sol encobrisse
senom eu, coitada, que Deus maldisse
porque vos nom vejo com’eu queria
e quisesse Deus que nunca eu visse
vós que vi, amigo, em grave dia.
Dom Dinis (Dinis I de Portugal ; 1261-1325). Nom sei hoj’, amigo, quem padecesse. Source : Cantigas medievais Galego-PortuguesasAh quizesse Deus / Amália Rodrigues, chant ; Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, guitare basse ; poème de Dom Dinis; adaptation moderne Natália Correia ; musique Fontes Rocha.
Cantiga de amigo
Não sei eu, amigo, de quem padecesse
mágoas que padeço, e que não morresse,
senão eu, coitada, antes não nascesse,
já que não vos vejo, como merecia!
Ah, quisesse Deus, que eu vos esquecesse,
amigo que vi, em tão triste dia.Não sei eu, amigo, de outra que penasse
penas como eu peno, e as suportasse
e que não morresse ou desesperasse,
já que não vos vejo, como merecia;
Ah, quisesse Deus, que eu vos não lembrasse,
amigo que vi, em tão triste dia.Não sei eu amigo, de quem tal sentisse,
e que assim sentindo, o sol encobrisse, [sol, ici : seulement]
senão eu, coitada, a quem Deus maldisse,
já que não vos vejo, como merecia;
Ah, quisesse Deus, que eu nunca vos visse,
amigo que vi, em tão triste dia.
Dom Dinis (Dinis I de Portugal ; 1261-1325). Adaptation de Natália Correia (1923-1993).
Dans : Cantares dos trovadores galego-portugueses / selecção, introdução, notas e adaptação de Natália Correia. Lisboa : Estampa, 1970. Réédité en 1978 et 1998.Cantiga de amigo
Je ne sais, mon ami, personne qui endure
Les tourments que j’endure et qui n’en meure
Sinon moi infortunée, ah que suis-je née
Puisque je ne vous vois point, comme je le mériterais !
Ah plût à Dieu que je vous oubliasse,
Ami que je vis, en si funeste jour.Je ne sais, mon ami, aucune autre qui souffre
Les peines que je souffre, et les puisse supporter
Et qui n’en meure ou ne s’en désespère
Puisque je ne vous vois point, comme je le mériterais !
Ah plût à Dieu que je vous oubliasse,
Ami que je vis, en si funeste jour.Je ne sais, mon ami, personne qui éprouve
Telle douleur que j’éprouve, et seulement la dissimule
Sinon moi infortunée, que Dieu a maudite
Puisque je ne vous vois point, comme je le mériterais !
Ah plût à Dieu que jamais je ne vous visse,
Ami que je vis, en si funeste jour.
Dom Dinis (Dinis I de Portugal ; 1261-1325). Adaptation de Natália Correia. Traduction L. & L.
La réédition de Cantigas d’amigos, qui se sera donc fait attendre plus de quarante ans, aurait pu être l’occasion de la publication d’un bel inédit connu d’Amália, Fui à fonte lavar os cabelos, une cantiga de amigo issue du recueil de Natália Correia, dont un enregistrement circule sur l’Internet. À entendre cet enregistrement, on pourrait croire qu’il a eu lieu au cours de cette même session.
L. & L.
Miguel Torga — Calendrier (Folhinha)
Calendrier
Elle s’est fanée, la fleur ouverte au soleil du temps.
Il devait en être ainsi, dans ce renouvellement
Quotidien.
Autre année,
Autre fleur,
Autre senteur.
La lame
De la fatigue
Fauche,
Et le bras
D’un autre songe
Sème.Voilà l’éternité :
La capitulation permanente de la vie.
Autre année,
Autre fleur,
Autre senteur,
Et la brillance
De je ne sais quelle illusion qui brûle sur la cime
De je ne sais quelle expression jamais atteinte.
Miguel Torga (1907-1995). Orfeu rebelde (1958). Traduction Béatrice de Chavagnac.Folhinha
Murchou a flor aberta ao flor do tempo.
Assim tinha de ser, neste renovo
Quotidiano.
Outro ano,
Outra flor,
Outro perfume.
O gume
Do cansaço
Vai ceifando,
E o braço
Doutro sonho
Semeando.É essa a eternidade:
A permanente rendição da vida.
Outro ano,
Outra flor,
Outro perfume,
E o lume
De não sei que ilusão a arder no cume
De não sei que expressão nunca atingida.
Miguel Torga (1907-1995). Orfeu rebelde (1958).
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Torga, Miguel (1907-1995)
Orfeu rebelde (1958). Portugais et traduction française (2010)
Orphée rebelle = Orfeu rebelde / Miguel Torga ; traduit du portugais (Portugal) par Béatrice de Chavagnac. — Vichy : Librairie la Brèche ; Nérac : P. Mainard, 2010. – 99 pages ; 20 cm.
(Xénophilie).
Textes originaux portugais et traductions françaises en regard.
ISBN 978-2-913751-50-7. — EAN 9782913751507
Cantigas d’amigos / Amália Rodrigues, chant ; Natália Correia et Ary dos Santos, voix ; Fontes Rocha et Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; Joel Pina, basse acoustique ; poèmes de Bernal de Bonaval, Fernando Esquio, Afonso X, Dom Dinis, etc. ; adaptation moderne Natália Correia ; musique Fontes Rocha.
