Cristina Branco — Sonnet 136 de Shakespeare (Se a alma te reprova)
Se a alma te reprova eu venha perto,
Jura à cega, que o teu ardor eu fosse;
Ardor tem, como saber, sítio certo,
E assim me enchas, amor, medida doce.
Ardor enche de ardor e amor teu cofre,
Ai, lardeia-o de ardor!, e ardor apronto
E bem prova que em vazadouro sofre:
Se o número é grande, eu só não conto.
Então que eu passe em grupo sem ser visto,
Sendo um nas contas dessa feitoria;
Tem-me em nada, se te agradar registo
De que este nada em ti é doçaria.Faz só meu nome teu amor e amor;
E amas-me então pois eu te chamo Ardor.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 135. Traduction portugaise (Vasco Graça Moura). Source : Cristina Branco, Sensus, Universal Classics France, cop. 2003.
Cristina Branco. Se a alma te reprova / poème de William Shakespeare ; Vasco Graça Moura, adaptation portugaise ; Custódio Castelo, musique ; Cristina Branco, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Alexandre Silva, guitare ; Fernando Maia, basse acoustique ; Ricardo Dias, piano. — Vers 2004/2006. — Se a alma te reprova : adaptation du Sonnet 136 de William Shakespeare..
Détestable piano de Ricardo Dias, limite vulgaire, qui prend le pas sur la guitare portugaise de Custódio Castelo. Cristina Branco un peu à côté de la plaque elle aussi. Mieux vaut — de loin — l’enregistrement studio de l’album Sensus (voir au bas du billet).
Au fond cette tonalité est assez en accord avec celle du sonnet 136, qui est plein de sous-entendus sexuels appuyés. Il est particulièrement difficile à traduire en raison des multiples significations, explicites ou non, du mot will, sur lesquelles Shakespeare joue abondamment : la volonté, le désir (y compris sexuel), le prénom William dont il est un diminutif. Mais will était aussi à la Renaissance un mot argotique désignant l’organe sexuel, masculin ou féminin. Ce possible sens, il y a une intention évidente qu’il soit perçu, par exemple aux vers 5 et 6, qui prennent dès lors un éclairage des plus crus :
‘Will’, will fulfil the treasure of thy love,
Ay, fill it full with wills, and my will one.
C’est à dire, littéralement :
‘Will’ [William, ou le désir] emplira le trésor de ton amour,
Oui, il l’emplira [de désirs / de pénis], et mon [désir / pénis] un parmi d’autres.
Voir les traductions de Robert Ellrodt et d’Yves Bonnefoy ci-dessous.
If thy soul check thee that I come so near,
Swear to thy blind soul that I was thy ‘Will’,
And will, thy soul knows, is admitted there;
Thus far for love, my love-suit, sweet, fulfil.
‘Will’, will fulfil the treasure of thy love,
Ay, fill it full with wills, and my will one.
In things of great receipt with ease we prove
Among a number one is reckon’d none:
Then in the number let me pass untold,
Though in thy store’s account I one must be;
For nothing hold me, so it please thee hold
That nothing me, a something sweet to thee:Make but my name thy love, and love that still,
And then thou lov’st me for my name is ‘Will.’William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 135. Source : Projet Gutengerg.
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Si ton âme, quand j’approche trop près, te retient,
Jure à ton âme aveugle que j’étais ton Désir,
Et, ton âme le sait, là désir trouve accueil :
Par amour donc, très chère, emplis mon vœu d’amour.
De ton amour Désir veut emplir le trésor ;
Oui, l’emplir de désirs et, parmi tous, le mien.
En large réceptacle, on le prouve aisément,
Perdu dans le grand nombre, un n’a valeur de nombre ;
Laisse-moi dans le nombre passer sans qu’on me compte,
Bien qu’en ton inventaire il faut que j’en sois un ;
Tiens-moi pour rien pourvu que ce rien, il te plaise
De le tenir pou quelque chose de doux pour toi.De mon seul nom fais ton amour, aimé toujours :
Tu m’aimeras alors car mon nom est Désir.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29. Traduction française (Robert Ellrodt).
—
Si ton âme renâcle à me voir si près,
Dis à cette âme aveugle : c’est mon Will,
Car elle saura bien ce que le mot veut dire,
Et ton goût du plaisir saura me satisfaire.Will ? Il aura comblé ta faim d’amour
Que tant de désirs comblent, et moi l’un d’eux.
En des lieux de si bel accueil il va de soi
Qu’un parmi tant ne se remarque guère.Laisse-moi donc passer inaperçu
Bien qu’en tes sensations j’aie à compter,
Tiens-moi pour rien, mais un rien qui te tienne,
Un rien mais quelque chose qui te soit doux.Aime mon nom seulement, et toujours,
Et ce sera m’aimer, car tu sais ce qu’est Will.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29. Traduction française (Yves Bonnefoy).
Sur Yves Bonnefoy, traducteur des Sonnets de Shakespeare :
Michael Edwards « Yves Bonnefoy et les Sonnets de Shakespeare », Littérature 2/2008 (n° 150), p. 25-39.
URL : www.cairn.info/revue-litterature-2008-2-page-25.htm.
DOI : 10.3917/litt.150.0025.
L. & L.
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Branco, Cristina
Sensus (2003)
Sonnet / Cristina Branco, chant ; Custódio Castelo, guitare portugaise ; Alexandre Silva, guitare ; Miguel Carvalhinho, guitare classique ; Fernando Maia, basse acoustique ; Ben Wolf, contrebasse ; André Dequech, piano. – [Antony] : [Universal licensing music] : [distrib. Universal division Mercury], P 2003. – 1 disque compact + 1 brochure.
Enregistré de septembre à décembre 2002, aux studios Pé de Vento, Salvaterra De Magos (Portugal), sauf un titre : studios Right Track, New York.
Emarcy classics 067 168-2. – EAN 0044006716824
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Shakespeare, William (1564-1616)
Sonnets. Traduction française (Ellrodt)
Sonnets / Shakespeare ; texte établi, traduit de l’anglais et présenté par Robert Ellrodt. – Éd. bilingue. – Arles : Actes Sud ; [Montréal] : Leméac, impr. 2007. – 1 vol. (444 p.) ; 18 cm. – (Babel ; 847).
Texte anglais et traduction française en regard. – Bibliogr., 5 p.
ISBN 978-2-7427-6938-4 (Actes Sud). – ISBN 978-2-7609-2711-7 (Leméac). – EAN 9782742769384
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Shakespeare, William (1564-1616)
Sonnets. Traduction française (Bonnefoy)
Les sonnets ; précédés de Vénus et Adonis ; Le viol de Lucrèce ; Phénix et Colombe / William Shakespeare ; présentation et traduction d’Yves Bonnefoy. – [Paris] : Gallimard, impr. 2007. – 1 vol. (333 p.) ; 18 cm. – (Collection Poésie ; 437).
Bibliogr., 2 p.
ISBN 978-2-07034242-6. – EAN 9782070342426
Aldona — Sonnet 29 de Shakespeare
Aldona Nowowiejska. Sonnet / poème de William Shakespeare ; Aldona Nowowiejska, adaptation polonaise, musique, chant ; images Ilone Gueugnon, Kevin Gueugnon, Cola ; montage Ilone Gueugnon, Philippe Gueugnon ; mixage et réalisation Philippe Gueugnon. — Captation : Satellit Café Roanne-Villerest, Villerest (Loire, France), 2010 ?. — Sonnet : adaptation du Sonnet 29 de William Shakespeare..
Kiedy w niełasce u ludzi i losu
Placzę od wszystkich nagle odtrącony
i dźwigam głos mój do głuchych niebiosów
i patrzę w siebie i klne zrozpaczony.
Chciałbym jak ów być w nadzieję bogaty.
Jak ów co wpośród przyjaciół króluje
Owe talenta, ów kunszt, owe szaty.
To co najmilsze, najmniej mnie raduje.
Lecz, kiedy w myśli wlasnym gardzę życiem
Wspominam Ciebie i z ziemi podnoszę
jako ptakowie zbudzeni o świcie,
głos mój, i hymnem radość niebios głoszę.
Twoja bo miłość przywodzi wspomnienia,
iżbym z królami losu nie zamieniał.
William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29. Polonais (adapt. Aldona Nowowiejska)
When, in disgrace with Fortune and men’s eyes,
I all alone beweep my outcast state
And trouble deaf heav’n with my bootless cries,
And look upon myself and curse my fate,
Wishing me like to one more rich in hope,
Featured like him, like him with friends possess’d,
Desiring this man’s art, and that man’s scope,
With what I most enjoy contented least;
Yet in these thoughts myself almost despising,
Haply I think on thee, and then my state,
(Like to the lark at break of day arising)
From sullen earth sings hymns at Heaven’s gate;For thy sweet love rememb’red such wealth brings
That then I scorn to change my state with Kings.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29 (éd. Robert Ellrodt).
——
Lorsqu’en disgrâce auprès de Fortune et des hommes,
Solitaire, je pleure d’être ainsi rejeté,
Et de cris sans effet harcèle le ciel sourd ;
Que je vois mon état et maudis mon destin,
Souhaitant être semblable à l’un, riche d’espoir,
D’un tel avoir les traits ou les amis nombreux,
Désirant de l’un le talent, de l’autre les chances,
Moi, le moins satisfait de mes dons les meilleurs ;
Si pourtant, me méprisant presque en ces pensées,
Je pense à toi par chance, alors change mon sort,
Et comme l’alouette au point du jour s’élève
Loin du sol triste, je chante à la porte du ciel :Ton cher amour remémoré me rend si riche
Qu’à l’état d’un monarque je préfère le mien.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29. Traduction française (Robert Ellrodt).
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Honni de la Fortune, autant des hommes,
Je pleure, seul, mon destin de paria,
Le Ciel est sourd, en vain je l’importune
Je comprends qui je suis, je maudis mon sortEt envie ceux qui ont quelque espérance
J’en voudrais les amis ou l’entregent,
J’en rêve le talent. Je ne dédaigne
Que ce qui est déjà de mon pouvoir.Et pourtant ! L’alouette au point du jour
Dénie la terre sombre ; et même dans l’état
Où je suis, ce mépris, presque, que j’ai de moi,
Mon chant de toi monte aux portes du Ciel.Si riche, à me savoir aimé de toi,
Que j’en mépriserais le sort même des rois.William Shakespeare (1564-1616). Sonnet 29. Traduction française (Yves Bonnefoy).
Sur Yves Bonnefoy, traducteur des Sonnets de Shakespeare :
Michael Edwards « Yves Bonnefoy et les Sonnets de Shakespeare », Littérature 2/2008 (n° 150), p. 25-39.
URL : www.cairn.info/revue-litterature-2008-2-page-25.htm.
DOI : 10.3917/litt.150.0025.
L. & L.
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Aldona
Sonnet (2011)
Sonnet / Aldona Nowowiejska, chant, guitare, percussions ; Raphael Dumas, mandoline, banjo, mandole, guitare ; Stephen Harrison, contrebasse ; Michel Schick, clarinette basse, saxophone soprano, ukulele, harmonica ; Sylvain Meillan, violoncelle ; [etc.]. — Bremen : Jaro Medien ; [France] ; L’autre distribution, distrib., 2011. — 1 CD.
Jaro 4305-2. — EAN 4006180430527
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Shakespeare, William (1564-1616)
Sonnets. Traduction française (Ellrodt)
Sonnets / Shakespeare ; texte établi, traduit de l’anglais et présenté par Robert Ellrodt. – Éd. bilingue. – Arles : Actes Sud ; [Montréal] : Leméac, impr. 2007. – 1 vol. (444 p.) ; 18 cm. – (Babel ; 847).
Texte anglais et traduction française en regard. – Bibliogr., 5 p.
ISBN 978-2-7427-6938-4 (Actes Sud). – ISBN 978-2-7609-2711-7 (Leméac). – EAN 9782742769384
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Shakespeare, William (1564-1616)
Sonnets. Traduction française (Bonnefoy)
Les sonnets ; précédés de Vénus et Adonis ; Le viol de Lucrèce ; Phénix et Colombe / William Shakespeare ; présentation et traduction d’Yves Bonnefoy. – [Paris] : Gallimard, impr. 2007. – 1 vol. (333 p.) ; 18 cm. – (Collection Poésie ; 437).
Bibliogr., 2 p.
ISBN 978-2-07034242-6. – EAN 9782070342426
Sans tressaillir
Mer Baltique, entre Danemark et Allemagne (Femern Bælt), 19 août 2012
Nous croisons des mouettes qui vont d’Allemagne au Danemark. D’autres nous accompagnent : elles se tiennent au-dessus du pont, ailes déployées, sans que leur vitesse varie aucunement par rapport à celle du ferry. Elles se jouent des bourrasques et de tout fluctuement, tout remous de l’air : expertes navigatrices.
Si sur le pont dans une bourrasque un chuchotement vient à se poser sur ton épaule, oiseau très tendre
et transparent, écoute bien sans tressaillir,
de crainte que le message ne s’efface en gardant son énigme, comme ta vie.
Pentti Holappa (1927- ). Voyage en mer. Extrait de : Sur la peau du tambour (1999), dans : Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction du finnois par Gabriel Rebourcet
L. & L.
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Holappa, Pentti (1927- )
Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction Rebourcet
Les mots longs : poèmes 1950-1994 / Pentti Holappa ; traduit du finnois et présenté par Gabriel Rebourcet. – [Paris] : Gallimard, 1997. — 196 pages ; 18 cm.
(Collection Poésie ; 307).
ISBN 2-07-032966-6.
Les phrases
Gian Lorenzo Bernini (1598-1680). Transverbération de Sainte Thérèse (1652). Rome, église Santa Maria della Vittoria. Source : Wikipedia
… les phrases
Ça fait tort à l’extase
Alexandre Breffort (1901-1971). Extrait de : Avec les anges. Dans : Irma la douce (1956)
Une phrase paradoxale, étant elle-même tellement bien trouvée (tellement bien inventée) qu’elle peut susciter une extase d’admiration — brève et d’une intensité contenue, mais tout de même. Selon l’étymologie, être en extase c’est être hors de soi-même : on l’est à l’écoute de certaines phrases non ? Transporté. Des phrases comme :
Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966)
ou :
Qui finisce l’Italia, finisce l’estate.
Pier Paolo Pasolini (1922-1978). La lunga strada di sabbia (1959)
Ici finit l’Italie, finit l’été. C’est par ces mots que se conclut, à la frontière entre l’Italie et ce qui était encore la Yougoslavie, La lunga strada di sabbia, ce récit du voyage-reportage entrepris par Pasolini le long des milliers de kilomètres de la côte italienne en 1959.
Invention parfaite cette phrase. Pasolini ne répète pas qui (ici). Pas : « Qui finisce l’Italia, qui finisce l’estate », plus banale, rythmiquement ratée. Tandis que Qui finisce l’Italia, finisce l’estate transporte. Un ravissement d’extase triste, très comparable à un accès de saudade. Cette phrase me fait monter les larmes aux yeux certaines fois. On pourrait y ajouter : finisce il mondo, finit le monde. Non, pas l’y ajouter vraiment, on en détruirait l’équilibre miraculeux ; juste le penser, sans le formuler.
Ou bien d’autres encore, celles-ci par exemple (et tout le passage d’Enfance de Nathalie Sarraute qui les entoure) :
Ich werde es zerreissen. […] Nein, das tust Du nicht.
Nathalie Sarraute (1900-1999). Enfance (1983)
« Je vais le déchirer », mais c’est la sonorité de zerreissen, le mot allemand, qui donne son poids à la phrase, dite par un très jeune enfant (Nathalie Sarraute elle-même).
« Nein, das tust du nicht. » « Non, tu ne feras pas ça… » ces paroles viennent d’une forme que le temps a presque effacée… il ne reste qu’une présence… celle d’une jeune femme assise au fond d’un fauteuil dans le salon d’un hôtel où mon père passait seul avec moi ses vacances, en Suisse, à Interlaken ou à Beatenberg, je devais avoir cinq ou six ans, et la jeune femme était chargée de s’occuper de moi et de m’apprendre l’allemand. Je la distingue mal… mais je vois distinctement la corbeille à ouvrage posée sur ses genoux et sur le dessus une paire de grands ciseaux d’acier… et moi… je ne peux pas me voir, mais je le sens comme si je le faisais maintenant… je saisis brusquement les ciseaux, je les tiens serrés dans ma main… des lourds ciseaux fermés… je les tends la pointe en l’air vers le dossier d’un canapé recouvert d’une délicieuse soie à ramages, d’un bleu un peu fané, aux reflets satinés… et je dis en allemand… « Ich werde es zerreissen. »
– En allemand… Comment avais-tu pu si bien l’apprendre ?
– Oui, je me le demande… Mais ces paroles, je ne les ai jamais prononcées depuis. « Ich werde es zerreissen ». « Je vais le déchirer »… le mot « zerreissen » rend un son sifflant, féroce, dans une seconde quelque chose va se produire… je vais déchirer, saccager, détruire… ce sera une atteinte… un attentat… criminel… mais pas sanctionné comme il pourrait l’être, je sais qu’il n’y aura aucune punition… peut-être un blâme léger, un air mécontent, un peu inquiet de mon père…
Qu’est-ce que tu as fait, Tachok, qu’est-ce qui t’a pris ? et l’indignation de la jeune femme… mais une crainte me retient encore, plus forte que celle d’improbables, d’impensables sanctions, devant ce qui va arriver dans un instant… l’irréversible… l’impossible… ce qu’on ne fait jamais, ce qu’on ne peut pas faire, personne ne se le permet…« Ich werde es zerreissen. » « Je vais le déchirer »… je vous en avertis, je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux, je vais m’en arracher, tomber, choir dans l’inhabité, dans le vide…
« Je vais le déchirer »… il faut que je vous prévienne pour vous laisser le temps de m’en empêcher, de me retenir… « Je vais déchirer ça »… je vais le lui dire très fort… peut-être vat-elle hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage un regard attentif… Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfant ?… et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille…
Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : « Nein, das
tust du nicht »… « Non, tu ne feras pas ça »… exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j’ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs…Nathalie Sarraute (1900-1999). Enfance (1983)
Ça ne fait pas tort à l’extase, ces phrases-là.
Ni celle-ci : « Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus ! » — parfaite aussi. Moi quand j’entends ça, je m’débine, c’est étrange, avec les anges.
Colette Renard | Avec les anges . Extrait de l’opérette Irma la douce. Alexandre Breffort, paroles ; Marguerite Monnot, musique ; Colette Renard, chant ; orchestre, dir. Raymond Lefèvre.
Extrait de l’émission Le Palmarès des chansons, enregistrée et diffusée en direct le 5 mai 1966. France, INA [Institut national de l’audiovisuel].
On est protégé par Paris
Sur nos têtes veille en personne
Sainte Geneviève, la patronne
Et c’est comme si
Qu’on était béni(Refrain)
Y a rien à s’dire
Y a qu’à s’aimer
Y a plus qu’à s’taire
Qu’à la fermer
Parce qu’au fond, les phrases
Ça fait tort à l’extase
Quand j’vois tes chasses*
Moi ça m’suffit pour imaginer l’paradis
J’me débine, c’est étrange
Avec les angesVa, c’est pas compliqué du tout
En somme y a qu’à s’écouter vivre
Le reste, on lit ça dans les livres
Où qu’on s’dit « vous » tandis qu’chez nousLes gens qui s’croient
intelligents
Qu’est-ce qu’ils peuvent s’dire
de plus, les gens
Quand i’s’sont dit qu’ils s’aiment
Comme nous-mêmesAmour toujours, c’est p’t-être idiot
Mais y a pourtant pas d’autres mots
Pour dire le nécessaire
Quand on veut êt’ sincèreQuand j’vois tes chasses
Moi, ça m’suffit pour imaginer l’paradis
J’me débine, c’est étrange
Avec les anges.
Alexandre Breffort (1901-1971). Avec les anges. Extrait de : Irma la douce (1956)* tes chasses : tes yeux.
L. & L.
Les étudiants sont beaux cette année
— April is the cruellest month
— Mais, on n’est pas en avril !
— Détrompe-toi.
L. & L.
Dans la ville blanche
Et verte.

Cathédrale luthérienne (1852), Helsinki (Finlande), 11 août 2012. Architecte Carl Ludwig Engel (1778-1840)

Gare centrale (1909), Helsinki (Finlande), 14 août 2012. Architecte Eliel Saarinen (1873-1950)

Kiasma (musée d’art contemporain ; 1998), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Steven Holl

Kiasma (musée d’art contemporain ; 1998), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Steven Holl

Cathédrale luthérienne (1852), Helsinki (Finlande), 15 août 2012
Kampin kappeli / Chapelle de Kamppi (2012), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architectes Kimmo Lintula, Niko Sirola & Mikko Summanen

Palais Finlandia (1971-1975), Helsinki (Finlande), 16 août 2012. Architecte Alvar Aalto (1898-1976)
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Internet :
Kiasma – Nykytaiteen museo / Museum of contemporary art, Helsinki (Finlande)
Finlandia Talo / Finlandia Hall
Bien descendu

Kiasma (musée d’art contemporain), Helsinki (Finlande), 16 août 2012

Berlin (Allemagne). Ancienne gare de Hambourg (musée d’art contemporain) / Hamburger Bahnhof (Museum für Gegenwart), 23 septembre 2011
———
Internet :
Kiasma – Nykytaiteen museo / Museum of contemporary art, Helsinki (Finlande)
Hamburger Bahnhof – Museum für Gegenwart, Berlin (Allemagne)
Sur les quais
Todo este cais é um mundo
Donde não posso fugirCe quai est un monde
Que je ne parviens pas à quitter
Manuel Viegas. À beira do cais
Helsinki (Finlande), 14 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Suomenlinna, Helsinki (Finlande), 17 août 2012
Carminho. À beira do cais / Manuel Viegas, paroles ; António José, musique ; Carminho, chant ; Luís Guerreiro, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare ; [autres instrumentistes non identifiés]. Captation : Corroios (Portugal), 26 août 2012.
Formidable Carminho.
Esse bando de gaivotas
Brincando em cada maré
Esse mar de águas paradas
Que alimenta a minha fé–Toutes ces mouettes
Jouant à chaque marée
Cette mer immobile
Qui nourrit mon espoir Os barcos que vão chegar
Os barcos que vão partir
Todo este cais é um mundo
Todo este cais é um mundo
Donde não posso fugir–Les bateaux qui arrivent
Ceux qui vont partir
Ce quai est un monde
Ce quai est un monde
Que je ne parviens pas à quitter À beira do cais, quem me vê já me conhece
Sou a tal que não se esquece
Que é do mar que tu virás
À beira do cais, tenho o meu destino agora
Estou sempre à espera da hora
Em que um dia voltarás–Au bord de ce quai, me voir c’est me connaître
Je suis celle qui jamais n’oublie
Que c’est de la mer que tu viendras
Au bord de ce quai, c’est ici désormais qu’est mon destin
C’est ici que j’attends le jour
Que j’attends l’heure de ton retour Há quem não ache acertado
Mas a mim, pouco me interessa
Que não é por vir aqui
Que tu voltas mais depressa–On peut trouver cela futile
Mais peu m’importe
Je sais que c’est inutile
Que ça ne hâtera pas ton retour Mas ficou-me este costume
Que até hoje não perdi
Junto ao mar, eu acredito
Junto ao mar, eu acredito
Que estou mais perto de ti. Mais j’ai gardé cette habitude
Jusqu’à cet instant
Car près de la mer, il me semble
Car près de la mer, il me semble
Que je suis plus proche de toi. Manuel Viegas. À beira do cais.Manuel Viegas. À beira do cais. Traduction L. & L.
Helsinki (Finlande), Ehrenströmintie, 14 août 2012
Le pictogramme

Entre Lézignan-Corbières et Narbonne (Aude). Vue depuis le train vers le sud, 27 août 2012
Narbonne, on a déjà près d’une heure de retard.
Ce type — tu sais le genre représentant de commerce ou assimilé, sans âge qu’on puisse préciser entre 50 et 60 ans, d’une laideur vague et insignifiante (je dis bien qu’il est laid, mais que cette laideur est banale, sans charme, rien), vêtu d’un costume café au lait (en réalité couleur de ce breuvage écœurant composé de davantage de lait tiède que de café, servi au Portugal sous le nom de galão, dans des grands verres), le pantalon à peine trop court –, tu vas voir, il va s’asseoir là juste devant.
Il le fait.
Tu vas voir qu’il va sortir un ordinateur.
Il le fait. (Comment il le désigne cet appareil ? Mon ordinateur ? Mon ordi ? Mon laptop ?)
Tu vas voir qu’il va téléphoner, alors qu’on est dans une voiture « silence », c’est signalé partout sur les parois, et même juste au-dessus de lui. (De l’autre côté du couloir central, à ma hauteur, un type, brun cheveux ras, écouteurs aux oreilles, les paupières closes, est pour ainsi dire immobile depuis Toulouse. On dirait que le pictogramme de la voiture « silence », qui figure un téléphone portable stylisé, paupières closes, un point pour la bouche, a été dessiné d’après lui, ou l’inverse. Pour moi : oui, l’inverse.)
Pour l’instant rien, mais patience.
Ça n’a pas tardé. Comme s’il était à son bureau. Tu viens comment, quel avion, celui de Marseille ? Je peux venir te chercher… ah, pas l’avion… ah, pas celui de Marseille, oui d’accord –, des prises de contact : c’est Untel que tu dois voir (je suis en train de lire, j’espère que ça ne va pas durer), je peux t’accompagner si tu veux, je le connais bien, mais il faudrait aussi que tu prennes rendez-vous avec Machin — allô ? Allô ? Allô ?
Dans ces moments-là il est heureux que ces coupures de réseau surviennent. Pourvu que ça dure. Je reprends ma lecture.
Penses-tu. C’est son correspondant qui rétablit la liaison, il reprend de plus belle sa conversation. Ah, j’étais en train de te rappeler… non ça avait coupé, je n’avais plus de réseau. Il entre dans des détails d’horaires de train ou d’avion, d’arrangements pour la soirée, c’est interminable — … ce soir en tout cas je peux passer te prendre quand tu arrives à Marseille
À ce moment précis j’en ai assez, je vais lui demander de téléphoner ailleurs, mais je suis devancé par le pictogramme vivant qui sort brusquement de son immobilité, et qui dans un mouvement très vif vers lui, dit d’une voix forte :
Moi en tout cas je peux pas être à Marseille !
cela dans un accent chti des plus efficaces. L’autre pousse un soupir exaspéré et quitte bruyamment la voiture.
Le pictogramme vivant reprend sa pose et retourne à son inertie attentive.
Je reprends ma lecture, émerveillé d’une telle trouvaille de la part de la SNCF.
L. & L.
Helsinki : c’est calme ici.
La Finlande s’émiette dans la mer. Helsinki se tient là où l’eau prend le dessus, éparpillée en presqu’îles et archipels.
Helsinki (Finlande), vue depuis Suomenlinna, 17 août 2012
J’ai bien des choses à dire tu sais, sur Helsinki. C’est une ville que j’ai prise en sympathie, alors que je n’attendais rien d’elle.
J’y suis arrivé un vendredi soir nuageux, frais, depuis le Languedoc surchauffé : un œuf à la coque qu’on précipite dans l’eau froide pour l’écailler plus commodément.
Le volume sonore ambiant semblait en rapport avec la température : j’ai trouvé une ville discrète, et le dimanche presque silencieuse. Je n’entendais pas les mouettes, j’ai cru qu’il n’y en avait pas. Elles ne se promènent pas n’importe où voilà tout, et le dimanche elles restent coites. Elles gardent la chambre. Ou alors elles vont au sauna comme tout le monde.
Même les jours de semaine, pas d’agression sonore, pas de coups de klaxon énervés. C’est encore l’été, ce serait différent en octobre probablement, mais j’ai trouvé Copenhague, où j’ai fait halte en rentrant, sensiblement plus impatiente.
La langue, qui n’est pas indo-européenne, est toute en voyelles, en r sonores et en s qui crissent. Les mots sont accentués sur leur première syllabe (comme en hongrois). Les voyelles sont courtes ou longues (dans ce cas elles sont écrites deux fois), idem des consones. Ce redoublement est bien marqué. Par exemple, pour dire Kirkkonummi (le nom d’une gare où s’arrête le train entre Helsinki et Turku), il faut faire comme s’il y avait trois mots, Kirk konum mi.
Échantillon (extrait du site d’apprentissage des langues en ligne de Goethe-Verlag.com) :
[Écouter] : Je voudrais un guide qui parle italien.
[Écouter] : Il ne porte ni pantalon, ni manteau,
[Écouter] : mais cet homme n’a pas froid.
[Écouter] : Les bras sont musclés.
[Écouter] : Les jambes sont également musclées.
[Écouter] : Où sont les toilettes ?
Haluaisin oppaan, joka puhuu italiaa. Hänellä ei ole päällään housuja eikä takkia, mutta hänellä ei ole kylmä. Kädet ovat voimakkaat, jalat ovat myös voimakkaat.
Missä on vessa?
Voilà : tu disposes à présent d’un peu de conversation pour ton voyage en Finlande, par exemple pour briser la glace avec le chauffeur de taxi qui t’amènera de l’aéroport.
Helsinki (Finlande), Merisatamanranta, 14 août 2012
L. & L.
À suivre.

