La prochaine fois que je viendrai au monde ici
Helsinki (Finlande), Suomenlinna, 17 août 2012
La prochaine fois que je viendrai au monde ici je transcrirai chaque minute depuis le début. Je n’en consommerai pas une seule sans réfléchir d’abord, et le cas échéant j’arrêterai le temps afin qu’il attende ma décision. Je choisirai les jours de calme, le travail, les nuits ardentes, les proches les plus sages, mes amours les plus belles et les plus fidèles. Avant la scène de l’amour, pendant et après, ni mon partenaire ni moi-même ne devrons nous sentir étrangers. Jamais, si la vie dépérit et avec elle toutes les choses, je ne me dirai que demain il sera trop tard.
Pentti Holappa (1927- ). Programme de principe. Extrait de : La bannière jaune (1988). Dans : Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction du finnois par Gabriel Rebourcet
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Holappa, Pentti (1927- )
Les mots longs, poèmes (1950-1994). Traduction Rebourcet
Les mots longs : poèmes 1950-1994 / Pentti Holappa ; traduit du finnois et présenté par Gabriel Rebourcet. – [Paris] : Gallimard, 1997. — 196 pages ; 18 cm.
(Collection Poésie ; 307).
ISBN 2-07-032966-6.
Hagondange
Lorsque de Helsinki on prend le train pour Montpellier, on passe par Metz. On s’y arrête un peu, tôt le matin.
À Metz, il part beaucoup de trains pour Rémilly. Je ne savais pas. J’apprends aujourd’hui même l’existence de Rémilly, et le besoin qu’on a, étant à Metz, de s’y rendre souvent.
À Metz il part beaucoup de trains. La voix des gares françaises, qu’on entend aussi bien à Toulouse ou à Quimper qu’ici, parle presque sans arrêt.
Le train numéro 86703, à destination de Luxembourg, partira voie 6 ; il desservira Hagondange.
En raison de ce nom si beau, si parfaitement équilibré, cette annonce « il desservira Hagondange », sonne comme une formule magique ; elle est un oracle divin.
Mais pour autant que je m’y efforce, je ne parviens pas à imaginer l’accomplissement de cela, « il desservira Hagondange ». Hagondange a été servie autrefois, et sans mégoter, puisqu’il faut à présent la desservir encore et encore.
Quant aux trains en provenance de Luxembourg, la voix des gares dit : Lugzembourg. Seulement pour ceux-là. Autrement elle dit : Luxembourg. Ce relâchement, est-ce de l’empathie pour la fatigue d’avoir desservi Hagondange cette fois encore ? Les trains arrivent exténués, la voix des gares le sait.
Voici que sur le tableau d’affichage apparaît mon train :
7h29 Nancy
7h41 Forbach
7h41 Luxembourg
7h47 Strasbourg
7h50 Nancy
7h55 Thionville
8h00 Luxembourg
8h06 Montpellier St Roch
tellement incongru qu’on croirait à une erreur de programmation. Une fatigue qui ferait dérailler le logiciel de temps en temps. Peut-être que certaines semaines des trains partent de Metz pour Séville, pour Varsovie, pour Helsinki, que sais-je.
Voie 3. Je m’installe.
Derrière moi un couple de retraités qui a besoin de parler, pour dire n’importe quoi, des futilités. Ils se chamaillent, ressassent le réveil en catastrophe, c’est la faute de la femme, c’est toujours sa faute, s’inventent des urgences comme celle d’appeler Brigitte, allô ma puce, ah, ah bon, à Tarendol ? – ils ont reçu une carte de Germaine, elle est à Tarendol avec les ptits –, ne sont plus certains d’avoir composté les billets, cherchent à apercevoir « la maison » dès que le train est en route.
— Tiens on arrive à Nancy déjà.
— Non c’est Pont à Mousson, j’ai vu la côte de Mousson.
— Tu es sûre, moi j’te dis qu’ c’est Nancy.
— Mais non, j’te dis qu’c’est Pont à Mousson, tiens regarde.
Lorsqu’on peut lire le nom d’une gare, l’homme dit ce nom à voix haute.
— Pompey (prononcé Pompais, alors que j’avais mentalement formé Pompeille). Toul.
— Qu’est-ce qu’i y a ?
— J’ai dit Toul.
— On est où là ?
— J’en sais rien. À la campagne. Y a pas d’indication.
— Germaine est à Tarendol avec les ptits. Ah je sais c’que j’ai oublié. Les gants de toilette.
— Et ma trousse de toilette verte, tu l’as prise au moins ?
Ils m’exaspèrent, tellement ils sont semblables à mes parents.
Le paysage lorrain est assez beau, mais je suis exténué, sur le point de basculer dans un puits de sommeil. C’est comme si j’avais desservi Hagondange.
Gare de Metz (Moselle, France). Verrière. 20 août 2012
L. & L.
Où sont les mouettes ?
Hier : levé avant cinq heures. Le train jusqu’à l’aéroport de Roissy. Le ciel était clair jusqu’au début de l’Allemagne, ensuite rien de visible jusqu’à l’arrivée à Riga où il y avait une escale. L’Estonie était couverte d’une nappe de nuages, écume qu’il aurait fallu pouvoir retirer, comme celle du pot-au-feu. L’avion ne l’a traversée que sur le golfe, et de suite est apparue la côte morcelée de la Finlande, Helsinki au milieu de son archipel.
Déjà presque huit heures du soir.
Le chauffeur du taxi, une fois établie l’adresse où il devait me déposer, et jusqu’au paiement de la course, n’a pas émis un son. J’ai vu en passant la cathédrale orthodoxe, et l’hôtel de ville, et d’autres vues figurant dans les guides.
Ce matin, alors que je suis en pleine ville, à moins de 100 mètres de la mer, je me réveille dans un silence absolu. Je n’en ai jamais entendu de pareil. Ni bruit ni remous, d’aucune origine.
Ici pas de mouettes.
L. & L.
Jamais rien fait qu’attendre
Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée.
Marguerite Duras (1914-1996). L’amant (1984). (Minuit, 1984, p. 35).
« Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j’ai évité de dire, ce que j’ai dit, je crois avoir dit l’amour que l’on portait à notre mère mais je ne sais pas si j’ai dit la haine qu’on lui portait aussi et l’amour qu’on se portait les uns les autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l’amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m’est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né du premier jour. Elle est le lieu au seuil de quoi le silence commence. Ce qui s’y passe c’est justement le silence, ce lent travail pour toute ma vie. Je suis encore là, devant ces enfants possédés, à la même distance du mystère. Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »
Marguerite Duras (1914-1996). L’amant (1984). (Minuit, 1984, p. 34-35).
Je n’ai jamais rien fait, j’ai passé ma vie assise à attendre ma vie.
Amália Rodrigues (1920-1999), citée par Véronique Mortaigne dans Portugal : fado chant de l’âme (1998). (Le Chêne, 1998, p. 49.)
« Amália a adopté le fado comme Uma estranha forma de vida, une étrange façon de vivre. « Un constat lucide de la prédominance du destin, de la tournure inéluctable d’une vie, de la naissance à la mort, confiait-elle en 1991 au journal Le Monde. Je me suis totalement abandonnée au destin. Je n’ai jamais rien fait, j’ai passé ma vie assise à attendre ma vie. Ma destinée a été heureuse, extraordinaire ; eût-elle été contraire, j’y aurais adhéré de la même manière. » »
Véronique Mortaigne. Portugal : fado chant de l’âme (1998). (Le Chêne, 1998, p. 49.)
Amália Rodrigues. O fado de cada um / Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique ; Amália Rodrigues, chant. Extrait du film : Fado, história d’uma cantadeira (Portugal, 1947) ; Perdigão Queiroga, réalisateur.
O fado de cada um Le fado de tout le monde Bem pensado
Todos temos nosso fado
E quem nasce malfadado,
Melhor fado não terá
Fado é sorte
E do berço até a morte,
Ninguém foge, por mais forte
Ao destino que Deus dáQuand on y pense
Nous avons tous notre fado
Et si on naît avec un sort contraire
On n’en aura jamais de meilleur
Chacun son destin
Et du berceau jusqu’à la mort
Qu’on soit faible ou qu’on soit fort
On n’échappe pas à celui que Dieu nous donne.— — No meu fado amargurado
A sina minha
Bem clara se revelou
Pois cantando
Seja quem for adivinha
Na minha voz, soluçando
Que eu finjo ser quem não souDans mon fado d’amertume
Ma destinée
S’est clairement révélée
Et quand je chante
N’importe qui le devine
Dans ma voix, mes sanglots,
Je feins d’être quelqu’un d’autre— — Bom seria poder um dia
Trocar-se o fado
Por outro fado qualquer
Mas a gente
Já traz o fado marcado
E nenhum mais inclemente
Do que este de ser mulher Quel bonheur ce serait
De pouvoir un jour
Changer son fado contre un autre
Mais chacun
Naît avec son propre fado
Et il n’en existe aucun de plus dur
Que le mien, qui est d’être femme. Silva Tavares. O fado de cada um.Silva Tavares. O fado de cada um. Traduction L. & L.
J’habite 384, rue de la Lune
C’est encore dans le tram que ça se passe.
Un jeune garçon, 18 20 ans, noir, pas très grand, assez menu.
Irruption des contrôleurs — ça faisait longtemps –, tous massifs quant à eux. Le jeune homme n’est pas en règle, il invoque un billet pourtant en sa possession, oui mais déchiré, un coin manquant. On entend un accent africain, j’ignore lequel, dans la voix qui dit que si, le billet a bien été composté — mais vous voyez bien que non dit le contrôleur, d’ailleurs il ne peut pas marcher, mettez-le dans la machine. Le ticket introduit par le jeune homme reste coincé dans le composteur qui se met à hululer. Un des autres contrôleurs, l’expert en machines à composter, est appelé pour faire cesser le bruit tandis que le premier demande au jeune homme ses papiers.
Il n’a rien.
Vous êtes sûr ? Regardez bien dans toutes vos poches.
Rien.
Votre nom ? Il en donne un.
Le prénom ? Le voilà.
Né où ? À Paris.
Quelle année ? 1999.
1999 ? 1989 vous voulez dire ? Oui oui c’est ça, oui 99 c’est pas possible, c’est vrai.
Vous habitez Montpellier ? Oui oui.
Vous êtes étudiant ? Non.
Vous cherchez du travail ? Oui je cherche du travail.
Vous habitez où ? 384.
Comment ? Je vous demande votre adresse. 384.
384 c’est juste le numéro, et la rue c’est quoi ?
Il a répondu :
Rue de la Lune.
Cette invention m’a enchanté, je l’ai trouvée géniale.
Merci donc à toi, jeune homme qui t’es placé sous la protection de la Lune, et bonne chance.
Renée Claude. La lune / Léo Ferré, paroles et musique ; Renée Claude, chant ; Philippe Noireault, piano. Extrait de : On a marché sur l’amour : Renée Claude chante Léo Ferré (1994). Vidéo : Rimbowarrior sur Dailymotion.
L. & L.
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Claude, Renée
On a marché sur l’amour (1994)
On a marché sur l’amour : Renée Claude chante Léo Ferré / Renée Claude, chant ; Philippe Noireault, piano. — [Lanoraie, Québec, Canada] : Transit ; Interdisc Distribution, 1994. — 2 CD.
Transit TRCD 9109/10.
Internet :
Renée Claude dans Wikipédia
Renée Claude — Site officiel
De nuages
BnF (Bibliothèque nationale de France), Paris, 2 août 2012
Réunion à la BnF cet après-midi. Je prends le tgv de 9h24.
Au moment de monter à bord : un très gros homme en forme d’œuf de Pâques un peu affaissé de chaleur. Il transpire comme les aubergines sous l’effet du gros sel. Pressé de trouver sa place, il m’est passé devant. Le diamètre de l’œuf est tout juste inférieur à la largeur de l’allée centrale du compartiment. Avec 2 centimètres de plus : bloqué. (Et dans les hôtels pour se doucher ?)
Je termine mon travail. Je dors un peu.
Abords de Paris : le paysage est fait de nuages et de fils électriques.
Je déjeune dans l’habituel fast-food chic près de la BnF, j’ai un peu de temps. Un groupe de trois hommes américains, costumes gris et cravates – leurs voix, criées. Ils ne prononcent pas just à la façon britannique, ils disent jest, presque jes : I jes told her – et pour ce r final on a l’impression que la langue se retourne et s’enroule comme un rollmops autour d’un cornichon.
Me revient en mémoire un souvenir de près de trente ans peut-être, je ne sais pas ce qui l’amène :
moi, voix jeune : — Allô, la bibliothèque Forney ?
le standardiste, voix jeune : — Elle-même.
J’avais ri, le jeune homme aussi.
J’ai la nostalgie de ma jeunesse, je ne me consolerai pas de sa fuite. Une trahison.
Retour par le tgv de 18h07.
Le paysage est fait de nuages.
L. & L.

Vrrai
J’étais un peu ensuqué en écoutant la radio hier matin, étant rentré du concert de Haris Alexiou à Sète à 1 heure et demie de la nuit (cela au péril de ma vie, c’est à dire dans la voiture d’une collègue dont je m’émerveille qu’elle-même soit encore de ce monde, sachant ce que je sais désormais) de sorte que je n’ai écouté que d’une oreille distraite Les matins d’été, jusqu’à la rediffusion d’une ancienne interview de Mick Jagger, en français (13 février 1971, par Patrice Blanc-Francard).
Je ne me suis pas intéressé à ce qu’il disait ; ce qui m’a charmé c’est son français, ou disons son interprétation du français. Il le parle assez bien. Seulement phoniquement, musicalement, ça n’a rien à voir avec ce qui nous est familier.
Un accent étranger est fait de mille éléments : non seulement la prononciation différente des voyelles ou des consonnes, mais aussi l’intonation, l’attaque de la phrase ou du mot, la ligne mélodique et le rythme du discours, jusqu’au placement de la voix, qui transposés de la langue maternelle dans une autre donnent à celle-ci un relief particulier — et inattendu.
À cela s’ajoutent les qualités particulières de l’élocution de la personne qui parle. Lui, Mick Jagger, disant « non c’est pas vrai » traîne un peu sur non, et fait de vrai un mot entièrement nouveau, inouï, simplement parce que le r français ne lui est pas naturel, qu’il a donc besoin d’une fraction de seconde de plus que nous pour le réaliser, et que cet allongement insolite débouche en outre sur un « ai » ouvert, légèrement diphtongué, long lui aussi.
Mick Jagger a beaucoup de charme de toute façon. La radio ayant eu le bon goût de passer ensuite Jumpin’ Jack Flash, à 9 heures j’étais presque réveillé.
The Rolling Stones. Jumpin’ Jack Flash / Mick Jagger & Keith Richards, paroles et musique. 1968.
Dans le tram il y avait un homme, un retraité, de ceux qui lient conversation avec leur voisin. Il parlait avec un accent parisien déjà un peu daté, disant presque des fuais pour des fois. J’y pense : je ne l’ai pas trouvé charmant, lui. Que veux-tu, je suis plein de préjugés.
L. & L.
À regarder les nuages
Car il n’a faim que des nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se perdre dans l’eau.
Jules Renard (1864-1910). Le cygne. Dans : Histoires naturelles (1894)



L. & L.
L’après-midi au musée
Pour ta peine mon fils
Je confesse à Dieu (tout-puissant),
à la bienheureuse Marie (toujours vierge)…
Après j’ai oublié.

Città di Castello (Ombrie, Italie), Duomo, crypte. 15 juillet 2012

Spoleto = Spolète (Ombrie, Italie), Duomo. 16 juillet 2012

Urbino (Marches, Italie), Duomo. 18 juillet 2012
Pour ta peine mon fils tu réciteras trois paters, non quatre, même cinq, et autant d’avés.
Dans ton cas l’idéal serait de ne pas cesser d’en réciter.
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L. & L.







