La pluie sur nous
Le ciel versait des larmes ardentes. La terre se taisait sous son poids. Tout, alentour, n’était que douleur recueillie, antique colère, épouvante.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Yeux obliques. Traduit de Occhi obliqui (1950) par Marguerite Pozzoli.
Dans : L’infante ensevelie, Actes Sud, impr. 2003. ISBN 2-7427-4457-6. Page 32.Il cielo versava lagrime ardenti. La terra taceva sotto il suo peso. Tutto, intorno, era raccolto dolore, antica ira, spavento.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Occhi obliqui (1950).
Dans : L’Infanta sepolta, a cura di Monica Farnetti, Adelphi, 2000. ISBN 978-88-459-1545-1. Page 35.
Camané. A noite e o dia / Jacinto Lucas Pires, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (fado CUF) ; Camané, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare. Enregistrement audio extrait de : Camané, Sempre de mim, Portugal : EMI, ℗2008.
| Ai foi o dia que invadiu a noite ou foi a noite que invadiu o dia a chuva contra o vidro, leve açoite quase saudade ou triste alegria |
Est-ce le jour qui s’est emparé de la nuit Est-ce la nuit qui a conquis le jour ? La pluie contre la vitre, qui frappe doucement Presque saudade, ou bien triste bonheur. |
| Minha alma quieta em desassossego já madrugada ou ainda manhã nenhuma sombra sobre o mundo cego e, no entanto, a escuridão que há |
Mon âme sereine dans son intranquillité Déjà l’aube, ou encore le matin Nulle ombre sur le monde aveugle Et pourtant, toute cette obscurité. |
| O tempo fraco ou o tempo forte luz do que foi, dor do que há-de vir simples vazio ou amor de morte verdade a chuva e os céus a fingir |
Le temps fragile ou le temps plein de force Lumière de ce qui fut, douleur de l’avenir Simple vide ou désir de mort Vérité de la pluie, et mensonge des cieux. |
| Ai foi o dia que invadiu a noite ou foi a noite que invadiu o dia chove no meu destino, duro açoite clara saudade ou negra alegria |
Est-ce le jour qui s’est emparé de la nuit Est-ce la nuit qui a conquis le jour ? La pluie sur mon destin, qui frappe durement Claire saudade ou bien sombre bonheur. |
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Jacinto Lucas Pires. A noite e o dia. Inspiré de Louise Bourgeois.
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Jacinto Lucas Pires. La nuit et le jour, traduit de A noite e o dia par L. & L. Inspiré de Louise Bourgeois. |
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L. & L.
Réminiscences de l’été fini

Lac de Lugano à San Mamete (Lombardie, Italie), 15 juillet 2013.
Tu portes un T-shirt rouge avec Russell Athletic imprimé dessus (Russell comme Jane Russell dans Gentlemen prefer blondes, athletic comme Pep Guardiola ou Novak Djoković, mais tu es gros, ta peau rose et blanche de radis se voit entre le bas du T-shirt et la ceinture du short que tu portes sans complexe aucun).
Tu proviens d’un de ces pays qui forment la graisse de l’Europe, une graisse qui fond et se dilate sous l’effet de la chaleur estivale, se répandant sur le Sud, se fixant sur certains rivages tels que ceux des lacs des Alpes italiennes et les engorgeant jusqu’à l’athérosclérose.
Tu parles fort, dans ta langue du Nord. Tant de tes compatriotes sont ici en même temps que toi, portés par la même coulée que toi, logés dans les mêmes hôtels que toi, amassés sur les mêmes plages, se nourrissant aux mêmes tables, lisant les mêmes journaux, ceux-là qui sont en vente au kiosque de ta rue dans ta ville du Nord — que ce pays-ci leur appartient, et t’appartient à toi aussi, du moins le temps que la chaleur sera suffisante pour que le gras dont tu es une molécule reste répandu hors de son vase.
Les Britanniques non ; ils gardent leur quant-à-soi ; ils se déposent à l’écart du gras, ayant de toute façon voyagé à part des Continentaux. Ils préfèrent Vérone aux lacs, car ils ont de la tendresse pour leur Juliette : ils veulent voir le balcon, entrer dans les cours des palais, contempler les décors de la tragédie entre lesquels errent encore les déchirants fantômes (« N’est-ce pas le jeune Roméo ? » acte I sc. 5).
Ils ont bien préparé leur expédition, ayant de longue date compulsé cartes et guides dignes de confiance (c’est à dire : britanniques). Ils se sont rendus dans des boutiques spécialisées dans l’aventure afin d’y acquérir le nécessaire, de bonnes chaussures, des vêtements pratiques adaptés aux pays chauds, des gourdes, des sacs à dos légers, des chapeaux de toile à bords suffisamment larges, des protections contre les moustiques et les insectes, de quoi se dépayser confortablement en affrontant sereinement les pittoresques inconvénients des pays exotiques (those Latin countries, you never know what to expect, do you?).
Et les voici, sérieux comme des chasseurs de papillons. L’observation des us et coutumes locales fait partie de leur protocole ; surtout, ils s’étonnent de cette langue si étrangement déformée (les gens d’ici ont un accent si terriblement provincial, gorgonzola c’est inimaginable comme ils le prononcent, tellement bizarre n’est-ce pas ; oh mais ces mots italiens, oh, they’re so lovely : the melanzane, the bottiglia di vino bianco, and la chiesa è chiusa — oh oh oh, sooo, so lovely) — et ces mots délicieux les Anglais les disent avec leurs voix de Croydon ou de Barnstaple, comme il faut, lentement, en articulant, et pourtant les gens d’ici peinent à les comprendre (oh mais ils sont si gentils you know, sooo nice).

L. & L.
Ce n’est pas à proprement parler un fado, plutôt une chanson. Une chanson posthume, que ni le compositeur (Alain Oulman, 1928-1990, celui qui n’a voulu écrire que pour Amália Rodrigues) ni le poète (Pedro Homem de Melo, 1904-1984) n’ont jamais entendue.
Elle est faite d’une mélodie inédite exhumée dans les archives d’Alain Oulman par son fils Nicholas Oulman, et confiée par ce dernier au fadiste Camané. Et c’est donc à Camané qu’on doit de l’avoir associée à un beau poème de Pedro Homem de Melo, continuant ainsi une courte liste de chansons signées des deux mêmes noms (Verde, verde ; Havemos de ir a Viana ; Cuidei que tinha morrido ; Fandangueiro ; Gondarém ; A minha terra é Viana et Prece, j’en oublie peut-être), toutes enregistrées par Amália au cours des années 1960 et 1970, puis en 1989 ou 1990 pour la dernière.
Ce Sei de um rio (Je connais un fleuve), Camané l’interprète évidemment à la manière d’un fado (dans son album Sempre de mim, 2008), comme l’aurait fait Amália à qui la musique était évidemment destinée. Cependant la version qu’en donnent la chanteuse portugaise Susana Travassos et le guitariste et compositeur brésilien Chico Saraiva quatre années plus tard est encore plus mélancolique, dans son dépouillement, avec le chant qui se refuse à l’expressivité.
Camané. Sei de um rio / Pedro Homem de Melo, poème ; Alain Oulman, musique ; Camané, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare. Enregistrement audio extrait de : Camané, Sempre de mim, Portugal : EMI, ℗2008.
Vidéo : Bruno de Almeida, réalisation. Production : Arco Films, 2008.
Susana Travassos & Chico Saraiva. Sei de um rio / Pedro Homem de Melo, poème ; Alain Oulman, musique ; Susana Travassos, chant ; Chico Saraiva, guitare. Enregistrement audio extrait de : Chico Saraiva e Susana Travassos, Tejo-Tietê, Brésil : Delira Música, ℗2013.
Vidéo : Rubens Amatto, Mario Cassettari. 2012.
Sei de um rio…
Sei de um rio
Em que as únicas estrelas
Nele, sempre debruçadas
São as luzes da cidadeJe connais un fleuve…
Je connais un fleuve
Dans lequel les seules étoiles
Qui toujours se mirent
Sont les lumières de la ville.Sei de um rio…
Sei de um rio
Rio onde a própria mentira
Tem o sabor da verdade
Sei de um rioJe connais un fleuve…
Je connais un fleuve
Où même le mensonge
A le goût de la vérité
Je connais un fleuve…Meu amor, dá-me os teus lábios!
Dá-me os lábios desse rio
Que nasceu na minha sede!
Mas o sonho continua…Mon amour donne-moi tes lèvres
Donne-moi les lèvres de ce fleuve
Né de ma propre soif !
Mais le rêve se poursuit…E a minha boca (até quando?)
Ao separar-se da tua
Vai repetindo e lembrando
“– Sei de um rio… Sei de um rio…”Et ma bouche (jusqu’à quand ?)
Lorsqu’elle s’écarte de la tienne
Répète encore et se rappelle :
Je connais un fleuve, je connais un fleuve…Sei de um rio… Até quando? Je connais un fleuve – jusqu’à quand ? Pedro Homem de Melo (1904-1984). Sei de um rio.
Pedro Homem de Melo (1904-1984). Sei de um rio. Traduction L. & L.
Tournée de faisselles

Pablo Picasso (1881-1973). La femme aux cheveux verts (gravure ; 1949).
À ma surprise le train était surpeuplé mardi matin entre Toulouse et Montpellier, des gens partout. J’étais assis près de la fenêtre, dans un de ces emplacements inconfortables où deux sièges font face à deux autres.
Au-delà du couloir central, le carré symétrique était occupé par une petite famille des plus pittoresques que j’avais déjà remarquée sur le quai, un jeune couple avec deux enfants (3 ans et 4 ans et demi, ai-je appris entre Castelnaudary et Carcassonne, en écoutant aux portes), fermement gouvernée par la mère : une jeune femme aux cheveux verts, un bras entièrement tatoué de l’épaule au poignet, des piercings en plusieurs endroits d’un assez joli visage. Elle m’a semblée plus âgée que le père, quant à lui chichement piercé d’une seule barrette qui passait horizontalement sous la peau de la nuque. Le tout, mère, père, enfants, vêtu avec une décontraction d’une élégance discrète et probablement coûteuse.
L’étonnant est que les parents étaient constamment, sans aucune relâche, attentifs aux deux enfants, se montrant de temps à autre avec eux d’une dureté qu’on a cessé de voir — la mère surtout (dont le timbre de voix évoquait celui de Muriel Robin par dessus le marché) –, et en même temps d’une très grande tendresse, que les enfants leur manifestaient également en retour. Je crois qu’ils étaient instituteurs l’un et l’autre, d’après des bribes de conversation entendues : — j’ai essayé les animaux de la forêt ça n’a pas marché — ah ça n’a pas fonctionné ? Les enfants : très sympathiques je dois dire, vifs et rieurs, ne tenant aucune rigueur à leurs parents d’être à la fois extravagants et démodés. Lorsque les rires et les voix montaient vraiment trop, il suffisait d’une rebuffade violente de la mère pour que tout le compartiment se tienne à carreau (à mesure que le voyage progressait je sentais ma voisine de gauche de plus en plus tendue et réprobatrice).
À Narbonne le jeune homme qui me faisait face a cédé sa place à une femme entre deux âges, ample et molle, enveloppée dans des cotonnades bariolées (lorsqu’elle se tenait debout, le pantalon formait un W). Vernis à ongles orange et cheveux assortis, avec racines visibles. M’a demandé avec un sourire affable (c’est à dire que la bouche formait juste un point), d’un ton empressé et les yeux écarquillés si ça me gênait qu’elle déploie la tablette, cette tablette amovible fixée à la paroi sous la fenêtre. Ça ne me gênait pas. Elle y a posé son sac après en avoir extrait un petit livre rose et carré : Le top des menus antifringales [sic], ainsi qu’un téléphone portable de couleur vert laitue qui n’a pas tardé à coasser (comme une grenouille, oui c’est ça). Le battement de cils ennuyé s’adressait à la galerie, mais la tête dodelinait d’agréable anticipation et la bouche disparaissait à nouveau tandis qu’elle portait l’appareil à son oreille en tenant levé un petit doigt conique. Mais oui je suis pien installée oui on est parti oh je te remercie pour tout pour tout ouii tout va pien tout va pien. Cet assourdissement de certaines consones, les b ou les d, loin de procéder d’un accent régional ou étranger, était plutôt la manifestation d’une sorte de retenue, une marque de politesse vis à vis d’autrui, — une tentative d’effacement.
Peu avant l’arrêt de Montpellier les enfants sont devenus subitement turbulents, à quoi leur mère aux cheveux verts a mis le hola d’un tonitruant Vous arrêtez immédiatement ou je vous retourne les faisselles sur la gueule ! — une éventualité que les enfants, indulgents, ont envisagée avec douceur et détachement. Ma voisine de gauche frémissait d’indignation, au point de se laisser aller à dire, presque à crier, à voix basse car elle n’osait pas encore élever la voix, comme pour elle-même mais la dame bariolée a cru qu’elle le lui disait à elle, Mais c’est pas possible de traiter des enfants comme ça ! Aussitôt la dame bariolée a écarquillé les yeux en signe de bonne volonté et approché sa figure molle pour demander dans un susurrement à quelle gare était montée la petite famille. À Toulooouse oh mon Tieu mon Tieu — et on arrivait, j’ai dû descendre comme on s’éveille d’un rêve, à regret.
L. & L.
Une aubaine. Le trop court concert donné par l’inégalable Sílvia Pérez Cruz au Festival Les Suds d’Arles le 10 juillet 2013 a été filmé par Arte, et il est accessible en ligne sur Arte Live Web.
Sílvia Pérez Cruz. Sílvia Pérez Cruz au festival Les Suds à Arles / Sílvia Pérez Cruz, chant, guitare ; Raül Fernandez, guitare, ukulele et mandoline ; Mario Mas, guitare ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse. Captation : Arles (France), Festival Les Suds, 10 juillet 2013.
Un enchantement de chaque seconde. Une présence scénique extraordinaire : il y a une telle force, un tel rayonnement dans sa seule présence qu’il lui suffit d’apparaître pour aimanter tous les regards, un naturel inouï — et bien entendu un talent de vocaliste hors pair (un ou deux passages un peu délicats dans ce concert en plein air, mais des peccadilles qui ne gâchent en rien ces cinquante minutes de magie).
Le concert commence avec la « saeta » Carmen, du film Blancanieves, chantée a cappella avec un discret soutien du violoncelle dans la partie finale, à donner la chair de poule ; et l’intensité demeure jusqu’au morceau final, Vestida de nit écrite par ses parents. Le sommet, s’il y en a un, pourrait être atteint avec Corrandes d’exili, poème de Pere Quart sur l’exil des Catalans fuyant vers la France pendant la guerre civile, mis en musique par LLuís LLach (« Una nit de lluna plena tramuntàrem la carena, lentament, sense dir re. Si la lluna feia el ple, també el féu la nostra pena » : Une nuit de pleine lune nous avons gravi la montagne, lentement, sans rien dire. Si la lune était pleine, grande aussi était notre peine.) Ou le spectaculaire Dilúvio universal. Ou la Mechita, avec la seule guitare de Mario Mas. Toutes finalement. Instrumentistes impeccables.
Voici le programme, avec un repérage approximatif du début des morceaux :
0:30 Thème de Carmen, du film Blancanieves (Sílvia Pérez Cruz, paroles & musique)
4:00 Tonada de la luna llena (Símon Diaz, paroles & musique) — Venezuela
10:10 Pare meu (Maria Cabrera, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique) « Es en catalán, c’est pas difficile »
16:00 Iglesias (Sílvia Pérez Cruz, paroles & musique)
22:19 Mechita (Manuel Raygada Ballesteros, paroles & musique) — Pérou
24:50 Corrandes d’exili (Pere Quart, poème ; LLuís LLach, musique)
29:57 Veinte años (Guillermina Aramburu, paroles ; María Teresa Vera, musique) — Cuba
35:35 Dilúvio universal (Sílvia Pérez Cruz, paroles & musique)
43:10 Vestida de nit (Glòria Cruz, paroles ; Càstor Pérez, musique)
Ne pas rater l’intermède du rouge à lèvres, vers 21:30 :
« …que me pinto los labios, pero beso el micro, y el micro me pinta la naríz, y parezco un payaso… no tengo dignidad ninguna »
« … parce que je me mets du rouge à lèvres, mais j’en laisse sur le micro [je fais des baisers au micro], et le micro m’en met sur le nez, et j’ai l’air d’un clown… je n’ai aucune dignité !»
¡Disfruten!
——
Sílvia Pérez Cruz
11 de novembre (2012)
11 de novembre / Sílvia Pérez Cruz, chant, guitare, piano, accordéon etc. ; Raül Fernandez, guitare, mandoline, banjo etc. ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse ; etc. — [Espagne] : Universal Music Spain, 2012.
EAN 0602537012985
Écouter 11 de novembre sur le site officiel de Sílvia Pérez Cruz
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Sílvia Pérez Cruz — Site officiel
Sílvia Pérez Cruz sur Myspace
Où sont les roulettes ?

Quand on ouvre ça sent encore l’humide. On s’installe sans prendre ses aises dans la chambre de l’ouest, qui a moins l’air d’un grenier.
On ne reste pas longtemps, on vient pour rassurer la maison, lui faire savoir qu’elle n’est pas seule au monde, qu’on reviendra dès que possible, le plus souvent possible.
On se contente du peu de confort : un lit, une gazinière, de l’eau froide. On ne fait pas de cuisine sinon rudimentaire, juste cuire du riz ou des pommes de terre, on mange des tomates en salade (l’huile est catalane : « Camins de verdor »), des sardines à l’huile, du jambon cru avec des melons, des abricots, des amandes, du fromage, du boudin.

Dimanche soir à la radio ils ont repassé un très ancien Hussard sur le toit de Giono, avec Gérard Philipe et Jeanne Moreau : je n’en ai pas dormi de la nuit. Il y a une bête dans le grenier, on entend les pattes qui tapotent. À partir de sept heures, les églises de la vallée sonnent les heures l’une après l’autre, la dernière avec un décalage de dix bonnes minutes par rapport à la première. Des coqs, des chiens, un avion, des oiseaux discrets, des moteurs, un âne, l’air qui passe dans les feuilles.
On nettoie le dehors (mal outillé d’un sécateur, je fais des escaliers dans la haie, je martyrise la glycine : voilà toute mon œuvre. Incapable dans ce monde comme probablement dans les autres).
Lundi matin j’apprends à la radio qu’Albert Einstein, lorsqu’il a vu sa petite sœur pour la première fois, a demandé : Mais… où sont les roulettes ? Une claire mise en cause de l’incompétence — ou pire, de l’égoïsme — des fabricants.
On se dit que ce serait bien de s’établir dans cette maison. (Oui, mais que de travail pour la rendre habitable. De toute façon non, c’est impossible avant longtemps.)
On s’en va.



Démons et merveilles
Quelle chanson extraordinaire ! Une des plus belles de toutes. C’est Cora Vaucaire qui l’a rendue célèbre je pense : une belle version certainement, quoique… Dans le film (Les visiteurs du soir, de Marcel Carné, 1942), elle est chantée avec moins d’emphase par Jacques Jansen, qui prête sa voix à Alain Cuny.
Démons et merrrveilles, elle dit ; vents et marrées ; toi, doucement carrrressé parr le vent, tu rrrrrremues en rrrêvant.
Tellement rrrive gauche, et un peu bonne sœur aussi (Silence mesdemoiselles ! Arlette Laguiller, encore vous, toujours vous, n’est-ce pas ? Trois heures de colle samedi, et vous verrez M. l’aumônier. Ou plutôt non.)
Ah l’heureuse époque !
Cora Vaucaire (1918-2011). Démons et merveilles / Jacques Prévert, poème ; Maurice Thiriet [et Joseph Kosma ?], musique ; Cora Vaucaire, chant ; accompagnement de guitare. Captation : France, 1952.
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.
Jacques Prévert (1900-1977). Sables mouvants. Extrait de : Paroles (1946, 1ère publication).
Qui ?
On se pose la question, et la réponse est une longue rêverie.
Henry James (1843-1916). Gabrielle de Bergerac. Traduit de : Gabrielle de Bergerac (1869) par Jean Pavans (1990).
Dans : La maîtresse de M. Briseux et sept autres nouvelles, La Différence, 2010. (Minos ; 79). ISBN 978-2-7291-1905-8. Page 78.You ask the question, and the answer is a long revery.
Henry James (1843-1916). Gabrielle de Bergerac (1869).
Dans : Complete stories 1864-1874, New York : Literary Classics of the United States, 1999. ISBN 1-883011-70-1. Page 460.
Maurice Ravel (1875-1937). L’indifférent, extrait de Shéhérazade (1903) / poème de Tristan Klingsor ; Suzanne Danco, soprano ; Orchestre de la Suisse romande ; Direction Ernest Ansermet. Enregistrement : 1955.
À vide
Parfois on ne sait plus quoi écrire.
— On, pronom malhonnête. Qui-ça, on ? Toi en réalité, c’est bien ça ?
Oui, mais toi aussi. On, c’est pour rester un peu vague. Si on disait je, on saurait déjà lequel précisément a quelque chose à écrire, et on aurait sans aucun doute une intention. Dans ce cas-là, ça vient assez facilement, on sait quoi écrire ; reste à composer, à agencer, c’est un jeu, ou parfois un travail.
— Si on n’a rien à écrire, on n’a qu’à faire autre chose : aller s’acheter des bonbons, que sais-je.
C’est qu’on a quand même envie de faire ça. D’ailleurs on ne peut pas s’en empêcher : il y a en permanence, mais à certains moments plus qu’à d’autres, comme un moteur dans la tête qui cherche à formuler n’importe quoi, ce qui se présente. C’est comme être porté à faire la cuisine, ou à bricoler, dessiner, enfin ce qu’on a comme lubie, même dans un funiculaire ou une salle d’attente. Aller s’acheter des bonbons, quel intérêt ?
— Tu aurais un but dans la vie, et des bonbons. Parce que tu disais que parfois (maintenant, je suppose) on ne sait pas quoi écrire.
C’est ça. Dans ce cas-là le moteur tourne sans matière à broyer. Il ne produit rien, ou à peine un liquide imbuvable — comme maintenant.
— Imbuvable est le mot. Ça fait mal ce moteur qui tourne à vide ? Non attends, ne réponds pas. Tu as toujours mal quelque part, toi. Tu es une petite nature.
Rien à répondre, rien à dire de toute façon.

Parma (Parme), Emilia-Romagna (Émilie-Romagne), Italie. Monastero di San Giovanni Evangelista, 22 juillet 2013.
Parmesans

Parma (Parme), Emilia-Romagna (Émilie-Romagne), Italie. Parvis de la cathédrale, 21 juillet 2013.
Ils sont émerveillés par leurs enfants jumeaux, qui jouent près du porche de la cathédrale. Ils ne connaissent rien d’aussi éblouissant, jamais ils n’avaient imaginé qu’une vie aussi parfaite soit possible, et déjà ils leur ressemblent.
L. & L.


