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Réminiscences de l’été fini

5 septembre 2013

Lac de Lugano à San Mamete (Lombardie, Italie), 15 juillet 2013
Lac de Lugano à San Mamete (Lombardie, Italie), 15 juillet 2013.

Tu portes un T-shirt rouge avec Russell Athletic imprimé dessus (Russell comme Jane Russell dans Gentlemen prefer blondes, athletic comme Pep Guardiola ou Novak Djoković, mais tu es gros, ta peau rose et blanche de radis se voit entre le bas du T-shirt et la ceinture du short que tu portes sans complexe aucun).

Tu proviens d’un de ces pays qui forment la graisse de l’Europe, une graisse qui fond et se dilate sous l’effet de la chaleur estivale, se répandant sur le Sud, se fixant sur certains rivages tels que ceux des lacs des Alpes italiennes et les engorgeant jusqu’à l’athérosclérose.

Tu parles fort, dans ta langue du Nord. Tant de tes compatriotes sont ici en même temps que toi, portés par la même coulée que toi, logés dans les mêmes hôtels que toi, amassés sur les mêmes plages, se nourrissant aux mêmes tables, lisant les mêmes journaux, ceux-là qui sont en vente au kiosque de ta rue dans ta ville du Nord — que ce pays-ci leur appartient, et t’appartient à toi aussi, du moins le temps que la chaleur sera suffisante pour que le gras dont tu es une molécule reste répandu hors de son vase.

Les Britanniques non ; ils gardent leur quant-à-soi ; ils se déposent à l’écart du gras, ayant de toute façon voyagé à part des Continentaux. Ils préfèrent Vérone aux lacs, car ils ont de la tendresse pour leur Juliette : ils veulent voir le balcon, entrer dans les cours des palais, contempler les décors de la tragédie entre lesquels errent encore les déchirants fantômes (« N’est-ce pas le jeune Roméo ? » acte I sc. 5).

Ils ont bien préparé leur expédition, ayant de longue date compulsé cartes et guides dignes de confiance (c’est à dire : britanniques). Ils se sont rendus dans des boutiques spécialisées dans l’aventure afin d’y acquérir le nécessaire, de bonnes chaussures, des vêtements pratiques adaptés aux pays chauds, des gourdes, des sacs à dos légers, des chapeaux de toile à bords suffisamment larges, des protections contre les moustiques et les insectes, de quoi se dépayser confortablement en affrontant sereinement les pittoresques inconvénients des pays exotiques (those Latin countries, you never know what to expect, do you?).

Et les voici, sérieux comme des chasseurs de papillons. L’observation des us et coutumes locales fait partie de leur protocole ; surtout, ils s’étonnent de cette langue si étrangement déformée (les gens d’ici ont un accent si terriblement provincial, gorgonzola c’est inimaginable comme ils le prononcent, tellement bizarre n’est-ce pas ; oh mais ces mots italiens, oh, they’re so lovely : the melanzane, the bottiglia di vino bianco, and la chiesa è chiusa — oh oh oh, sooo, so lovely) — et ces mots délicieux les Anglais les disent avec leurs voix de Croydon ou de Barnstaple, comme il faut, lentement, en articulant, et pourtant les gens d’ici peinent à les comprendre (oh mais ils sont si gentils you know, sooo nice).

Anglais à Vérone (Italie), 19 juillet 2013

L. & L.

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