Saluti a tutti, e baci ai più belli

On n’imagine pas à quel point il faisait chaud dans ces villes-là, Vicence, Vérone, Parme etc. À se traîner. À souffrir le martyre. Le sang comme alourdi de mercure et de gravier, de vase et d’algues vertes. Je crois que le pire c’était à Vicence. À la librairie on nous avait indiqué un hôtel (« c’est là qu’on envoie nos auteurs, c’est en centre ville et pas trop cher »). C’était en centre ville oui. Pas de clim ; même fenêtres ouvertes il faisait une température d’étuve et on n’échappait ni au vacarme ni à de cruelles piqûres d’insectes (pas des moustiques, autre chose).
C’est joli Vicence. Lorsqu’on y vient, c’est souvent pour le Teatro olimpico du Palladio (spectaculaire en effet, mais on ne peut pas accéder à la scène ni aux coulisses, alors qu’y déambulaient deux ou trois hommes qu’y s’y trouvaient à titre professionnel, ils passaient dans le décor, sortaient de scène, réapparaissaient ad libitum, ce qui rendait l’interdiction plus frustrante encore). On visite aussi des villas palladiennes renommées, qui se trouvent un peu au sud de la ville, dans la campagne. (Quelle chaleur là-bas aussi !)
Voici un détail étonnant quant à Vicence : défaut de beaux hommes. C’est un fait unique en Italie, et d’autant plus remarquable. Je ne sais pas comment expliquer cela. Tous partis à la plage ? Levés tôt et affairés dans leurs commerces, leurs entreprises, leurs banques ? Mais le soir quand même, pourquoi n’apparaissent-ils pas ? D’ailleurs, les hommes quelconques et les hommes laids devraient être dans le même cas, or ceux-là on les voit, même en plein jour. Tous partis à la plage alors, les plus beaux.
Ou bien c’est que Vicence en est privée.
Musica Nuda. Sentieri, strade, saluti / Petra Magoni, Alfonso De Pietro, paroles et musique ; Petra Magoni, chant ; Ferruccio Spinetti, contrebasse. Captation : Bologne (Italie), 11 juin 2012.
Vediamo forse la scia del passante,
coi nostri occhi imprecisi e disattenti?
Solo navi ed aerei ci permettono
di renderci conto percettibilmente
del movimento in sé
e della sua collocazione
nello spazio e nella materia.
Saluti a tutti, e baci ai più belli!
Petra magoni, Alfonso De Pietro. Sentieri, strade, saluti (2011), extrait.Peut-être voyons-nous le sillage du passant,
de nos yeux imprécis et inattentifs ?
Seuls, navires et avions nous permettent
de nous rendre compte de manière perceptible
du mouvement en soi
et de sa position
dans l’espace et dans la matière.
Salut à tous, et des baisers pour les plus beaux !
Petra magoni, Alfonso De Pietro. Sentieri, strade, saluti (2011), extrait. Traduction L. & L.
L. & L.
L’interrupteur général du monde
C’est à cet endroit-là, dans cette ville-là qui est la plus improbable de toutes pour cela (Vicence, jolie ville voisine de Vérone et de Padoue, un peu prétentieuse selon ma première impression), que se trouve l’interrupteur général. Là, visible :

Vicenza (Vicence), Veneto (Vénétie), Italie. Jardin du Teatro Olimpico, 17 juillet 2013.
Non, tu ne vois pas ?
En haut, à gauche, attends j’agrandis un peu, voilà :

C’est au vu de toute personne, de tout être capable de déchiffrement, ici affiché, signalé : l’interrupteur général du monde. Il suffira d’une simple pression — mais de n’importe qui –, c’est écrit, c’est là, à portée de désir !
Au fond, il pourrait y avoir de l’intelligence dans le choix de cet emplacement : tout ici respire le comme-il-faut. Dominique Fernandez, dans sa préface à la récente réédition de La novice, roman de Guido Piovene (1907-1974) dont les faits se déroulent dans la campagne de Vicence (Lettera di una novizia, 1941, trad. Michel Arnaud, Arléa 2012), parle de la « réputation exécrable » de cette zone, rapport au conservatisme et au béni-ouiouisme. Je ne sais pas ce qu’il en est exactement, nous n’y sommes restés que deux jours, mais il est vrai qu’on est ici en Italie du Nord, et même en Vénétie.
Dans l’église Santa Corona de Vicence il y a une belle peinture du Veronese, une Adoration des mages que voici :

Quand on l’a face à soi, cette peinture, il est absolument flagrant que la Vierge a un mouvement instinctif de recul, de retrait, et que son attitude est faite de crainte. Elle regarde sans se tourner vers eux ces personnages inquiétants, bizarrement accoutrés (des étrangers, des rastacouères, parmi eux un nègre !) et voudrait cacher son enfant. Surtout qu’ils ne s’en approchent pas ces types-là, qu’ils ne le touchent pas, qu’ils ne le touchent pas surtout, et qu’ils s’en aillent !

C’est dans cette ville-là que se trouve l’interrupteur général du monde.
À présent que tu le sais toi aussi, je te demande comme une faveur, dès que tu formeras le projet de te rendre là-bas pour appuyer sur le fatal et merveilleux bouton, de m’en avertir secrètement par avance, et de me dire le jour et l’heure que tu auras fixés, la seconde précise même.
Merci.
L. & L.
…………
Un restaurant recommandable à Vicence :
- Mi… e lè Stradella Santa Barbara, 12, 36100 Vicenza, Italie
Celeste Rodrigues | Fado Celeste
Elle a 90 ans, Celeste, la majestueuse Celeste.
Cette vidéo, dans laquelle le public est constitué de la fine fleur des fadistes contemporains, chanteurs et guitaristes (notamment Gisela João, Camané et ses frères, Aldina Duarte, Carminho, Ricardo Ribeiro, Custódio Castelo, Diogo Clemente, et même Joel Pina, 93 ans, qui accompagnait Amália à la viola-baixo, la basse acoustique) a été réalisée à cette occasion.
Le son est en playback, mais la vidéo n’en est pas moins émouvante — cette voix âgée de Celeste Rodrigues, vraiment bien plus belle que celle qui était la sienne autrefois. Fado Celeste donnait son titre d’ensemble au dernier album studio de la chanteuse, publié en 2007.
Celeste Rodrigues. Fado Celeste / Tiago Torres da Silva, paroles ; Pedro Pinhal, musique ; Celeste Rodrigues, chant ; Pedro Amendoeira, guitare portugaise ; Pedro Pinhal, guitare classique ; Frederico Cato (dans la vidéo), Paulo Paz (dans l’enregistrement audio), basse acoustique. Enregistrement audio ℗2007.
Vidéo : Bruno de Almeida, réalisation ; Paulo Abreu, directeur de la photographie ; Diogo Varela Silva, producteur exécutif. Production : BA Filmes, 2013. Vidéo réalisée à l’occasion du 90e anniversaire de Celeste Rodrigues.
Quando a manhã me desperta
A janela entreaberta
Deixa-me ver a cidade;
E para não sofrer à toa
Não dou um nome a Lisboa
E só lhe chamo saudadeLorsque le matin m’éveille,
La fenêtre entr’ouverte
Me laisse voir la ville ;
Et pour prévenir toute blessure
Je ne dis pas le nom de Lisbonne
Je l’appelle : saudadeHá tanta gente a passar
Que ás vezes chego a escutar
O pregão duma varina
Sei que a vida continua
Mas vejo passar na rua
Os meus tempos de meninaJe vois passer tant de monde
Qu’il m’arrive parfois d’entendre
Le cri d’une varina*
Je sais que la vie continue
Mais ce sont les années de mon enfance
Que je vois passer dans la rueOlho outra vez a cidade
Mas quando o vento me invade
E a solidão me agarra
Fecho de vez a janela
Peço á saudade cautela
E abraço uma guitarraJe regarde encore la ville
Mais quand le vent me saisit
Et que m’empoigne la solitude
Je ferme vivement la fenêtre
Je demande à la saudade de me ménager
Et j’étreins une guitare Tiago Torres da Silva. Fado Celeste (2007).
Tiago Torres da Silva. Fado Celeste (2007). Traduction L. & L. * Varina : ancienne vendeuse de rue à Lisbonne. Les varinas vendaient du poisson qu’elles portaient dans une vaste panière posée sur la tête.
L. & L.
Sílvia Pérez Cruz & Coetus — Gallo rojo, gallo negro
Sílvia Pérez Cruz en concert, mercredi 10 juillet 2013, 21h30
Arles – Soirée Suds au Théâtre Antique
En 1ère partie de Melody Gardot
Rue du Cloître
13200 Arles
Voir ce concert sur le site du festival
………
Parmi les innombrables collaborations artistiques de Sílvia Pérez Cruz avec d’autres musiciens il y a celle-ci, avec l’ensemble Coetus, « orchestre de percussions ibériques » comme il se définit lui-même. Sílvia Pérez Cruz tient la partie de soliste vocale dans La Solterita, un des morceaux du premier album de Coetus (Coetus, 2009), et dans Gallo rojo du second (Entre tierras, 2012), tandis que, juste retour des choses, Coetus est crédité dans 11 de novembre, à ce jour l’unique album soliste de la chanteuse (2012).
Gallo rojo, gallo negro (Coq rouge, coq noir), chanson écrite et composée dans les années 1960 par Chicho Sánchez Ferlosio (1940-2003), fait allusion à la lutte antifranquiste.
Coetus & Sílvia Pérez Cruz. Gallo rojo, gallo negro / Chicho Sánchez Ferlosio, paroles et musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Coetus, ensemble instrumental. Captation : San Marino (Saint-Marin), date non précisée (vers 2009).
Cuando canta el gallo negro
es que ya se acaba el día
Si cantara el gallo rojo
otro gallo cantaría
Ay, si es que yo miento
que el cantar que yo canto
lo borre el viento
Ay, qué desencanto
si me borrara el viento
lo que yo canto
Se encontraron en la arena
los dos gallos frente a frente
El gallo negro era grande
pero el rojo era valiente
Se miraron cara a cara
y atacó el negro primero
El gallo rojo es valiente
pero el negro es traicionero
Gallo negro, gallo negro,
gallo negro, te lo advierto:
no se rinde un gallo rojo
más que cuando está ya muerto.
Chicho Sánchez Ferlosio (1940-2003). Gallo rojo, gallo negro.
Quand chante le coq noir
C’est que déjà le jour finit
Si le coq rouge chantait
On entendrait un autre coq chanter
Ah ! si je mens
Le chant que je chante
Que le vent l’emporte !
Ah ! Quelle désillusion,
Si le vent emportait
Ce que je chante !
Ils se sont rencontrés dans l’arène
Les deux coqs face à face
Le coq noir était grand,
Mais le rouge était vaillant.
Ils se sont regardés dans les yeux
Et le noir a attaqué le premier
Le coq rouge est vaillant
Mais le noir est traître.
Coq noir, coq noir,
Coq noir, je t’avertis :
Un coq rouge ne se rend pas
Sinon quand il est mort !
Chicho Sánchez Ferlosio (1940-2003). Gallo rojo, gallo negro. Traduction L. & L.
………
Manuel
On me place près de deux femmes, la cinquantaine (celle que je vois le mieux, quoique légèrement de biais) ou un peu plus (celle qui lui fait face) : des bobos — terme pour lequel il n’existe pas de forme au féminin –, laides comme des caricatures. Je parle surtout de celle dont je vois le visage : cheveux bruns tirant sur l’acajou, lissés et ramenés en arrière de manière à découvrir entièrement les oreilles (boucles d’oreille vert jade compliquées), rouge à lèvres betterave, lunettes à montures coquelicot aux verres en forme d’œil de chat. L’autre est blonde, je ne peux guère en dire davantage.
J’essaie de suivre leur conversation dans le brouhaha du restaurant, y parvenant avec difficulté en dépit de ce type particulier de timbre de voix qu’elles ont (surtout la plus jeune des deux) et qu’on entend aux personnes désireuses de manifester leur parfaite compréhension du monde et l’entière maîtrise qu’elles ont de tous les aléas de la vie, même les moins prévisibles. Ça parle psy, seulement, rien d’autre.
Voilà : il est question d’unetelle, ou d’untel, qui va beaucoup mieux depuis qu’elle ou il a « accepté » je ne sais quel fait inéluctable ; de « conflits » qui ne se résoudraient pas, c’est une folie de l’espérer, tant que etc. C’est tellement nul que l’idée que j’en ai est qu’elles travaillent l’une et l’autre à la direction régionale des affaires culturelles. Or comme elles n’en finissent pas de passer d’un « cas » à l’autre (j’en suis moi-même au dessert qu’elles papotent toujours), je finis par envisager l’éventualité qu’il s’agisse de leur métier. « La névrose a la vie dure » constate froidement la blonde à un moment (avec de telles thérapeutes elle a encore de beaux jours devant elle, la névrose).
Autre hypothèse : ces deux êtres sont membres d’une association, ou d’un groupe, de névrosés. Ou d’un groupe de collectionneurs de cas de névrose.
Parmi tous les « cas » évoqués, il y a celui du fils de la femme aux lèvres betterave, Manuel (fils unique, on le comprend). Manuel est un adolescent maintenant (les adolescents sont des cas hyper intéressants). Il va très bien, annonce-t-elle joyeusement (sa voix de mezzo s’attarde sur très, et appuie encore sur bien, façon de dire : c’est grâce à moi) : il fait déjà des choix différents de ceux de sa mère ! (In petto, j’espère que cette manifestation d’indépendance porte en particulier sur le choix de ses montures de lunettes.) Il est gay, il est super ! Ça elle le dit dans une bouffée d’allégresse triomphante qui signifie ceci : nous sommes super nous aussi (moi surtout) d’en parler avec autant de naturel, comme s’il s’agissait de la chose la plus normaaale du monde.
Manuel écoute-moi, c’est d’une importance vitale pour toi : agis immédiatement ; arrange-toi pour te faire enlever par le trapéziste du cirque Pinder, ou fonds-toi dans la caravane du Tour de France, mais va-t’en !
L. & L.
Que faire d’une si belle journée ?
Être heureux ?
(Tiens, les nuages arrivent.)
L. & L.
Alcindo de Carvalho — Saudades não as quero
Voici ce qui s’est passé : pendant que je repassais j’ai mis un disque que j’écoute rarement : une compilation consacrée à Alcindo de Carvalho. J’écoutais distraitement, attentif à éviter les faux-plis (peine perdue). C’est seulement au morceau numéro 10 que : tiens, il est étonnant celui-ci, comment se fait-il que je ne le remarque que maintenant ? La mélodie n’est pas celle d’un fado, plutôt d’une ballade. Parfois elle évoque celle de Saudades do Brasil em Portugal de Vinícius de Moraes (1970), et celle de la chanson de l’Alentejo Menina estás à janela à d’autres moments.
L’enregistrement date de 1971. Alcindo n’y est pas en grande forme (raideur des ornements, portamenti un peu lourds), et c’est la guitare portugaise de Jaime Santos qu’on remarque surtout (Jaime Santos est l’un des grands guitaristes de la seconde moitié du XXe siècle).
J’interromps mon repassage. J’écoute à nouveau.
Alcindo de Carvalho. Saudades não as quero / Afonso Lopes Vieira, poème ; Frederico de Brito, musique ; Alcindo de Carvalho, chant ; Jaime Santos, guitare portugaise ; António Proença, guitare. ℗1971.
Je n’ai pas une compréhension suffisamment spontanée du portugais pour apprécier immédiatement le texte, m’arrêtant à la prononciation d’Alcindo, dont les a non accentués sont quasiment des è : sèudade, kèridade, beirè. Or le poème, d’Afonso Lopes Vieira (1878-1946), contemporain et ami de Pessoa, est assez insolite — et d’ailleurs difficile à rendre en français, ne serait-ce que parce que saudades au pluriel peut avoir un sens particulier (dans l’expression mandar saudades : « envoyer des saudades », c’est à dire son bon souvenir, ses amitiés, ou quelque chose comme ça), et que le poète en profite. Le dernier vers est particulièrement riche de ce double sens, et je n’ai pas réussi à le rendre. Ce serait vrai aussi du titre : Des saudades, je n’en veux pas (littéralement).
Bateram fui abrir era a saudade
vinha para falar-me a teu respeito
entrou com um sorriso de maldade
depois sentou-se à beira do meu leito
e quis que eu lhe contasse só a metade
das dores que trago dentro do meu peito.On frappe à la porte : c’est la saudade
Qui vient pour me parler de toi.
Avec aux lèvres un sourire mauvais,
Elle vient s’asseoir au bord du lit,
Me priant de lui conter — « juste la moitié, ça suffit » —
Les peines que je porte en mon cœur.Não mandes mais esta saudade
ouve os meus ais por caridade
ou eu então deixo esfriar esta paixão
amor podes mandar se for sincero
saudades isso não pois não as quero.Ne m’envoie plus cette saudade
Entends mes plaintes de grâce, ou sinon
Je laisse refroidir cette passion.
Envoie-moi de l’amour, s’il est sincère
Mais ton bon souvenir, je n’en ai que faire.Bateram novamente era o ciúme
e eu mal me apercebi de que batera
trazia o mesmo ódio do costume
e todas as intrigas que lhe deram
e vinha sem um pranto ou um queixume
saber o que as saudades me fizeram.On frappe encore, j’entends à peine :
C’est la jalousie avec sa profusion de haine
Et toutes ces intrigues par elle accumulées
Elle passe afin de constater,
Sans une larme, sans un cri,
Dans quel état la saudade m’a laissé. Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero.Afonso Lopes Vieira (1878-1946). Saudades não as quero. Traduction L. & L.
J’ai cherché une vidéo, avec l’idée d’en faire un billet. Aucune d’Alcindo de Carvalho, mais j’ai trouvé autre chose. C’est pour le billet suivant.
Celui-ci se clôt sur un autre poème de saudade — un poème de l’« intranquille », Fernando Pessoa. Désir de saudade, cette crise portugaise qui jamais ne se dénoue tant qu’on est en vie. Ce poème dit aussi l’absolue supériorité des Portugais sur le reste du monde quant à l’expérience, à la compréhension et à la jouissance de la saudade. À moins d’être portugais, mieux vaudrait ne rien en dire.
Ter saudades é viver.
Não sei que vida é a minha
Que hoje só tenho saudades
De quando saudades tinha.Vivre c’est avoir des saudades.
Je ne sais quelle vie est mienne
Car je n’ai aujourd’hui saudades
Que de ce temps où j’en avais.Passei longe pelo mundo.
Sou o que o mundo seu fez,
Mas guardo na alma da alma
Minha alma de português.J’ai passé loin le long du monde,
Je suis tel et quel il m’a fait,
Mais je garde en l’âme de l’âme
Mon âme vraie de Portugais.E o português é saudades
Porque só se sente bem
Quem tem aquela palavra
Para dizer que as tem.Et le Portugais c’est : saudades.
Parce que seul les ressent bien
Celui qui de ce mot dispose
Afin de dire qu’il en a. Fernando Pessoa (1888-1935). Ter saudades é viver (1930).
–––Fernando Pessoa (1888-1935). Vivre c’est avoir des saudades (1930). Traducteur non précisé [Michel Chandeigne ou Patrick Quillier]. Dans : Œuvres poétiques. Gallimard, 2001. (Bibliothèque de la Pléiade ; 482). ISBN 2-07-011490-2. P. 699-700.
L. & L.
………
Alcindo de Carvalho (1932-2010)
Alcindo de Carvalho (compilation, 1998)
Alcindo de Carvalho / Alcindo de Carvalho, chant ; Francisco Carvalhinho, Armandino Maia, Jaime Santos,… guitare portugaise ; José Maria de Carvalho, António Proença, José Maria Nóbrega, guitare ; Francisco Gonçalves, Raúl Silva, basse acoustique. — Lisboa : Movieplay, ℗ et © 1998. — 1 CD.
(Fados do Fado ; 1).
Compilation d’enregistrements initialement publiés entre 1969 et 1979.
Movieplay FF 17.001. — EAN 5602896066228.
Le voyage en Italie
Au début du voyage on croit qu’on va en Italie, c’est la même route exactement. On le croit – cette lumière heureuse.
Mais à Nîmes, au lieu de bifurquer vers Arles, Aix-en-Provence, et de là vers les cols, de l’Agnel ou de la Madeleine, par lesquels on passe dans le Piémont sur des routes abruptes qui descendent à toute allure dans des vallées (de parler occitan) qui depuis que je les connais m’ont chaque fois semblé plus accueillantes et pour tout dire plus belles que celles du versant français ; de devoir à ce moment décider d’une destination provisoire : où dormir ce soir (mais ce choix aura des conséquences sur la suite de l’itinéraire, car selon que l’on prendra la route de Saluzzo ou celle de Mondovì la Toscane ou qui sait le Frioul sera virtuellement biffée de la liste : déjà parmi les splendeurs encore à portée de voyage au sommet du col certaines deviendront hors d’atteinte dès lors qu’on aura pris à gauche ou à droite à tel carrefour), au lieu de cela le train franchit le Rhône en amont d’Avignon et fonce irrémédiablement vers le Nord, laissant le Ventoux, semblable au mont Fuji (sans doute que non, mais je ne suis jamais allé au Japon) sur sa droite, irrémédiablement.
Et voilà, il fait à présent halte à la gare dite « Valence-TGV ». Le quai est couvert de monde, et le train aspire ces gens comme une seringue, et ces gens déferlent sur nous. On arrive très en retard à Paris, qu’il me faut traverser dans les cohues du vendredi, la gare de Lyon, le métro bondé, l’infernale correspondance à Châtelet, un autre métro bondé, les interminables couloirs et les innombrables escaliers de Montparnasse. J’attrape le train de Rennes à 5 minutes du départ, en nage et le dos détruit.
L. & L.

Ferrare (Émilie-Romagne, Italie), la cathédrale et la piazza Trento e Trieste. 2010.
Difficile
L’une des tâches les plus difficiles à mener à bien dans la vie est déguster un millefeuille.
Et le faire avec élégance et dignité est impossible.
Faudrait voir à soumettre Frau Merkel à l’épreuve du millefeuille, à l’occasion d’un dîner officiel dans un palais franco-républicain.
Mais peut-être la chose s’est-elle déjà produite ? Peut-être la chancellière a-t-elle un jour commis l’imprudence de répondre par l’affirmative à cette question d’apparence anodine : Madame la Chancellière, n’est-ce pas que le millefeuille est une pâtisserie supérieure ? Une question de diplomate — toujours se méfier des diplomates.
« Madame la Chancellière, nous avons un millefeuille en dessert, je sais que vous l’aimez. » Elle s’en sera mis plein la moustache.
Depuis, chaque fois qu’elle dîne en France, l’annonce du dessert est pour la chancellière de la Bundesrepublik source d’anxiété. « Madame la Chancellière, nous avons en dessert… » « Ach nein! Nicht nochmal ein Millefeuille! » « …je sais que vous l’aimez. »
L. & L.
M’a mise dans une pierre
Aurora s’adressa à mon oncle :
— Pardonnez-moi, signorìa, dit-elle en le regardant à peine, toute pensive. Autrefois j’étais une dame, nous avions des terres et des maisons. Mon fiancé était noble. Il avait les yeux bleus et le visage blanc. Puis Dieu est venu et m’a mise dans une pierre. Mais demain je me réveille.
Anna Maria Ortese (1914-1998). Aurora Guerrera. Traduit de Aurora Guerrera (1956) par Marguerite Pozzoli.
Dans : Aurora Guerrera et autres nouvelles, Actes Sud, impr. 2008. ISBN 978-2-7427-7438-8. Page 207.Aurora si rivolse a mio zio: « Signorìa mi perdona » disse guardandolo appena, tutta assorta. « Una volta ero una signora, avevamo terre e case. Il mio fidanzato era nobile. Aveva gli occhi celesti e la faccia bianca. Poi venne Dio e mi mise dentro una pietra. Ma domani mi sveglio. »
Anna Maria Ortese (1914-1998). Aurora Guerrera (1956).
Dans : Angelici dolori e altri racconti, a cura di Luca Clerici, Adelphi, 2006. ISBN 88-459-2111-5. Page 390.
Βούλα Ζουμπουλάκη [Voúla Zoumbouláki]. Η πέτρα [I pétra] / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis], paroles et musique ; Βούλα Ζουμπουλάκη [Voúla Zoumbouláki], chant. Extrait de la musique de scène composée par Mános Hadjidákis pour la pièce Ce soir on improvise (Questa sera si recita a soggetto, 1930) de Luigi Pirandello, dans la production de la compagnie Μυράτ-Ζουμπουλάκη [Myrát-Zoumbouláki] (Athènes, 1962). Titre grec : Απόψε αυτοσχεδιάζουμε [Apópse avtoschediázoume]
| Η πέτρα [I pétra] | La pierre |
| Η πέτρα είν’ ο θάνατος η πέτρα είν’ η ζωή μου, φυτρώσαν άσπρα γιασεμιά μες την αναπνοή μου. |
La pierre c’est la mort La pierre c’est ma vie, Des jasmins blancs Germent de mon souffle. |
| Είμ’ ένα δέντρο έρημο στην πέτρα σπάει η φωνή μου, δεν μπαίνει αγέρας μήτε φως πετρώνει το κορμί μου. |
Je suis un arbre déserté Ma voix se brise dans la pierre Où ne pénètrent ni air ni jour Et mon corps devient pierre. |
| Είναι η κραυγή της μάνας μου είναι η πληγή του κόσμου, φέρτε κρασί φέρτε φωτιά να κάψω τον καημό μου. |
C’est le cri de ma mère C’est la blessure du monde Qu’on me donne du vin, qu’on me donne du feu Pour brûler ma douleur. |
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Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). Η πέτρα [I pétra] (1961).
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Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hadjidákis] (1925-1994). La pierre, traduit de : Η πέτρα [I pétra] par L. & L., d’après une traduction automatique de l’original grec. |
L. & L.

