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pas à pas

14 décembre 2020

pas à pas
nulle part
nul seul
ne sait comment
petits pas
nulle part
obstinément
Samuel Beckett (1906-1989). Dans : Mirlitonnades (1978)

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.

Toulouse (Occitanie, France), rue Merlane, 13 janvier 2020

Révolu.

13 décembre 2020

On sort un samedi matin, tard levé on se glisse parmi les tranches horaires avec la douce imprécision que permet, seule, la plus disponible des matinées ; on ne rejoint les vivants ‒ comme de travers ‒ qu’en s’accoudant au comptoir d’un bistro, pour commander un café qu’on boira en suivant distraitement, dehors, le ressac flou de la rue. Se laisser alors lancer à sa propre rencontre par le liquide chaud, soudain précis, qui coule sur la langue et dans la gorge avec un reste de nuit ‒ c’est accomplir, malgré la désinvolture, un juste acte de présence, au cœur même du vague.
Petr Král (1941-2020). Notions de base, Flammarion, DL 2005, ISBN 2-08-068827-8, page 15.

Charles Trenet (1913-2001) | Le grand café. Charles Trenet, paroles & musique.
Charles Trenet, chant ; accompagnement d’orchestre ; Guy Luypaerts, direction.
France, 1960.

Alain Oulman • Eu não tinha (Retrato)

11 décembre 2020

Eu não tinha este rosto de hoje,
assim calmo, assim triste, assim magro,
nem estes olhos tão vazios,
nem o lábio amargo.
[…]
— Em que espelho ficou perdida
a minha face?
Cecília Meireles (1901-1964). Retrato, extrait du recueil Viagem (1939).

Je n’avais pas ce visage d’aujourd’hui,
aussi calme, aussi triste, aussi maigre,
ni ces yeux tellement vides,
ni cette lèvre amère.
[…]
— Dans quel miroir s’est égaré
mon visage ?

Alain Oulman (1928-1990)Eu não tinha (Retrato). Poème de Cecília Meireles ; Alain Oulman, musique.
Alain Oulman, chant & piano. Probablement enregistré au domicile d’Amália Rodrigues, Lisbonne, vers 1970.
Extrait de l’album Ensaios : 1970 / Amália Rodrigues. Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Quel dommage qu’Alain Oulman (1928-1990) ait eu besoin d’Amália Rodrigues pour chanter ses compositions ! On l’entend dans cet enregistrement exceptionnel, la voix est fragile, timide, réduite à l’os, comme murmurée sur la Lune, contre le blanc de la roche, sous un ciel noir inerte, sans air. Mais l’interprétation est d’une parfaite justesse, rendant ce Eu não tinha (« Je n’avais pas ») déchirant. La captation a été réalisée en 1970 sur un simple magnétophone, probablement à Lisbonne, rue de São Bento, dans la maison jaune d’Amália, à qui il présentait cette nouvelle composition en s’accompagnant au piano. Il n’y a pas vraiment d’intention de « chanter », juste celle de donner une idée de ce qui pourrait devenir un fado.

Le poème est de Cecília Meireles (1901-1964), née et morte à Rio de Janeiro, et se nomme en réalité Retrato (« Portrait »). D’elle, sur des musiques d’Alain Oulman, Amália a déjà enregistré en 1969 Naufrágio (« Naufrage ») et As mãos que trago (« Ces mains que j’ai »), parus sur l’album Com que voz (1970). Nul doute qu’elle aurait transfiguré Eu não tinha. Mais on ne sait pas, on ne connaît pas, on n’a aucune trace d’un quelconque enregistrement d’elle chantant ce fado-là, pas même une répétition, un premier tâtonnement, rien. Du moins rien qui soit disponible actuellement.

Cet enregistrement est publié dans un double album étonnant, publié aujourd’hui 11 décembre, intitulé Ensaios 1970 (« Répétitions 1970 »), qui rassemble des captations de séances de travail d’Amália Rodrigues, réalisées soit en studio soit au domicile de la chanteuse, ainsi que des séries de prises successives en studio (jusqu’à 10 versions pour Rosa vermelha !). On y trouve aussi plusieurs plages — parmi lesquelles Eu não tinha — consacrées à Alain Oulman présentant de nouvelles compositions et, parfois, les faisant répéter pour la première fois à Amália. L’entreprise paraît risquée, mais ce matin, quelques heures après son lancement, l’album était déjà en rupture de stock sur le site de la Fnac portugaise.

Eu não tinha este rosto de hoje,
assim calmo, assim triste, assim magro,
nem estes olhos tão vazios,
nem o lábio amargo.
Je n’avais pas ce visage d’aujourd’hui,
aussi calme, aussi triste, aussi maigre,
ni ces yeux tellement vides,
ni cette lèvre amère.
Eu não tinha estas mãos sem força,
tão paradas e frias e mortas;
eu não tinha este coração
que nem se mostra.
Je n’avais pas ces mains sans force,
si inertes, froides et mortes ;
je n’avais pas ce cœur
qui n’ose se montrer.
Eu não dei por esta mudança,
tão simples, tão certa, tão fácil:
— Em que espelho ficou perdida
a minha face?
Je n’ai pas vu s’accomplir ce changement,
si simple, si assuré, si facile :
— Dans quel miroir s’est égaré
mon visage ?
Cecília Meireles (1901-1964). Retrato, extrait du recueil Viagem (1939).
Cecília Meireles (1901-1964). Portrait, traduit de Retrato, extrait du recueil Viagem (1939), par L. & L.

Amália Rodrigues (1920-1999)
1970 : Ensaios (2020)
Amália Rodrigues (1920-1999). 1970 : Ensaios (2020)1970 : Ensaios / Alain Oulman, musique ; poèmes de José Carlos Ary dos Santos, Armindo Rodrigues, Manuel Alegre, Luís de Camões, Cecília Meireles, Pedro Homem de Mello, João Soares Coelho, Gil Vicente ; Amália Rodrigues, Alain Oulman, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Alain Oulman, piano, etc. — Production : Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

2 CD : Valentim de Carvalho, 2020. — EAN 5605231104524.

Marco Oliveira • Tengo en el pecho una jaula

9 décembre 2020

L’élégant Marco Oliveira (né en 1988) s’est fait connaître très jeune comme fadiste, s’accompagnant lui-même à la guitare, son instrument de prédilection, accompagnant à l’occasion d’autres fadistes tels que Hélder Moutinho ou Ricardo Ribeiro. Son répertoire et son style de chant dépassent cependant largement le fado. En voici un exemple avec cette chanson de l’auteur-compositeur-interprète espagnol Amancio Prada (né en 1949).

Marco Oliveira | Tengo en el pecho una jaula. Amancio Prada, paroles & musique.
Marco Oliveira, chant & piano. Enregistré sur un piano Schiedmayer du début du XXe siècle.
Vidéo : Marco Oliveira, réalisation. Portugal, ℗ 2020.


Tengo en el pecho una jaula,
en la jaula dentro un pájaro.
El pájaro lleva dentro del pecho
un niño cantando
en una jaula
lo que yo canto.

Dans la poitrine j’ai une cage,
Dans cette cage un oiseau.
L’oiseau porte dans sa poitrine
un enfant qui chante
dans une cage
ce que je chante.

El viento quisiera ser.
El viento que pasa y deja
un paisaje estremecido en tus ojos
y en el oído el eco.
El eco de una voz
que viene de muy lejos
y muy dentro de ti te canta
que eres tú también el viento cuando pasa.

Je voudrais être le vent.
Le vent qui passe et qui laisse
dans tes yeux un paysage tremblant
et dans tes oreilles un écho.
L’écho d’une voix
qui vient de très loin
et qui, au plus profond de toi, te chante
que toi aussi, tu es le vent qui passe.

Tengo en el pecho una jaula…

Dans la poitrine j’ai une cage…

La noche quisiera ser.
La noche que con agujas de cristal
teje tus sueños
y el delirio que te enciende*
cuando más sola estás
y nada esperas,
contigo a solas soñando
el negro sauce** de la noche que te envuelve.

Je voudrais être la nuit.
La nuit qui, avec des aiguilles de cristal
tisse tes rêves
et le délire qui t’embrase*
quand tu es au comble de la solitude
et que tu n’attends rien,
seule avec toi qui rêve
le saule** noir de la nuit qui t’enveloppe.

Tengo en el pecho una jaula…

Dans la poitrine j’ai une cage…

La lluvia quisiera ser.
La lluvia mansa que cae
como un rumor de manzanas
en el desván de tu infancia lejos…
Y las primas jugando a casa casa
Para el ardor del alma
la lluvia fresca en el valle del silencio.

J’aimerais être la pluie.
La douce pluie qui tombe
comme un bruit de pommes
au loin, dans le grenier de ton enfance…
Et tes cousines qui jouent à petite maison
Pour la brûlure de l’âme,
la pluie fraîche dans la vallée du silence.

Pero tengo en el pecho una jaula,
en la jaula dentro un pájaro,
el pájaro lleva dentro del pecho
un niño cantando
Tengo en el pecho una jaula,
en la jaula dentro un pájaro,
el pájaro lleva dentro del pecho
un niño cantando,
en una jaula,
lo que yo canto.

Mais dans la poitrine j’ai une cage,
Dans cette cage un oiseau.
L’oiseau porte dans sa poitrine
un enfant qui chante.
Dans la poitrine j’ai une cage,
Dans cette cage un oiseau.
L’oiseau porte dans sa poitrine
un enfant qui chante
dans une cage
ce que je chante.
Amancio Prada (né en 1949). Tengo en el pecho una jaula (1988).
*Chanté : envuelve (« enveloppe »)
**Chanté : manto (« manteau »)
.
Amancio Prada (né en 1949). Dans la poitrine j’ai une cage. Traduit par L. & L. de Tengo en el pecho una jaula (1988).
*Chanté : envuelve (« enveloppe »)
**Chanté : manto (« manteau »)

Le Soleil en Balance

7 décembre 2020

— Tiens, regarde, prenons par exemple l’été 1980, Jupiter en conjonction avec Saturne en Balance. Une conjonction puissante. Jupiter représente le pouvoir. Saturne, les ouvriers. Qui plus est, Wałęsa a le Soleil en Balance. Tu vois ?
Dyzio acquiesçait mollement de la tête.
— Et la police ? Qu’est-ce qui représente la police dans le ciel ?
— Pluton. Il représente aussi les services spéciaux et la mafia.
Olga Tokarczuk. Sur les ossements des morts, traduit de Prowadź swój pług przez kości umarłych (2009) par Margot Carlier. Libretto, impr. 2019, ISBN 978-2-36914-115-0, page 128.

  • Olga Tokarczuk est l’invitée de l’émission La grande table sur France culture, aujourd’hui lundi 7 décembre 2020.

Człowiek z żelaza (1981). Extrait. Titre français : L’homme de fer. Andrzej Wajda, réalisation ; Aleksander Ścibor-Rylski, scénario ; Edward Kłosiński, photographie ; Andrzej Korzyński, musique. Distribution : Jerzy Radziwiłowicz (Maciek Tomczyk, Mateusz Birkut), Krystyna Janda (Agnieszka), Marian Opania (Winkel), …. Production : Pologne, 1980. Sortie : Pologne, 1981.
Chanson du générique de fin :

Ballada o Janku Wisniewskim. Paroles attribuées à Krzysztof Dowgiałło ; musique d’Andrzej Korzyński d’après la mélodie originale de Mieczysław Chołewa.
Krystyna Janda, chant ; Jacek Kaczmarski, Przemysław Gintrowski, guitare ; Andrzej Korzyński, direction.
Pologne, ℗ 1981.
La chanson du générique (« Ballade sur Janek Wisniewski ») fait référence à un événement survenu lors des « Émeutes de la Baltique » qui ont éclaté en 1970 dans le Nord de la Pologne en raison d’une augmentation soudaine du coût de la vie décidée par le pouvoir. Ces émeutes, lourdement réprimées par l’armée et la police qui avaient reçu l’ordre de tirer sur les ouvriers, ont fait plusieurs dizaines de morts. Un jeune homme en particulier, Janek Wisniewski (en réalité : Zbyszek Godlewski), abattu à Gdynia le 17 décembre 1970, est devenu le symbole de toutes les victimes des émeutes. Son corps, étendu sur une porte, a été porté dans les rues de Gdynia, notamment la grande artère de la ville, la rue Świętojańska.

En France on prononce Solidarność : « Solidarnosque » ou, parfois : « Solidarnoche ». Lech Wałęsa : Lèche Valésa. De même, Gdańsk sonne comme « danse » : Gdanssque. Dans la bouche de Marguerite Duras cependant, ce nom de Gdańsk est proféré dans un cahot de la gorge, comme un mot vietnamien :


Marguerite Duras (1914-1996). « Et Gdansk qui fait trembler », extrait de La jeune fille et l’enfant, adapté par Yann Andréa de L’été 80, de Marguerite Duras, lu par elle-même. 1981.

C’est ainsi qu’il faut lire L’été 80 – en écoutant en soi-même la voix de M. D. parlant de Gdańsk, ce lieu « au plus loin de nous ».

J’essaie de téléphoner à des amis anciens, personne n’est là, il n’y a personne nulle part. Les gens ne savent plus voir le bonheur qu’est Gdansk parce qu’il est de nature révolutionnaire et que la pensée révolutionnaire a quitté les gens. Je téléphone aux Renseignements, je demande le nom exact de la compagnie aérienne polonaise. Un jeune homme répond presque aussitôt : les Lignes Aériennes Polonaises, il me donne l’adresse et le numéro de téléphone. Il me dit : vous n’aurez pas de place dans les avions pour Gdansk, ils ne veulent pas qu’on aille voir. On parle quelques minutes. Il est pour la grève mais il croit qu’elle va rater. Je dis qu’elle va sans doute rater, oui, que les revendications sont énormes, enfin je parle de Gdansk avec quelqu’un, tellement énormes, les connaît-il ? Pas très bien. Il est 1 heure du matin, il a envie de parler lui aussi. Je lui dis : ils veulent tout, ils ne céderont sur aucun point, ils veulent des choses que nulle part on ne leur accorderait, même dans les pays les plus riches. Il me demande : mais qui êtes-vous, une journaliste ? Je dis que non, que rien, que j’avais envie de parler de Gdansk avec quelqu’un. Ah, c’était ça. Je dis oui. Il dit que ça arrive souvent, dans la nuit, des gens qui ont envie de parler mais en général pas de politique, de leur vie. Je dis que quelquefois c’est pareil. Il me demande si j’ai peur pour Gdansk. J’hésite et je dis que non, je ne dis pas que la réussite ou l’échec de la grève de Gdansk m’est indifférent. Je dis que je suis heureuse que cela ait eu lieu, et lui ? Il dit qu’il n’est pas assez au courant, qu’il ne sait pas.
Marguerite Duras (1914-1996). L’été 80 (recueil d’articles parus dans le quotidien Libération entre juin et août 1980). Dans : Œuvres complètes III / Marguerite Duras, Gallimard, impr. 2014 (Bibliothèque de la Pléiade ; 596), ISBN 978-2-07-012229-5, pages 832-833.

À écouter :

  • 1967-1989 : Et la Pologne fit pop. Émission Juke-box du samedi 2 février 2019. Amaury Chardeau, producteur et participant ; Agnès Cathou, réalisatrice. France : France-Culture, 2019.

J’attends un navire (Marie Galante)

6 décembre 2020

Charles Auguste Edelmann (1879-1950). Illustration extraite de Marie Galante (roman, 1931), Jacques Deval (1890-1972), compositions de C.-A. Edelmann ; gravées sur bois par G. Beltrand,  Paris, Mornay, 1935.J’attends un navire qui viendra
Et pour le conduire, ce navire a
Le vent de mon cœur qui soupire
L’eau de mes pleurs le portera.

Et si la mer veut le détruire
Ce navire qui viendra
Je le porterai, ce navire,
Jusqu’à Bordeaux entre mes bras !
Roger Fernay (1905-1983) & Jacques Deval (1890-1972). J’attends un navire (extrait). Extrait de Marie Galante, pièce de théâtre de Jacques Deval, musique de scène de Kurt Weill.

Florelle (1898-1974)J’attends un navire. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles ; Kurt Weill, musique. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Florelle, chant ; accompagnement d’orchestre ; Wal-Berg, direction et arrangements.
Enregistrement : France, 15 décembre 1934. Publication : France, DL 1940.

Marie Galante, pièce de théâtre de Jacques Deval (1890-1972) créée à Paris en décembre 1934, se prévaut d’une musique de scène composée par Kurt Weill (1900-1950), qui comprend des chansons telles que Le grand Lustucru, Youkali (créée sans ses paroles, ajoutées en 1935) et d’autres.

L’héroïne de la pièce, une jeune Bordelaise nommée Marie, embarquée contre son gré sur un cargo qui fait route vers l’Amérique, échoue dans la zone cosmopolite du canal de Panama où, se prostituant pour survivre, elle se trouvera de surcroît mêlée à une affaire d’espionnage censée lui procurer de quoi payer son retour en France. Elle y reviendra en effet, morte. C’est vers le milieu de l’œuvre, à égale distance de son départ forcé et de son macabre retour, que Marie chante sa tragique destinée dans le poignant J’attends un navire, qui résume presque l’intrigue de Marie Galante.

À la création de la pièce, le 22 décembre 1934, le rôle de Marie était tenu par Florelle (1898-1974), qui a enregistré à l’époque toutes les chansons de son personnage, dont J’attends un navire. La pièce n’a tenu l’affiche que quelques semaines et est rarement donnée depuis, mais quelques unes des chansons qui la jalonnent lui ont survécu et ont connu de nouvelles interprétations, jusqu’à aujourd’hui.

Lys Gauty (1900-1994) chantait déjà Kurt Weill depuis 1932 : La fiancée du pirate (Die Seeräuber-Jenny) et La chanson de Barbara (Barbarasong), extraites de L’opéra de quat’sous (Die Dreigroschenoper) de Brecht, ou encore Je ne t’aime pas et La complainte de la Seine, sur des paroles de Maurice Magre. Elle donne à J’attends un navire, qu’elle enregistre en 1936, un caractère plus animé et plus décidé que Florelle.

Lys Gauty (1900-1994)J’attends un navire. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles ; Kurt Weill, musique. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Lys Gauty, chant ; accompagnement d’orchestre ; Wal-Berg, direction et arrangements.
Enregistrement : France, 5 mai 1936. Publication : France, 1936.

Les versions de J’attends un navire de Florelle et de Lys Gauty, contemporaines de l’œuvre de Kurt Weill, sont les plus connues. En voici deux autres. L’une — la plus émouvante — par la grande Lotte Lenya (1898-1981), accompagnée au piano par Kurt Weill lui-même (avec qui elle s’est mariée plusieurs fois). L’enregistrement a été réalisé dans les années 1940 aux États-Unis où ils s’étaient exilés l’une et l’autre. La seconde, plus inattendue, par la flamboyante Diane Dufresne et l’Orchestre métropolitain du Grand Montréal dirigé par Yannick Nézet-Séguin.

Lotte Lenya (1898-1981)J’attends un navire. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles ; Kurt Weill, musique. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Lotte Lenya, chant ; Kurt Weill, piano.
Enregistrement : États-Unis, 1943 ou 1944.

Diane DufresneJ’attends un navire. Roger Fernay & Jacques Deval, paroles ; Kurt Weill, musique. Extrait de la pièce de théâtre Marie Galante (1934), de Jacques Deval (1890–1972), d’après son roman éponyme (1931).
Diane Dufresne, chant ; Simon Leclerc, arrangements ; Orchestre métropolitain du Grand Montréal ; Yannick Nézet-Séguin, direction.
Extrait de l’album Kurt Weill / Diane Dufresne ; Yannick Nézet-Séguin ; Orchestre métropolitain du Grand Montréal. Publication : Québec : Atma Classique, ℗ 2005.

Beautiful girl! Bella Francesa!
Deux dollars ! Tu seras content.
Entre chez moi, mets-toi à l’aise.
Prends-moi, paye-moi
Et va-t’en !
Pars, ce n’est pas toi que j’attends !

J’attends un navire qui viendra
Et pour le conduire, ce navire a
Le vent de mon cœur qui soupire
L’eau de mes pleurs le portera.

Et si la mer veut le détruire
Ce navire qui viendra
Je le porterai, ce navire,
Jusqu’à Bordeaux entre mes bras !

Là-bas on m’appelait Marie
Et les garçons au coin des champs
Me chatouillaient pour que je rie
Et que je cède en me battant.

Mais toi pour qui je suis « Chérie »
Prends-moi, paye-moi
Et va-t’en !
Non, ce n’est pas toi que j’attends !

J’attends un navire qui viendra
Et pour le conduire, ce navire a
Le vent de mon cœur qui soupire
L’eau de mes pleurs le portera.

Et si la mer veut le détruire
Ce navire qui viendra
Je le porterai, ce navire,
Jusqu’à Bordeaux entre mes bras !

Deux dollars, chacun qui m’prend
Est un marin de mon navire !
Torture-moi, chaque tourment
Est une voile à mon navire !

Bats-moi, mon cœur saignant
Est le drapeau de mon navire !
De ce navire, mon amant !

J’attends un navire qui viendra
Et pour le conduire, ce navire a
Le vent de mon cœur qui soupire
L’eau de mes pleurs le portera.

Et si la mer veut le détruire
Ce navire qui viendra
Je le porterai, ce navire,
Jusqu’à Bordeaux entre mes bras !

Roger Fernay (1905-1983) & Jacques Deval (1890-1972). J’attends un navire. Extrait de Marie Galante, pièce de théâtre de Jacques Deval, musique de scène de Kurt Weill.

Çhâñt élečtrónïqùe

3 décembre 2020

Le groupe Chant électronique — ou « çhâñt élečtrónïqùe », ça n’a pas l’air tout à fait décidé — se présente comme « an international collective of musicians brought together to explore the potentialities of âncïènt sîngiñg trâdîtïóñs and élèčtrónïčs » : un collectif international de musiciens réunis pour explorer les potentialités des trâdîtïóñs âncïènnes du cháňŧ mariées à l’élèčtrónïqůe. Ils sont à Londres. « We are very very čúrïôuš », annoncent-ils. Le répertoire de leur premier (et très agréable) album, çhâñt élečtrónïqùe vol. 1, publié en novembre dernier, est fait de chansons traditionnelles du Portugal, d’Argentine, de Croatie, ou encore des Indiens Aymara de Bolivie.

Les chansons portugaises sont exécutées d’une manière très idiomatique, conforme à la tradition de la région de Beira Baixa et bien différente de leur réinterprétation avec accompagnement de guitares opérée dans les années 1920 à Coimbra par Edmundo Bettencourt, qui a inspiré à son tour, beaucoup plus tard, celle d’Amália Rodrigues (voir le billet Edmundo Bettencourt | Canção do Alentejo ; Canção da Beira Baixa (& Amália Rodrigues & Gisela João).

Chant électronique | Quando eu era pequenina (Canção da Beira Baixa). Traditionnel portugais (Beira Baixa) ; Chant électronique, arrangement.
Chant électronique, ensemble instrumental et vocal (voix : Teresa Melo Campos).
Extrait de l’album çhâñt élečtrónïqùe vol. 1 / Chant électronique. Royaume-Uni : Rika Muzika Ltd, ℗ 2020.

Pour ces chansons portugaises, Chant électronique tire à l’évidence son inspiration des groupes d’adufeiras du nord et du centre du Portugal. Les adufeiras sont des chanteuses s’accompagnant à l’adufe, un tambourin carré tenu d’une main et joué avec les doigts de l’autre main. Voici la même chanson par une de ces formations :

Adufeiras de Monsanto | Velhinha (Quando eu era pequenina / Canção da Beira Baixa). Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Adufeiras de Monsanto, ensemble vocal et instrumental (voix et adufe).
Captation : Monsanto (Idanha-a-Nova, Castelo Branco, Portugal), 7 mars 2011.
Vidéo : Tiago Pereira, réalisation ; Sara Morais, son. Portugal, 2014. (A música portuguesa a gostar dela própria ; projeto 48).

Encore une :

Chant électronique | Senhora dos remédios. Traditionnel portugais (Beira Baixa) ; Chant électronique, arrangement.
Chant électronique, ensemble instrumental et vocal.
Extrait de l’album çhâñt élečtrónïqùe vol. 1 / Chant électronique. Royaume-Uni : Rika Muzika Ltd, ℗ 2020.

Ó senhora dos remedios
Tens o remédio na mão
Notre-Dame des remèdes
Tu as un remède tout prêt.
Para curar uma mágoa
Que trago no coração
Pour guérir une peine
Qui me remplit le cœur.
Ó senhora dos remedios
Linda estrelinha do norte
Notre-Dame des remèdes
Ô belle étoile du Nord
Hei-de’a vir mandar chamar
À hora da minha morte
Je vous ferai appeler
À l’heure de ma mort.
Traditionnel portugais (Beira Baixa). Senhora dos remédios.
Traditionnel portugais (Beira Baixa).
Notre-Dame des Remèdes
. Traduction L. & L.

Et une dernière, qui appartient aux traditions des Aymaras  (établis principalement en Bolivie, mais aussi dans les régions avoisinantes du Chili et du Pérou). Ça vous plaît ?

Chant électronique | Inti Ukana. Traditionnel Aymara ; Chant électronique, arrangement.
Chant électronique, ensemble instrumental et vocal.
Extrait de l’album çhâñt élečtrónïqùe vol. 1 / Chant électronique. Enregistrement : Queimada (Armamar, Trás os Montes e Alto Douro, Portugal). Royaume-Uni : Rika Muzika Ltd, ℗ 2020.
Vidéo : João Miguel Ferreira, réalisation. 2020.

Internet :

O marujo português

1 décembre 2020

José de Almada Negreiros (1893-1970). Bar de Marinheiros (1929). Lisbonne, Museu Calouste Gulbenkian
José de Almada Negreiros (1893-1970). Bar de marinheiros (« Bar à marins » ; 1929). Lisbonne, Museu Calouste Gulbenkian

Quand il passe, le matelot portugais
Ne marche pas : il danse, comme goûtant encore la saveur des marées
Et quand il se déhanche, il sait si bien jouer de son pas chaloupé
Qu’on pourrait prendre son corps pour une barque.
[…]
Chaque fois que passe le matelot portugais,
C’est la mer qui passe, dans une menace de marées de tendresse.
João Linhares Barbosa (1893-1965). Le matelot portugais traduit de : O marujo português par L. & L.

João Linhares Barbosa (1893-1965) a été, des années 1910 jusqu’à sa mort, l’un des plus prolifiques paroliers de fados — grand pourvoyeur de textes pour Amália Rodrigues notamment. Dans les années 1930, alors que le fado était voué aux gémonies par le nouveau régime salazariste, il était aussi l’un de ses plus ardents défenseurs, à travers Guitarra de Portugal, un bimensuel qu’il fonde en 1922 et dont il restera directeur jusqu’en 1947. Il était homosexuel et certains de ses textes exhalent un érotisme des plus rafraîchissants. C’est le cas de O marujo português, créé par Amália, qui célèbre le sex appeal du « matelot portugais » sur une musique d’Artur Ribeiro — employée par ailleurs pour A Rosinha dos limões, une chanson beaucoup plus fleur-bleue dédiée à une marchande de citrons.

Amália Rodrigues (1920-1999)O marujo português. Linhares Barbosa, paroles ; Artur Ribeiro, musique (Fado Marujo).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Cararinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique. 1952.


Quando ele passa,
O marujo português
Não anda, passa a bailar,
Como ao sabor das marés.
Quando se ginga,
Põe tal jeito, faz tal proa
Só para que se não distinga
Se é corpo humano ou canoa

Quand il passe,
Le matelot portugais
Ne marche pas, il danse,
Comme s’il se souvenait du goût des marées.
Et quand il se déhanche,
Il sait si bien jouer de son pas chaloupé
Qu’on pourrait prendre
Son corps pour une barque.

Chega a Lisboa,
Salta do barco e num salto
Vai parar à Madragoa
Ou então ao Bairro Alto
Entra em Alfama
E faz de Alfama o convés
Há sempre um Vasco da Gama
No marujo português

À peine arrivé à Lisbonne
Il bondit
Vers Madragoa
Ou jusqu’au Bairro Alto,
Entre dans Alfama
Dont il fait le pont d’un navire ;
Il y a un Vasco de Gama
Dans chaque matelot portugais.

Quando ele passa
Com seu alcache vistoso
Tráz sempre pedras de sal
No olhar malicioso
Põe com malícia
A sua boina maruja
Mas se inventa uma carícia,
Não há mulher que lhe fuja

Quand il passe,
Orné de son grand col marin,
Avec son regard coquin
Où s’attarde un peu de sel,
Il porte avec malice
Son bonnet de marin.
Mais s’il invente une caresse,
Pas une femme ne lui résiste.

Uma madeixa
De cabelo descomposta
Pode até ser a fateixa
De que uma varina gosta
Sempre que passa,
O marujo português
Passa o mar numa ameaça
De carinhosas marés.

Une mèche
De cheveux défaits
Pourrait être le grappin
Auquel se prendra une « varina* ».
Chaque fois que passe
Le matelot portugais,
C’est la mer qui passe, dans une menace
De marées de tendresse.
João Linhares Barbosa (1893-1965). O marujo português
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João Linhares Barbosa (1893-1965). Le matelot portugais traduit de : O marujo português par L. & L.
*Varina : ancienne vendeuse de rue à Lisbonne. Les varinas vendaient du poisson qu’elles portaient dans une vaste panière posée sur la tête.

Pour la petite histoire, Linhares Barbosa, comme tout le monde, était au courant des rumeurs qui circulaient sur la nature des relations entre l’ex-roi Humbert II d’Italie et Amália :

Era um assunto tão falado, que o Linhares Barbosa fez uma quadra, com muita piada, em que dizia: A Amália é tão boa rapariga, que nem se nota que traz o rei na barriga. Porque diziam que eu ia ter um filho do rei.
Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues (1920-1999). Amália : uma biografia. Portugal, Contexto, 1987. P. 89.

C’était un tel sujet de bavardages que Linhares Barbosa en a fait un quatrain, plein d’humour, qui disait : « Amália est une si gentille fille, qu’on ne remarque même pas qu’elle a le roi dans le ventre. » Parce qu’on disait que le roi m’avait fait un enfant.

Voilà ce que confiait Amália à son biographe, en 1987. Ce qui est amusant, c’est que Humbert — exilé au Portugal à la suite du référendum constitutionnel de 1946 par lequel les Italiens se prononcent pour la République —, était, selon plusieurs sources, homosexuel.

« Houve sempre boatos sobre [Amália] », assevera o gestor cultural José Manuel dos Santos, que a conheceu no final da ditatura. « O mais absurdo era o de ser amante do rei Humberto. O homem era completamente gay, engatava pescadores em Cascais! Admirava a Amália, sim, mas não passava disso. »
Miguel Carvalho. Amália : ditadura e revolução. Dom Quixote, 2020. ISBN 978-972-20-7044-7. P. 54.

« Il y a toujours eu des rumeurs au sujet [d’Amália] », confirme le conseiller culturel José Manuel dos Santos, qui a fait sa connaissance à la fin de la dictature, « la plus absurde disant qu’elle était la maîtresse du roi Humbert. Ce type était complètement gay, il draguait des pêcheurs à Cascais ! Il admirait Amália, c’est vrai, mais rien de plus. »

Est-ce que João Linhares Barbosa ne savait vraiment pas qu’Humbert avait un faible pour les marins ?

Un clin d’œil aux matelots brésiliens, pour finir : Caetano, en 1969.

Caetano VelosoMarinheiro só. Paroles & musique traditionnelles ; Caetano Veloso, adaptation.
Caetano Veloso, chant ; Gilberto Gil, guitare ; Lanny Gordin, guitare électrique ; Sergio Barroso, basse électrique ; Chiquinho de Moraes, piano et claviers ; Wilson das Neves, batterie.
Extrait de l’album Caetano Veloso. Brésil, 1969.


Eu não sou daqui
Marinheiro só
Eu não tenho amor
Marinheiro só
Eu sou da Bahia
Marinheiro só
De São Salvador
Marinheiro só
Lá vem, lá vem
Marinheiro só
Como ele vem faceiro
Marinheiro só
Todo de branco
Marinheiro só
Com o seu bonezinho
Marinheiro só
Ô, marinheiro marinheiro
Marinheiro só
Ô, quem te ensinou a nadar
Marinheiro só
Ou foi o tombo do navio
Marinheiro só
Ou foi o balanço do mar?

Je ne suis pas d’ici
Marin solitaire
Je n’ai pas d’amour
Marin solitaire
Je suis de Bahia
Marin solitaire
De São Salvador
Marin solitaire
Le voici, le voici
Marin solitaire
Comme il est beau
Marin solitaire
Tout en blanc
Marin solitaire
Avec son petit bonnet
Marin solitaire
Hé, marin, marin !
Marin solitaire
Qui t’a appris à nager?
Marin solitaire
Est-ce le roulis du navire
Marin solitaire
Ou le balancement de la mer?
Traditionnel (Brésil). Marinheiro só
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Traditionnel (Brésil). Marin solitaire traduit de : Marinheiro só par L. & L.

La Niña de los peines • Quisiera yo renegar

28 novembre 2020

Quisiera yo renegar
De este mundo por entero

« Je voudrais répudier ce monde, entièrement. »

C’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort, à Séville, de la Niña de los peines, la « fille aux peignes » (1890-1969), l’une des plus grandes artistes du flamenco.

Pastora Pavón, dite La Niña de los peines (1890-1969)Quisiera yo renegar (petenera). Paroles & musique traditionnelles ; La Niña de los peines, adaptation.
La Niña de los peines, chant ; Manolo Caracol, guitare.
Espagne, 1929.

Quisiera yo renegar
De este mundo por entero
Volver de nuevo a habitar,
Mare de mi corazón,
Por ver si en un mundo nuevo
Encontraba más verdad
Traditionnel (Andalousie). Pastora Pavón, dite La Niña de los peines (1890-1969), adaptation.Quisiera yo renegar

Je voudrais répudier
Ce monde entièrement,
Revenir habiter,
Mère de mon cœur,
Pour voir si dans un nouveau monde
Je trouverais plus de vérité.

Camille Bertault • Je vieillis

27 novembre 2020

« Je choisis la tisane, plus les confettis. »

Camille BertaultJe vieillis. Camille Bertault, paroles & musique.
Camille Bertault, chant ; Jacky Terrasson, piano. Enregistrement : Meudon (Hauts-de-Seine, France), Studio de Meudon.
Extrait de l’album Le tigre / Camille Bertault. France : Sony Music Entertainment France, ℗ 2020.
Video : Julien Alour, réalisateur ; Camille Bertault, co-réalisatrice. Tourné à la librairie Shakespeare and Company, Paris.