Kollet em-eus ma danvez
Heb vad ebed biskoaz.
M’em-bije bet ar furnez
Da jom heb dond da waz !
Per Jakez Helias (1914-1995). Luskellerez evid eur bugel koz. Dans : Ar mên du = La pierre noire (1974).J’ai perdu l’héritage
Avant de m’en servir.
J’aurais été plus sage
De ne jamais grandir.
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C’est un morceau entendu la semaine dernière à la radio. Simon Goubert est un musicien rennais, je ne le connaissais pas.
Il a composé Luskellerez evid eur bugel koz (« Berceuse pour un vieil enfant ») sur un poème de Per Jakez Helias, l’auteur du Cheval d’orgueil, et s’est assuré pour l’enregistrement la participation d’Annie Ebrel, une des plus grandes chanteuses contemporaines d’expression bretonne — probablement la plus grande depuis la disparition de Yann-Fañch Kemener en 2019.
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Simon Goubert & Annie Ebrel • Luskellerez evid eur bugel koz. Poème de Per-Jakez Helias ; Simon Goubert, musique.
Annie Ebrel, chant ; Simon Goubert, arrangements, claviers, batterie ; Sophia Domancich, piano ; Emmanuel Bex, orgue ; Hélène Labarrière, contrebasse ; Michel Edelin, flûte ; Sylvain Kassap, clarinette ; Vincent Le Quang ; saxophone.
Enregistrement : Malakoff (Hauts-de-Seine, France), Studio Sextan, du 4 au 9 juin 2018.
Extrait de l’album Nous verrons… / Simon Goubert. France : Les forces en présence, ℗ 2019.
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Me ‘m-boa eur preñvig-goulou
A skede melen-glaz
Da ziskouez din ma roudou
A-hed an heñchou-kaz.
J’avais un ver de lune
Qui brillait jaune et bleu
Pour marquer ma fortune
Le long des chemins creux.
Me ‘m-boa an holenn-douar
Da baka lost ha pao
An eon e bennig bouzar
A daol e her atao.
J’avais le sel de terre
Pour attraper l’oiseau
Qui ne sait pas se taire
Et ne connaît qu’un mot.
Me ‘m-boa em dorn ar gordenn
A ra d’an aval trei
Ha bod aour-yeot ar zorhenn
Da liva hun ar prei.
J’avais en mains la longe
Qui fait virer le vent
Et l’herbe d’or du songe
Pour me plaire en dormant.
Kollet em-eus ma danvez
Heb vad ebed biskoaz.
M’em-bije bet ar furnez
Da jom heb dond da waz !
J’ai perdu l’héritage
Avant de m’en servir.
J’aurais été plus sage
De ne jamais grandir.
Per Jakez Helias (1914-1995). Luskellerez evid eur bugel koz. Dans : Ar mên du = La pierre noire (1974).
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Pierre Jakez Hélias (1914-1995). Berceuse pour un vieil enfant, transposé en français de Luskellerez evid eur bugel koz par l’auteur. Dans : Ar mên du = La pierre noire (1974).
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Le morceau se conclut sur la première strophe, chantée en français, du poème Baradoz ar mor (« Paradis de la mer »), extrait de la Kanadenn Penn ar Bed (« Cantate du bout du monde ») du même Per Jakez Helias. Penn ar Bed (littéralement : « tête du monde ») est aussi le nom breton du Finistère.
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Entre la mer et le vent
Il y a la plus belle île,
Perdue au large du temps,
Au-delà du dernier mille,
Dans les brouillards du couchant,
Entre la mer et le vent.Entre la mer et le vent
Naviguent à pleines rames
Les naufragés triomphants,
Le cap sur l’île des Âmes.
Un ange vogue devant
Entre la mer et le vent.Entre la mer et le vent
Cette île qui se révèle
Aux noyés des océans,
C’est leur escale éternelle
Où le corps-mort les attend
Entre la mer et le vent.
Pierre Jakez Hélias (1914-1995). Le paradis de la mer, transposé en français de Baradoz ar mor par l’auteur. Extrait de : Kanadenn Penn ar Bed = Cantate du bout du monde (1959).
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Simon Goubert
Nous verrons… (2019)
Nous verrons… / Simon Goubert.
Production : France : Les forces en présence, ℗ 2019.
CD : EX-TENSION Records, 2019. — EX-TENSION Records EX16. EAN 3760150890452.
Voir la notice dans Discogs.
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D’une autre vie
d’où
la voix qui dit
visd’une autre vie
Samuel Beckett (1906-1989). Extrait de : Mirlitonnades (1978). Dans : Samuel Beckett, Poèmes ; suivi de mirlitonnades, Les éditions de Minuit, impr. 2019, ISBN 978-2-7073-0229-8. Page 44.
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Maria Arnal i Marcel Bagés • Cant de la Sibil·la. Paroles & musique traditionnelles (Catalogne). Titre français : Chant de la Sibylle.
Maria Arnal i Marcel Bagés, duo instrumental et vocal ; Maria Arnal, chant ; Marcel Bagés, guitare, synthétiseur, électronique ; …
Extrait de l’album Clamor / Maria Arnal i Marcel Bagés. Espagne : Fina Estampa, ℗ 2021.
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- Le Chant de la Sibylle dans Wikipédia (fr)
Affolant
Le printemps a éclaté partout, toutes ces feuilles aux arbres, ces fleurs aussi mais surtout les feuilles, toutes ces feuilles, comme si de rien n’était. C’est affolant, ça nous explose à la figure — alors que nous, nous sommes pris dans cet interminable hiver désertique, anéantis.
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Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró • Que me van aniquilando. Enrique Morente, paroles & musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernandez Miró, guitare électrique.
Extrait de l’album Granada / Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró. Espagne : Universal Music Spain , ℗ 2014.
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Yo no cantaba pa que me escucharas
Ni porque mi voz fuera buena
Yo canto pa que me se vaya
La fatiguilla y la pena
Je ne chantais pas pour que tu m’écoutes
Ni parce que j’aime ma voix
Je chante pour que s’en aille
Toute cette fatigue, cette douleur
Que me van aniquilando
La gente anda diciendo
Y sigo por mi camino
Que las nubes las destruye el viento
Parce qu’elles m’anéantissent
Les gens racontent ce qu’ils veulent
Mais moi je vais mon chemin
Car les nuages, le vent les emporte.
Enrique Morente (1942-2010). Que me van aniquilando (extrait).
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Enrique Morente (1942-2010). Parce qu’elles m’anéantissent, traduit par L. & L. de Que me van aniquilando (extrait).
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M.D.

Marguerite Duras, à propos de l’an 2000. 25 septembre 1985. Document INA. Capture d’écran.
25 ans aujourd’hui qu’elle est morte, M.D.
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Des animaux, je voudrais tellement en avoir, beaucoup et différents. C’est impossible à Paris de posséder une vache, aussi impossible que d’être fou. Une vache à Paris attachée à la porte des immeubles c’est l’asile psychiatrique le lendemain matin et pour la vache et pour le propriétaire. J’ai vu la semaine dernière à la télévision une grande ourse sortir de dessous les glaces de l’Arctique. Elle a sorti la tête, elle a regardé. Elle s’est hissée hors de son trou et elle est tombée, faible. Elle a eu trois petits dans l’hiver 86 cette grande ourse et elle n’a pas bougé, elle n’a pas mangé pendant trois mois. Ses trois petits sont très solides et très bien nourris de son lait. Elle, elle est à bout de forces. Elle sort une minute le premier jour, dix minutes le deuxième, etc. Au bout d’une semaine elle descend en roulant sur elle-même jusqu’à la mer. Elle nage tout en regardant le trou duquel les petits sont interdits de sortir. Elle ne traîne pas, elle mange la moitié d’un petit phoque, elle amène l’autre partie aux enfants. Elle est grande comme le général de Gaulle, elle y fait penser. Superbe. À cent mètres de son trou il y a un mâle qui regarde. Elle s’arrête elle le regarde à son tour. Il file, terrorisé.
Marguerite Duras (1914–1996). Des animaux, extrait de La Vie matérielle : Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour (1987), Paris, P.O.L., impr. 1987. ISBN 2-86744-086-6. Page 72.
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Charles Trenet (1913-2001) • Le serpent python. Charles Trenet, paroles & musique.
Charles Trenet, chant ; accompagnement d’orchestre ; Jo Boyer, direction.
France, ℗ 1951.
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Sezen Aksu • O sensin
Sezen Aksu • O sensin. Sezen Aksu & Pakize Barışta, paroles ; Goran Bregović, musique (du film Underground, réalisé par Emir Kusturica, France, Yougoslavie, Allemagne, Hongrie, République tchèque & Serbie, 1995).
Sezen Aksu, chant ; Goran Bregović, arrangements.
Extrait de l’album Düğün ve cenaze / Sezen Aksu. Turquie : Raks Müzik, ℗ 1997.
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— Quelle tristesse. Elle dit quoi, cette chanson ? Une souffrance ?
— Il me semble qu’elle parle de la ville d’İzmir, ou Smyrne selon le nom qu’on lui donne. De parfums et de souvenirs qui tout à coup reviennent.
— Elle dit la douleur de l’exil, c’est ça ?
— C’est ça, oui.
— Elle dit autre chose encore. Une autre douleur ?
— Elle dit la nostalgie de l’enfance, perdue à jamais, irrémédiablement. Celle d’un amour, aussi. Une nostalgie déchirante. Une douleur, oui.
— On dirait un tango, vous ne trouvez pas ? Nous devrions danser.
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- Sezen Aksu dans Wikipédia (fr)
Alfredo Marceneiro (1891-1982) • Fado Laranjeira
Alfredo Marceneiro (1891-1982), l’un des fondateurs du Fado, aurait eu 130 ans jeudi 25 février. Avec Armandinho (Armando Freire, 1891-1946) il est le plus grand compositeur du genre au XXe siècle. Ses compositions sont toutes devenues des classiques et ont fait l’objet d’une quantité de reprises sur des paroles nouvelles.
Alfredo Duarte, surnommé Marceneiro (« Menuisier ») en raison de son métier, était en outre un chanteur extraordinaire, doté d’une voix sans grande projection mais au timbre absolument singulier, et surtout d’un phrasé inimitable et génial. Il a laissé une maigre discographie, vu son aversion violente pour l’enregistrement en studio. Le Fado laranjeira (« Fado de l’oranger »), bien qu’enregistré en 1964 pour l’album Há festa na Mouraria, est probablement bien antérieur à cette date.
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Alfredo Marceneiro (1891-1982) • Fado laranjeira. Júlio César Valente, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Laranjeira).
Alfredo Marceneiro, chant ; Francisco Carvalhinho & Ilídio dos Santos, guitare portugaise ; Orlando Silva, guitare.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, 1964.
Extrait de l’album Há festa na Mouraria / Alfredo Marceneiro. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1964 ou 1965 selon les sources.
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Camané a repris le Fado laranjeira tel quel, avec ses paroles originales pourtant désuètes, pour un album de la joueuse de guitare portugaise Marta Pereira da Costa, publié en 2016 — c’est à dire un an avant qu’il ne consacre lui-même un album entier au Marceneiro (Camané Canta Marceneiro, 2017). Cette version se conclut par un passage de variations instrumentales que Marceneiro n’aurait sûrement pas toléré : pour lui les instrumentistes accompagnateurs étaient entièrement au service du chanteur et mal leur en prenait s’ils se singularisaient par une quelconque audace d’exécution.
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Camané & Marta Pereira da Costa • Fado laranjeira. Júlio César Valente, paroles ; Alfredo Marceneiro, musique (Fado Laranjeira).
Camané, chant ; Marta Pereira da Costa, guitare portugaise ; guitariste et contrebassiste non crédités.
Extrait de l’album Marta Pereira da Costa / Marta Pereira da Costa. Portugal : Warner Music Portugal, ℗ 2016.
Vidéo : aucune information. 2017 (mise en ligne).
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Em tenra laranjeira ainda pequenina
Onde poisava o melro ao declinar do dia
Depois de te beijar a boca purpurina
Um nome ali gravei, o teu nome Maria.
Dans un tout jeune et tendre oranger
Où se posait le merle au déclin du jour,
Après un baiser sur ta bouche purpurine,
J’ai gravé un nom ; ton nom, Maria.
Em volta um coração também com arte e jeito
Ao circundar teu nome a minha mão gravou
Esculpi-lhe uma data e o trabalho feito
Como sêlo de amor no tronco lá ficou.
Et autour de ton nom, avec art et adresse
Ma main a gravé un cœur qui l’enserre.
J’y ai sculpté la date et cet ouvrage
Marquait le tronc comme un sceau d’amour.
Mas no rugoso tronco eu vejo com saudade
O símbolo do amor que em tempos nos uníu
Cadeia de ilusões da nossa mocidade
Que o tempo enferrujou e que depois partiu.
Mais sur le tronc rugueux, je vois avec regret
Le symbole d’amour qui nous unissait,
Chaîne des illusions de notre jeunesse,
Rouillée par le temps, peu à peu disparaître.
E à linda laranjeira altar pagão do amor
Que tem a cor da esperança, a cor das esmeraldas
Vão as noivas colher as simbólicas flores
Para tecer num sonho as virginais grinaldas
Et au bel oranger, autel d’amour païen,
Couleur de l’espérance, couleur de l’émeraude,
Vont les mariées, cueillir les symboliques fleurs
Pour tresser dans un rêve les guirlandes virginales.
Júlio César Valente (1879?-1945). Fado laranjeira (19??).
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Júlio César Valente (1879?-1945). Fado de l’oranger, traduit par L. & L. de Fado laranjeira (19??).
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Une eau que la peine a salée
Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d’une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.La seule grâce à demander aux dieux lointains,
aux dieux muets, aveugles, détournés,
à ces fuyards,
ne serait-elle pas que toute larme répandue
sur le visage proche
dans l’invisible terre fît germer
un blé inépuisable ?
Philippe Jaccottet (1925-2021). Extrait de : À la lumière de l’hiver (1977). Dans : L’encre serait de l’ombre : notes, proses et poèmes choisis par l’auteur (1946-2008) / Philippe Jaccottet. Gallimard, 2011. (Poésie ; 470). ISBN 978-2-07-044145-7. Page 279.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Lágrima. Amália Rodrigues, paroles ; Carlos Gonçalves, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement : Paço d’Arcos (Portugal), studios Valentim de Carvalho, entre octobre 1982 et mai 1983. Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ 1983.
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Eugénie Buffet • La sérénade du pavé

Eugène Atget (1857-1927). Eugénie Buffet (vers 1920). Domaine public.
Je suis née en novembre 1866 à Tlemcen en plein Bled algérien, d’une mère couturière et d’un père soldat de profession, qui mourut en 1872, à l’hôpital militaire d’Oran, des suites de ses blessures.
[…]
Puisque ce livre est une confession et que j’ai juré de mettre mon cœur à nu, je n’éprouve nulle honte à avouer le brutal événement survenu dans ma jeunesse, et qui fut la cause initiale de l’aversion que m’inspira l’idée du mariage. Un de mes cousins ayant grossièrement abusé de moi, je demeurai longtemps obsédée par le souvenir de l’outrage qu’à la faveur de mon ignorance, mon parent m’avait fait subir.
[…]
Ma mère, sur mes instances, me plaça chez un huissier de Mascara en qualité de bonne à tout faire. Je me sentais horriblement seule et triste ; et il m’arrivait souvent de tromper ma solitude en rêvant que j’avais rencontré un Prince charmant… mes nuits se peuplaient alors d’étoiles, de diamants, de fleurs, de chansons, de parfums enivrants, d’images divines. Peu à peu germa en moi l’idée de la gloire, se précisa cet amour du théâtre inséparable de l’amour lui-même, puisque les grands sentiments font les grands artistes, et que les vers les plus beaux et les chansons les plus folles ne s’échappent du cœur et des lèvres des hommes que pour chanter l’amour éternel !
Eugénie Buffet (1866-1934). Ma vie, mes amours, mes aventures : confidences recueillies par Maurice Hamel, Paris, Eugène Figuière, 1930. Source : Du temps des cerises aux feuilles mortes [site Web]
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Ainsi débute le récit d’une vie riche d’aventures et de voyages, celle d’Eugénie Buffet (1866-1934), première des « chanteuses réalistes » françaises. Eugénie a été très célèbre, surtout à partir de 1892, date de ses débuts à La Cigale, la salle de music-hall parisienne qui était alors un café-concert. On pouvait l’y entendre dans un répertoire de chansons de Bruant qu’elle interprétait en incarnant avec un réalisme étudié un personnage de « pierreuse », c’est à dire de prostituée. Mais son titre de gloire le plus éclatant reste probablement son expérience de chanteuse de rue, qu’elle exerçait généralement au profit de personnes dans le besoin, à commencer par les employés des établissements Alexis Godillot qui se trouvèrent sans travail, du jour au lendemain, suite à l’incendie qui dévasta l’atelier de la rue de Rochechouart le 30 juin 1895.
Emblématique de cette activité de chanteuse de rue est La sérénade du pavé (1892), paroles & musique de Jean Varney (1868-1904), qu’Eugénie Buffet a pu enregistrer elle-même à la fin de sa vie.
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Eugénie Buffet (1866-1934) • La sérénade du pavé. Jean Varney, paroles & musique.
Eugénie Buffet, chant ; Gabriel Chaumette, piano ; Jane Lacroix, accordéon ; chœurs.
France, [1933 ?].
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Si La sérénade du pavé a un air de déjà entendu, c’est probablement en raison de sa reprise par Édith Piaf dans le film French cancan de Jean Renoir (France & Italie, 1955). Étonnante dans son costume fin de siècle qui lui fait une grosse tête, la Piaf y incarne Eugénie Buffet elle-même, dans une courte apparition (elle a par ailleurs enregistré la chanson dans son intégralité).
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French cancan (1955). Extrait. Jean Renoir, réalisation, scénario & dialogues ; André-Paul Antoine, idée originale ; Georges Van Parys, musique.
Distribution : Jean Gabin (Henri Danglard) ; Françoise Arnoul (Nini) ; Maria Félix (Lola de Castro « la Belle Abbesse ») ; Édith Piaf (Eugénie Buffet)…
Production : France : Franco-London-Film (Paris) ; Italie : Jolly Film (Roma), 1954. Sortie : 1955 (France).
Chanson :
La sérénade du pavé. Jean Varney, paroles & musique.
Édith Piaf, chant ; accompagnement d’orchestre.
France, ℗ 1954.
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Si je chante sous ta fenêtre
Ainsi qu’un galant troubadour
Et si je veux t’y voir paraître
Ce n’est pas, hélas, par amour.
Peu m’importe que tu sois belle,
Duchesse ou lorette aux yeux doux,
Ou que tu laves la vaisselle
Pourvu que tu jettes deux sous.Refrain
Sois bonne, ô ma chère inconnue,
Pour qui j’ai si souvent chanté !
Ton offrande est la bienvenue,
Fais-moi la charité !
Sois bonne, ô ma chère inconnue,
Pour qui j’ai si souvent chanté,
Devant moi, devant moi, sois la bienvenue !L’amour, vois-tu, moi je m’en fiche,
Ce n’est beau que dans les chansons.
Si quelque jour je deviens riche
On m’aimera bien sans façons.
J’aurais vite une châtelaine
Si j’avais au moins un château
Au lieu d’un vieux tricot de laine
Et des bottines prenant l’eau.Mais ta fenêtre reste close
Et les deux sous ne tombent pas.
J’attends cependant peu de chose,
Jette-moi ce que tu voudras,
Argent, pain sec, ou vieille harde,
Tout me fera plaisir de toi
Et je prierai Dieu qu’il te garde
Un peu mieux qu’il n’a fait pour moi.
Jean Varney (1868-1904). La sérénade du pavé (1892).
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Lucien Métivet (1863-1932). Eugénie Buffet dans son répertoire réaliste : concert de La Cigale… Affiche. Sans date. Source : Médiathèque de Chaumont (Haute-Marne, France)
Sara Correia • Do coração (2020)
Difficile de se fixer un répertoire et un style lorsqu’on est jeune et qu’on choisit de s’engager dans une carrière de fadiste. Tout a déjà été fait — et de quelle manière ! En outre, loin de se dissoudre, la grande ombre d’Amália Rodrigues, ample et confortable comme le manteau de la Vierge de Miséricorde, recouvre encore largement le terrain. On ne s’y abrite qu’à son corps défendant.
La jeune Sara Correia, née en 1993, considérée comme une étoile montante du genre, peine à s’extirper de cette influence. Elle est dotée d’une voix un peu sombre, rustique et robuste comme un moteur de 4L, puissante, mais qui n’est pas vraiment faite pour la nuance. Son premier album pour Universal (Sara Correia, 2018), s’ouvrait sur le Fado Português composé par Alain Oulman pour Amália, manifestement hors de sa portée.
Dans son second (Do coração, 2020), seuls trois titres sur les onze que compte le programme sont des fados à proprement parler. Les huit autres sont plutôt des chansons, dont l’écriture a été confiée à quelques auteurs très présents dans le petit monde du showbiz portugais (Luísa Sobral, António Zambujo,…) — ce qui n’est pas toujours une bonne idée.
Ainsi celle composée par António Zambujo (Solidão, « Solitude »), chantée en duo avec lui, tourne au désavantage de Sara, armée de sa bonne voix honnête et un peu raide, autour de laquelle tonton António dégaine illico son attirail habituel de grâces de vieux matou qui fait le sucré, si bien qu’en moins de deux la pauvrette se trouve engluée dans un excès de miel dont elle ne cherche même pas à se défaire.
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Sara Correia & António Zambujo • Solidão. Paulo Abreu Lima, paroles ; António Zambujo, musique.
Sara Correia, chant ; António Zambujo, chant & guitare ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Chico Santos, contrebasse ; Rúben Alves, piano & orgue Hammond ; André Silva, batterie.
Extrait de l’album Do coração / Sara Correia. Portugal : Universal Music Portugal, ℗ 2020.
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Heureusement pour elle, ce duo est précédé de Dizer não (« Dire non »), un tango de Luísa Sobral dont il a déjà été question ici il y a quelque temps (voir le billet Sara Correia • Dizer não).
Intéressante aussi la chanson de clôture de l’album. Œuvre de Carolina Deslandes — autrice-compositrice-interprète et compagne de Diogo Clemente, producteur de l’album et ex-mari de Carminho, le monde est petit —, elle fait semblant d’être un fado. Porquê do fado (« Le pourquoi du fado », c’est son titre) a donné lieu à un clip très chic publié fin janvier. Par rapport à la version de l’album, celle de la vidéo est prolongée d’une coda qui la fait virer, aux deux tiers de son parcours, au slow évocateur de lointains étés d’insouciance à Portofino, Saint-Tropez ou ailleurs. Maquillage et costume remarquables (les manches de la robe m’intriguent un peu, je dois dire : je me demande ce qui arriverait si Sara étendait les bras à l’horizontale). Diogo Clemente est le guitariste, c’est à dire l’encore jeune homme en tee-shirt noir au physique avantageux.
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Sara Correia • Porquê do fado. Carolina Deslandes, paroles & musique.
Sara Correia, chant ; Ângelo Freire, guitare portugaise ; Diogo Clemente, guitare & direction musicale ; Marino Freitas, basse acoustique ; Rúben Alves, piano ; Vicky Marques, percussions.
Vidéo : André Tentúgal, réalisation, photographie & montage ; Tomás Valle, production ; Fred Rompante e Diogo Mendes, lumière ; Bruno Xisto, son ; André Tentúgal, Afonso Abreu, Daniel Ferreira, Leonor Alexandrino, caméras ; Ana Fontinha, costumes ; Rita Pereira, maquillage. Production : Portugal, Universal Music Portugal, S.A., 2021.
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Não me perguntes o porquê do fado,
Pergunta ao Fado o que é que ele viu em mim
Que me encontrou e andamos de braço dado,
Desde que sou gente foi assim.
Ne me demande pas le pourquoi du fado,
Demande au Fado ce qu’il a vu en moi
C’est lui qui m’a trouvée et prise par la main,
C’est ainsi depuis que j’existe.
Não me perguntes porque é que o escolhi
Se o coração já lhe falava e eu ouvia.
Era a canção das ruas onde cresci
Que embalava o canto da minha agonia.
Ne me demande pas pourquoi je l’ai choisi.
Depuis toujours mon cœur lui parle et je l’écoute.
C’était la chanson des rues où j’ai grandi,
Celle qui berçait le chant de mon mal de vivre.
Não me perguntes o porquê do fado,
Não me perguntes se estou decidida,
Não é escolha, é ser, é estar marcado,
Perguntas-me o porquê do fado
Perguntas-me o porquê da vida.
Ne me demande pas le pourquoi du fado,
Ne me demande pas si je suis décidée.
Ce n’est pas un choix, c’est une vocation.
Me demander le pourquoi du fado,
C’est me demander le pourquoi de la vie.
Não me perguntes se me pesa a tristeza
Destes versos e poemas tão antigos,
É uma canção que é oração, é uma reza
Que faz dos meus demónios meus amigos.
Ne me demande pas si la tristesse
De ces poèmes si anciens me pèse.
Ce chant est oraison, il est prière,
Il transforme en amis mes démons.
Não me perguntes o porquê de querer ficar,
Se o mundo inteiro começou e acaba aqui.
Foi ele que me viu e foi buscar
As outras vidas que sem saber já vivi.
Ne me demande pas pourquoi je reste là.
Pour moi, ici commence et finit le monde.
C’est le fado qui m’a vue, c’est lui qui a trouvé
Ces autres vies que, sans savoir, j’ai déjà vécues.
Carolina Deslandes. Porquê do fado (2020).
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Carolina Deslandes. Le pourquoi du fado, trad. par L. & L. de Porquê do fado (2020).
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Sara Correia
Do coração (2020)
Do coração / Sara Correia. — Production : Portugal : Universal Music Portugal, ℗ 2020.
CD : Universal Music Portugal, 2020. — Universal 0888781. EAN 602508887819.
Voir la notice dans Discogs.
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Argentina Santos • As minhas horas
Argentina Santos (1924 ou 1926-2019) • As minhas horas. Maria Manuel Cid, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Argentina Santos, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Jorge Fernando, guitare & arrangements ; Filipe Larsen, basse acoustique.
Enregistrement : Portugal, Paço de Arcos, Estúdio Valentim de Carvalho.
Extrait de l’album Argentina Santos / Argentina Santos. Portugal : Companhia Nacional de Música, ℗ 2003.
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Décédée en novembre 2019, Argentina Santos était sans aucun doute l’une des fadistes les plus extraordinaires de Lisbonne, l’une de celles, très peu nombreuses, à pouvoir se prévaloir d’une manière particulière. Peut-on parler de style ? Tout semble si spontané chez elle, si peu réfléchi : sa voix inouïe — une voix de chat, immédiatement reconnaissable —, son phrasé très personnel dont toute grandiloquence est absente, sa façon de tourner autour de la mélodie en s’y appuyant à peine. À moins d’être grotesque, jamais personne ne pourra imiter son art.
As minhas horas (« Mes heures ») est chanté sur la musique d’un très célèbre fado traditionnel, le Fado Vitória de Joaquim Campos, utilisé par exemple par Amália Rodrigues dans son poignant Povo que lavas no rio (« Peuple, qui laves dans le fleuve », qu’on peut entendre ci-dessous dans son enregistrement de 1962). Il ne peut pas exister deux interprétations plus dissemblables de ce fado.
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São assim as minhas horas
Sem promessas, sem demoras
Sem mentira, sem verdade.
Horas mortas e paradas
Silêncio de madrugadas
Em dias de tempestade
Ainsi sont mes heures :
Sans promesses, sans délais,
Sans mensonge, sans vérité.
Heures mortes, suspendues,
Aubes silencieuses
Des jours de tempête.
Palavras que murmurei
Padres-nossos que rezei
Apenas por tradição
Alegrias e prazer
Passaram sem eu saber
Por entre os dedos da mão.
Mots que j’ai murmurés
Notre-Pères récités
Par pure convention.
Les joies et le plaisir
M’ont filé entre les doigts
Sans que je m’en sois aperçue.
Sou pedra de campa rasa
Pobre cinza duma brasa
Não sinto calor ou frio
Um perfume sem incenso
Foram-se os anos e penso
Que tenho o corpo vazio
Je suis une pierre tombale,
Pauvre cendre d’une braise
Qui ne sens ni chaleur ni froid,
Un parfum sans encens.
Les années s’en sont allées
Et je me sens le corps vide.
Maria Manuel Cid. As minhas horas.
.
Maria Manuel Cid. Mes heures, trad. par L. & L. de As minhas horas.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Povo que lavas no rio. Pedro Homem de Mello, paroles ; Joaquim Campos, musique (Fado Vitória).
Amália Rodrigues, chant ; José Nunes, guitare portugaise ; Castro Mota, guitare.
Enregistrement : Portugal, Lisbonne, Teatro Taborda.
Extrait de l’album connu sous le titre de Busto / Amália Rodrigues. Portugal : Valentim de Carvalho, ℗ 1962.
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