Les manifestations éclatantes du hasard
Ce même jour en rentrant chez moi je fis, devant la gare d’Orsay, une autre rencontre. Traînant autour des voyageurs, le marin qui m’avait suivi, la nuit pour moi fameuse, attendait je ne sais quoi en compagnie de son énorme sac de toile. Il guettait d’un œil inquiet les rares voyageurs qui, dans les gares, vont et viennent comme des animaux pris au piège.
[…] Je ne sais quel sentiment me poussa à tourner à mon tour autour de lui en cherchant à lui adresser la parole. Il pouvait, lui, m’aider à comprendre les manifestations éclatantes du hasard.
En le retrouvant à l’endroit même où j’avais fait sa connaissance, je me persuadais que cette coïncidence avait une importance considérable. Je savais que les lieux et les décors ont sur la mémoire et l’imagination une influence profonde et j’espérais, cette nuit-là, trouver le mot de l’énigme.
Je comptais sur Paris, sur la nuit et sur le vent.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Pages 78-79.
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Buffy Sainte-Marie • Guess who I saw in Paris. Buffy Sainte-Marie, paroles & musique.
Buffy Sainte-Marie, chant ; Bob Bozina, guitare ; Rick Oxendine, basse ; John Craviotto, batterie ; Mark Roth, production.
Extrait de l’album Illuminations / Buffy Sainte-Marie. États-Unis, ℗ 1969.
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Attitude singulière sur le pont des Arts
Je savais bien que Paris est une ville obscure et pleine de mystères, que les hommes qui y évoluent sont souvent des êtres qui se cachent, traqués ou perdus, mais je ne croyais pas qu’il fût réellement possible d’échapper ainsi à toutes les sanctions dont on menace à chaque instant les naïfs de mon acabit. Je semblais ignorer la nuit et je me souvins tout à coup de longues promenades solitaires, pendant lesquelles il m’eût été loisible de commettre les actes les plus irréguliers sans attirer l’attention. Et pour m’en donner une preuve immédiate je m’étonnais que personne ne semblât se soucier de l’attitude singulière du groupe que nous formions, le marin et moi, assis sur les marches du pont des Arts.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Page 84.
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Catherine Ringer • Le vent. Georges Brassens, paroles & musique.
Catherine Ringer, chant. Extrait de la bande originale du film Reines d’un jour (France, 2001), Marion Vernoux, réalisatrice.
France, ℗ 2001.
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Si par hasard,
Sur le pont des Arts,
Tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard,
Sur le pont des Arts,
Tu croises le vent, le vent maraud,
Prudence, prends garde à ton chapeau !Les jean-foutre et les gens probes
Médisent du vent furibond
Qui rebrousse les bois, détrousse les toits, retrousse les robes…
Des jean-foutre et des gens probes,
Le vent, je vous en réponds,
S’en soucie, et c’est justice, comme de Colin-tamponBien sûr, si l’on ne se fonde
Que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brute raffolant de nuire à tout le monde
Mais une attention profonde
Prouve que c’est chez les fâcheux
Qu’il préfère choisir les victimes de ses petits jeux.
Georges Brassens (1921-1981). Le vent (1953)
Le samedi soir à Paris
— Où allons-nous ?
[…]
Georgette, le marin, le chien et moi-même ne pouvions répondre et nous poursuivions cette réponse, marchant à l’aventure, poussés ici plutôt que là par une invincible fatigue.
En y réfléchissant bien, tandis que sous les arbres des Champs-Élysées nous marchions à pas mous, je croyais deviner un but, celui de tous les promeneurs nocturnes de Paris : nous étions partis à la recherche d’un cadavre.
Philippe Soupault (1897-1990). Les Dernières nuits de Paris (1928), Paris, Gallimard (Collection L’Imaginaire ; 374), 1997, ISBN 2-07-075163-5. Page 22.
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Patachou (1918-2015) • Le samedi soir à Paris. Roger Lucchesi, paroles ; Howard Blake, musique.
Patachou, chant ; avec Joss Baselli et son orchestre.
France, 1954.
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Jean Yanne • J’aime pas le rock
Je trouve que le rock, ça n’existe pas tout à fait.
Marguerite Duras (1914-1996). À tort et à travers (1987), dans Le monde extérieur : Outside 2, textes rassemblés par Christiane Blot-Labarrère, 1993.
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Jean Yanne (1933-2003), sous le nom de Johnny « Rock » Feller • J’aime pas le rock. Jean Yanne, paroles ; Jean Baïtzouroff, musique.
Vidéo : extrait de l’émission C’est du bluff, diffusée le 08 janvier 1962. Jean Yanne, participant ; autres participants non identifiés. Production : RTF [Radiodiffusion-télévision française], France, 1962.
Bande-son extraite du disque 45t Dansez avec Johnny « Rock » Feller et ses « Rock » Child. France : Fontana, ℗ 1961.
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Mísia • Par rêve (Pessoa)
Paixões diagonais (1999) est le deuxième album enregistré par Mísia pour la maison de disques française Erato, après l’impeccable Garras dos Sentidos (1998) qui reste aujourd’hui l’un des sommets de sa discographie. Et c’est à « tous les ‘ératiens’ » que la chanteuse a dédié Par rêve, premier morceau en langue française de son répertoire. Il s’agit d’une composition d’Amélia Muge sur un poème de Pessoa écrit en français, une langue qu’il maîtrisait mal.
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Mísia • Par rêve. Poème de Fernando Pessoa ; Amélia Muge, musique.
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; António Pinto & Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Marino de Freitas, contrebasse ; João Paulo, piano ; Ricardo Dias, piano, arrangements. Enregistrement : Lisbonne (Portugal), studio Xangri La, mai 1999.
Extrait de l’album Paixões Diagonais / Mísia. France : Erato Disques, ℗ 1999.
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Si vous m’aimiez un peu ?… Par rêve,
Non par amour…
Un rien… L’amour que l’on achève
Est lourd.Faites de moi un qui vous aime,
Pas qui je suis…
Quand le rêve est beau, le jour même
Sourit.Que je sois triste ou laid — c’est l’ombre…
Pour que le jour
Vous soit frais, je vous fais ce sombre
Séjour.
Fernando Pessoa (1888-1935). Trois chansons mortes. III (1923). Première publication dans : Contemporânea, 7, Janeiro de 1923, p. 20-21.
Natércia da Conceição • A rir, a brincar
C’est un type de fado totalement démodé, adorable. Cette façon d’articuler et de chanter le portugais… Ce type de jeu de guitare portugaise avec ces courts portamenti, cette recherche de fluidité, cette façon de « chanter », typiques du jeu de Lisbonne (par opposition à celui de Coimbra)…
Natércia da Conceição, née en 1934, a émigré en 1970 aux États-Unis pour y fonder une casa de fados. Elle y est morte en octobre 2009.
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[Digression grammaticale]
Il y a dans le texte de ce fado deux jolis spécimens d’infinitif conjugué (« infinitivo pessoal »), une réjouissante — et très élégante — particularité de la morphologie du portugais : « Nenhum de nós teve culpa / De me quereres e eu te querer ». Quereres est la 2e personne du singulier du verbe querer (« aimer » ou « vouloir ») à l’infinitif présent, querer la 1ère personne. En français : « Aucun de nous n’était coupable, / Ni toi de m’aimer, ni moi de t’aimer. »
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Natércia da Conceição (1934-2009) • A rir, a brincar. Fernando Farinha, paroles ; Miguel Ramos, musique.
Natércia da Conceição, chant ; Manuel Mendes & Armindo Fernandes, guitare portugaise ; Manuel Martins & Mário Pacheco, guitare. Enregistrement : Lisbonne, studios Polysom.
Portugal : Mundusom, sans date [années 1960].
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A rir, a brincar, trocámos um sorriso
Cruzámos um olhar, palavras não houveram
Somente o coração falou por nós os dois
E disse coisas lindas que os lábios não disseram
Tout en riant, en plaisantant, nous avons échangé
Un sourire, un regard, sans rien dire.
Le cœur seul parlait pour nous deux,
Disant ce que les lèvres taisaient.
Nenhum de nós teve culpa
De me quereres e eu te querer
Eu olhei e tu olhaste
Eu gostei e tu gostaste
E nada mais sei dizer.
Que importa que o mundo fale
Maldizendo o nosso amor?
Se ele fala, tem razão:
É sinal que esta paixão
Sempre tem algum valor
Ce n’était ni ta faute ni la mienne,
Si tu m’aimais, si je t’aimais.
Je t’ai regardé, tu m’as regardé,
Tu m’as plu et je t’ai plu,
Voilà tout.
Et qu’importent
Les médisances du monde ?
Si le monde parle, il a raison :
C’est le signe que cet amour
A toujours de la valeur.
Falar sem saber não chega a ser falar,
Não chega a ser dizer, só fala quem não sente
Ou não sabe sentir o que é um grande amor
Que nasce dentro em nós e morre com a gente.
Parler sans savoir, ce n’est pas parler,
C’est ne rien dire. Ceux qui parlent ne ressentent pas
Ou ne savent pas ressentir ce qu’est un grand amour
Qui naît en nous et mourra avec nous.
Fernando Farinha (1928-1988). A rir, a brincar.
.Fernando Farinha (1928-1988). En riant, en plaisantant, trad. par L. & L. de A rir, a brincar.
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Les cloches de Lisbonne (Fado Madragoa)
C’est un souvenir très ancien, du temps où il n’y avait pas encore de télévision. Nous ne savions pas que la télévision existait, nous ne connaissions pas ce mot. Il n’y avait que la radio. Chez nous le poste était installé dans la cuisine : c’était un appareil encombrant mais sans majesté, rehaussé de deux gros boutons en façade, celui pour mettre en marche et pour régler le volume en bas à gauche, celui pour attraper une station à droite. Au-dessus, là où se trouverait l’écran sur une télévision, une pièce de tissu couleur ivoire, tendue comme un store mou qui cédait un peu quand on y appuyait le doigt, masquait les entrailles de la machine. Quand on allumait le poste, s’animait aussitôt un voyant d’un vert surnaturel semblable à un œil de monstre qui reprenait vie, tout en produisant un sifflement modulé évoquant un appel d’oiseau cosmique.
C’est surtout des dimanches matins que je me souviens, à l’heure du petit déjeuner : la radio passait les chansons à succès, dont certaines me sont restées en mémoire plus que d’autres. Je me souviens des Cloches de Lisbonne. Je m’en souviens bien, qui sait pourquoi : je n’avais que six ans.
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Maria Candido (1922-2017) • Les cloches de Lisbonne. Francis Blanche, paroles françaises ; Frederico Valério, musique. Adaptation de Fado Madragoa. João Bastos, paroles originales portugaises.
Maria Candido, chant ; accompagnement d’orchestre ; Armand Migiani, direction.
Vidéo : extrait de l’émission L’École des vedettes du 5 décembre 1959. Production : Radiodiffusion Télévision Française (RTF). France, 1959.
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Ce n’est que des dizaines d’années plus tard qu’à mon étonnement j’ai reconnu cette même mélodie des Cloches de Lisbonne, transfigurée par la voix incomparable d’Amália Rodrigues. Car Les cloches de Lisbonne — paroles de Francis Blanche — est l’adaptation française du Fado Madragoa composé par Frederico Valério (1913-1982) pour un film de 1952 intitulé Madragoa. Madragoa est le nom d’un quartier de Lisbonne, situé à l’ouest du noyau central de la capitale (on y trouve l’ambassade de France). Dans le film, le Fado Madragoa est interprété par l’actrice et fadiste Deolinda Rodrigues (1924-2015) — laquelle n’a aucun lien de parenté avec Amália.
Amália Rodrigues n’a jamais réalisé d’enregistrement studio de ce Fado Madragoa et on n’en connaît dans sa discographie que cette version, captée en 1960 à Paris lors d’un récital à Bobino. Elle ne chante qu’une partie du fado (le dernier couplet est laissé de côté), signe probable qu’il ne lui plaisait pas vraiment et qu’elle ne le donnait que parce qu’il était connu du public français. Les paroles en sont en effet assez médiocres.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Fado da Madragoa. João Bastos, paroles ; Frederico Valério, musique. Du film Madragoa (Portugal ; 1952), réalisé par Perdigão Queiroga (1916-1980).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement public, Paris, Bobino, 22 février 1960. Extrait de l’album Paris 1960 / Amália Rodrigues. France, ℗ 1960.
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Uma saudade do mar tem
Seu monumento em Lisboa
Velho bairro popular
Sombrio e vulgar, que é a Madragoa.
E reza a história que foi lá
Numa noite de Natal
Que veio à luz o primeiro
Herói marinheiro
Que honrou Portugal.
La nostalgie de la mer
A son monument à Lisbonne,
Un vieux quartier populaire,
Sombre et banal, qui s’appelle Madragoa.
L’histoire dit que c’est là,
Une nuit de Noël,
Que vint au monde le premier
Héros navigateur
Qui a fait l’honneur du Portugal.
Ó velha Madragoa
Tens a esperança e nada mais
E há tanta coisa boa
Noutros bairros teus rivais
Ó velha Madragoa
Não tens um só painel
Um arco ou um brasão
Só tens, ó Madragoa
Nos lábios doce mel
No peito um coração.
Ô vieille Madragoa,
Tu ne possèdes que l’espoir
Alors que tes rivaux,
Les autres quartiers, ont tout !
Tu n’as, vieille Madragoa,
Ni panneau d’azulejos,
Ni arche, ni blason.
Tu n’as, ô Madragoa
À tes lèvres que du miel,
Et en ton sein qu’un cœur.
A noite cai e o luar vem
Dar-lhe a triste cor de opala
E as estrelas a brilhar
Parecem baixar
Do céu para beijá-la
E a Madragoa a dormir, tem
Como prémio ao seu labor
Lindos sonhos de princesa
Da eterna beleza
Dos sonhos de amor.
La nuit tombe et la Lune vient
La couvrir d’une triste couleur d’opale
Et les étoiles qui brillent
Semblent descendre du ciel
Pour l’embrasser.
Madragoa s’endort et fait,
En récompense de son labeur,
De doux rêves de princesse,
D’éternelle beauté
Et d’amour.
João Bastos (1883-1957). Fado Madragoa, du film Madragoa (Portugal ; 1952), réalisation Perdigão Queiroga.
.João Bastos (1883-1957). Fado Madragoa, trad. par L. & L. de Fado Madragoa, du film Madragoa (Portugal ; 1952), réalisation Perdigão Queiroga.
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Mireille • Parce que ça me donne du courage
Vu que l’époque est mauvaise et le temps bouché, recourons aux vieilles recettes.
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Mireille (1906-1996) • Parce que ça me donne du courage. Mireille, paroles ; Jean Nohain, musique.
Mireille, chant ; Jerry Van Rooyen et son orchestre.
France, [1958?].
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Quand le facteur part en tournée,
On l’entend toute la matinée fredonner…
Parce que ça lui donne du courage,
Ça lui remet le cœur à l’ouvrage.
Et le peintre en bâtiment,
Quand il repeint l’appartement,
Chante gaiement
L’air de Guillaume Tell
Sur sa grande échelle.Parce que ça lui donne du courage,
Ça lui remet le cœur à l’ouvrage.Mais le notaire qu’on voit passer
Avec son œil glacé,
Sa petite serviette, son pardessus
Et son air compassé,
Rasant les murs du vieux lycée
À petits pas pressés,
Oh qu’il est triste, triste, triste !Alors moi, quand ça ne va pas,
Ben j’ai compris, je chante comme ça :
Tralala !
Parce que ça me donne du courage,
Ça me remet le cœur à l’ouvrage.Sans tic-tac l’horloge s’arrête
Et sans clochette pas de troupeau,
Sans amour les gens sont bêtes,
Sans chanson pas de cœur au boulot.
Sans chanson pas de cœur au boulot.Quand le facteur part en tournée,
On l’entend toute la matinée fredonner…
Parce que ça lui donne du courage,
Ça lui remet le cœur à l’ouvrage.Et le plongeur de la guinguette,
Quand il jongle avec ses assiettes,
Chante à tue-tête
L’air de Miss Helyett* et L’escarpolette**
Parce que ça lui donne du courage,
Ça lui remet le cœur à l’ouvrage.Monsieur Mathieu, le contentieux,
37 rue Richelieu,
Un triste lieu, sombre et crasseux,
Tout plein de papiers bleus,
Des lunettes noires qui lui font voir
Un monde sans espoir,
Oh, qu’il est triste, triste, triste !Alors moi, quand ça ne va pas,
Ben j’ai compris, je chante comme ça :
Tralala !
Parce que ça me donne du courage,
Ça me remet le cœur à l’ouvrage.Sans tic-tac l’horloge s’arrête
Et sans clochette pas de troupeau,
Sans amour les gens sont bêtes,
Sans chanson pas de cœur au boulot.
Sans chanson pas de cœur au boulot.Mireille (1906-1996), nom de scène de Mireille Hartuch. Parce que ça me donne du courage (1948).
* De l’opérette Miss Helyett (1890), musique d’Edmond Audran (1842–1901), livret de Maxime Boucheron (1846-1896).
** De l’opérette Véronique (1898), musique d’André Messager (1853–1929), livret de Georges Duval (1847-1919) et Albert Vanloo (1846-1920).

