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La chanson du dimanche [11]

27 février 2022

La chanson de ce dimanche nous vient de la lointaine année 1939.

Damia (1889-1978)Le vent m’a dit une chanson. André Mauprey (André-Jacques Bloch), paroles françaises ; Lothar Brühne, musique. Adaptation de Der Wind hat mir ein Lied erzählt. Bruno Balz, paroles originales allemandes.
Damia, chant ; accompagnement d’orchestre.
France, 1939.

Le vent m’a dit une chanson est une adaptation française, interprétée par la grande Damia, de Der Wind hat mir ein Lied erzählt, créée par l’actrice et chanteuse suédoise Zarah Leander dans La habanera, le dernier film réalisé en Allemagne par Detlef Sierck (1897-1987) avant son exil aux États-Unis, où il sera connu sous le nom de Douglas Sirk.

La Habanera (1937). Extrait. Detlef Sierck (Douglas Sirk), réalisation ; Gerhard Menzel, scénario & dialogues ; Lothar Brühne & Ernst Holder, musique.
Distribution : Zarah Leander (Astrée Sternhjelm) ; Julia Serda (Ana Sternhjelm) ; Ferdinand Marian (Don Pedro de Ávila)…
Production : Allemagne : Universum Film AG (UFA), 1937. Sortie : 1937 (Allemagne) ; 1938 (France).
Chanson :

Der Wind hat mir ein Lied erzählt. Bruno Balz, paroles ; Lothar Brühne , musique ; d’après La paloma, Sebastián Iradier, musique.
Zarah Leander, chant ; Ufa-Tonfilm-Orchester.
Allemagne, ℗ 1937.


Allein bin ich in der Nacht,
meine Seele wacht und lauscht.
Oh! Herz, hörst du, wie es klingt,
in den Palmen singt und rauscht.

Je suis seule dans la nuit,
Mon âme veille et écoute.
Oh mon cœur, entends-tu cette musique
Qui chante et se presse dans les palmiers ?

Der Wind hat mir ein Lied erzählt
von einem Glück, unsagbar schön.
Er weiß, was meinem Herzen fehlt,
für wen es schlägt und glüht.
Er weiß, für wen.
Komm, komm, ach!
Der Wind hat mir ein Lied erzählt,
von einem Herzen, das mir fehlt.

Le vent m’a dit une chanson
D’un bonheur d’une ineffable beauté.
Il sait ce que ressent mon cœur,
Et pour qui il bat et s’illumine.
Il sait pour qui.
Viens, viens, ah !
Le vent m’a dit une chanson
D’un cœur absent.

Am Meer stand ich abends oft
und ich hab’ gehofft, auf was?
Ich sah bunten Vögeln nach — ach,
mein Glück zerbrach wie Glas!

Le soir, près de la mer,
J’ai souvent espéré — mais quoi ?
Je contemplais les oiseaux multicolores
Ah ! Mon cœur s’est brisé comme du verre.

Der Wind hat mir ein Lied erzählt
von einem Glück, unsagbar schön.
Er weiß, was meinem Herzen fehlt,
für wen es schlägt und glüht.
Er weiß, für wen.
Komm, komm!

Le vent m’a dit une chanson
D’un bonheur d’une ineffable beauté.
Il sait ce que ressent mon cœur,
Et pour qui il bat et s’illumine.
Il sait pour qui.
Viens, viens !

Ach! Der Wind hat mir ein Lied erzählt,
von einem Herzen, das mir fehlt.
Der Wind …

Ah ! Le vent m’a dit une chanson
D’un cœur absent.
Le vent…
Bruno Balz (1902-1988). Der Wind hat mir ein Lied erzählt (1937)
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Bruno Balz (1902-1988). Le vent m’a dit une chanson, traduit par L. & L. de : Der Wind hat mir ein Lied erzählt (1937)

Canção de Alcipe • Mísia, Carlos Paredes

21 février 2022

Sozinha no bosque fui
Com meus tristes pensamentos,
Lá calei minhas saudades
E fiz trégua aos meus tormentos.

Leonor de Almeida Portugal, 4e marquise d’Alorna, dite « Alcipe » (1750–1839). Adaptation Vasco Graça Moura. Canção de Alcipe, d’après la « cantiga » Sózinha no bosque…

Seule au bois je m’en fus
Avec mes tristes pensées.
J’y fis taire mes regrets,
J’y mis trêve à mes tourments.

Canção de Alcipe (« Chanson d’Alcipe ») provient d’un album déjà ancien, Canto, consacré en 2003 par Mísia au grand musicien, joueur de guitare portugaise de Coimbra, Carlos Paredes (1925-2004).

MísiaCanção de Alcipe. Vasco Graça Moura, paroles adaptées ; Afonso Correia Leite & Armando Rodrigues, musique. Paroles adaptées de Sózinha no bosque…, poème de Alcipe (Leonor de Almeida Portugal, 4e marquise d’Alorna ; 1750–1839).
Mísia, chant ; José Manuel Neto, guitare portugaise ; Carlos Manuel Proença, guitare ; Manuel Rocha, violon ; Quintette à cordes issu de la Camerata de Bourgogne (Jean-François Corvaisier, violon ; Laurent Lagarde, violoncelle ; Alain Pélissier & Valérie Pélissier, alto ; Pierre Sylvan, contrebasse) ; Henri Agnel, arrangement et direction.
Enregistrement : Waimes (Belgique), studio GAM, juin 2003.
Extrait de l’album Canto / Mísia. France, ℗ 2003.


Sozinha no bosque fui
Com meus tristes pensamentos,
Lá calei minhas saudades
E fiz trégua aos meus tormentos.

Seule au bois je m’en fus
Avec mes tristes pensées.
J’y fis taire mes regrets,
J’y mis trêve à mes tourments.

Olhei então para a Lua
Que as sombras já rasgava
E no tremular das águas
Seus raios soltava.

Alors je regardai la Lune
Qui déjà déchirait l’ombre
Et sur le tremblement des eaux
Répandait ses rayons.

Nessa torrente
da despedida
vejo assustada
a minha vida.

Dans ce torrent
Qui court vers sa fin,
Emplie de frayeur
Je contemple ma vie.

Do peito as dores
iam cessar,
voa a tristeza
torna o meu penar.

Les souffrances de mon cœur
Allaient prendre fin,
Vole la tristesse,
Dure ma peine.

Do peito as dores
iam cessar,
tornam tristezas
a voar.

Les souffrances de mon cœur
Allaient prendre fin,
Revoici la tristesse
Qui vole vers moi.
Leonor de Almeida Portugal, 4e marquise d’Alorna, dite « Alcipe » (1750–1839). Adaptation Vasco Graça Moura. Canção de Alcipe, d’après la « cantiga » Sózinha no bosque…
Leonor de Almeida Portugal, 4e marquise d’Alorna, dite « Alcipe » (1750–1839). Adaptation Vasco Graça Moura. Chanson d’Alcipe, traduit par L. & L. de : Canção de Alcipe, d’après la « cantiga » Sózinha no bosque…

À l’exception du splendide Verdes anos, que Paredes a composé en 1963 sur un poème de Pedro Tamen (1934-2021), les musiques retenues par Mísia étaient dépourvues de paroles. Elle s’est à l’époque adressée à Vasco Graça Moura (1942-2014), homme aux activités multiples, écrivain et traducteur (notamment de Racine et de Molière), pour lui en procurer.

Mais la Canção de Alcipe était un cas particulier. Cette jolie valse a d’abord été une musique composée pour un film de 1936 (Bocage, co-production luso-espagnole de Leitão de Barros). Le personnage principal en est le poète portugais Manuel Maria Barbosa du Bocage (1765-1805), autour duquel gravite entre autres Leonor de Almeida Portugal, 4e marquise d’Alorna (1750–1839), dite « Alcipe », peintre et aussi poétesse. Sur cette musique, plutôt que de composer des vers originaux, Vasco Graça Moura a adapté un poème « d’Alcipe » elle-même, une cantiga (« chanson », ou « romance ») sans titre, commençant ainsi : Sózinha no bosque / Com meus pensamentos / Calei as saudades / Fiz trégua aos tormentos (« Seule au bois / Avec mes pensées / Je fis taire mes regrets, / Je mis trêve à mes tourments. »).

Carlos Paredes n’est pas l’auteur de cette musique. Son père, Artur Paredes (1899-1980), en avait réalisé un arrangement pour guitare portugaise, que Carlos a adapté à son tour pour guitare portugaise et guitare classique (encore que les renseignements disponibles n’autorisent aucune certitude sur les responsabilités respectives de l’un et de l’autre quant au morceau enregistré par Carlos Paredes en 1987 : les indications portées sur l’album ne font état que des compositeurs de la musique originelle).

Carlos Paredes (1925-2004)Canção de Alcipe. Afonso Correia Leite & Armando Rodrigues, musique ; Carlos Paredes, arrangement pour guitare portugaise et guitare.
Carlos Paredes, guitare portugaise ; Fernando Alvim, guitare.
Enregistrement : Lisbonne, studio Angel II.
Extrait de l’album Espelho de sons / Carlos Paredes. Portugal, ℗ 1987.

La chanson du dimanche [10]

20 février 2022

Celle d’aujourd’hui nous vient d’Italie, une autre de nos voisines — nous en avons beaucoup, c’est une grande chance.

Io bacio… tu baci (1961). Extrait. Piero Vivarelli, réalisation ; Giovanni Addessi, Sergio Corbucci & Piero Vivarelli, scénario & dialogues ; Giulio Libano, musique.
Distribution : Mina (Marcella) ; Umberto Orsini (Paolo) ; Adriano Celentano (lui-même) ; Peppino di Capri (lui-même) ;
Tony Dallara (lui-même)…
Production : Italie : Giovanni Addessi Produzioni Cinematografiche, 1961. Sortie : 1961 (Italie).
Chanson :

Il cielo in una stanza. Gino Paoli, paroles & musique.
Mina (Mina Mazzini), chant ; Orchestra Tony De Vita ; Antonio De Vita, direction.
Italie, ℗ 1960.

Autre civilisation, autre coiffure. Quelle différence avec le chignon septentrional, n’est-ce pas ? Celui d’Italie bénéficie du legs d’une histoire artistique incomparable, la plus accomplie au monde. Pisanello, Botticelli, Raphaël, le Caravage,… — ou du moins leurs mémoires — ont contribué à cette coiffure raffinée. On pourrait même voir dans la mèche en virgule laissée libre sur la tempe gauche de la chanteuse — suprême élégance — une inspiration maniériste.

Le clip est extrait d’un film musical (un musicarello, genre exclusivement italien), Io bacio… tu baci (1961) réalisé par Piero Vivarelli et mettant en scène nombre de vedettes de l’époque. Mina, qui en est la vedette, y côtoie Adriano Celentano, Peppino di Capri, Tony Dallara et d’autres. Elle y chante notamment cette chanson, Il cielo in una stanza (« Le ciel dans une chambre »), de Gino Paoli, qui fut un énorme succès dès son lancement en 1960.


Quando sei qui con me
Questa stanza non ha più pareti
Ma alberi
Alberi infiniti


Quand tu es avec moi,
Cette chambre n’a plus de murs.
Elle a des arbres,
À l’infini.

Quando sei qui vicino a me
Questo soffitto viola
No, non esiste più
Io vedo il cielo sopra noi
Che restiamo qui
Abbandonati
Come se non ci fosse più
Niente, più niente al mondo

Quand tu es près de moi,
Ce plafond violet
N’existe plus.
C’est le ciel que je vois,
Au-dessus de nous,
Abandonnés
Comme s’il n’y avait plus
Rien, plus rien au monde.

Suona un’armonica
Mi sembra un organo
Che vibra per te e per me
Su nell’immensità del cielo

Un harmonica joue ;
On croirait un orgue
Qui vibre pour toi et pour moi
La-haut dans l’immensité du ciel.

Suona un’armonica
Mi sembra un organo
Che vibra per te e per me
Su nell’immensità del cielo
Per te e per me
Nel cielo

Un harmonica joue ;
On croirait un orgue
Qui vibre pour toi et pour moi
La-haut dans l’immensité du ciel,
Pour toi et pour moi,
Dans le ciel.
Gino Paoli. Il cielo in una stanza (1960).
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Gino Paoli. Le ciel dans une chambre, traduit de : Il cielo in una stanza (1960) par L. & L.

Il cielo in una stanza a fait l’objet d’innombrables reprises, y compris des adaptations dans d’autres langues parmi lesquelles une regrettable version française enregistrée par l’épouse de l’antéprécédent président de la république. En voici une très récente, donnée par le duo Mahmood & Blanco lors du dernier Festival de Sanremo, il y a quelques semaines à peine.

Mahmood & BlancoIl cielo in una stanza. Gino Paoli, paroles & musique.
Mahmood & Blanco, chant ; Orchestre du Festival de Sanremo ; Michelangelo, direction.
Extrait audio de la 4e soirée du Festival di Sanremo 2022. Captation : Sanremo (Imperia, Italie), Teatro Ariston, 4 février 2022. Production : Italie, RAI, 2022.

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Pisanello (Antonio di Puccio di Giovanni de Cereto ; 1395?–1455?). Détail. Portrait d'une princesse de la Maison d'Este (2e quart du XVe siècle). Musée du Louvre (Paris).

Amália Rodrigues • Sem razão (1957)

19 février 2022

Amália Rodrigues (1920-1999)Sem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Portugal, Alvorada, ℗ 1957.

L’enregistrement a été réalisé en 1957, probablement dans un studio de l’Emissora nacional (la radio publique portugaise, ancêtre de la RTP [Rádio e Televisão de Portugal]). À l’époque, Amália avait momentanément quitté la maison Valentim de Carvalho et travaillait avec divers autres éditeurs : Ducretet Thomson en France, ou Alvorada au Portugal, avec un son de qualité variable — mais j’aime beaucoup cette voix qu’elle avait dans les années 1950, accompagnée seulement par une guitare portugaise et une guitare. En 1957, âgée de 37 ans, elle est encore immergée dans le milieu du fado, où elle est considérée depuis longtemps comme un cas à part, quelqu’un qui ne fait rien comme tout le monde et qui chante à sa manière, avec une grande liberté. Les instrumentistes dont elle s’entourait alors sont dans la pure tradition du fado de Lisbonne.

La rencontre avec Alain Oulman — un homme totalement étranger au microcosme lisboète du fado —, qui se produit dans les coulisses de l’Olympia début 1959 et qui sera à l’origine d’une évolution profonde dans le répertoire, le style et la carrière de la fadiste, n’a pas encore eu lieu. Vers la fin de la décennie suivante l’effectif instrumental se renouvellera pour s’adapter aux compositions d’Oulman, produisant un son qui se rapprochera progressivement de la tradition de Coimbra. Dans le même temps, Amália préférera s’entourer d’un conjunto (ensemble) plus étoffé (deux guitares portugaises, une guitare, une basse acoustique).

Sem razão (« Sans raison ») est l’œuvre du même couple auteur-compositeur que Lugar vazio, interprété entre autres par Hermínia Silva : musique de Alberto Correia, paroles de Fernando Farinha (1929-1988), lui-même fadiste, surnommé toute sa vie o miúdo da Bica (« le gamin de la Bica »), après qu’il ait représenté son quartier de la Bica à un concours de fado à l’âge de neuf ans.


Meu amor não me perguntes o motivo
Da paixão que me tortura
A verdadeira paixão
Não tem razão
Nem se procura
É desgosto ou felicidade
Que chega em qualquer altura.

Mon amour, ne me demande pas la raison
De cette passion qui me torture.
La vraie passion
Est sans raison
Et il ne faut pas en chercher :
C’est du bonheur ou du chagrin
Qui tout à coup survient.

Porque gostei de ti, não sei,
Pois nada fiz
Para que te queira
Se o amor me prendeu,
Que culpa tenho eu
De querer-te
Desta maneira?

Pourquoi je t’aime, je n’en sais rien
Je n’ai rien fait
Pour t’aimer.
Si l’amour m’a empoignée,
Est-ce ma faute à moi
Si je t’aime
Ainsi ?

O amor não anda às ordens de ninguém
Aparece de surpresa
Só sei que assim que te vi,
Olhei para ti
E fiquei presa
Neste mundo ninguém sabe
Do amor a natureza.

L’amour n’obéit à personne,
Il vient par surprise.
Je sais seulement que, dès que je t’ai vu,
Je t’ai regardé
Et j’étais conquise.
Ici-bas, nul ne connaît
La nature de l’amour.

Ninguém sabe onde mora a sorte
Nem se adivinha
Um mau castigo
E o amor, quando vem
Não sabemos também,
A sorte
Que traz consigo

Nul ne sait où réside la chance
Et nul ne peut pressentir
Un mauvais sort.
Et lorsque l’amour surgit,
Nul ne peut savoir
Le destin
Qu’il porte en lui.
Fernando Farinha (1929-1988). Sem razão.
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Fernando Farinha (1929-1988). Sans raison, traduit de : Sem razão par L. & L.

Voici une autre captation de Sem razão par sa créatrice, en direct à la radio française (probablement Paris-Inter) en mai 1957, c’est à dire l’année même de la réalisation de la version studio. Elle est extraite du très riche coffret de 5 CD Amália em Paris publié en 2020 par la maison Valentim de Carvalho pour le centenaire de la fadiste. Les instrumentistes sont les mêmes (Domingos Camarinha à la guitare portugaise, Santos Moreira à la guitare) et les deux versions sont très proches l’une de l’autre. Celle-ci est plus lente.

Amália Rodrigues (1920-1999)Sem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement réalisé par une radio française (Paris-Inter ?), Paris, mai 1957. Extrait de : Amália em Paris. 2. Na rádio, dans le coffret Amália em Paris. Première publication : 2020.
Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2020.

Par comparaison, la version récente (2018) de Sem razão par Maria Emília paraît affectée :

Maria EmíliaSem razão. Fernando Farinha, paroles ; Alberto Correia, musique (Fado Vanda).
Maria Emília, chant ; instrumentistes non identifiés.
Extrait de l’album Casa de fado / Maria Emília. Portugal, Valentim de Carvalho, ℗ 2018.

Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī] • La foule

16 février 2022

L’image est dégradée, mais le son préservé permet d’apprécier l’excellente diction française de Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī], dont le timbre convient bien au répertoire d’Édith Piaf. La captation, due selon toute probabilité à la télévision publique grecque, est à peu près contemporaine de celle de Άσε με εδω [ ̓Ase me edō] (voir le billet précédent).

Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī]La foule. Michel Rivgauche, paroles ; Ángel Cabral, musique. La musique est celle de Que nadie sepa mi sufrir (1936), une « valse péruvienne », paroles originales de Enrique Dizeo.
Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī], chant ; pianiste non identifié.
Vidéo : Extrait d’une émission de télévision non identifiée. Producteur probable : Grèce, ΕΡΤ [ERT] (Ελληνική Ραδιοφωνία Τηλεόραση [Ellīnikí Radiofōnía Tīleórasī]), [1987].

Je revois la ville en fête et en délire
Suffoquant sous le soleil et sous la joie
Et j’entends dans la musique les cris, les rires
Qui éclatent et rebondissent autour de moi ;
Et perdue parmi ces gens qui me bousculent,
Étourdie, désemparée, je reste là,
Quand soudain, je me retourne, il se recule
Et la foule vient me jeter entre ses bras.

Emportés par la foule qui nous traîne,
Nous entraîne,
Écrasés l’un contre l’autre,
Nous ne formons qu’un seul corps
Et le flot sans effort
Nous pousse, enchaînés l’un et l’autre
Et nous laisse tous deux
Épanouis, enivrés et heureux.

Entraînés par la foule qui s’élance
Et qui danse
Une folle farandole
Nos deux mains restent soudées
Et parfois soulevés,
Nos deux corps enlacés s’envolent
Et retombent tous deux
Épanouis, enivrés et heureux.
Et la joie éclaboussée par son sourire
Me transperce et rejaillit au fond de moi,
Mais soudain je pousse un cri parmi les rires
Quand la foule vient l’arracher d’entre mes bras.

Emportés par la foule qui nous traîne,
Nous entraîne,
Nous éloigne l’un de l’autre,
Je lutte et je me débats.
Mais le son de ma voix
S’étouffe dans les rires des autres
Et je crie de douleur, de fureur et de rage
Et je pleure !

Entraînée par la foule qui s’élance
Et qui danse
Une folle farandole,
Je suis emportée au loin
Et je crispe mes poings,
Maudissant la foule qui me vole
L’homme qu’elle m’avait donné
Et que je n’ai jamais retrouvé.
Michel Rivgauche (1923-2005). La foule (1957).

Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī] • Άσε με `δω [ ̓Ase me ‘dō]

15 février 2022

Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī]Άσε με `δω [ ̓Ase me ‘dō]. Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī], paroles & musique.
Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī], chant ; ensemble instrumental dirigé par Θανάσης Μπίκος [Thanásīs Bíkos]. Enregistré en public lors de l’un des cinq concerts collectifs « Στον Σείριο υπάρχουνε παιδιά » [Ston Seírio ypárchoune paidiá] organisés par Mános Hadjidákis entre le 23 octobre 1987 et le 3 février 1988 au Centre de musique d’Athènes.
Extrait de l’album : Στον Σείριο υπάρχουνε παιδιά [Ston Seírio ypárchoune paidiá] : 1987-1988 / Μάνος Χατζιδάκις [Mános Hatzidákis (Mános Hadjidákis)]. Grèce, ℗ 1988.

Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī], née à Athènes, est une actrice et une autrice-compositrice-interprète grecque. Ayant étudié l’histoire de l’art et l’archéologie à la Sorbonne et fréquenté le cours de théâtre de Tania Balachova à Paris, elle est parfaitement francophone — ses interprétations de Piaf sont d’ailleurs impeccables. Sa carrière de chanteuse semble avoir débuté à peu près en même temps en Grèce et en France, où elle est au programme du Printemps de Bourges en 1980.

Sa discographie s’ouvre en 1982 avec Τεσσαρακοστός παράλληλος [Tessarakostós parállīlos] (« Quarantième parallèle »), un album qui rend hommage à quelques grands artistes européens (Brel, Gianni Esposito, José Afonso, Paco Ibáñez,…) autant qu’au chant traditionnel des communautés grecques d’Italie. Ce n’est qu’à partir de son deuxième album, paru en 1986, qu’elle interprète ses propres compositions.

Άσε με `δω [ ̓Ase me dō], issu de son troisième album Βυζάκια έξω, λοιπόν [Vyzákia éxō, loipón] (1987), est capté ici lors de l’un des cinq concerts organisés par Mános Hadjidákis à Athènes entre le 23 octobre 1987 et le 3 février 1988, auxquels elle participait parmi une pléiade d’artistes tels que Georges Dalaras, Néna Venetsánou, Élli Paspalá, Dímitra Galáni et bien d’autres, et qui a donné lieu dès 1988 à la publication d’un triple album intitulé Στον Σείριο υπάρχουνε παιδιά [Ston Seírio ypárchoune paidiá] (« Sur Sirius il y a des enfants »), d’après une composition de Mános Hadjidákis sur un poème de Lorca.

Άσε με `δω [ ̓Ase me dō] est une valse entêtante, assez dans le style français, qui permet à Melína Tanágrī de déployer sa puissance vocale.

En voici un essai de traduction, pour lequel je me suis aidé d’une traduction allemande publiée sur le site stixoi.info, une très profuse base de données de textes de chansons grecques.


Εγώ τον χάνω τον καιρό μου
κι έτσι τον βλέπω να περνά
σαν καραβάκι που αρμενίζει,
σαν ένα τραίνο που κυλά.


Je perds mon temps
Et je le vois passer
Comme un bateau qui vogue
Comme un train qui s’éloigne.

Κι άσε με `δω έτσι να μένω
έξω απ’ του χρόνου τα δεσμά,
να σ’ αγαπώ, να σε πηγαίνω
μπάνιο στ’ αθάνατα νερά.

Et qu’on me laisse ainsi,
Libre des chaînes du temps,
T’aimer — et avec toi
Baigner dans les eaux immortelles.

Τα ρολογάκια που χτυπούνε
τις μέρες μας για να μετρούν
εγώ τον χάνω τον καιρό μου,
αφήνω άλλους να τα πουν.

Le tic-tac des horloges
Décompte nos jours…
Je perds mon temps,
Je laisse les autres le dire.

Κι άσε με `δω έτσι να μένω
έξω απ’ του χρόνου τα δεσμά,
να σ’ αγαπώ, να σε πηγαίνω
μπάνιο στ’ αθάνατα νερά.

Et qu’on me laisse ainsi,
Libre des chaînes du temps,
T’aimer — et avec toi
Baigner dans les eaux immortelles.

Δεν έχω λόγο να φοβάμαι
από μυστήριο συνδυασμό
γεννήθηκα και το θυμάμαι
κάτω από ξάστερο ουρανό.

Je n’ai aucune raison d’avoir peur
D’aucune mystérieuse combinaison.
Je suis née, cela je m’en souviens,
Sous un ciel clair.

Κι άσε με `δω έτσι να μένω
έξω απ’ του χρόνου τα δεσμά,
να σ’ αγαπώ, να σε πηγαίνω
μπάνιο στ’ αθάνατα νερά.

Et qu’on me laisse ainsi,
Libre des chaînes du temps,
T’aimer — et avec toi
Baigner dans les eaux immortelles.
Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī]. Άσε με `δω [ ̓Ase me dō] (1987).
.
Μελίνα Τανάγρη [Melína Tanágrī]. Qu’on me laisse, traduit de : Άσε με `δω [ ̓Ase me dō] (1987) par L. & L., à partir d’une traduction allemande. Source : stixoi.info

La chanson du dimanche [9]

13 février 2022

Elle a été recueillie chez notre voisine septentrionale — l’une de ces régions d’Europe où le Moyen-Âge semble n’avoir jamais vraiment pris fin, mais s’être accommodé des différentes époques successives avec lesquelles il a cohabité jusqu’à aujourd’hui. Voyez l’actuel Prime Minister : n’est-il pas, de manière flagrante, une figure quintessentiellement médiévale, qu’on dirait secrétée par Les contes de Canterbury ?

Voyez aussi, dans la vidéo ci-dessous, ce vaste chignon qui semble si pesant qu’on redoute pour la chanteuse qu’il ne s’enfonce et n’engloutisse les yeux — déjà à demi cachés —, le nez, la bouche, le menton : spectaculaire édifice ! Voilà un chignon qui méconnaît totalement l’apport de la Renaissance. Quelle en est la matière ? Il évoque un pâté en croûte à la devanture du charcutier : on est pris du désir d’y apposer quelques losanges de cédrat confit et de le saupoudrer de poivre. De le découper en tranches, de le servir avec des cornichons.

Dusty Springfield (1939-1999)I close my eyes and count to ten. Clive Westlake, paroles & musique.
Dusty Springfield, chant ; ensemble instrumental dirigé par Keith Mansfield.
Extrait de : Jones the Song, un épisode de la série Saturday Stars diffusé le 3 août 1968. Production : Royaume-Uni, London Weekend Television (LWT), 1968.

Cette chanson : I close my eyes and count to ten, par Dusty Springfield (1939-1999), était l’un des hits de l’été 68, celui de mon premier séjour en Angleterre. Croyant passer un mois à Londres, je me suis retrouvé dans une famille — un jeune couple et deux petites filles rousses — vivant à Harlow, une de ces villes nouvelles construites après la guerre dans la grande périphérie pour reloger les populations de la capitale, suite aux destructions causées par les bombardements allemands. Une famille très parcimonieuse. J’ai gardé le souvenir d’un dimanche où toute la famille, moi compris, s’était rendue en auto à Londres pour visiter le musée des figures de cire de Madame Tussaud. Ce déplacement exceptionnel avait lieu en mon honneur et c’était une grande fête. Notre petit groupe s’est placé dans la file d’attente (ce qui, en Angleterre et au contraire de pays de désordre comme la France, est une activité régie par un code de bienséance implicite et dont la pratique porte un nom : to queue — ironiquement, un nom français). C’est parvenue à un mètre ou deux du guichet, avisant l’affiche détaillant les tarifs d’entrée, que la maman des petites filles rousses s’est retournée vers moi et m’a demandé de bien vouloir acheter moi-même mon billet, thank you.

Dusty Springfield passait souvent à la télévision et je m’émerveillais de son prénom, Dusty, qui signifie : Poussiéreuse. Aujourd’hui je me dis qu’au fond, ce prénom était probablement inspiré par le célèbre passage de la Genèse :

[…] for dust thou art, and unto dust shalt thou return.
Genesis 3:19.

C’est à dire :

[…] car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière.
Genèse 3:19.

Je ne forme aucune autre conjecture.


It isn’t the way that you look
And it isn’t the way that you talk
It isn’t the things that you say or do
Make me want you so


Ce n’est pas ton physique
Ni ta façon de parler,
Ce n’est pas ce que tu dis, ce que tu fais
Qui m’attirent autant.

It is nothing to do with the wine
Or the music that’s flooding my mind
But never before have I been so sure
You’re the someone I dreamed I would find

Ça n’a rien à voir avec le vin
Ni avec la musique qui m’inonde la tête,
Mais je n’ai jamais éprouvé une telle certitude :
Tu es celui que j’espérais.

It’s the way you make me feel
The moment I am close to you
It’s a feeling so unreal
Somehow I can’t believe it’s true
The pounding I feel in my heart
The hoping that we’ll never part
I can’t believe this is really happening to me

Je me sens si bien
Quand je suis près de toi
Et ça semble tellement irréel
Que je n’arrive pas à y croire.
Mon cœur qui bat si fort,
Qui me fait espérer qu’on ne se quittera pas,
Je n’arrive pas à croire que ça se réalise.

I close my eyes and count to ten
And when I open them you’re still here
I close my eyes and count again
I can’t believe it but you’re still here

Je ferme les yeux, je compte jusqu’à dix,
Et quand je les ouvre… tu es toujours là !
Je ferme les yeux, je compte encore,
C’est incroyable… tu es toujours là !

We were strangers a moment ago
With a few dreams but nothing to show
The world was a place with a frown on its face
And tomorrow was just, I don’t know

Il y a un instant nous étions des étrangers,
Nous avions quelques rêves mais rien de plus,
Le monde semblait hostile
Et nos lendemains… comment dire ?

But the way you make me feel
The moment I am close to you
Makes today seem so unreal
Somehow I can’t believe it’s true
Tomorrow, will you still be here?
Tomorrow will come but I fear
That what is happening to me is only a dream

Mais je me sens si bien
Quand je suis près de toi
Que le présent semble irréel
Et que je n’arrive pas à y croire.
Demain, seras-tu encore là ?
Car demain viendra et j’ai peur
Que ce qui m’arrive ne soit qu’un rêve.

I close my eyes and count to ten
And when I open them you’re still here
I close my eyes and count again
I can’t believe it but you’re still here
I close my eyes and count to ten
And when I open them, you’re still here

Je ferme les yeux, je compte jusqu’à dix,
Et quand je les ouvre… tu es toujours là !
Je ferme les yeux, je compte encore,
C’est incroyable… tu es toujours là !
Je ferme les yeux, je compte jusqu’à dix,
Et quand je les ouvre… tu es toujours là !
Clive Westlake (1932-2000). I close my eyes and count to ten (1968).
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Clive Westlake (1932-2000). Je ferme les yeux, je compte jusqu’à dix, traduit de : I close my eyes and count to ten (1968) par L. & L.

Vingança • Amália Rodrigues (& Linda Batista, Elza Soares)

12 février 2022

Amália Rodrigues (1920-1999)Vingança. Lupicínio Rodrigues, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; Raúl Nery, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare.
Enregistrement : Londres (Royaume-Uni), Abbey Road Studios, 23 et 25 mars 1952.
Première publication : Portugal, 1952.

Ambiance brésilienne, suite.

On dénombre une dizaine de reprises de chansons brésiliennes dans la discographie d’Amália Rodrigues (dont Saudades de Itapoã de Dorival Caymmi et A coroa do rei de David Nasser & Haroldo Lobo), auxquelles il faut ajouter Saudades do Brasil em Portugal (1968), écrite spécialement pour elle par Vinicius de Moraes, qu’elle chante comme un fado. Elle en présentait sur scène : sur les quinze chansons au programme du récital de Bobino enregistré en 1960 à Paris, quatre (dont les deux premières) sont brésiliennes — voire cinq si l’on y inclut le célébrissime Barco negro, sur une musique du Brésilien Caco Velho (1920-1971).

Vingança (« Vengeance »), de Lupicínio Rodrigues (1914-1974) est une chanson d’homme, dont le texte exprime avec une grande violence le point de vue d’un amant humilié, aveuglé par la colère et le désespoir. Beaucoup de femmes l’ont pourtant inscrite à leur répertoire, par exemple la grande Elza Soares, disparue récemment. Amália en connaissait la version que Linda Batista, ou Baptista (1919-1988), de São Paulo, a enregistrée en 1951 et qu’elle est venue présenter à Lisbonne la même année, avec un grand succès. Amália l’a enregistrée l’année suivante à Londres en même temps que des fados comme Não é desgraça ser pobre ou Foi Deus, avec un accompagnement de guitare portugaise et de guitare imitant un rythme de samba, qui la rend assez étrange.


Eu gostei tanto
Tanto quando me contaram
Que a encontraram
Bebendo e chorando
Na mesa de um bar.
E que quando os amigos do peito
Por mim perguntaram
Um soluço cortou sua voz
Não a deixou falar.
Eu gostei tanto
Tanto, quando me contaram
Que tive mesmo de fazer esforço
Para ninguém notar.

Ah que ça m’a fait plaisir
Quand on m’a raconté
Qu’on l’a trouvée
En train de boire et de pleurer
À la table d’un café !
Et que quand ses amis
Lui ont parlé de moi
Un sanglot lui a noué la gorge,
L’empêchant de  répondre…
Mais que ça m’a fait plaisir
Quand on m’a raconté ça,
Au point que j’ai eu du mal
À cacher ma joie !

O remorso talvez seja a causa
Do seu desespero
Você deve estar bem consciente
Do que praticou
Em me fazer passar esta vergonha
Com um companheiro
E a vergonha
É a herança maior que meu pai me deixou.
Mas, enquanto houver força no meu peito
Eu não quero mais nada
Só vingança, vingança, vingança
Aos santos clamar.

C’est le remords, sans doute,
Qui te met dans ce désespoir.
Tu dois bien être consciente
Du mal que tu m’as fait,
— Me faire subir cette honte,
Avec un de mes amis !
Et la honte
Est tout ce que mon père m’a légué.
Mais tant que j’en aurai la force,
Tout ce que je veux
C’est crier jusqu’au ciel
Vengeance, vengeance, vengeance !

Você há-de rolar como as pedras
Que rolam na estrada
Sem ter nunca um cantinho de seu
P’ra poder descansar.

Je veux que tu roules, comme les pierres
Qui roulent sur la route,
Sans que jamais tu ne trouves un endroit
Où tu puisses te reposer !
Lupicínio Rodrigues (1914-1974). Vingança..
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Lupicínio Rodrigues (1914-1974). Vengeance, traduit de : Vingança par L. & L.

De cette Vingança, voici les deux versions authentiquement brésiliennes mentionnées plus haut : celles, respectivement, de Linda Batista (1951) et d’Elza Soares (1965).

Linda Batista (1919-1988)Vingança : samba-canção. Lupicínio Rodrigues, paroles & musique.
Linda Batista, chant ; accompagnement d’orchestre.
Première publication : Brésil, 1951.

Elza Soares (1930-2022)Vingança. Lupicínio Rodrigues, paroles & musique.
Elza Soares, chant ; accompagnement d’orchestre ; Lyrio Panicali, direction ; Nelson Martins dos Santos, arrangements.
Extrait de l’album Um show de Elza / Elza Soares. Brésil, ℗ 1965.

Brigitte Bardot • Maria Ninguém

10 février 2022

Maria Ninguém
É Maria e é Maria meu bem
Se eu não sou João de nada
Maria que é minha é Maria Ninguém
Carlos Lyra (né en 1936). Maria Ninguém (1959).

Maria Personne,
Juste Maria et c’est Maria que j’aime.
Si moi je ne suis Jean de rien,
Ma Maria à moi est Maria Personne.

Brigitte BardotMaria Ninguém. Carlos Lyra, paroles & musique.
Brigitte Bardot, chant ; accompagnement d’orchestre ; Alain Goraguer, direction.
Extrait de l’album B.B. / Brigitte Bardot. France, ℗ 1964.

Maria Ninguém, chanson de Carlos Lyra, a été créée au disque par João Gilberto dans son fameux premier album Chega de saudade (1959) — considéré par ailleurs comme le premier album de bossa nova.

La version de Brigitte B. date, quant à sa publication, de janvier 1964. Auprès de qui a-t-elle acquis une diction aussi correcte du portugais ? Les producteurs de France Musique, qui ne sont pas fichus de prononcer d’une manière acceptable le nom de Maria João Pires (« Maria Djoanne Pirèche », l’autre jour encore) feraient bien de prendre exemple sur elle. Son João est impeccable ; sa Maria un peu moins (le r est trop appuyé), mais ça va quand même. Rien à dire.

Neruda & Amália Rodrigues

5 février 2022

No te quiero sino porque te quiero
y de quererte a no quererte llego
y de esperarte cuando no te espero
pasa mi corazón del frío al fuego.


Je ne t’aime que parce que je t’aime
Et de t’aimer j’en arrive à ne pas t’aimer
Et de t’attendre quand je ne t’attends pas,
Mon cœur qui était froid s’embrase.

Te quiero sólo porque a ti te quiero,
te odio sin fin, y odiándote te ruego,
y la medida de mi amor viajero
es no verte y amarte como un ciego.


Je t’aime parce que c’est toi que j’aime, c’est tout,
Je te hais sans fin, et te haïssant t’implore ;
Et la mesure de mon amour vagabond
Est, ne te voyant pas, de t’aimer en aveugle.

Tal vez consumirá la luz de enero,
su rayo cruel, mi corazón entero,
robándome la llave del sosiego.


La lumière de janvier, par son cruel rayon,
Consumera peut-être entièrement mon cœur,
Me dérobant ainsi la clé de la quiétude.

En esta historia sólo yo me muero
y moriré de amor porque te quiero,
porque te quiero, amor, a sangre y fuego.


Dans cette histoire moi seul je me meurs
Et je mourrai d’amour parce que je t’aime,
Parce que je t’aime, amour, et à feu et à sang.
Pablo Neruda (1904-1973). Soneto LXVI, extrait de : Cien sonetos de amor (1959).
Pablo Neruda (1904-1973). Sonnet LXVI, traduit de : Soneto LXVI, extrait de : Cien sonetos de amor (1959), par L. & L.

Ce sonnet de Pablo Neruda, extrait du recueil Cien sonetos de amor (1959), a été mis en musique par Violeta Parra. Il existe plusieurs enregistrements de la chanson, dont celui d’Isabel Parra — la fille de Violeta —, en 1968, ou celui de Charo Cofré, autre chanteuse chilienne, en 1971.

Charo CofréNo te quiero sino por que te quiero. Poème de Pablo Neruda ; Violeta Parra, musique.
Charo Cofré, chant, guitare.
Extrait de l’album Charo Cofré / Charo Cofré. Chili, Peña de los Parra, ℗ 1971.

Les Cien sonetos de amor ont été inspirés à Neruda par Matilde Urrutia (1912-1985), sa troisième épouse rencontrée à Santiago en 1946, à qui ils sont dédiés. Pourtant le Sonnet LXVI, « No te quiero sino porque te quiero », a la réputation d’avoir été écrit pour — ou dédié à — Amália Rodrigues.

Cette conjecture est notamment accréditée par l’ethnomusicologue chilien Miguel Ángel Vera Sepúlveda, auteur d’une théorie selon laquelle le fado, le tango (chanté), les rancheras du Mexique et, en règle générale, les types de chanson nés dans les grands ports du Portugal et de l’Amérique latine, ressortiraient à un genre unique qu’il nomme le « Genre portuaire » (« Género portuario ») dans lequel le fado jouerait un rôle de matrice. D’après Vera, Neruda aurait écrit ce sonnet à Paris en 1967, après avoir assisté en compagnie de Matilde Urrutia et de Charo Cofré au récital d’Amália à Bobino. À la fin du concert, les trois seraient allés saluer la chanteuse, Neruda lui faisant part de son intention d’écrire un poème pour elle et se procurant séance tenante stylo et papier, puis, le sonnet achevé, le remettant à sa dédicataire — qui l’aurait ensuite perdu. Perdu il ne l’était pas vraiment, car la prudente Charo Cofré en aurait fait une copie. L’anecdote est relatée par le journal argentin La Nación dans un article daté du 12 octobre 2000, mais on la trouve aussi ailleurs, dans des versions différentes.

Il semble bien qu’il y ait eu une admiration mutuelle entre Neruda et Amália, ainsi qu’en témoigne l’écrivaine Zélia Gattai (1916-2008) — par ailleurs épouse de Jorge Amado :

En 1958 Jorge [Amado] dirigía una publicación cultural en Río, « Para Todos ». Convidó a Pablo [Neruda] para que diera un recital que ayudaría al periódico, rico en contenidos, pobre en dineros.
Fuimos a esperar al compadre en el muelle del puerto, donde desembarcó sonriente: « Acabo de conocer la palabra más bella del idioma portugués: Alfândega. »
El recital de Pablo a beneficio de « Para Todos » fue un éxito. Sabiendo que la fadista portuguesa Amália Rodrigues se encontraba en Río, gran admirador de ella, Pablo pidió que la convidáramos. Devota del poeta, Amália oyó sus poemas, al principio reverencial, de rodillas, luego con las manos juntas.
Zélia Gattai (1916-2008). Mi amigo y compadre Pablo : Discurso pronunciado el 12.07.2004 en la Academia Brasileña de Letras, inaugurando la exposición de fotografías de Pablo Neruda, organizada por la Fundación Casa de Jorge Amado, Bahía, dans : Nerudiana, n°2, Diciembre 2006. https://www.fundacionneruda.org/documentos/NERUDIANO%2020530.pdf

En 1958, Jorge [Amado] dirigait une publication culturelle à Rio, « Para Todos ». Il invita Pablo [Neruda] à donner un récital afin d’aider le journal, riche en contenu, pauvre en argent.
Nous sommes allés attendre notre ami sur le quai du port, où il a débarqué en souriant : « Je viens d’apprendre le plus beau mot de la langue portugaise : alfândega [« douane »] ».
Le récital de Pablo au bénéfice de « Para Todos » fut un succès. Sachant que la fadiste portugaise Amália Rodrigues se trouvait à Rio, Pablo, qui en était un grand admirateur, nous a demandé de l’inviter. Elle-même fervente admiratrice du poète, Amália écoutait ses vers, d’abord avec révérence, à genoux, puis les mains jointes.

Pour autant, j’ai du mal à croire à l’entière véracité de l’anecdote de l’ethnomusicologue chilien — qui connaissait personnellement Amália, il est vrai, et qui a par ailleurs signé la riche notice d’accompagnement du CD Amália de porto em porto (2014), une compilation des chansons en langue espagnole enregistrées par la fadiste. Ne serait-ce qu’en raison de l’incongruité des dates. Par ailleurs en 1967, Amália ne s’est pas produite à Bobino (elle l’avait fait en 1965), mais à l’Olympia. L’histoire est cependant prise au sérieux au Portugal. Le fadiste Rodrigo a enregistré le sonnet en lui donnant la forme d’un fado, prenant soin de spécifier sur la pochette du CD : « poema dedicado a Amália por P. Neruda ». Autre exemple, Gançalo Salgueiro, dont le répertoire a longtemps été constitué essentiellement de reprises de fados d’Amália :

Gonçalo SalgueiroNo te quiero. Poème de Pablo Neruda ; Miguel Ramos, musique (Fado Alberto).
Gonçalo Salgueiro, chant ; Eurico Machado, guitare portugaise ; Pedro Pinhal, guitare ; Paulo Paz, basse acoustique.
Captation : Zamora (Espagne), Convento de San Francisco Extraponte, dans le cadre du IV Festival de Fados de Castilla y León, juillet 2006.
Vidéo : aucune information.