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De « Mãe preta » à « Barco negro »

24 juin 2020

Barco negro, on l’a dit, n’est pas un fado. L’un des titres les plus célèbres du répertoire d’Amália Rodrigues est en réalité une chanson brésilienne du début des années 1940 intitulée Mãe preta (« Mère noire ») sur laquelle de nouvelles paroles ont été écrites pour les besoins du film Les amants du Tage (France, 1954). Cela, à la demande d’Amália Rodrigues qui l’interprète dans une séquence de ce film restée fameuse.

Mãe preta : le passé esclavagiste du Brésil

Mãe preta est l’œuvre d’un musicien et chanteur originaire de Porto Alegre, une ville de l’extrême sud du Brésil, connu sous le nom de Caco Velho (pseudonyme de Mateus Nunes, 1920-1971). Les paroles ont été retouchées par un certain Piratini (Antônio Amabile, 1906-1953), humoriste et présentateur d’une célèbre émission de radio-crochet à Porto Alegre, avant que la chanson ne soit enregistrée par un groupe nommé Conjunto Tocantins. Publié au Brésil en 1943, cet enregistrement est apparemment le premier connu de Mãe preta.

Conjunto TocantinsMãe preta. Caco Velho (Mateus Nunes), Piratini (Antônio Amabile), paroles & musique.
Conjunto Tocantins, ensemble instrumental et vocal.
Brésil, 1943.


Pele encarquilhada carapinha branca
Gandola de renda caindo na anca
Embalando o berço do filho do sinhô
Que há pouco tempo a sinhá ganhou

La peau ridée, les cheveux blanchis,
Une casaque de dentelle lui tombant sur la hanche
Elle balance doucement le berceau du fils
Que le maître vient de donner à la maîtresse.

Era assim que Mãe preta fazia
criava todo o branco com muita alegria
Porém lá na sanzala Pai João apanhava
Mãe preta mais uma lágrima enxugava

Voilà comment faisait Maman noire.
Elle s’occupait du blanc avec beaucoup d’entrain
Pendant que dans la senzala* on fouettait père João
Et Maman noire essuyait une nouvelle larme.

Mãe preta, Mãe preta

Maman noire, maman noire.

Enquanto a chibata batia no seu amor
Mãe preta embalava o filho branco do sinhô

Pendant que le fouet s’abattait sur son amour
Maman noire berçait le fils blanc du maître.
Caco Velho, pseudonyme de Mateus Nunes (1920-1971) & Piratini, pseudonyme d’Antônio Amabile (1906-1953). Mãe preta (vers 1943).
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Caco Velho, pseudonyme de Mateus Nunes (1920-1971) & Piratini, pseudonyme d’Antônio Amabile (1906-1953). Maman noire, trad. par L. & L. de Mãe preta (vers 1943).
*Senzala ou sanzala : au Brésil, quartier d’habitation des esclaves. Voir l’article Wikipédia.

On le voit, le thème de Mãe preta, très différent de celui de Barco negro, est ancré dans l’histoire du Brésil. L’abolition de l’esclavage au Brésil ne date officiellement que de 1888, soit une grosse cinquantaine d’années seulement avant l’écriture de la chanson, et Caco Velho était lui-même un « preto » – c’est à dire un noir. De même musicalement, Mãe preta relève d’une tradition afro-brésilienne. Dans son autobiographie, Amália Rodrigues dit avoir cru cette musique africaine :

Ao princípio, eu não sabia que a música era brasileira. Pensei até que fosse africana.
Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues. Amália : uma biografia (1987). Lisboa, Contexto, 1987, p. 125.

Au début, je ne savais pas que la musique était brésilienne. J’ai même pensé qu’elle était africaine.

Mãe preta au Portugal : Maria da Conceição (1954)

En 1954, l’année du tournage des Amants du Tage, c’est pourtant une fadiste, nommée Maria da Conceição, qui fait connaître Mãe preta au Portugal. Elle en enregistre alors deux versions différentes, l’une à la manière d’un fado, avec l’accompagnement instrumental typique du genre (guitare portugaise et guitare classique), l’autre conservant une saveur brésilienne plus marquée, avec un ensemble instrumental carioca.

Maria da Conceição (1920-1999)Mãe preta. Caco Velho (Mateus Nunes), Piratini (Antônio Amabile), paroles & musique.
Maria da Conceição, chant ; António Bessa, guitare portugaise ; A. Mendes, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Espagne, 1954.

Maria da Conceição (1920-1999)Mãe preta. Caco Velho (Mateus Nunes), Piratini (Antônio Amabile), paroles & musique.
Maria da Conceição, chant ; Conjunto Regional da Rádio Nacional do Rio de Janeiro.
Espagne ou Portugal, 1954.

Ces deux interprétations de Mãe preta par Maria da Conceição connurent paraît-il un succès extraordinaire au Portugal. Et c’est donc cette chanson qui, ayant particulièrement plu à l’équipe française travaillant sur la préparation du tournage du film, fut proposée à Amália Rodrigues, pressentie pour y interpréter le rôle d’une fadiste.

De Mãe preta à Barco negro : Les amants du Tage

Quando os franceses se puseram a ouvir músicas, para escolher o que ia cantar nos Amantes do Tejo, gostaram muito da Mãe Preta, uma canção brasileira, feita por um rapaz chamado Caco Velho, que era cantada aqui por uma fadista, a Maria da Conceição. A música tem muito ambiente, a letra é bonita mas não é para o meu feitio. Tem uma história muito complicada. E era do reportório de outra artista. Então pedi ao David Mourão-Ferreira para fazer uns versos. E foi o Barco Negro, com a letra dele, que é muito bonita e se conta em duas palavras, mais a música do Caco Velho, que eu cantei no filme.
Vítor Pavão dos Santos & Amália Rodrigues. Amália : uma biografia (1987). Lisboa, Contexto, 1987, p. 124.

Quand les Français se sont mis à écouter des musiques pour déterminer ce que j’allais chanter dans Les amants du Tage, ils ont beaucoup aimé Mãe Preta, une chanson brésilienne écrite par un garçon qui s’appelait Caco Velho et qui était chantée au Portugal par Maria da Conceição, une fadiste. La musique a beaucoup d’atmosphère, le texte est beau mais ne me convient pas. L’histoire est très compliquée. Et elle appartenait au répertoire d’une autre artiste. Alors j’ai demandé à David Mourão-Ferreira d’écrire d’autres paroles. Et c’est donc Barco Negro, avec son très beau texte, qui se résume en deux mots, sur la musique de Caco Velho, que j’ai chanté dans le film.

Des arguments allégués par Amália pour justifier son refus du texte de Mãe preta, certains ne sont guère convaincants : « l’histoire » en est tout sauf compliquée ; en outre l’appartenance d’un morceau au répertoire d’une autre fadiste ne l’a jamais empêchée de le reprendre s’il lui plaisait (c’est par exemple le cas pour Lisboa, não sejas francesa qu’elle a enregistré en même temps que Barco negro). Reste que, malgré une beauté qu’elle lui reconnaissait, elle trouvait que ce texte ne lui convenait pas : « não é para o meu feitio », dit-elle en portugais ; littéralement : « [le texte] n’est pas pour mon caractère », ou : « pas pour ma manière », « pas fait pour moi ».

En effet on ne l’imagine pas le chanter tel quel et, bien qu’elle n’ait pas explicité son propos, on peut risquer quelques conjectures sur son peu d’enthousiasme : un sujet et une situation abordés trop frontalement, mais aussi trop brésiliens et d’ailleurs anachroniques. Le texte se caractérise en outre par une recherche « d’afro-brésilianisation » de la langue, au moyen du vocabulaire ou de la prononciation figurée (par exemple « carapinha », qui désigne une chevelure crépue, « sinhô » et « sinhá », employés au lieu de « senhor » et « senhora » dans le sens de « maître » et « maîtresse »), etc. On peut aussi supposer que les quelques imperfections techniques d’accentuation du texte original (en plusieurs endroits le temps fort musical contredit l’accentuation linguistique, qu’il oblige à modifier) n’ont pas amélioré la perception qu’avait Amália du texte original de Mãe preta.

La censure de Salazar

Curieusement, elle ne mentionne pas le fait que les enregistrements de Maria da Conceição, qui reprennent sans altération le texte original de Mãe preta, ont été interdits par la censure de l’administration salazariste au bout de quelque temps de circulation. Le Portugal de 1954, officiellement « nation pluricontinentale et multiraciale », n’est toutefois pas celui des années 1960 : les guerres coloniales n’ont pas encore commencé. De sorte que la chanson restait autorisée, moyennant le retrait de son texte de toute allusion aux châtiments corporels infligés à l’esclave noir par le maître blanc. Dans sa version « caviardée », la chanson a été enregistrée par exemple par Ouro Negro, duo, puis trio vocal angolais (c’est à dire de nationalité portugaise, l’Angola étant alors un territoire ultramarin du Portugal).

Ouro negroMãe preta. Caco Velho (Mateus Nunes), Piratini (Antônio Amabile), paroles & musique. Texte révisé après censure de l’administration portugaise.
Ouro negro, trio vocal (Milo MacMahon, Raúl Indipwo, José Alves Monteiro).
Portugal, 1961.

Dans cette version, les passages suivants :
Porém lá na sanzala Pai João apanhava (« Cependant dans la senzala on fouettait père João »)
Enquanto a chibata batia no seu amor (« Tandis que le fouet s’abattait sur son amour »)

Sont remplacés par :
Enquanto na sanzala Pai João trabalhava (« Tandis que dans la senzala père João travaillait »)
Enquanto na sanzala trabalhava o seu amor (« Tandis que dans la « senzala » travaillait son amour »)

« Amália, nem chegaste a partir »

Couverture de « E, a revista do Expresso », supplément à l'hebdomadaire « Expresso », Lisbonne, 19 juin 2020
Couverture de l’hebdomadaire « E, a revista do Expresso », Portugal, 19 juin 2020.

En tout état de cause Barco negro, indépendamment de sa genèse, était une réussite. Le beau poème écrit par David Mourão-Ferreira (1927-1996) s’adapte parfaitement à la musique de Caco Velho et l’interprétation d’Amália Rodrigues en exaltait la force dramatique. Depuis Les amants du Tage, cette chanson passe d’ailleurs pour un fado. Elle demeure l’un des titres les plus connus d’Amália, dont le centenaire de la naissance aura lieu dans un mois. C’est ainsi que, samedi dernier, la revue E (supplément à l’hebdomadaire Expresso, publié à Lisbonne) consacrait sa couverture à la fadiste avec ce titre : « Amália, nem chegaste a partir » (« Amália, tu n’es même pas partie »), référence à un passage de Barco negro (« Eu sei, meu amor / Que nem chegaste a partir » : « Je sais, mon amour / Que tu n’es même pas parti »).

Au Brésil même, Barco negro, associé au répertoire d’Amália Rodrigues, est probablement plus connu que Mãe preta, même si des enregistrements modernes de l’original de Caco Velho existent – y compris d’ailleurs au Portugal. C’est pourtant Barco negro – et non Mãe preta – que Ney Matogrosso, l’un des plus grands chanteurs et musiciens de la scène brésilienne, aujourd’hui âgé de 78 ans, a enregistré à deux reprises : en 1975 dans son premier album Água do céu – Pássaro, puis en 1980 dans Sujeito estranho.

Ney MatogrossoBarco negro. David Mourão-Ferreira, paroles ; Caco Velho, musique.
Ney Matogrosso, chant ; Marcio Montarroyos, piano ; Guilherme Vaz, claviers ; Jorge Omar, guitare acoustique ; Claudio Gabis, guitare électrique ; Bruce Henry, guitare basse ; Sérgio Rosadas, flûte, flûte piccolo, saxophone ténor ; Marcio Montarroyos, bugle, trompette ; Elber Bedaque, batterie ; Chacao, percussions.
Extrait de l’album Água do céu – Pássaro / Ney Matogrosso. Brésil, ℗ 1975.

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