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La voix de l’avion belge

15 mai 2012

Les Belges francophones parlent notre langue avec une grande musicalité, un sens du rythme et surtout de la couleur, du timbre, maintenant sans équivalent ici en France.

D’eux il faut aussi attendre de l’insolite (des autres Belges je ne sais pas, je suis porté à croire que non).

Pour rentrer de Sicile il fallait prendre deux avions belges, c’était le moins cher. Catane-Bruxelles, Bruxelles-Toulouse : à peu près trois fois le trajet direct. C’est insensé. (À l’aller, avions allemands, escale à Francfort : déconseillé.)

Dans ces avions une partie des annonces est enregistrée, cela en trois langues, français, néerlandais, anglais.

La voix française, je l’ai dit, était celle de Delphine Seyrig dans India song. Les mêmes intonations. La même vibrante lassitude.

En vue de Liège, comme en vue de Montauban, elle dit « Nous sommes maintenant proches de notre destination ». Il faut entendre « Nous arrivons à Calcutta. Voyez : les boucles du Gange. » Non pas celles de la Meuse, ni de l’Aveyron.

Elle dit « veuillez maintenant relever le dossier de votre siège, abaisser vos accoudoirs et replacer votre tablette en position verticale », mais elle est dans la chaleur du Bengale, dans le découragement qu’il y a aux Indes. L’avion ralentit au son de cette voix.

« Cette chaleur, comment voulez-vous… Le seul remède : l’immobilité, la lenteur. Ralentir le sang. »
India song. Réal. Marguerite Duras. 1975.

Elle dit au revoir, espère que nous garderons un bon souvenir de ce vol.

Vous vous souviendrez plus tard de cette chaleur, […] ce sera celle de votre jeunesse aux Indes, prenez-la comme ça, comme une chose dont vous vous souviendrez plus tard, vous verrez alors comme elle change…
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966).

Cette détresse dans la voix de l’avion belge.

Il me semble — oui j’en suis presque sûr –, que lorsque l’hôtesse du Catane-Bruxelles s’est présentée à nous, au début du vol, elle l’a fait ainsi : « je suis votre chef de bord, mon nom est Anne-Marie Stretter. » Oui, j’en suis sûr maintenant.

Est-ce qu’elle ira aux îles ce soir, aux îles du delta, dans la Lancia noire de l’ambassade ?

Aller vers son destin. Se laisser ensevelir dans les eaux de l’Escaut, puis portée par les bras du delta dériver doucement jusqu’à Knokke-le-Zoute, se dissolvant enfin et se mêlant pour toujours à l’écume de la mer du Nord.

C’est ça.

Extrait de : India song. Réal. Marguerite Duras. 1975.

L. & L.

One Comment leave one →
  1. kris permalink
    17 mai 2012 18:34

    a bientôt pour une nouvelle india song — bises

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