Zorongo gitano — Carmen Linares ; Patrizia Laquidara
C’est une chanson traditionnelle, que Federico García Lorca en personne avait harmonisée pour le piano, et pour laquelle il avait écrit des paroles originales, ou plus probablement adapté, voire simplement transcrit, des vers existants. Elle appartient à un recueil de 10 chansons populaires, Colección de canciones populares españolas, enregistré en 1931 par Lorca lui-même au piano, et une chanteuse (et danseuse) de flamenco connue sous le surnom de La Argentinita (car elle était née à Buenos Aires).
Cet enregistrement, on peut l’entendre par exemple ici.
Tengo los ojos azules,
Tengo los ojos azules,
y el corazoncito igual
que la cresta de la lumbre.Mes yeux sont bleus,
Mes yeux sont bleus,
Et mon cœur est comme
La crête de la flamme.De noche me salgo al patio
y me harto de llorar
de ver que te quiero tanto
y tú no me quieres ná.La nuit je sors dans la cour
Et je pleure toutes mes larmes
Parce que je t’aime
Et que tu ne m’aimes pas.Esta gitana está loca,
loca que la van a atar;
que lo que sueña de noche
quiere que sea verdad.Cette gitane est folle
Elle est folle à lier
Elle voudrait que ses rêves
Soient la réalité. Federico García Lorca (1598-1936). Zorongo gitano (1931).Federico García Lorca (1898-1936). Zorongo gitano (1931). Traduction L. & L.
Comme les autres chansons du recueil, Zorongo gitano a été l’objet d’innombrables reprises, par des spécialistes du flamenco ou d’autres, dans toutes sortes de styles. En voici deux, l’une et l’autre avec un texte augmenté de strophes supplémentaires non retenues par Lorca ; l’une dans un style flamenco (Carmen Linares), l’autre plus insolite, par la chanteuse italienne Patrizia Laquidara.
Carmen Linares. Zorongo gitano / Federico García Lorca, paroles ; musique traditionnelle ; Carmen Linares, chant ; Paco Cortés y Miguel Ángel Cortés, guitare ; Fede Baeza, Ana María González, palmas. Captation : Festival d’art flamenco de Mont-de-Marsan (Landes), années 1990 ?
Patrizia Laquidara. Zorongo gitano / Federico García Lorca, paroles ; musique traditionnelle. 2012.
Las manos de mi cariño
te están bordando una capa
con agremán de alhelies
y con esclavinas de agua.Cuando fuiste novio mío
por la primavera blanca,
los cascos de tu caballo
cuatro sollozos de plata.La luna es un pozo chico
las flores no valen nada;
lo que valen son tus brazos
cuando de noche me abrazas.Tengo los ojos azules,
y el corazoncito igual
que la cresta de la lumbre.De noche me salgo al campo
y me harto de llorar
de ver que te quiero tanto
y tú no me quieres ná.La luna es un pozo chico
las flores no valen nada;
lo que valen son tus brazos
cuando de noche me abrazas.Veinticuatro horas del día,
veinticuatro horas que tiene;
si tuviera veintisiete,
tres horas más te querria.Este gitano está loco,
loco que le van a atar;
que lo que sueña de noche
quiere que sea verdad.La luna es un pozo chico
las flores no valen nada;
lo que valen son tus brazos
cuando de noche me abrazas.
———
Voir :
- Zorongo gitano sur federicogarcialorca.net (en espagnol).
- Pedro Vaquero. Las verdaderas letras de las canciones populares de Federico García Lorca. 1997. Dans : Revista de folklore (en espagnol).
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Carmen Linares — Site officiel
Patrizia Laquidara — Site officiel
Patrizia Laquidara sur Myspace
Promenade dominicale
Manifestation en faveur du mariage pour tous, Toulouse, Musée des Augustins, 16 décembre 2012.
Les pigeons se sont massés sur le toit du musée des Augustins pour nous regarder passer.
Manifestation en faveur du mariage pour tous, Toulouse, rue de Metz,16 décembre 2012.
Nous n’étions pas seuls. Beaucoup se promenaient à la même heure, empruntant les mêmes rues que nous.
Manifestation en faveur du mariage pour tous, Toulouse, place Wilson, 16 décembre 2012.
Tous ensemble nous avons fait un tour de ville, poussant jusqu’à la place Wilson.
Manifestation en faveur du mariage pour tous, Toulouse, place Wilson, 16 décembre 2012.
Quel beau dimanche !
L. & L.
Luis Cernuda — Salvador
Salvador
Sálvale o condénale,
Porque ya su destino
Está en tus manos, abolido.Si eres salvador, sálvale
De ti y de él ; la violencia
De no ser uno en ti, aquiétala.O si no lo eres, condénale,
Para que a su deseo
Suceda otro tormento.Sálvale o condénale,
Pero así no le dejes
Seguir vivo, y perderte.Luis Cernuda (1902-1963). Salvador, extrait de : Poemas para un cuerpo (1951).
Sauveur
Sauve-le ou condamne-le,
Car déjà son destin
Est entre tes mains, aboli.Si tu es sauveur, sauve-le
De toi et de lui ; la violence
De n’être un en toi, apaise-la.Ou si tu ne l’es pas, condamne-le
Afin qu’à son désir
Succède un autre tourment.Sauve-le ou condamne-le,
Mais ne le laisse ainsi
Vivre encore et te perdre.Luis Cernuda (1902-1963). Salvador, extrait de : Poemas para un cuerpo (1951). Traduction Bruno Roy. Fata Morgana, 1985 et 2010.
Luis Cernuda (1902-1963)
Poemas para un cuerpo (1951). Espagnol et traduction française (Roy)
Poèmes pour un corps / Luis Cernuda ; [illustrations] Luis Caballero ; texte français de Bruno Roy. — Fata Morgana, 2010. — 49 p. ; 24 cm.
Bilingue.
ISBN 978-2-85194-781-9
La règle de trois
Le 3e exemplaire de Poèmes pour un corps de Luis Cernuda avait la couverture légèrement écornée : non. Impossible, surtout un si beau livre ; j’ai dû me contenter du deuxième.
Du Ritsos (Dix-huit petites chansons de la patrie amère) il n’y en avait que deux, et donc pareil, condamné au second.
Seule issue : le deuxième exemplaire d’un troisième livre. Un jeu d’enfant : la totalité de La recherche, en Quarto. Ils ont prévu large : au moins cinq dans la pile.
Sauvé.
Mais ça doit rester exceptionnel, n’est-ce pas ?
L. & L.
———
Luis Cernuda (1902-1963)
Poemas para un cuerpo (1951). Espagnol et traduction française (Roy)
Poèmes pour un corps / Luis Cernuda ; [illustrations] Luis Caballero ; texte français de Bruno Roy. — Fata Morgana, 2010. — 49 p. ; 24 cm.
Bilingue.
ISBN 978-2-85194-781-9
——
Marcel Proust (1871-1922)
À la recherche du temps perdu (1908-1922). Éd. Tadié
À la recherche du temps perdu / Marcel Proust ; texte établi sous la direction de Jean-Yves Tadié. — Gallimard, 1999 (impr. 2011). — 2400 p. ; 21 cm.
(Quarto).
ISBN 978-2-07-075492-2
——
Ρίτσος, Γιάννης (1909-1990)
Δεκαοχτώ λιανοτράγουδα της πικρής πατρίδας (1973). Grec et traduction française (Personnaz)
Dix-huit petites chansons de la patrie amère / Yannis Ritsos ; traduit du grec par Anne Personnaz ; préface de Bruno Doucey. — Éd. Bruno Doucey, 2012. — 54 p. ; 14 x 18 cm.
Bilingue. ISBN 978-2-36229-039-8
Tandis que deux c’est vraiment mieux
Deux pères, non je ne sais pas. Déjà qu’un seul…
Et quand je vois les pères des autres enfants je ne suis pas convaincu non plus.
Ou alors des pères italiens. Un père italien ça, c’est l’idéal. C’est entièrement dévoué à ses enfants. Il faut les voir, on dirait qu’ils sont faits d’amour, comme le bon dieu du catéchisme (le bon dieu est amour, il t’aime toi, toi, toi, oui toi).
Un père italien est amour. Il t’aime toi, toi, toi, oui toi, son enfant. Et lui tu le connais, il a un corps, des bras, des mains, des doigts, un visage, des cheveux, une voix, des lèvres, des yeux qui te sont familiers, tu sais où il dort, ce qu’il prend au petit déjeuner. Il t’appelle par ton nom, ou par un nom d’amour dont nul autre que lui n’est autorisé à faire usage.
Alors tu penses, deux pères italiens !
Des comme ceux-là par exemple :

À gauche : Agnolo di Cosimo di Mariano, dit Bronzino (1503-1572). Ritratto di giovane con liuto (1530-1532).Galerie des Offices, Florence.
À droite : Girolamo Sellari, dit Girolamo da Carpi (1501-1556). Ritratto di gentiluomo in nero [Girolamo de Vincenti ?] (1536-1537). Musée national de Capodimonte, Naples.
Ils se seraient rencontrés, je ne sais pas… à Palerme…, ou à Spolète ; oui c’est ça, l’un montant à Monteluco (780 m d’altitude, près de 400 m de dénivelé), l’autre en descendant déjà ; se seraient croisés sur le sentier dans le sous-bois, se seraient regardés, l’un immédiatement subjugué, l’autre aussi mais ne l’ayant pas su, n’ayant pas compris ce qui se tramait en lui-même, cependant un signal se serait déclenché, s’amplifiant ensuite chemin faisant. Le premier, foudroyé, ne se serait retourné qu’au bout de quelques minutes, trop tard pour croiser à nouveau le regard du second qui lui l’avait fait sans attendre, innocemment, dans le mouvement de son ascension.
La suite on ne la connaît pas avec exactitude : généralement les parents ne fournissent pas ce genre de renseignements à leurs enfants, sinon partiellement peut-être. Se cherchant fébrilement tout en redoutant la rencontre, l’un et l’autre auraient erré trois jours durant dans la ville, la partie basse, la haute, ne sachant s’il était préférable de visiter les églises et les musées ou de s’en tenir aux rues et aux places, entrant finalement l’un, puis l’autre après quelques minutes, dans la même librairie exiguë, se trouvant pris au piège, affolés, ravis. Lequel des deux se sera jeté le premier dans le délicieux abîme ?
i’ che l’esca amorosa al petto avea,
qual meraviglia se di subito arsi?Francesco Petrarca (1304-1374). Dal Sonetto XC.
J’avais au cœur la mèche de l’amour,
Fut-ce étonnant si d’un coup je pris feu ?Pétrarque (1304-1374). Sonnet XC, extrait. Traduction Yves Bonnefoy. Dans : Je vois sans yeux et sans bouche je crie : vingt-quatre sonnets taduits par Yves Bonnefoy. Galilée, 2011.
Oui, pourquoi pas.
Mais en réalité, ce qui m’aurait vraiment plu tu sais, ce que j’aurais voulu pour moi : c’est d’avoir deux mères.

École de Fontainebleau, artiste non identifié. Portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Villars (vers 1594).Musée du Louvre, Paris.
L. & L.
fait ce jour
vu l’exposition Adieu la Suisse !
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C’est tout ?
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ça m’a épuisé.
j’en peux plus
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Non il y a eu d’autres faits et gestes
mais autant les passer sous silence.

Exposition Adieu la Suisse !, Montpellier, Pavillon populaire. Erich Busslinger — Inland-Archiv, installation vidéo. 8 décembre 2012.

Exposition Adieu la Suisse !, Montpellier, Pavillon populaire. Erich Busslinger — Inland-Archiv, installation vidéo. 8 décembre 2012.
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Exposition Adieu la Suisse !, Montpellier, Pavillon populaire. Erich Busslinger — Inland-Archiv, installation vidéo. 8 décembre 2012.
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Mais, je croyais t’avoir entendu dire que tu te refusais à croire à la réalité de la Suisse
pas du tout, je ne m’y refuse pas ; je n’y arrive pas ;
si refus il y a, il n’est pas de mon fait
Oui mais là quand même, toutes ces photos, ces vidéos, il faut te rendre à l’évidence.
quelle évidence ?
–
–

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L. & L.
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Adieu la Suisse ! Construction et déconstruction d’un mythe photographique
Exposition. Montpellier, Pavillon populaire, 16 novembre 2012 – 10 février 2013.
Pavillon Populaire
Esplanade Charles-De-Gaulle – 34000 Montpellier
Ouvert du mardi au dimanche
de 10h à 13h et de 14h à 18h – Entrée libre
L’exposition sur le site Internet de la ville de Montpellier
Dossier de presse [.pdf]
O afinador
Et si j’avais un piano ?
J’ai envie d’un piano tout à coup.
Pedro Coelho – Afinador de Pianos [Pedro Coelho, accordeur de pianos]. Réalisation Tiago Pereira ; son Nélia Marquez. Enregistré à la Dinâmica – Pianos e Som (Carcavelos, Portugal), mai 2011.
(A música portuguesa a gostar dela própria ; 486).
Envie d’avoir, ou d’être un piano ?
L. & L.
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Mathieu Riboulet — Les œuvres de miséricorde (2012)

Francesco Cairo (1607-1665). Saint Sébastien soigné par Irène (vers 1635). Musée des Beaux-Arts, Tours. Cliché J.-J. Moreau
Je suis entré dans ce livre comme dans un vêtement familier, fait à mon propre corps et contraint par lui à certains plis. Par exemple ce pli-ci : le texte des chapitres commence non sur la page de droite, impaire, qu’on nomme « belle page », mais sur celle opposée, qui forme le verso de la page de titre propre à chacun d’eux. En principe ça ne se fait pas, et ça m’a sauté aux yeux dès que j’ai ouvert le livre dans la librairie.
Mais ce n’est qu’un détail, la disposition du texte.
À quoi juge-t-on qu’un texte est « bien écrit » ? À la résonance particulière de sa musique en soi peut-être. Et aussi parce qu’on en approuve le propos et le caractère, je ne sais pas. En tout cas ceci, qui se trouve presque au début des Œuvres de miséricorde, m’a enchanté :
Je suis resté longtemps prisonnier du sentiment flottant, informulé selon lequel l’Allemagne était infréquentable. Je n’étais pas guidé par une idée, un ressentiment moins encore, mais, de fait chez moi on n’allait pas en Allemagne, tout au plus la traversait-on hâtivement pour se rendre au Danemark, en Pologne, ou pour revenir de Hongrie.
La suite aussi, d’autant qu’il me semble que j’aurais été capable moi-même de ce genre d’impulsion :
Maintenant que plus de la moitié de ma vie est faite, je me dis qu’il est temps d’aller voir ce grand morceau d’Europe qui se déroule du Rhin à l’Oder, des Alpes à la Baltique, d’aller voir les hommes qui le peuplent, en rêvent, y pensent, en vivent. Je veux serrer dans mes bras le corps d’un de ces hommes dont je ne parle pas la langue, le corps d’un de ces hommes que l’Histoire longuement m’opposa, le corps d’un homme allemand. Je vais donc à Cologne par un beau jour de mai, c’est tout près, on n’est même pas obligé de passer le Rhin, et je fais cela qui, pour un Français, a son pesant de sens : coucher avec un Allemand. Ce fut facile et doux. Ensuite de quoi je décidai que j’aimais l’Allemagne et les Allemands : on ne peut pas toujours dire que seuls le malheur et la mort franchirent jamais le Rhin.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 14.
(Il est vrai que je ne suis pas parvenu à la même décision, mais il est vrai aussi que je n’ai pas tenté la même expérience : je n’ai pas couché avec un Allemand, et c’est probablement la raison pour laquelle je n’aime toujours pas l’Allemagne.)
Peu importe. Ce qui me semble être dit dans ce livre, c’est qu’il est impossible de juger autrui, chacun étant le jouet de ses propres préjugés, de son éducation, de son histoire, des circonstances aussi, et de l’Histoire tout court. Et qu’on se le permet pourtant, par facilité, par bêtise et par aveuglement. On se le permet individuellement, ou bien en groupe — groupe qui se sent d’autant plus autorisé dans son jugement qu’il est nombreux et dominant.
Maintenant je ne dis plus rien. Je transcris un peu à la valdraque quelques passages du livre, pour toi. J’ai juste glissé parfois des sortes d’intertitres.
Cette phrase de Julien Gracq dans ses Manuscrits de guerre : « Peut-être pourrait-on aller jusqu’à dire que deux troupes s’approchent l’une de l’autre avec quelque chose qui s’apparente à la curiosité ambivalente de l’amour. »
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 32.
Touche-moi. Noli me tangere.
Nous avons tous deux porté la main l’un sur l’autre, main de paix et de désir, nous sommes donc à la merci, lui de moi, moi de lui, et j’entrevois, en un éclair, ce qui adviendrait de nous si nos mains se chargeaient soudain d’une violence héritée, d’une vindicte imposée, historique : un champ de mort en lieu de champ d’amour. Les déchirures qu’en un instant nous nous infligerions ne seraient pas sexuelles, appelées et saluées, mais infligées à même notre intangible bien, irrémissibles. La main allemande ouvrirait alors mon dos en suivant le pointillé de la colonne vertébrale, je serais envahi d’une chaleur poisseuse, bientôt mes yeux, ma bouche se rempliraient de sang, à lui j’aurais percé la poitrine en y laissant la lame pour que le bouillonnement ne puisse s’échapper, puis nous nous écarterions afin de mourir seuls, sans contact possible avec le corps de notre ennemi : noli me tangere, histoire de monter au ciel sans encombre.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 16.
Le sais-tu, Adrien, que, bien davantage encore qu’Andreas, tu pourrais faire de moi ce que tu voudrais ? Mais : tu as ce corps de saint, blessé, que je ne toucherai pas, l’autre a un corps de bourreau, ramassé, disparate, absorbant, tandis qu’en tes drapés de muscles on se reflète, et la souffrance avec, te laissant, intouchable, au-dedans du lacis, serré, de tes errances, et seul. Comment poser la main sur ta blessure ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 59.
Toucher un corps n’est pas un geste facile, il l’est même si peu qu’on l’a dépouillé de la pensée pour en faire un automatisme. Seuls les insensés, les assassins et les amants suspendent un instant leur mouvement avant d’atteindre l’autre. Se donner le temps du regard, s’accorder le temps de la pensée, puis poser la main en ayant tout choisi — le lieu, le moment et le geste –, cela m’est arrivé avec le corps allemand. Mais, je me demande aussi comment on se prend quand on se propose de s’entretuer. D’un geste de guerrier ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 14.
Mais, je me demande encore comment on saisit l’autre qu’on se propose de tuer. D’un geste de bourreau ? Et ce qu’on fait quand on a tué et qu’on parcourt à reculons, sur ses coudes, ses genoux, ces tranchées ouvertes dans la terre pour convoyer la mort, la semer en sachant qu’elle ne fait rien pousser ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 18.
Comment s’empare-t-on d’un homme que l’on veut battre ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 43.
Avoir le fado en soi.
Les conditions que l’on trouve, le jeu qui nous est distribué indiquent souvent clairement, sinon les possibilités, du moins les interdits, après cela on adapte. Je doute que ces deux garçons aient « choisi » la marginalité qui fait aujourd’hui leur quotidien et souvent leur fierté, pas plus que je n’ai « choisi » d’aimer les hommes. Mais voilà, quand on a ça dans les pattes autant s’en débrouiller.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 83.
Lula Pena. Troubadour, Acto IV (extrait) / Lula Pena, chant, guitare. Adaptation de : O fado de cada um / Silva Tavares, paroles ; Frederico de Freitas, musique. Partido alto / Chico Buarque, paroles et musique. Captation : Tenerife (îles Canaries), Auditório de Tenerife, 12 novembre 2011.
| Bem pensado Todos temos nosso fado E quem nasce mal fadado Melhor fado não terá Fado é sorte E do berço até à morte Ninguém foge, por mais forte Ao destino que Deus dá |
Quand on y pense Nous avons tous notre fado Et si on naît avec un sort contraire On n’en aura jamais de meilleur Chacun son destin Et du berceau jusqu’à la mort Qu’on soit faible ou qu’on soit fort On n’échappe pas à celui que Dieu nous donne. |
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João Silva Tavares (1893-1964). O fado de cada um.
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João Silva Tavares (1893-1964). O fado de cada um. Traduction L. & L. |
L’image me hante : qu’aurions-nous fait, Andreas et moi, si nous nous étions croisé dans une rue de Paris, lui en uniforme de la Wehrmacht, moi porteur d’une exaspération ordinaire vis-à-vis de l’occupant, et tous deux, en quelques secondes, emplis d’un violent désir pour le corps de l’autre où quelque chose flotte qu’on ne saurait nommer mais qui dévisse la tête ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 50.
« En avril 1985, à l’occasion d’une cérémonie marquant le quarantième anniversaire de la libération des camps près de Besançon, les membres d’une association tentèrent de déposer une gerbe en mémoire des triangles roses, initiative qui leur valut en réaction d’avoir à entendre cette injure proférée par un groupe d’anciens déportés : « On devrait rouvrir les fours pour mettre les pédés dedans. » Les nazis ont de beaux jours devant eux. »
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 124.
Des alexandrins coulés dans le texte. À propos de la fin de la guerre 1914-1918 :
Bientôt le jeu cessa, trop de morts, trop de jours, et plus assez d’ivresse à imiter la vie. […] Il n’y eut pas un corps à reconnaître, seulement quelques plaques où se lisaient des noms, mais sans lieux mais sans heure, sans image et sans gloire.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 27.
Des alexandrins coulés dans le texte. La première rencontre du narrateur avec le « corps allemand » :
Je veux savoir ton nom — et mon geste retient, pour un instant encore, la chemise entrouverte. Name ? Andreas. La chemise est au sol. Andreas torse nu devant moi, avec comme un déséquilibre entre les deux épaules, quelque chose de noueux, au centre, qui renferme la force, un tableau peu aimable mais si précisément construit que je redouble d’envie et d’attention.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 31.
Des alexandrins coulés dans le texte. Sur les Caravage de la chapelle Contarelli de Saint-Louis-des-Français à Rome, et sur celui de Malte (la Décollation de saint Jean-Baptiste) :
Peindre les bourreaux nus, c’est porter à nos sens la fine perception de ce qui noue serré le désir et la mort, l’infime instant de joie qui vise à l’accepter avant de disparaître, c’est inscrire sur la toile l’instant de notre mort — comme à Malte où, au sol, le saint palpite encore quand le bourreau attend. Peindre les témoins nus, c’est dire où sont les anges et que nous n’avons rien d’autre à faire ici-bas que célébrer le monde. Ah serrer Adrien dans mes bras assouplis et l’amener ici voir jaillir le prodige des murs de cette chapelle…
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 64-65.
Au bout du livre, le chapitre 17 explose d’une violence terrible, d’une puissance telle que rien ne peut la contenir. On pense à des musiques de Ravel se déréglant en chaos sur la fin, Le Boléro, La Valse, et puisqu’on nous y invite au chapitre 18 qui conclut l’œuvre et qui n’a pas de texte autre que son titre, aux Chansons madécasses.
18.
Prendre la plume, faire œuvre de miséricorde.
Puis fêter Adrien, sa beauté en désordre,
et le joint d’herbe pure qu’il me tend en riant.Penser à appeler Andreas et Tajdîn,
leur dire des mots d’amour.
Puis dormir, travailler, aller
et préparer le repas.
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 153
Maurice Ravel (1875-1937). Chansons madécasses , O 78, pour voix (mezzo ou baryton), piano, flûte et violoncelle (1925-1926). Poèmes Évariste de Parny (1753-1814). Comprend : Nahandove ; Aoua ; Il est doux. [Voir : Autorité BnF.]
Interprétation : Jan DeGaetani (1933-1989), mezzo-soprano ; Gilbert Kalish, piano ; Paul Dunkel, flûte ; Donald Anderson, violoncelle. 1978.
1ère publication de cet enregistrement : États-Unis, Nonesuch Records, 1978. Nonesuch H-71355.
Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer ?
Mathieu Riboulet. Les œuvres de miséricorde. Verdier, 2012. P. 82.
L. & L.
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Mathieu Riboulet
Les œuvres de miséricorde (2012)
Les œuvres de miséricorde / Mathieu Riboulet. — Verdier, 2012. — 160 p. ; 22 cm.
ISBN 978-2-86432-687-8 (livre imprimé). — ISBN 978-2-86432-696-0 (livre numérique, format ePub)
Hiems
Les feuilles du figuier, qui formaient une grande gouache jaune à la fenêtre, sont tombées la nuit dernière. Toutes, sauf quelques unes qui n’avaient pas eu connaissance du mot d’ordre.
(En breton novembre se dit miz du, mois noir. Décembre miz kerzu, mois très noir.)
L. & L.
À propos de la pièce « Nouveau roman » de Christophe Honoré

La scène du TNT (théâtre national de Toulouse) après la représentation de Nouveau roman, pièce de Christophe Honoré, le 26 octobre 2012
« …moi j’ai un souvenir mais peut-être, n’étant pas retourné à la Colline* parce que j’avais beaucoup souffert à Avignon** en découvrant ce spectacle, a-t-il gardé cette scène qui moi m’avait alors, non pas embarrassé mais carrément indigné du coming-out de Robert Pinget, euh qui est quand même extrêmement embarrassante … et en même temps assez révélateur de ce qu’il fait à tous les personnages, pour moi, de ce spectacle qui sont tous réduits à un aspect de leur personnalité, donc forcément caricaturaux, voilà Robbe-Grillet est égocentrique, Duras fait de la soupe aux poireaux, enfin j’ai trouvé ça très très réducteur, alors Pinget se mettant à nu face caméra mais dos au public, parce que on a quand même de l’hypocrisie, euh voilà, j’ai trouvé que c’était digne de Confessions intimes sur TF1, enfin j’ai trouvé ça mais absolument abject cette façon de traiter, voilà un auteur immense, voilà Monsieur Songe et ou L’hypothèse c’est quand même pas tout à fait rien, c’est pas juste quelqu’un qui est un pédé honteux, enfin j’ai trouvé ça absolument dingue, et évidemment fait par Christophe Honoré encore plus incompréhensible et ça m’a encore plus énervé donc je… »
Arnaud Laporte, à propos de Nouveau roman, pièce de Christophe Honoré.
Extrait de La dispute du 26 novembre 2012, sur France Culture, qu’on peut réécouter.
* Le théâtre de la Colline à Paris, où se donne en ce moment la pièce Nouveau roman de Christophe Honoré, dont il est question ici.
** Le Festival d’Avignon 2012, où la pièce a été créée.
——————
Pour une fois que l’avis qu’Arnaud Laporte concorde absolument avec le mien (j’avais eu exactement la même réaction d’indignation que lui à propos du personnage de Pinget), ça valait le coup de la transcrire mot pour mot.
Il faut dire que sur toute la durée de Nouveau roman, le personnage « Pinget » ne fait que ce qui est rapporté par Arnaud Laporte. C’est tout. C’est comme si Pinget lui-même n’avait eu aucune vue sur la portée de la littérature ni sur l’écriture. Le seul texte de l’écrivain retenu par Christophe Honoré est un court extrait de Fable, sa seule œuvre véritablement homo-érotique, donc à part dans sa production littéraire.
Du moins relisons un peu Pinget, ce sera déjà ça de pris à L’ennemi.
Changer d’air changer d’air.
Respirer celui de l’enfance. La douce folie tant souhaitée s’y trouvera.
Robert Pinget (1919-1997). Taches d’encre. Minuit, 1997. P. 58.
La seule excuse que l’on ait de ne pas se taire est la crainte de donner prise à la mort. Mais c’est une crainte vaine car la Camarde n’en tient nul compte. Elle fait avancer en nous le silence quels que soient nos efforts.
Garder la parole serait un gage d’éternité.
Il y a dans le secret de certains cœurs une foi en ce gage-là.
Robert Pinget (1919-1997). Taches d’encre. Minuit, 1997. P. 70.
L. & L.

