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Manuel

5 juillet 2013

On me place près de deux femmes, la cinquantaine (celle que je vois le mieux, quoique légèrement de biais) ou un peu plus (celle qui lui fait face) : des bobos — terme pour lequel il n’existe pas de forme au féminin –, laides comme des caricatures. Je parle surtout de celle dont je vois le visage : cheveux bruns tirant sur l’acajou, lissés et ramenés en arrière de manière à découvrir entièrement les oreilles (boucles d’oreille vert jade compliquées), rouge à lèvres betterave, lunettes à montures coquelicot aux verres en forme d’œil de chat. L’autre est blonde, je ne peux guère en dire davantage.

J’essaie de suivre leur conversation dans le brouhaha du restaurant, y parvenant avec difficulté en dépit de ce type particulier de timbre de voix qu’elles ont (surtout la plus jeune des deux) et qu’on entend aux personnes désireuses de manifester leur parfaite compréhension du monde et l’entière maîtrise qu’elles ont de tous les aléas de la vie, même les moins prévisibles. Ça parle psy, seulement, rien d’autre.

Voilà : il est question d’unetelle, ou d’untel, qui va beaucoup mieux depuis qu’elle ou il a « accepté » je ne sais quel fait inéluctable ; de « conflits » qui ne se résoudraient pas, c’est une folie de l’espérer, tant que etc. C’est tellement nul que l’idée que j’en ai est qu’elles travaillent l’une et l’autre à la direction régionale des affaires culturelles. Or comme elles n’en finissent pas de passer d’un « cas » à l’autre (j’en suis moi-même au dessert qu’elles papotent toujours), je finis par envisager l’éventualité qu’il s’agisse de leur métier. « La névrose a la vie dure » constate froidement la blonde à un moment (avec de telles thérapeutes elle a encore de beaux jours devant elle, la névrose).

Autre hypothèse : ces deux êtres sont membres d’une association, ou d’un groupe, de névrosés. Ou d’un groupe de collectionneurs de cas de névrose.

Parmi tous les « cas » évoqués, il y a celui du fils de la femme aux lèvres betterave, Manuel (fils unique, on le comprend). Manuel est un adolescent maintenant (les adolescents sont des cas hyper intéressants). Il va très bien, annonce-t-elle joyeusement (sa voix de mezzo s’attarde sur très, et appuie encore sur bien, façon de dire : c’est grâce à moi) : il fait déjà des choix différents de ceux de sa mère ! (In petto, j’espère que cette manifestation d’indépendance porte en particulier sur le choix de ses montures de lunettes.) Il est gay, il est super ! Ça elle le dit dans une bouffée d’allégresse triomphante qui signifie ceci : nous sommes super nous aussi (moi surtout) d’en parler avec autant de naturel, comme s’il s’agissait de la chose la plus normaaale du monde.

Manuel écoute-moi, c’est d’une importance vitale pour toi : agis immédiatement ; arrange-toi pour te faire enlever par le trapéziste du cirque Pinder, ou fonds-toi dans la caravane du Tour de France, mais va-t’en !

L. & L.

2 commentaires leave one →
  1. 5 juillet 2013 11:08

    Drôle Désopilant Cocasse
    Très jolie chute sur le « povre » Manu
    Beaucoup de plaisir a lire vos billets

  2. 5 juillet 2013 13:13

    « La névrose a la vie dure » constate la blonde à un moment. Avec de telles thérapeutes elle a encore de beaux jours devant elle, la névrose. Priceless

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