Aller au contenu principal

Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró : nouvel album en forme de grenade

2 Mai 2014

Le nouvel album de Sílvia Pérez Cruz, non pas seule mais en duo avec son collègue et complice de longue date Raül Fernández, est annoncé pour dans quelques jours, le 6 je crois. Il s’appelle granada — sans majuscule apparemment.

Il comprendra des morceaux que Sílvia Pérez Cruz a portés à son répertoire depuis longtemps comme Corrandes d’exili de Lluís Llach ou Gallo rojo, gallo negro, de Chicho Sánchez Ferlosio. Sont annoncés par ailleurs [voir : Sílvia Pérez Cruz i Raül Fernández presenten ‘Granada’] des choses plus inattendues, comme une chanson d’Édith Piaf (laquelle ? nulle autre que L’hymne à l’amour) et ce lied de Schumann, extrait du cycle Dichterliebe [Les amours du poète], op. 48. Sera-ce une forme d’homenatje à son illustre compatriote Victòria dels Àngels ?

Robert Schumann (1810-1856) | Aus meinen Tränen sprießen, extrait de Dichterliebe, op. 48. Musique de Robert Schumann ; poème de Heinrich Heine ; Sílvia Pérez Cruz, chant ; Raül Fernández, guitare. De l’album Granada / Sílvia Pérez Cruz & Raül Fernández Miró, mai 2014.

Aus meinen Tränen sprießen
Viel blühende Blumen hervor,
Und meine Seufzer werden
Ein Nachtigallenchor.

Und wenn du mich lieb hast, Kindchen,
Schenk’ ich dir die Blumen all’,
Und vor deinem Fenster soll klingen
Das Lied der Nachtigall.
Heinrich Heine (1797-1856). Aus meinen Tränen sprießen (1823)

De mes larmes ont éclos
Nombre de fleurs épanouies
Et mes soupirs forment
Un chœur de rossignols.

Et si tu m’aimes bien, petite,
Je t’offrirai toutes les fleurs,
Et devant ta fenêtre résonnera
Le chant du rossignol.
Heinrich Heine (1797-1856). Aus meinen Tränen sprießen (1823) [français]. Traduction Claire Placial, dans Le festin de Babel (blog).

Enrique Granados [Enric Granados] (1867-1916) | El majo tímido. De aquel majo amante. El tra-la-la y el punteado. Extraits de Tonadillas escritas en estilo antiguo (1910). Enrique Granados [Enric Granados], musique ; Fernando Periquet, textes ; Victoria de los Ángeles [Victòria dels Àngels], chant ; Felix Zanetti, piano. Captation : Besançon (France), 14 novembre 1967.
Cotient aussi :
Amadeo Vives (1871/1932) | El amor y los ojos. El retrato de Isabela. Extraits de : Canciones epigramáticas (1916).
Xavier Montsalvatge (1912-2002) | Canción de cuna para dormir a un negrito, extraite de : Cinco canciones negras (1945).

Mayte Martín, Atahualpa Yupanqui | Milonga del solitario

2 Mai 2014

Je méprise la charité
Pour la honte qu’elle renferme
Je suis comme le lion des montagnes
Je vis et meurs dans la solitude.
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). Milonga del solitario (extrait).

Une autre grande artiste ibérique dans le répertoire d’Atahualpa Yupanqui.

Amália se définissait ainsi, une « artiste ibérique », et indiscutablement c’est ce que sont également Lula Pena, et plus encore Mayte Martín, extraordinaire interprète du flamenco et très à son aise dans le fado (voir son interprétation de Lágrima d’Amália). Toutes ont en commun le refus de se lier d’esclavage à un type de répertoire particulier, aussi puissamment caractérisé soit-il comme le sont le fado et le flamenco, mais au contraire de se nourrir de ces répertoires et de les intérioriser.

Tout est maîtrisé dans cette interprétation de la Milonga del solitario, riche de toute l’expérience de Mayte Martín : splendide hommage à Atahualpa Yupanqui. (Visionner la vidéo en plein écran, elle le mérite.)

http://vimeo.com/93090637

Mayte Martín | Milonga del solitario. Atahualpa Yupanqui, paroles et musique ; Mayte Martín, chant ; Juan Ramón Caro & José Luís Montó, guitare ; Chico Fargas, percussion. Captation : La Casa Murada, Banyeres del Penedès (Catalogne), septembre 2013.
Vidéo : Macià Florit, Raimon Fransoy, Julián Kancepolski & Xavier Puig, image ; Jordi C. Corchs, son et mixage. Production Elsabeth Produccions, 2014.

Me gusta de vez en cuando
perderme en un bordoneo,
porque bordoneando veo
que ni yo mismo me mando.
Las cuerdas van ordenando
los rumbos del pensamiento,
y en el trotecito lento
de una milonga campera
va saliendo campo afuera,
lo mejor del sentimiento.

Ninguno debe pensar
que vengo en son de revancha,
no es mi culpa si en la cancha
tengo con qué galopear.
El que me quiera ganar,
ha ‘i tener buen parejero,
yo me quitaré el sombrero,
porque así me han enseña’o,
y me doy por bien paga’o
dentrando atrás del primero.

Siempre bajito he canta’o
porque gritando no me hallo
–grito al montar a caballo
si en la caña me he bandea’o
pero tratando un versea’o
a’nde se canten quebrantos,
apenas mi voz levanto
para cantar despacito,
que el que se larga a los gritos
no escucha su propio canto.

Si la muerte traicionera
me acogota a su palenque,
háganme con dos rebenques
la cruz pa’ mi cabecera;
si muero en mi madriguera
mirando los horizontes,
no quiero cruces ni aprontes,
ni encargos para el Eterno,
tal vez pasando el invierno
me dé sus flores el monte.

Toda la noche he cantado
con el alma estremecida,
que el canto es la abierta herida
de un sentimiento sagrado,
a naides tengo a mi lado
porque no busco piedad,
desprecio la caridad
por la vergüenza que encierra;
soy como el león de las sierras,
vivo y muero en soledad.
Atahualpa Yupanqui (1908-1992). Milonga del solitario. Source : Cancioneros.com

Lula Pena | Fria claridade

1 Mai 2014

Lula Pena | Fria claridade. Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique ; Lula Pena, chant & guitare. En guise de coda : un couplet de El payador perseguido, de Atahualpa Yupanqui.
Captation : récital Lula Pena per i Lampi di Musicamorfosi, Villa Tittoni Traversi, Desio (Lombardie), Italie, 23 février 2014.

Esprit du fado es-tu là ? Un coup pour oui.
Toc.
Esprit es-tu là ? Un coup pour oui.
Toc.

Interrogations absolument vaines en vérité. Il suffit de dire ce nom : Lula Pena.

La captation a été réalisée lors du récital donné par la singulière artiste à la villa Tittoni Traversi à Desio, près de Milan, en février dernier. Le moment est probablement la fin du spectacle, il s’agit d’un bis je dirais. Le morceau est Fria claridade, un fado du répertoire d’Amália Rodrigues : la vision fulgurante de deux yeux sublimes dans la ville hostile et inconnue, baignée d’une « froide clarté », deux yeux qui s’éloignent, peut-être indifférents.

Voir le billet : Amália Rodrigues, Pedro Homem de Mello — Fria claridade

Cependant, là où le poème dit ninguém me conhecia (« personne ne me connaissait ») Lula, à la dernière strophe, chante ninguém nos conhecia (« personne ne nous connaissait »), ce qui en modifie totalement la perspective.

En guise de coda, fidèle à sa pratique du collage et à son goût pour l’œuvre du grand Atahualpa Yupanqui, Lula Pena articule au fado une strophe d’un long poème de ce dernier, El payador perseguido. Achevant par un ¡por favor! à la manière de Mercedes Sosa.

No meio da claridade
Daquele tão triste dia
Grande, grande era a cidade
E ninguém me conhecia
Au cœur de la clarté
De cette si triste journée
Grande grande était la ville
Et personne qui me connaisse
Então passaram por mim
Dois olhos lindos, depois
Julguei sonhar, vendo enfim
Dois olhos, como há só dois
Alors me traversèrent
Deux yeux profonds et beaux
J’ai cru rêver les avoir vus
Ces yeux incomparables
Em todos os meus sentidos
Tive presságios de adeus
E aqueles olhos tão lindos
Afastaram-se dos meus
J’ai perçu de tout mon être
Les présages de l’adieu
Et ces yeux si beaux
Se sont éloignés des miens
Acordei, a claridade
Fez-se maior e mais fria
Grande, grande era a cidade
E ninguém me [nos] conhecia
Le rêve passé, la clarté
S’est faite plus vive et plus froide
Grande grande était la ville
Et personne qui me [nous] connaisse
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Fria claridade.
Pedro Homem de Mello (1904-1983). Froide clarté, traduit de Fria claridade par L. & L.

En el trance [arte] de elegir
que mire el hombre p’adentro,
ande se hacen los encuentros
de pensares y sentires.
Después… que tire ande tire,
con la conciencia por centro.

Atahualpa Yupanqui (1908-1992). El payador perseguido.
Source : http://sreyes.org/old/atacancionero.htm#26

Assomption d’un lapin et autres viennoiseries

26 avril 2014

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Franziskaner Platz, 26 avril 2014

Vienne a des maisons couleur de nougat : vert d’eau, jaune pâle, crème, rose ou bleu layette. (Autrefois c’étaient des couleurs un peu passées, moroses, comme mélangées à de la terre, ou à de la poussière. C’est en banlieue peut-être qu’on les verrait encore ?)

Église des Jésuites : baroque, avec un maître-autel à baldaquin et dans le fond, au-dessus de l’autel, en lieu et place d’une Assomption annoncée par le guide, est représenté sur une tenture blanche un lapin gigantesque emmailloté comme une momie dans un linceul constitué de sa propre fourrure.

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Église des Jésuites, 26 avril 2014

Il bruine avec obstination depuis ce matin. On fait la queue pour entrer dans la cathédrale, dont seuls le vestibule et le bas-côté gauche sont accessibles librement. La foule y est considérable, bruyante et photographeuse. Ça parle et ça fait clic de tout côté, quel brouhaha, on se croirait dans une criée. La partie payante est plus calme, mais cette division de l’église (immense) en deux zones est bien réelle, c’est-à-dire qu’elle empêche qu’on en perçoive l’espace comme un tout. C’est comme une ville traversée par un mur, le comptoir où on achète son billet faisant check point.

Mangé un goulasch et une pâtisserie genre Sachertorte accompagnée comme il se doit de crème fouettée (« mit Schlagobers », ça je sais le dire), dans un petit restaurant voûté tenu par un Bernois. Ah la France, la belle France me dit-il (accent allemand, r roulés). Belle dis-je, pas toujours. Mais comment donc, la Camargue, la Provence, la Loire, Paris. Et Rouen. Mais pourquoi avoir brûlé Jeanne d’Arc ? Je réponds que je n’y suis pour rien, que d’ailleurs je n’étais même pas né à l’époque. Il a l’obligeance de me croire sur parole. Excellent café, ici comme ailleurs à Vienne.

J’ai déambulé encore, je suis entré dans des palais, dans d’autres églises. Il y a du monde partout. Des touristes comme moi, je ne vois que ça. C’est un peu triste d’être seul pour visiter une ville pareille. Curieusement ça la rend irréelle puisqu’on reste à l’intérieur de soi – comme Mrs. Dalloway.

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Palais du prince Eugène de Savoie, 26 avril 2014

Mitteleuropa

24 avril 2014

Wien (Österreich) = Vienne (Autriche), Naschmarkt, 24 avril 2014

Pour se saluer on dit Grüssgott. Aucun doute possible : c’est l’Autriche. C’est sa capitale, Vienne.

Je ne dispose pas du temps qu’il faudrait, juste ce jeudi qui s’achève, et puis j’aurai samedi, après-demain.

J’ai marché toute la journée sans avoir rien vu du tout : une ville pareille, en quelques heures c’est impossible. Une chaleur lourde, désagréable. L’orage qui a couvé tout l’après-midi éclate maintenant.

Affiches à Vienne (Autriche), 24 avril 2014

On entend des langues slaves (je n’identifie que le russe, et le polonais à cause de ses consonnes qui viennent en paquets et se frottent les unes aux autres, mais il y a aussi probablement du tchèque, du bulgare, du slovène etc. : l’Europe centrale est en vacances de Pâques et vient à Vienne. Beaucoup d’Italiens, quelques Français. Parmi les conversations entendues en allemand je suis incapable de déceler celles des voix qui sont viennoises.

Les panneaux indicateurs disent Budapest, ou Preßburg, qui est le nom local de Bratislava.

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Stadtpark

Je ne parle pas la langue, ou si peu, et ce peu je n’ose pas l’employer : j’ai peur qu’on me réponde en allemand, et je n’y comprendrai rien. Une incompétence qui forme comme un écran et fait qu’on reste en dehors.

C’est pourquoi je ne sais pas quelle ville est Vienne. Le fait est qu’on y trouve des choses étonnantes, comme cet édifice recouvert de plaques bleues ou bleu-vert, dont l’architecture cherche plus ou moins à évoquer l’Égypte ancienne, ou Babylone, on ne sait pas :

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Vordere Zollamtsstraße, 24 avril 2014

C’est encore lui :

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich),  Vordere Zollamtsstraße, 24 avril 2014

Au fil de la promenade :

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Löwengasse, 24 avril 2014

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), 24 avril 2014

Pour finir, la classique déambulation dans les jardins du Schloß Belvedere.

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Belvedere, 24 avril 2014

Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Belvedere, 24 avril 2014

 Vienne (Autriche) = Wien (Österreich), Karlsplatz

Parfaitement bien

21 avril 2014

Montpellier (France), 19 avril 2014

II arriva que le fils du roi donna un bal et qu’il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisoient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coëffures qui leur seïeroient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c’estoit elle qui repassoit le linge de ses sœurs et qui godronoit leurs manchettes. On ne parloit que de la maniere dont on s’habilleroit.

« Moy, dit l’aînée, je mettray mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre.

— Moy, dit la cadette, je n’auray que ma juppe ordinaire ; mais, en récompense, je mettray mon manteau à fleurs d’or et ma barriere de diamans, qui n’est pas des plus indifférentes. »

On envoya querir la bonne coëffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit achetter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appellerent Cendrillon pour luy demander son avis, car elle avoit le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s’offrit mesme à les coëffer, ce qu’elles voulurent bien. En les coëffant, elles luy disoient :

« Cendrillon, serois-tu bien aise d’aller au bal ?

— Helas ! Mesdemoiselles, vous vous mocquez de moy ; ce n’est pas là ce qu’il me faut.

— Tu as raison, on riroit bien si on voyoit un Cucendron aller au bal. »

Une autre que Cendrillon les aurait coëffées de travers ; mais elle estoit bonne, et elle les coëffa parfaitement bien.

Charles Perrault (1628-1703). Extrait de : Cendrillon ou La petite pantoufle de verre (1697). Source : édition de 1697 dans Wikisource

Montpellier (France), 19 avril 2014

Voir l’amour

20 avril 2014

Montpellier (France), 19 avril 2014

VOIX 1, temps.
À la fin du bal elle a crié, j’en suis sûre… Quoi ?

VOIX 2
Qu’elle veut les SUIVRE pour ne pas cesser de les VOIR.

VOIX 1
… de les voir.

VOIX 2
Oui.
VOIR L’AMOUR.
« Blue Moon » très fort.

VOIX 1
Ils ne l’ont plus entendue crier.

VOIX 2
Non.

Marguerite Duras (1914-1996). La femme du Gange (1973). Dans : Marguerite Duras. Œuvres complètes II, Gallimard, impr. 2011 (Bibliothèque de la Pléiade), ISBN 978-2-07-012232-5, page 1483.

Montpellier (France), 19 avril 2014

Tranquille à mes alarmes

19 avril 2014

Montpellier (France), 19 avril 2014

HERMIONE, seule

Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce Palais.
Ah ! Ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais !
Le cruel ! De quel œil il m’a congédiée ?
Sans pitié, sans douleur au moins étudiée.
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Semblait-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?

Jean Racine (1639-1699). Andromaque (1667), acte V, scène 1. Source : Racine, Œuvres complètes, I, Bibliothèque de la Pléiade, page 247.

Montpellier (France), 19 avril 2014

Amália Rodrigues | Lua luar (Bobino 1960)

14 avril 2014

Vous vous tenez dans la coulisse à présent, tout près du plateau, invisible encore de la salle, protégée par une pénombre propice au recueillement. Minutes d’une densité astronomique, hors du temps d’autrui. L’écoulement de la durée a soudain changé, pour vous seule. Le temps s’est presque solidifié, il est devenu impossible à mesurer, ou relevant d’unités de mesure qui n’ont cours que dans ces moments inconcevables, impensables.

Vous êtes désormais retirée en vous-même.

On vous parle, vous n’entendez pas qu’on vous parle.

Vous n’avez plus la conscience de rien d’autre que de votre cœur qui frappe au-dedans, du sang qui cogne aux tempes, de la chanson du Sertão qui est la première du programme, Lua luar, seulement celle-là (Lua luar, vai dizer ao meu amor p’ra vir cá ô luar, se souvenir de ça, le reste viendra), de la robe de scène de soie noire, de la scène que vous savez toute proche mais que vous ne regardez pas encore, et du public au-delà de la rampe, comme un animal tapi respirant dans le noir, et aussi comme un gouffre vivant, et aussi comme un dieu d’humeur changeante, dont vous sentez le souffle avec une acuité à la fois exaltante et presque douloureuse

Accompagnée par Domingôsse Camarinia et Santôsse Moréra, voici Amalia Rodriguèze

Vous faites un signe de croix, comme une Sicilienne. Presque morte, vous pénétrez dans la fournaise.

Amália Rodrigues | Lua luar / parolier et compositeur non identifiés ; Amália Rodrigues, chant ; Domingos Camarinha, guitare portugaise ; Santos Moreira, guitare classique. Captation : Paris, Bobino, 22 février 1960.
Extrait de : Paris 1960, 1ère publication : France, Ducretet-Thomson, 1960. 1 disque 33 t. Ducretet-Thomson 310 V 026. Réédité en format CD sous divers titres.

Écouter le récital entier sur Spotify (il faut se créer un compte) :

Marguerite Duras a 100 ans

4 avril 2014

Elle est dans le cas d’être centenaire Marguerite, depuis aujourd’hui 4 avril 2014. Elle était née en Indochine française, à Gia Định près de Saigon (à présent Hô-Chi-Minh-Ville), Viêt Nam.

C’est à elle que ce blog doit son titre : « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi. » Il est dans un livre où quelqu’un crie, hurle même, où quelqu’un chante et nage dans l’eau du Gange, où quelqu’un danse et meurt, où quelqu’un écrit aussi, il est là :

Marguerite Duras, Le vice-consul. Gallimard, impr. 1966. Page 198.
Première édition du Vice-consul, de Marguerite Duras, dans la collection blanche de Gallimard, 1966, page 198.

Ils la regardent. Elle est maigre sous le peignoir noir, elle serre les paupières, sa beauté a disparu. Dans quel insupportable bien-être se trouve-t-elle ?
Et voici que ce que Charles Rossett ne savait pas qu’il attendait se produit. Est-ce sûr ? Oui. Ce sont des larmes.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 195-196.

Et puis :

Elle a les yeux fermés mais elle ne dort pas, c’est le contraire. Le visage lui-même est modifié, différent, il est ramassé sur lui-même, vieilli. Elle est devenue subitement celle que, laide, cette femme-là aurait été. […] ils la regardent. Les paupières larges frissonnent, les larmes ne coulent pas.
Il y a toujours le bruit de la mer là-bas, au bout du parc et celui de l’orage qui est venu. Elle regarde l’orage à travers la fenêtre ouverte, toujours allongée, entre leurs regards. Charles Rossett se retient d’appeler. Qui ? Elle sans doute. Quel est ce désir ?
Il l’appelle.
Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.
Elle sait qu’ils sont là, tout près, sans doute, les hommes de Calcutta, elle ne bouge pas du tout, si elle le faisait… non… elle donne le sentiment d’être maintenant prisonnière d’une douleur trop ancienne pour être encore pleurée.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 197-198.

Elle est en instance de mourir, madame Anne-Marie Stretter. C’est presque la fin du livre.

Il faut aussi l’écouter, Marguerite, et pas seulement la lire. La compréhension de la langue (française) et la compétence à la manipuler sont portées chez elle à une telle acuité que non seulement elle ne cherche jamais ses mots lorsqu’elle parle, dans des interviews ou autre, mais qu’elle va immédiatement à la formule qui dit le plus avec le minimum de mots.

Par exemple dans ce documentaire anglais (vidéo ci-dessous), où elle parle de son roman L’amant (1984), à propos de la scène où la narratrice (elle-même en fait) est pour la première fois amenée à l’amour physique avec l’amant chinois, dans un rez-de-chaussé de Saigon : « Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là. Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit. » Cette formule : « La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit, » elle sort pour ainsi dire toute seule. Comment concevoir ça dans l’instant, dans le flux du discours ?

Dans ce qu’elle dit là il n’y a pas que la forme qui soit remarquable. Dire ceci : « Il y a quelque chose de l’écriture dedans, la perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit » c’est non pas faire de l’écriture une métaphore du vécu, mais l’inverse. C’est comme si pour elle l’intérêt réel de cette scène — comme d’ailleurs de tout ce qui forme le récit de L’amant, ou du Barrage contre le Pacifique, ou d’autres de ses livres — résidait dans le fait qu’elle est déjà « écriture ».

Marguerite Duras (1985) / directed by Daniel Wiles, Alan Benson ; produced by Hilary Chadwick. Avec Elizabeth Rider (lectrice), Melvyn Bragg (présentateur) et Marguerite Duras. Extraits de films (Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, scénario et dialogues de Marguerite Duras ; Des journées entières dans les arbres, India Song, Son nom de Venise dans Calcutta désert, de Marguerite Duras). Nombreux extraits d’archives cinématographiques. Produit par London Weekend Television ltd. (Royaume-Uni, 1985).

Extrait, vers 17’10 » :

Mais quand même, pendant des années et des années, j’ai pensé à la lumière à travers les fenêtres, à la lumière à travers les volets.
Que c’était dommage de ne pas dire ce que c’était, cette lumière et les bruits de la ville derrière.
En même temps que j’étais dans le secret le plus total, que personne ne pouvait déceler ma présence dans cette rue, j’étais à la fois dans un lit, avec un homme, avec mon amant, et dans la rue.
Si vous voulez il y a une sorte de phénomène public qui se passe, là dans ma tête.
Je suis publique, et en même temps complètement secrète, complètement cachée.
Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là.
Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit.

Et aussi, entendre Marguerite Duras parler — et lire –, c’est faire l’expérience de la musicalité de la langue. Il est vrai qu’elle était dotée d’une voix particulièrement bien timbrée, mais elle avait aussi un sens aigu du rythme — on pourrait dire du chant — de la phrase. Elle avait une manière d’attaquer les mots (au sens musical de ce terme), qui lui venait peut-être du souvenir de la langue vietnamienne qu’elle avait parlée, enfant. Son écriture reflète cela : elle est aussi un art de la composition.

Internet :