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Marguerite Duras a 100 ans

4 avril 2014

Elle est dans le cas d’être centenaire Marguerite, depuis aujourd’hui 4 avril 2014. Elle était née en Indochine française, à Gia Định près de Saigon (à présent Hô-Chi-Minh-Ville), Viêt Nam.

C’est à elle que ce blog doit son titre : « Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi. » Il est dans un livre où quelqu’un crie, hurle même, où quelqu’un chante et nage dans l’eau du Gange, où quelqu’un danse et meurt, où quelqu’un écrit aussi, il est là :

Marguerite Duras, Le vice-consul. Gallimard, impr. 1966. Page 198.
Première édition du Vice-consul, de Marguerite Duras, dans la collection blanche de Gallimard, 1966, page 198.

Ils la regardent. Elle est maigre sous le peignoir noir, elle serre les paupières, sa beauté a disparu. Dans quel insupportable bien-être se trouve-t-elle ?
Et voici que ce que Charles Rossett ne savait pas qu’il attendait se produit. Est-ce sûr ? Oui. Ce sont des larmes.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 195-196.

Et puis :

Elle a les yeux fermés mais elle ne dort pas, c’est le contraire. Le visage lui-même est modifié, différent, il est ramassé sur lui-même, vieilli. Elle est devenue subitement celle que, laide, cette femme-là aurait été. […] ils la regardent. Les paupières larges frissonnent, les larmes ne coulent pas.
Il y a toujours le bruit de la mer là-bas, au bout du parc et celui de l’orage qui est venu. Elle regarde l’orage à travers la fenêtre ouverte, toujours allongée, entre leurs regards. Charles Rossett se retient d’appeler. Qui ? Elle sans doute. Quel est ce désir ?
Il l’appelle.
Je pleure sans raison que je pourrais vous dire, c’est comme une peine qui me traverse, il faut bien que quelqu’un pleure, c’est comme si c’était moi.
Elle sait qu’ils sont là, tout près, sans doute, les hommes de Calcutta, elle ne bouge pas du tout, si elle le faisait… non… elle donne le sentiment d’être maintenant prisonnière d’une douleur trop ancienne pour être encore pleurée.
Marguerite Duras (1914-1996). Le vice-consul (1966). Gallimard, impr. 1966, pages 197-198.

Elle est en instance de mourir, madame Anne-Marie Stretter. C’est presque la fin du livre.

Il faut aussi l’écouter, Marguerite, et pas seulement la lire. La compréhension de la langue (française) et la compétence à la manipuler sont portées chez elle à une telle acuité que non seulement elle ne cherche jamais ses mots lorsqu’elle parle, dans des interviews ou autre, mais qu’elle va immédiatement à la formule qui dit le plus avec le minimum de mots.

Par exemple dans ce documentaire anglais (vidéo ci-dessous), où elle parle de son roman L’amant (1984), à propos de la scène où la narratrice (elle-même en fait) est pour la première fois amenée à l’amour physique avec l’amant chinois, dans un rez-de-chaussé de Saigon : « Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là. Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit. » Cette formule : « La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit, » elle sort pour ainsi dire toute seule. Comment concevoir ça dans l’instant, dans le flux du discours ?

Dans ce qu’elle dit là il n’y a pas que la forme qui soit remarquable. Dire ceci : « Il y a quelque chose de l’écriture dedans, la perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit » c’est non pas faire de l’écriture une métaphore du vécu, mais l’inverse. C’est comme si pour elle l’intérêt réel de cette scène — comme d’ailleurs de tout ce qui forme le récit de L’amant, ou du Barrage contre le Pacifique, ou d’autres de ses livres — résidait dans le fait qu’elle est déjà « écriture ».

Marguerite Duras (1985) / directed by Daniel Wiles, Alan Benson ; produced by Hilary Chadwick. Avec Elizabeth Rider (lectrice), Melvyn Bragg (présentateur) et Marguerite Duras. Extraits de films (Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, scénario et dialogues de Marguerite Duras ; Des journées entières dans les arbres, India Song, Son nom de Venise dans Calcutta désert, de Marguerite Duras). Nombreux extraits d’archives cinématographiques. Produit par London Weekend Television ltd. (Royaume-Uni, 1985).

Extrait, vers 17’10 » :

Mais quand même, pendant des années et des années, j’ai pensé à la lumière à travers les fenêtres, à la lumière à travers les volets.
Que c’était dommage de ne pas dire ce que c’était, cette lumière et les bruits de la ville derrière.
En même temps que j’étais dans le secret le plus total, que personne ne pouvait déceler ma présence dans cette rue, j’étais à la fois dans un lit, avec un homme, avec mon amant, et dans la rue.
Si vous voulez il y a une sorte de phénomène public qui se passe, là dans ma tête.
Je suis publique, et en même temps complètement secrète, complètement cachée.
Je perçois la rue, la rue ne sait pas que je suis là.
Il y a quelque chose de l’écriture dedans. La perte de vue de l’écrivain en faveur de l’écrit.

Et aussi, entendre Marguerite Duras parler — et lire –, c’est faire l’expérience de la musicalité de la langue. Il est vrai qu’elle était dotée d’une voix particulièrement bien timbrée, mais elle avait aussi un sens aigu du rythme — on pourrait dire du chant — de la phrase. Elle avait une manière d’attaquer les mots (au sens musical de ce terme), qui lui venait peut-être du souvenir de la langue vietnamienne qu’elle avait parlée, enfant. Son écriture reflète cela : elle est aussi un art de la composition.

Internet :

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