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Place de la Bourse. 15

27 avril 2016

Ifig Fañch Longhi Kawczynski n’a pas encore reconnu la force qui le porte vers Raj Ahmed Sharif. Encore moins l’a-t-il nommée. Mais elle est en lui, se propageant comme une drogue souveraine qui lui aurait été administrée à son insu — par exemple par l’intermédiaire d’une fléchette tirée depuis un acacia de la place de la Bourse par une de ces divinités voltigeantes et potelées dont c’est l’amusement. Il suffirait que Raj, en qui la fléchette, peut-être d’ailleurs tirée avec une plus grande habileté ou d’une position plus favorable, mais surtout profitant d’une constitution moins athlétique de sa cible, a pénétré plus profondément et répandu son philtre quasi instantanément, lui dise, ou lui fasse comprendre ce qu’il en est de son propre état pour qu’Ifig prenne conscience avec délices du sien.

Faute de quoi Ifig, le moment venu, prendrait congé de Raj et viendrait à lui dire par exemple ceci :

— Bon ben salut Raj, c’était sympa, si tu passes à Rome fais signe.

Alors il se produirait au-dedans de Raj une quantité d’acidité telle que ça lui mangerait les viscères et qu’il en mourrait.

Ifig pourrait en effet proférer cela. Mais ce serait par une sorte de retrait douloureux qu’il s’imposerait en raison d’une discrétion impardonnable, d’une tournure de caractère qu’il a de ne pas imposer son désir à autrui, ni même simplement de livrer le moindre indice de ce désir afin, penserait-il, de ne pas « forcer la main » de quiconque. C’est à dire que, à moins que Raj ne le provoque, il dira cette sottise et il regagnera Rome la mort dans l’âme, tandis que les viscères de Raj se détruiront.

Or Ifig est bien, parmi toutes les personnes réunies ce soir-là, la seule à se retenir de voir et de comprendre l’évidence.

Raj est venu près de lui. Timidement il lui parle. Il y va de sa vie. Il parle du Pendjab, de ses rivières et de ses villes, de la nourriture, de la chaleur. Ifig écoute, puis il parle lui aussi. De sa mère Anna Maria Longhi, de ses pères biologiques Ifig et Fañch Cosquer qui vivent à Kérity et qu’il n’a jamais vus, du désarroi de Łukasz Kawczynski et de son propre désarroi à lui, Ifig Fañch Longhi Kawczynski, devant cette disparition, cet enfouissement. « Parti en Pologne probablement » dit-il, « s’enfouir dans son enfance. C’est ce que je crois. »

Le jeune mage de Rawalpindi répond : « Il n’est pas en Pologne, non. Łukasz Kawczynski souffre de mélancolie portugaise. »

Ils sont sur le balcon. C’est la pleine lune. On voit les montagnes, du Canigou jusqu’à la Rhune. Au-delà d’elles, l’éclat multicolore de Barcelone. On voit le delta de l’Èbre et le cours du Tage qui reflètent l’éclat de la lune. Très loin, paraissant jaillir de l’océan, brille la lumière dorée de Lisbonne ; on voit ses maisons bleues, ses marbres blancs. On entend la rumeur caractéristique de ses tramways jaunes qui ferraillent mêlée à celle des mouettes qui veillent sur elle, criant encore, malgré l’heure déjà tardive : Lisboa, Lisboa…

Tafsir Diongue – ils disent Taf – vient les rejoindre. Pour cette soirée il s’est habillé de bleu ciel et de nuages blancs. Puis Annette Suter précédée de son rire mélodieux, puis tous les autres.

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http://www.dailymotion.com/video/x463s7e

Prince and the Revolution | Raspberry beret. Prince and the Revolution, paroles, musique, groupe instrumental et vocal. États-Unis, WEA International Inc, ℗1985

Pense-bête

27 avril 2016

Apprendre le turc.

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Adriano Correia de Oliveira | Cantar de emigração

24 avril 2016

Adriano Correia de Oliveira (1942-1982) | Cantar de emigração. Poème original de Rosalía de Castro ; José Niza, adaptation portugaise et musique ; Adriano Correia de Oliveira, chant ; Rui Pato, arrangements. Extrait de l’album Cantaremos / Adriano Correia de Oliveira (Portugal : Orfeu, 1970).

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C’est une chanson parue sur l’album Cantaremos (« Nous chanterons »), publié par Adriano Correia de Oliveira en 1970. Son style semble très daté. Pourtant je l’ai entendue l’année dernière, interprétée avec beaucoup de simplicité et de chaleur par le fadiste Duarte lors du concert mémorable qu’il a donné à Toulouse en décembre. Derrière moi, une dame portugaise à la voix jeune, chantait en même temps que lui — preuve que la chanson n’est pas tombée dans l’oubli, 45 ans après sa création.

Bien qu’adapté d’un poème de l’écrivaine galicienne Rosalía de Castro (1837-1885) évoquant l’émigration massive des travailleurs galiciens vers l’Amérique latine au XIXe siècle [voir l’article Galice dans Wikipédia], c’est bien à celle, très contemporaine alors, des Portugais vers la France et d’autres pays européens que le texte de la chanson fait écho. Peut-être trouve-t-il une nouvelle résonance en ce début de XXIe siècle.

Adriano Correia de Oliveira (1942-1982) a connu une carrière courte, assez analogue à celle de José Afonso (1929-1987), s’illustrant d’abord dans le style du fado de Coimbra puis dans la chanson engagée contre le régime de l’ « Estado novo » installé au Portugal par Salazar.

Este parte, aquele parte
e todos, todos se vão
Galiza ficas sem homens
que possam cortar teu pão

…
Celui-ci part, celui-là part
Et tous et tous ils s’en vont
Galice, tu restes sans hommes
Qui puissent couper ton pain
…
Tens em troca
órfãos e órfãs
tens campos de solidão
tens mães que não têm filhos
filhos que não têm pai

…
Tu as en échange
Des orphelins, des orphelines
Tu as des champs de solitude
Des mères qui n’ont pas de fils,
Des fils qui n’ont pas de père
…
Coração
que tens e sofre
longas ausências mortais
viúvas de vivos mortos
que ninguém consolará

…
Et ce cœur
Que tu gardes et qui souffre
De longues et mortelles absences,
Des veuves de vivants qui sont morts
Que nul ne consolera.
…
Rosalía de Castro (1837-1885). Adaptation portugaise José Niza (1938-2011). Cantar de emigração (1880, adaptation 1970).
Rosalía de Castro (1837-1885). Adaptation portugaise José Niza (1938-2011). Chanson de l’émigration, traduit de Cantar de emigração (1880, adaptation 1970) par L. & L.

Voici le poème original, en langue galicienne, de Rosalía de Castro (5e partie de : ¡Prá Á Habana!, dans : Follas Novas, 1880) :

Este vaise y aquel vaise
E todos, todos se van,
Galicia, sin homes quedas
que te poidan traballar.
Tes en cambio orfos e orfas
E campos de soledad,
E nais que non teñen fillos
E fillos que non tên pais.
E tês corazons que sufren
Longas ausencias mortás,
Viudas de vivos e mortos
Que ninguen consolará.

…
Celui-ci part et celui-là part
Et tous et tous ils s’en vont
Galice, sans hommes tu restes
Qui puissent te travailler.
Tu as en échange des orphelins, des orphelines
Tu as des champs de solitude
Des mères qui n’ont pas de fils,
Des fils qui n’ont pas de père.
Et tu as des cœurs qui souffrent
De longues et mortelles absences,
Des veuves de vivants et de morts
Que nul ne consolera.
…
Rosalía de Castro (1837-1885). Este vaise y aquel vaise…. Extrait de : Follas Novas (1880). Transcription d’après une reproduction numérique de l’édition originale (La Habana, La Propaganda Literaria, 1880)..
Rosalía de Castro (1837-1885). Celui-ci part et celui-là part…, traduit de Este vaise y aquel vaise… (1880) par L. & L.

Désormais voué aux sanglots

20 avril 2016

Ainsi paraît la gloire du monde.

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Le Guilvinec = Ar Gelveneg (Bretagne = Breizh), 15 avril 2016

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Ainsi passe-elle.

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Le Guilvinec = Ar Gelveneg (Bretagne = Breizh), 15 avril 2016
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Dissoute. Comme la vague retirée sous l’écume.

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Damia (1889-1978) | Les goélands. Lucien Boyer, paroles et musique ; Damia, chant ; accompagnement d’orchestre ; Pierre Chagnon, dir. 1929.

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Les marins qui meurent en mer
Et que l’on jette au gouffre amer
Comme une pierre,
Avec les chrétiens refroidis
Ne s’en vont pas au paradis
Trouver Saint Pierre !

Ils roulent d’écueil en écueil
Dans l’épouvantable cercueil
Du sac de toile.
Mais fidèle, après le trépas,
Leur âme ne s’envole pas
Dans une étoile.

Désormais vouée aux sanglots
Par ce nouveau crime des flots
Qui tant la navre,
Entre la foudre et l’océan
Elle appelle dans le néant
Le cher cadavre.

Et nul n’a pitié de son sort
Que la mouette au large essor
Qui, d’un coup d’aile,
Contre son cœur tout frémissant,
Attire et recueille en passant
L’âme fidèle.

L’âme et l’oiseau ne font plus qu’un.
Ils cherchent le corps du défunt
Loin du rivage,
Et c’est pourquoi, sous le ciel noir,
L’oiseau jette avec désespoir
Son cri sauvage.

Ne tuez pas le goéland
Qui plane sur le flot hurlant
Ou qui l’effleure,
Car c’est l’âme d’un matelot
Qui plane au-dessus d’un tombeau
Et pleure… pleure !
Lucien Boyer (1876-1942). Les goélands (1911).

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Lesconil = Leskonil (Bretagne = Breizh), 13 avril 2016

Place de la Bourse. 14

10 avril 2016

Il y avait toutes sortes de boissons fraîches. De l’alcool aussi, du vin et autre. Ifig Fañch Longhi Kawczynski avait préparé des mangues à la carthagène dans un grand saladier. Voyez : Tafsir Diongue en mange pensivement et voici le cours de ses pensées au moment des mangues : C’est un joli mot, Toulouse, beaucoup plus beau que celui de Montpellier. Il commence un peu sèchement c’est vrai, comme si on avait fait sa connaissance en s’y cognant par inadvertance, et puis il s’écoule dans une douceur ronde et liquide, une nuit tiède et protectrice.

Jean-Paul Burguière a gardé en mémoire, gravés d’une manière anormalement précise, certains détails de cette soirée : l’aspect de la vue qu’on avait sur les Pyrénées, l’emplacement des uns et des autres à tel ou tel moment, des bouts de conversation. Annette Suter, cette dame pittoresque, disant : « la Suisse vous savez, ça n’existe pas » et riant d’un rire mélodieux et démodé. Citant Modiano à l’appui de son dire : « Il le tit Motiano t’ailleurs, soufent tans ses lifres. C’est tans lequel de ses romans, téjà, qu’il y a cette phrase « Ils ne safaient pas encore que la Suisse n’existe pas », ou quelque chose comme ça. Il a raison Motiano ! Tu fiens d’un pays qui n’existe pas, Ifig » Riant de plus belle. C’est une personne aimable. Le petit Tafsir Diongue, lui qui parle si doucement — et à vrai dire si peu —, la puissance étonnante de sa voix quand il chante, comment est-ce possible ? On a peine à croire qu’une poitrine aussi menue soit capable d’une telle force. Mais qu’est-ce qui lui a pris de chanter Il n’y a pas d’amour heureux ? Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Rien peut-être, il n’a pas réfléchi. Je suis sorti sur le balcon. Me voici comme Job, nu, assis dans la cendre, ai-je pensé à cet instant. Le Seigneur m’a donné Ifig, il me l’a repris, que sa volonté soit faite puisque ça l’amuse.

Bernadette Soubirous est sortie elle aussi (ce nom… On croit rêver. Ainsi donc se tiennent ensemble sur un balcon de Toulouse le pape en exercice et Bernadette Soubirous. Que d’extravagance et de frivolité dans les desseins divins !) À ce moment de sa vie, Bernadette Soubirous, le regard éberlué, fixé sur le dehors, semblait ne rien voir, comme si l’air était saturé de pluie ou de brouillard. Ou bien comme si elle était témoin d’une apparition. Avait-elle conscience de ma présence ? Peut-être qu’elle m’ignorait délibérément. Pourquoi faire cas de moi, même par politesse ? Qu’aurait-elle eu à dire à l’instrument de son malheur ?

Annette Suter encore, plus tard dans la soirée, me disant : « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant monsieur le pape ? » D’Edmond Charles-Roux, que j’aurais volontiers envoyé au diable, elle disait : « Voyez, il vous est offert » (et non : « il s’offre à vous »). Cette attirance qu’éprouvait Edmond à mon endroit semblait irrésistible et naïve à la fois. En cela Edmond différait d’Ifig, peu enclin quant à lui à exprimer ses sentiments d’une manière aussi spontanée. C’est-à-dire qu’Edmond semblait alors — et il l’est encore aujourd’hui — incapable de dissimuler les mouvements de son âme, même les plus ténus.

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Toulouse (France), place Roger Salengro

Dans un repli du temps

10 avril 2016

Voici que s’avance la gloire du monde.

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Toulouse (France), 9 avril 2016

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Voici qu’elle est passée.

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Toulouse (France), 9 avril 2016
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Emportée. Dans la nuit froide de l’oubli, comme on dit.

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Je marche le long du caniveau. Pas à pas, j’arrive à l’endroit où je t’ai vu pour la première fois, ou peut-être la deuxième ; je ne sais plus. Je m’arrête, j’essaie de me souvenir de toi, de repérer dans l’atmosphère de ce banal après-midi quelques traces de ce que furent tes mouvements, tes halètements, ton silence désolé.
Je me souviens de ne t’avoir regardé qu’un instant, de t’avoir épié comme on épie un autre soi-même, un double, une abstraction. Tu étais gêné, mal à l’aise, comme quelqu’un qui est en train de commettre une imprudence.
[…]
Je t’ai revu l’espace d’un instant, recroquevillé, éperdu. Alors que j’essayais de te retenir, de t’appeler pour justifier mon voyage et, en même temps que ce voyage, le coup de fil de l’autre jour, pour me disculper totalement, tu as disparu, tu t’es fondu à jamais dans un repli du temps qui m’est inconnu.
Mario Fortunato. Extrait de : Lieux naturels, traduit de Luoghi naturali (1988) par François Bouchard. Rivages, 1988, ISBN 2-86930-210-X, p. 130 et p. 132.

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Toulouse (France), 9 avril 2016
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Juliette Gréco | Les feuilles mortes. Jacques Prévert, paroles ; Joseph Kosma, musique ; Juliette Gréco, chant ; accompagnement d’orchestre. Captation : Berlin, salle non identifiée, 1967 ?

Qu’y faire

9 avril 2016

Ainsi s’avance la gloire du monde.

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Toulouse (France), 9 avril 2016

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Ainsi passe-t-elle.

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Toulouse (France), 9 avril 2016
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Emportée. Dans la nuit froide de l’oubli, comme on dit.

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Toulouse (France), 9 avril 2016
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Les portes de la nuit (1946), extrait. Marcel Carné, réalisation ; Jacques Prévert, scénario (d’après l’argument de son ballet Le Rendez-vous), adaptation et dialogues ; Nathalie Nattier, Yves Montand, Pierre Brasseur, Serge Reggiani, Jean Vilar…, acteurs ; Joseph Kosma, musique. Production : France, Pathé Consortium Cinéma, 1946.

Celeste Rodrigues | Ouvi dizer que me esqueceste

4 avril 2016

Jorge Fernando est un auteur-compositeur dont je n’aime généralement ni les textes, assez quelconques, ni les musiques, qui tiennent davantage de la chanson que du fado. Mais Ouvi dizer que me esqueceste [On m’a dit que tu m’avais oubliée] est chanté par l’extraordinaire et admirable Celeste Rodrigues. Voilà qui suffit à l’embellir. La captation a été réalisée il y a un an, quelques jours après le 92e anniversaire de la chanteuse.

C’est la plus émouvante de toutes les fadistes, tant son chant à elle semble vécu. Vive Celeste.

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Celeste Rodrigues | Ouvi dizer que me esqueceste. Jorge Fernando, paroles et musique ; Celeste Rodrigues, chant ; Luís Ribeiro e Bruno Chaveiro, guitare portugaise ; Jaime Martins, guitare classique ; Luís Ngambi, basse acoustique. Captation : Lisbonne, Restaurant A Nini, 19 mars 2015.
Vidéo : Pedro Luís.

Guitarra triste, ouvi dizer que me esqueceste
no teu gemido tão magoado
Guitarra triste, perdi a vez e tu perdeste
o céu oculto aonde anoitece e nasce o fado

O meu peito se apequena como se a alma atormentada
entre as cordas vibrando se quisesse esconder
Fecho os olhos e triste sigo a voz amargurada
que como eu esta gritando toda a dor de viver

Não vou querer repartir com mais ninguém a solidão
escondida de mim no teu triste trinar
meu traído amor calou-me dor dessa traição
foi por isso que enfim nunca mais cantei fado
Jorge Fernando. Ouvi dizer que me esqueceste.

……

Guitare triste, on m’a dit que tu m’avais oubliée
Toi et ta plainte douloureuse
Guitare triste, j’ai perdu mon tour et tu as perdu
Ce ciel secret où se fait la nuit, où naît le fado.

Mon cœur se fait petit comme si mon âme tourmentée
Voulait se cacher entre tes cordes vibrantes
Je ferme les yeux, et j’accompagne en pensée la voix d’amertume
Qui comme moi crie la souffrance de vivre.

Je ne cherche plus à partager ma solitude,
Dissimulée à moi-même dans tes tristes arpèges
Mon amour trahi a fait taire la douleur de cette trahison.
C’est pourquoi plus jamais je n’ai chanté le fado.
Jorge Fernando. On m’a dit que tu m’avais oubliée, traduit de Ouvi dizer que me esqueceste par L. & L.

Zafer Güler | Vay gelin

26 mars 2016

Zafer Güler | Vay gelin. Efkan Şeşen, paroles (?) ; musique traditionnelle (?).
Zafer Güler, chant, guitare ; Semih Taş, guitare.
Captation : Turquie, İstanbul (?), 2016 (?). Mise en ligne (Facebook) : 11 mars 2016.

Mystère de la langue turque. Quand on ne la connait pas elle reste indéchiffrable. Même la traduction automatique n’y comprend rien. Il est peut-être question dans cette chanson de souvenirs douloureux qui reviennent au cours d’un parcours le long de la Mer Noire, entre Araklı et Hopa, une ville qui se trouve près de la Géorgie. Souvenirs et regrets d’un amour qui n’a pas eu lieu. Peut-être. Mais la beauté de la langue est telle, surtout dans la voix de Zafer Güler, qu’on peut s’en contenter.

Il chante souvent des chansons tristes, Zafer Güler. Y a-t-il une tristesse turque ? Comment vit-il, Zafer, dans son pays tel qu’il est aujourd’hui ? Éprouve-t-il à son endroit un surcroît de tristesse, comme nous face au devenir du nôtre ?

Bugün güneş girmedi penceremden içeri, içeri, içeri aman
Of, sürmene, Araklı, Pazar, Hopa, Arhavi Arhavi aman
Mavisi küskün düşmüş şehirlere gözleri gözleri gözleri aman
Bir gelin yatıyor yeşil dağların göğsünde göğsünde aman

Yıllar geçmiş kopmamış memleketten vay gelin
Vay gelin vay gelin aman
Çaya fındığa bakmış güzel eller öpüleydi öpülesiydi

Karşılıksız veren yürek vurulmuş, yorulmuş
Darılmış kırılmış aman

Anadan babadan yardan öncesi var mıydı, gitmek var mıydı?
Efkan Şeşen (?). Vay gelin.

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La probable version originale de cette chanson :

Efkan Şeşen | Vay gelin. Efkan Şeşen, paroles (?) ; musique traditionnelle (?) ; Efkan Şeşen, chant.
Extrait de l’album Göçer Oldum / Efkan Şeşen (1996).

Place de la Bourse. 13

19 mars 2016

Il n’y a plus désormais de récit de l’histoire de ces êtres que le destin a voulu pousser ensemble, comme par jeu, sur une place à la juste mesure de leur nombre, déserte dans une ville dont les habitants ont fui la chaleur. Seules ont été consignées des bribes de ce qui a pu être rapporté par tel ou tel sur ce qui s’est produit après que cet après-midi fatal a pris fin.

On est tous allés chez Ifig et JP, dit Tafsir Diongue. Ce soir-là je crois. Un grand appart dans un immeuble assez moche, très haut, qui dominait toute la ville et d’où on voyait très loin, très très loin, je ne pensais pas que c’était possible. On voyait toutes les Pyrénées. Je me souviens que le quartier s’appelait Jolimont à cause de la station de métro. À Toulouse la voix du métro dit les choses en français et en occitan. J’adore. La voix dit : « estacion venenta Joan Jaurés, atencion davalada a esquèrra ». On m’a dit que c’est comme ça que ça s’écrit. Mais la voix prononce : estaciou benennto Djouann Djaourés. Atennciou dabalado a esquerro. Quand elle va pour le dire, je le dis avec elle, et parfois je le chante. Ça veut dire : prochaine station Jean Jaurès, attention descente à gauche. Et pour Jolimont la voix disait : « estacion venenta Bèlmont ». Prononcé Belmoun.

On était tous là je crois, les enfants aussi oui, puisqu’il y avait Bernadette et son mari, je ne sais plus comment il s’appelle. Il draguait JP en tout cas son mari, c’était clair. Bernadette m’a dit que c’était bien qu’il le fasse, j’étais vraiment étonné qu’elle dise ça. Elle avait les boules oui, elle avait envie de pleurer mais elle disait que ça valait mieux, que c’était « la première fois qu’il prenait l’initiative », je me souviens qu’elle répétait ça. « La première fois qu’il prend l’initiative ». JP aussi il était triste je crois. Je sais pas s’ils étaient vraiment ensemble Ifig et lui. Mais… on voyait bien quand même que ce qui se passait entre Ifig et Raj… c’est bizarre ils n’étaient pas, comment dire, inséparables pendant cette soirée-là, c’est même presque comme s’ils s’évitaient, mais on sentait qu’ils étaient comme des aimants l’un pour l’autre. Des aimants oui, c’est marrant… des aimants, des amants. On aurait dit que cette force des aimants était partout dans l’appart pendant cette soirée, comme si l’atmosphère était aimantée elle aussi. Il y avait un piano droit. J’ai chanté deux ou trois trucs… Aoua, des Chansons madécasses : « Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage… » J’avais Petar sur les genoux, qui ronronnait comme un moteur. J’ai chanté Les Ponts-de-Cé aussi, j’adore cette mélodie. Et puis j’ai chanté Il n’y a pas d’amour heureux, mais j’aurais pas dû. Après on a chanté des trucs idiots. Bernadette a une voix, c’est vraiment une bonne chanteuse. Et puis Bleu comme toi, une vieille chanson.

Ifig est allé se doucher, dit Raj Ahmed Sharif, jeune mage de Rawalpindi, jeune homme à la peau bleue. J’entendais le bruit d’Ifig dans la salle de bain, la porte était entrouverte. Dans le couloir, devant cette porte il avait laissé ses vêtements comme ils étaient tombés de lui. Le short et le slip, tombés de lui, de ses hanches, de ses cuisses ; plus loin le débardeur. Personne ne peut imaginer, ni même concevoir à quel point cette vue des vêtements sur le sol du couloir… comment dire… Je ne sais pas comment dire, je crois que c’est impossible. Ce trouble bouleversant. Je n’ai pas pris de photo. Une photo aurait détruit la force d’évocation de cette image, je le savais. Quand je l’appelle en moi, elle revient avec le bruit de la douche, celui des objets touchés ou déplacés dans la salle de bain, celui des conversations dans le salon, celui du piano, la chaleur qu’il faisait, elle m’ébranle toujours. C’était une soirée de peur, et de délice.

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Étienne Daho | Bleu comme toi. Étienne Daho, paroles et musique, chant ; Xavier Géronimi, guitare ; Busta Jones, basse ; David Munday, claviers ; Chuck Sabo, batterie.
Vidéo : Zbigniew Rybczyński, réalisation. 1988. Bande-son extraite de l’album Pour nos vies martiennes / Étienne Daho, France, 1988.