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État d’urgence

30 janvier 2016

État de guerre. Quant à savoir qui est l’ennemi, chacun semble avoir son idée sur la question. Au train où vont les choses, dans peu de temps ce sera vous et moi.

Mauvais coton, celui que nous filons.

Musique de la Légion étrangère | Sous le ciel de Paris. Jean Dréjac, paroles ; Hubert Giraud, musique ; Musique de la Légion étrangère ; Emile Lardeux, direction. 2013.

Rafael Alberti | Se equivocó la paloma

29 janvier 2016

Ce poème de Rafael Alberti, écrit en 1941 durant son exil en Argentine, interprété par le pianiste et chanteur cubain Bola de nieve.

Bola de nieve (1911-1971) | Se equivocó la paloma. Poème de Rafael Alberti (1902-1999) ; musique de Carlos Guastavino (1912-2000) ; Bola de nieve, chant, piano. Extrait de l’album Mesié Julián / Bola de nieve (1943 ?).

Se equivocó la paloma,
se equivocaba.
Por ir al norte fue al sur,
creyó que el trigo era el agua.
Se equivocaba.

Elle s’est trompée la colombe,
Elle se trompait.
Cherchant le Nord elle a trouvé le Sud
Elle a pris le blé pour de l’eau.
Elle se trompait.
Creyó que el mar era el cielo;
que la noche, la mañana.
Se equivocaba.

Elle a pris la mer pour le ciel,
Et la nuit pour l’aube.
Elle se trompait.
Que las estrellas, rocío;
que la calor, la nevada.
Se equivocaba.

Les étoiles pour la rosée,
La chaleur qui monte pour la neige qui tombe,
Elle se trompait.
Que tu falda era tu blusa;
que tu corazón, su casa.
Se equivocaba.

Ta jupe pour ton chemisier,
Ton cœur pour sa maison.
Elle se trompait.
(Ella se durmió en la orilla.
Tú, en la cumbre de una rama.)

(Elle s’est endormie sur la rive,
Toi, sur le haut d’une branche.)
Rafael Alberti (1902-1999). La paloma (1941).
Rafael Alberti (1902-1999). La colombe, traduit de La paloma (1941) par L. & L.

Voici une version de la même chanson, dans un goût fort différent, par la chanteuse madrilène Ana Belén. On faisait ce genre de choses dans les années 80…

Ana Belén | Se equivocó la paloma. Poème de Rafael Alberti (1902-1999) ; musique de Carlos Guastavino (1912-2000) ; Ana Belén, chant ; Antonio G. de Diego, guitare, chœurs ; Juan C. Mendoza, basse ; Mariano Díaz, clavier, synthétiseur ; Stephen Frankevich, trompette ; Luís Macati, trombone ; Francisco J. Pajariño, saxophone, flûte ;
Wally Fraza, percussions ; Sergio Castillo, batterie.

Vidéo : RTVE [Radio Televisión Española], production. Captation : Zaragoza [Saragosse], Plaza de toros,1986.

Place de la Bourse. 5

28 janvier 2016

Alors que Toulouse est inerte et que le silence des grandes chaleurs s’est abattu sur elle, on pénètre sur cette place assez exiguë pour constater qu’y apparaît en même temps que soi tout ce que la ville semble encore compter d’êtres vivants. « Ça alors, ça fait des heures qu’on ne voit pas un chat, on se pointe ici et y a la foule qui déboule en même temps que nous, tu trouves pas ça bizarre ? » s’étonne la femme aux cheveux verts, aujourd’hui non pas verts mais d’un rose tyrien cendré, comme lasuré. Elle porte une « petite robe blanche toute simple » comme on le dit des vêtements de bonne facture, courte et savamment décolletée, faite d’une étoffe légère que la sueur lui plaque sur la peau par endroits, laissant deviner les piercings qu’elle porte aux bouts des seins.

Son mari, à qui s’adresse probablement cette remarque, pensait à autre chose et ne s’était aucunement rendu compte que la place est sur le point de se peupler comme une scène de théâtre sur laquelle entrent de tous côtés les acteurs. Il n’a pas le temps de reprendre pied dans le monde que déjà sa femme poursuit : « Rho dis-donc, tu l’as vue la grosse avec ses ailes de coccinelle et son espèce de spray ? J’y crois pas. » Il a trop chaud, et son tee-shirt rouge (à l’inscription blanche : I ♥ Christiane Taubira) lui colle à la peau ; il le retire, s’en essuie le visage et le cou, et s’avance torse nu désormais. Lui aussi porte des piercings aux bouts des seins. « Mais… t’as vu les deux types en face ? » reprend la femme aux cheveux roses. « Y en a pas un des deux qui te dit quelque chose ? — Lequel, le jeune ? — Non, l’autre… C’est pas un type de BFM ou d’une télé quelconque ? Un spécialiste de… l’économie, non ? Ou du sport plutôt, oui c’est ça. Tu le reconnais ? »

Le fait est — cela n’a pas été dit encore — que l’aspect physique de Jean-Paul Burguière évoque celui d’un ancien lutteur. La soutane masquait ce corps musculeux et râblé, d’ailleurs inconcevable pour un haut dignitaire de l’Église, de sorte que pour le Vatican comme pour la catholicité mondiale et téléspectatrice le pape Bernard est « un peu fort ». Or Jean-Paul Burguière pratique en effet les sports de combat depuis sa jeunesse : la lutte turque, la boxe anglaise, le judo. À peine était-il élu pape que les gardes suisses le voyaient avec surprise surgir dans leurs salles d’entraînement où il devint assidu, tôt le matin ou tard le soir. Lorsque c’était le soir, il priait un garde, Ifig le plus souvent, de l’accompagner ensuite jusqu’à son appartement privé, de peur de se perdre dans l’enchevêtrement des passages, des galeries et des culs-de-sac du Vatican.

« C’est le pape » disent les enfants. « Arrêtez vos conneries ! » leur crie la femme aux cheveux roses en se retournant vers eux avec vigueur « Ou je vous retourne les kouglofs sur la gueule ! » Et ce cri, dans le silence de la ville morte de chaleur, éclate comme une détonation.

Place de la Bourse. 4

23 janvier 2016

À ce moment où Ifig et lui débouchent sur la place de la Bourse, le pape Bernard redevenu Jean-Paul Burguière est incommodé par la chaleur. Il commence à se demander si, plutôt que de marcher jusqu’à la Garonne et de descendre sur les berges, il ne préférerait pas rentrer dans le petit appartement qu’ils ont loué. Une sieste, quelle volupté ce serait. En lui se forme le projet de dire à haute voix : « Ifig, si on allait faire la sieste ? »

Ifig repense à sa mère, Anna Maria Longhi, qui tout à l’heure lui a téléphoné depuis Spolète. Il repense à l’étrange disparition de Łukasz Kawczynski. Des souvenirs d’enfance lui remontent en mémoire, comme une écume.

À l’époque de leur installation en Suisse, et même après la naissance d’Ifig, Anna Maria Longhi ne donnait sur elle-même et sur son mari que des indications évasives. Elle éludait les questions qui passaient les bornes de la simple marque de politesse et décourageait toute curiosité. Elle disait : « Venise, oui, c’est ça. » Mais certains croyaient savoir que ce n’était pas Venise. « J’ai vécu dans beaucoup d’endroits vous savez… » Quand on lui parlait de Trieste, ou du Tessin, elle répondait qu’elle y avait de la famille oui, probablement. Et Syracuse ? Syracuse aussi. À Ifig elle avait dit que c’était bien Venise sa ville à elle. Venise, le quartier de la Giudecca.

Sur Łukasz Kawczynski elle ne disait rien d’autre que ce que tout le monde savait, c’est à dire qu’il était né en Pologne, que la langue de son enfance était en effet celle de ce pays-là. Une langue dont les voyelles n’étaient jamais aussi claires et sonores que celles de l’italien ; certaines même viraient au beige, au bleu gris, au vert d’eau. Une langue parcourue de consones glissées ou chuintées qui s’amalgament, parfois interrompues par de petites explosions de p, de b. Une langue, croirait-on, faite pour le murmure, à la grammaire si compliquée que les Polonais eux-mêmes s’y fourvoient. Une langue qui expliquait la mélancolie de Łukasz Kawczynski. Parce que vous pensez que tous les Polonais sont mélancoliques ? lui objectait-on. Mais oui, répondait-elle, ils le sont, bien plus encore que les Portugais.

On ne peut pas parler de mélancolie avec les Suisses, c’est inutile. En Suisse on est pragmatique, on connaît le prix du lait. Au fond, les habitants de la Suisse n’entendaient rien à cette Anna Maria Longhi ni à son mari. Pour eux, ces gens-là appartenaient à un autre monde, séparé du leur, hors d’atteinte, inimaginable autant que la Lune. Ils cessèrent de s’y intéresser.

TVP Kultura | Annonces promotionnelles. Pologne, TVP [Telewizja Polska], 2015.

Mélancolie portugaise

19 janvier 2016

Le chien marchait devant, de plus en plus las. Quelquefois il s’asseyait au milieu de l’allée et il fallait crier son nom : « Oswald ! », pour qu’il consentît à poursuivre son chemin. Elle m’a expliqué que ce n’était pas la paresse mais la mélancolie qui lui donnait cette allure nonchalante. Il appartenait à une variété très rare de dogues allemands, tous atteints d’une tristesse et d’un ennui de vivre congénitaux. Certains même se suicidaient. J’ai voulu savoir pourquoi elle avait choisi un chien d’humeur aussi sombre.
— Parce qu’ils sont plus élégants que les autres, m’a-t-elle répliqué vivement.
Aussitôt j’ai pensé à la famille de Habsbourg qui avait compté dans ses rangs certains êtres délicats et hypocondriaques comme ce chien. On mettait cela au compte des mariages consanguins et on appelait leur état dépressif la « mélancolie portugaise ».
— Ce chien, ai-je dit, souffre de « mélancolie portugaise ».
Patrick Modiano. Villa triste (1975). Gallimard, impr. 1976, p. 27.

António dos Santos (1919-1993) | Partir é morrer um pouco. Mascarenhas Barreto, paroles ; António dos Santos, musique, chant, guitare. Bande-son extraite de l’album Minha alma de amor sedenta / António dos Santos (1972).

Voam mágoas em pedaços

Como aves que se não cansam
Ilusões esparsas no ar.
Partir é estender os braços
Aos sonhos que não se alcançam
Cujo destino é ficar.
Mascarenhas Barreto. Partir é morrer um pouco, extrait.

Des confettis de tristesse volent
Comme des oiseaux infatigables,
Comme des illusions répandues dans l’air.
Partir c’est tendre les bras
Vers des rêves hors d’atteinte
Qui ont pour destin de rester.
Mascarenhas Barreto. Partir, c’est mourir un peu, extrait, traduit par L. & L. de Partir é morrer um pouco.

Lula Pena | O negro que sou

12 janvier 2016

Du moins n’est-elle pas morte, elle.

Ceci est un aperçu infime, comme observé au trou de la serrure, de ce que sera son troisième album annoncé pour le printemps. Le poème, Pesadelo da história [Cauchemar de l’histoire], est de Ronald Augusto, né en 1961 à Rio Grande, tout au sud du Brésil.

Nous attendons le printemps.

https://vimeo.com/146096571

Lula Pena | O negro que sou. Poème de Ronald Augusto ; Lula Pena, musique, chant, guitare. Production : Crammed Discs (Bruxelles, Belgique), ℗2015.
Vidéo : eProd (Bruxelles, Belgique), production et réalisation, 2015.

para o mundo não pisar às avessas
o negro que sou inclusive em alma
a custo forçaram a ver navios

[…]

pois muitos dormem temendo o escuro
crucifixo ao colo quase absurdo
os que ainda acordam vivos dão graças
sentem-se pagados a flor da raça
Ronald Augusto. Pesadelo da história, extrait. Publié dans : Confissões aplicadas (2004).

pour que le monde ne tourne pas à l’envers
ce nègre que je suis jusque dans mon âme
on l’a forcé à voir des navires

[…]

car beaucoup s’endorment avec la peur de la nuit
crucifix au cou, presque absurde,
et ceux qui se réveillent en vie rendent grâce
se sentant quittes de la fleur de la race
Ronald Augusto. Cauchemar de l’histoire, extrait, traduit par L. & L. de Pesadelo da história, publié dans : Confissões aplicadas (2004).

Lula Pena, enregistrant O negro que sou, 2015

Place de la Bourse. 3

8 janvier 2016

Sur Ifig, voici ce qu’il est possible de dire pour l’instant. Il est né à Porrentruy (canton du Jura, Suisse) sous le signe du taureau. Sa mère, originaire de Venise, se nomme Anna Maria Longhi. Elle n’a jamais dit comment, ni dans quelles circonstances, elle a rencontré son mari, Łukasz Kawczynski, ni pourquoi ils se sont établis ici dans cette bourgade impensable. Elle dit par exemple : « Non vous savez, Łukasz ne tenait pas à l’Italie. Pas plus que moi à la Pologne. » C’est tout.

Pour leur voyage de noces ils ont choisi la Bretagne, le bord de mer, pour que Łukasz puisse assouvir sa passion pour la pêche. À Kérity sur le territoire de la commune de Penmarc’h, tout près du phare d’Eckmühl et de la chapelle Notre-Dame de la Joie, ils ont facilement trouvé à louer une petite maison, deux pièces séparées par le couloir qui servait d’entrée, appartenant aux frères Cosquer. Fañch, l’aîné, emmenait Łukasz sur son bateau de pêche dès les petites heures du jour tandis que le cadet, Ifig, tenait compagnie à Anna Maria. Ifig Cosquer était un jeune homme sans arrière-pensées. Il montrait son pays à Anna Maria, il le lui offrait, et s’offrait aussi. Fañch n’était pas moins généreux : une fois partagée la pêche du jour il invitait Łukasz à le suivre dans la maison où il vivait avec son frère. Ils sirotaient un peu de malvoisie, grignotaient quelques langoustines et parfois poursuivaient leur entretien dans le secret de la chambre de Fañch. Quelquefois Fañch prenait à son bord Anna Maria au lieu de Łukasz, qui ces jours-là était entre les mains d’Ifig. Fin juillet, les frères Cosquer et les Kawczynski se quittèrent bons amis.

Lorsque l’enfant naquit l’année suivante il reçut pour prénoms Ifig Fañch.

Laid comme tous les nouveaux-nés, Ifig Fañch Longhi Kawczynski se transforma bientôt en un enfant ravissant. Adolescent il rayonnait d’un charme et d’une beauté insolites — du moins pour la Suisse. « Qu’il est ravissant cet enfant ! » s’exclamait madame Petitat, de la boucherie-charcuterie Petitat. « Qu’est-ce qu’il te faut mon petit Breton joli ? — De la viande pour le kig ha farz s’il vous plaît — Pour le quoi mon joli ? — Du paleron, du jarret de porc et de la queue de bœuf — Viens par là mon garçon, trompettait monsieur Petitat, je vais t’en donner moi, du jarret de porc et de la queue de bœuf ! — Rhoo Jules voyons ! Celui-là alors ! le grondait en riant madame Petitat. — Va voir monsieur Jules mon chéri, il te donnera tout ce que tu veux. Et vous mademoiselle Anselmi qu’est-ce que je vous sers ? Monsieur Petitat : — Du jarret de porc et de la queue de bœuf pour vous aussi mademoiselle Anselmi ? »

Ifig devenait un jeune homme. Anna Maria Longhi lui parlait du Finistère, et lui fit connaitre l’Italie. Ifig trouvait que c’était un beau pays. Son goût pour les déguisements, de même que la double perspective de vivre à Rome et d’accéder gratuitement à une salle de musculation le décidèrent à s’inscrire au concours de garde suisse au Vatican. Il passa les épreuves avec brio. Cependant certains examinateurs mirent en doute sa nationalité helvétique, en dépit des attestations officielles et dûment revêtues du cachet de la Confédération qu’il avait produites dans son dossier de candidature. Heureusement pour Ifig le cardinal camerlingue en personne y mit bon ordre.

Penmarc'h (Finistère). Le phare d'Eckmühl, 25 août 2015

Place de la Bourse. 2

2 janvier 2016

Il faudrait donner quelques renseignements sur ces deux personnages que nous ne connaissons pas encore, le pape et son Suisse Ifig. Après tout, bien que rien ne soit encore décidé à leur endroit, ils pourraient jouer un rôle dans la suite de l’histoire.

Ce pape est aveyronnais. Trois mois plus tôt son élection avait plongé les observateurs, ainsi d’ailleurs que le conclave lui-même et plus encore l’intéressé, dans la stupeur. C’est à dire que les deux ou trois favoris de la presse, qui certes comptaient chacun de zélés partisans, suscitaient tout autant, voire davantage, de rancœurs farouches. C’est ainsi que suite à certains conciliabules d’avant-conclave, le nom de l’anodin Jean-Paul Burguière (tel il se nomme dans le civil) était sorti des urnes au premier tour de scrutin en même temps que ceux de l’un des favoris et d’un autre cardinal considéré comme challenger, tandis que celui que la presse donnait généralement gagnant reçut trop peu de suffrages pour espérer se maintenir aux tours suivants. Au deuxième tour, le cardinal Burguière, que la plupart de ses collègues connaissait à peine mais à qui les résultats du premier tour conféraient soudain  une forme de réalité, obtint les votes des partisans du favori évincé, éliminant ainsi le challenger. Le troisième tour lui apporta une confortable victoire sur celui des favoris resté en lice. Il paraît qu’à l’annonce du résultat final il fut pris d’un fou rire qui, passée la première surprise, se communiqua à la plus grande partie du conclave. Le spectacle de cette houle de soutanes pourpres prises d’une joie désordonnée sous le ciel glorieux de la chapelle Sixtine était ahurissant. Le nouveau pape prit pour nom de règne Bernard (Bernard 1er ? – Non, Bernard tout court) en hommage à son oncle qui le faisait monter avec lui sur le tracteur.

On fit donner la fumée blanche.

Place de la Bourse

1 janvier 2016

Toulouse (France), place de la Bourse, 5 juillet 2015

Toulouse, place de la Bourse.

On dira que cette histoire a commencé ici, sur cette place vide. C’est un jour de fin juillet, lumineux et très chaud, d’un été qui tourne à la canicule. Il est quatre heures de l’après-midi. La ville semble abandonnée. Les gens dorment, écrasés de torpeur. Certains boivent dans les cafés ou restent à l’intérieur des magasins, des musées, des bibliothèques et des cinémas, qui sont climatisés, ou dans les églises.

Cependant venant de chacune des cinq rues qui convergent sur la place débouchent en même temps, par un hasard ou par un autre, les personnages du récit. De la rue Temponnières, le jeune homme qui a dit habiter rue de la Lune ; de la rue Clémence-Isaure, les enfants de la femme aux cheveux verts et leurs parents ; de la rue de la Bourse, le jeune mage de Rawalpindi, regard inquiet ; de la rue Cujas, coiffée d’un vaste chapeau de paille, la dame au téléphone grenouille, usant pour se rafraîchir d’un dispositif comparable à ceux employés pour l’aspersion de produits insecticides sur les plantes, fait d’un double réservoir bombé rouge à pois noirs porté sur le dos dont émergent deux tuyaux flexibles, un rouge et un noir. Le noir est terminé par un embout duquel on déclenche à volonté l’émission d’un nuage de très fine brume pour le visage, tandis que le rouge permet d’aspirer une grenadine glacée ; de la rue Sainte-Ursule le pape (celui en fonction au moment de l’histoire) qui, profitant du creux du plein été, a cédé à son désir de revoir Toulouse où il a vécu autrefois, et plus encore de faire visiter cette ville incomparable à Ifig, son garde suisse préféré qui, en dépit de son prénom breton, est natif de Porrentruy. Alors que toute la curie croit le saint homme à Castel Gandolfo le voici, incognito, vêtu d’un pantalon de coton clair et d’un tee-shirt blanc proclamant en lettres rouges sur sa poitrine : I ♥ René Coty. Ifig, qui le dépasse d’une tête, est en short kaki et débardeur couleur ventre de grondin. Il porte un petit chapeau sur sa jolie tête aux cheveux bruns coupés presque ras, et des Ray-Ban qui sur tout autre auraient paru vulgaires.

Édith Piaf a 100 ans

19 décembre 2015

Aujourd’hui même, 19 décembre. Elle était selon la légende née dans la rue, sur les marches d’un immeuble de Belleville, d’un père artiste de cirque et d’une mère chanteuse, elle-même fille d’une Berbère.

Ceci est extrait d’un de ses derniers récitals, le seul filmé in extenso. Il a eu lieu à Nimègue aux Pays-Bas le 14 décembre 1962, c’est à dire moins de dix mois avant sa mort. Elle est au bout du rouleau depuis déjà quelque temps, déformée et très handicapée par une polyarthrite douloureuse, sur scène elle ne bouge presque pas, juste plantée devant le micro, elle ne dit rien sinon annoncer chaque chanson par son titre et ses auteurs, mais sa voix garde sa puissance et son expressivité intactes et le public est subjugué. À la fin de Non, je ne regrette rien il lui fait une ovation, qu’elle accueille avec un sourire radieux d’enfant comblé.

Édith Piaf (1915-1963) | Non, je ne regrette rien. Michel Vaucaire, paroles ; Charles Dumont, musique ; Édith Piaf, chant ; orchestre sous la dir. de (?). Captation : Pays-Bas, Nimègue [Nijmegen], 14 décembre 1962. Production : Pays-Bas, NTS (Nederlandse Televisie Stichting) ?

Le récital intégral est visible ici.