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Mísia | Delikatessen café concerto (2013)

20 décembre 2014

Heureusement, il y a Mísia. Sa voix n’est pas dépourvue d’imperfections, mais l’artiste dispose d’autres arguments qui font d’elle, avec Lula Pena bien sûr quoique dans un tout autre registre, le personnage le plus intéressant que le fado de l’après-Amália ait suscité. Personnalité singulière, excentrique, intelligente, et très sympathique.

Son album Delikatessen café concerto, publié en 2013 au Portugal, mais qui paraît cet automne en France, en atteste une fois de plus. Il s’agit d’une collection de chansons anciennes, ainsi présentée par la chanteuse dans le texte d’accompagnement :

Le répertoire de Delikatessen café concerto fonctionne comme un repas chaotique, où on savourera quelques-unes des chansons que j’adore depuis toujours. Il s’agit en majorité de musiques kitsch appartenant au répertoire de chanteurs ou de chanteuses disparus, souvent issues de l’univers du cinéma et relevant de cultures, d’époques et de genres divers.

Une forme d’hommage donc, non dépourvu d’ironie parfois, et marqué comme toujours par une intelligence de chacune des pièces qu’elle a retenues pour ce goûter à la fois pétillant et nostalgique. Treize chansons : cinq portugaises, cinq espagnoles, trois françaises (dont une à moitié argentine).

L’album est émaillé de contributions d’artistes invités, instrumentistes ou chanteurs. Ainsi du pétulant Cha cha cha em Lisboa (version originale : 1956), auquel participe le quintette de musique klezmer Melech Mechaya (violon, contrebasse, guitare, clarinette, percussions) et qui donne une idée du ton de l’album. Voici :

Mísia | Cha cha cha em Lisboa. Artur Ribeiro, paroles ; Ferrer Trindade, musique ; Mísia, chant ; Melech Mechaya, groupe instrumental et vocal ; Fabrizio Romano, direction musicale. Bande son extraite de l’album Delikatessen café concerto / Mísia, 2013. Enregistrement : juin 2013. 1ère publication : Portugal, Liberdades poéticas, 2013.
Vidéo : Frederico Corado, réalisation. Filmé à Lisbonne. 2013.

Amália Rodrigues, auquel le prochain album de la chanteuse sera entièrement consacré, est honorée aussi dans celui-ci, dès la première plage. Le Fado do ciúme (Fado de la jalousie) est une création de jeunesse d’Amália, qu’elle avait fini par détester à cause de ses paroles qu’elles jugeait ridicules.

Detesto o Fado do ciúme, com aquele « já estás perdoado / de tudo o que me chamaste ».
Amália Rodrigues (1920-1999), Vítor Pavão dos Santos. Amália, uma biografia (1986). Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, page 76.

Je déteste le Fado do ciúme, avec ce « tu es déjà pardonné / de tous ces noms dont tu m’as traitée ».
Amália Rodrigues (1920-1999), Vítor Pavão dos Santos. Amália, uma biografia (1986). Presença, 2005, ISBN 972-23-3468-9, page 137.

Par malheur ce fado lui était réclamé avec insistance à chacun de ses concerts au Brésil. Elle l’expédiait en une minute, se contentant des deux premières strophes, e basta. Mísia en fait une interprétation au second degré, dans un arrangement d’orchestre de café concert qui joue une sorte de tango mettant précisément en relief le pathétique désuet des paroles.

Autre hommage décalé au fado-chanson : Só nós dois (Il n’y a que nous deux), avec accompagnement dans le style du blues :

Mísia | Só nós dois. Joaquim Pimentel, paroles et musique ; Mísia, chant ; The legendary Tigerman, guitare électrique ; ensemble instrumental sous la direction de Fabrizio Romano. Bande son extraite de l’album Delikatessen café concerto / Mísia, 2013. Enregistrement : juin 2013. 1ère publication : Portugal, Liberdades poéticas, 2013.

À comparer avec l’interprétation originale de Tony de Matos (fadiste au style marqué par le bel canto), extraite du film A canção da saudade (1964) :

Tony de Matos (1924-1989) | Só nós dois. Joaquim Pimentel, paroles et musique ; Tony de Matos, chant ; accompagnement d’orchestre. Scène extraite du film A canção da saudade (1964), réalisation Henrique Campos.

Le plus surprenant est la présence, dans cet album marqué par le second degré, de la déchirante chanson Las nanas de la cebolla (Les berceuses de l’oignon), composée par Alberto Cortez sur les vers de Miguel Hernández (1910-1942) écrits en 1939 dans les prisons franquistes où il mourra de la tuberculose trois ans plus tard.

La « berceuse de l’oignon » est dédiée par le poète à son fils âgé de quelques mois et qu’il n’a jamais vu. Elle accompagnait une lettre adressée à sa femme, qui lui avait écrit qu’elle ne pouvait pour se nourrir se procurer que du pain et des oignons.

Dans sa version chantée, elle a été popularisée par Joan Manuel Serrat dans un album de 1972 consacré au poète.

Joan Manuel Serrat | Las nanas de la cebolla. Miguel Hernández, poème ; Alex Cortez, musique ; Joan Manuel Serrat, chant ; formation instrumentale. Récital au théâtre du Casino l’Aliança del Poblenou, Barcelone, 1974.

[…]
En la cuna del hambre
mi niño estaba.
Con sangre de cebolla
se amamantaba.
[…]
[…]
Dans le berceau de la faim
Était mon enfant.
Et c’est du sang d’oignon
Qu’il prenait au sein de sa mère.
[…]
Tu risa me hace libre,
me pone alas.
Soledades me quita,
cárcel me arranca.
Boca que vuela,
corazón que en tus labios
relampaguea.
Ton rire me rend libre
Il me donne des ailes.
Il fait fondre mes peines,
Il arrache la prison de moi.
Bouche qui vole,
Cœur qui sur tes lèvres
Étincelle.
Es tu risa la espada
más victoriosa.
Vencedor de las flores
y las alondras.
Rival del sol.
Porvenir de mis huesos
y de mi amor.
[…]
Ton rire est le glaive
Le plus victorieux.
Vainqueur des fleurs
Et des alouettes.
Rival du soleil.
Avenir de mes os
Et de mon amour
[…]
Miguel Hernández (1910-1942). Las nanas de la cebolla (1939).
Miguel Hernández (1910-1942). Berceuse de l’oignon, traduit de Las nanas de la cebolla (1939) par L. & L.

L’album comprend trois duos vocaux, tous réussis, parce qu’ils fonctionnent sur la complémentarité et le contraste des voix : celle, tannique et parfois un peu dure, de Mísia d’une part ; et de l’autre celle, suave et brésilienne, d’Adriana Calcanhotto (Que será), ou celle, experte et ductile, du ténor mexicain Ramón Vargas (Contigo aprendí), se mettent mutuellement en valeur. Le plus savoureux de ces duos — du moins pour nous Français —, c’est La chanson d’Hélène, du film de Claude Sautet Les choses de la vie (1970), avec Mísia dans le rôle de Romy Schneider, et un inattendu (et convaincant) Iggy Pop dans celui de Michel Piccoli.

Mísia & Iggy Pop | La chanson d’Hélène, du film Les choses de la vie (1970, France), réalisation Claude Sautet. Jean-Loup Dabadie, paroles ; Philippe Sarde, musique ; Mísia, chant ; Iggy Pop, voix parlée ; Fabrizio Romano, direction musicale, piano. Bande son extraite de l’album Delikatessen café concerto / Mísia, 2013. Enregistrement : juin 2013. 1ère publication : Portugal, Liberdades poéticas, 2013.
Vidéo : Tiffany Meyer, réalisation ; Amir Hosseinpour, mise en scène et chorégraphie. Filmé à Paris. 2013 ou 2014.

Mísia est décidément très à l’aise dans ces chansons françaises des décennies de l’après-guerre. Sa voix leur convient, sa diction, que le léger accent portugais ne gêne en rien, est excellente, et elle connaît bien la langue et son fonctionnement. Elle a de surcroît assimilé le style de ces chansons, au point de pouvoir donner ici une interprétation personnelle et plausible des Mots d’amour, du répertoire d’Édith Piaf (qu’elle avait déjà chantée sur scène ; elle en avait d’ailleurs réalisé un enregistrement studio pour un CD bonus joint à l’album Paixões diagonais de 1999).

J’oublie, un texte de David McNeil sur Oblivion, une musique d’Astor Piazzolla (créé je pense par Milva et Piazzolla lui-même lors de leur récital commun aux Bouffes du Nord en 1984) ici sobrement accompagné au piano, est remarquable.

Il est juste regrettable que les chansons ne soient pas contextualisées dans le livret accompagnant l’album, et que leurs textes soient livrés sans traduction. Paresse de l’éditeur.

Mísia
Delikatessen café concerto (2013)

Mísia | Delikatessen café concerto. 2013.Delikatessen café concerto / Mísia, chant ; Fabrizio Romano, direction musicale et piano. — Production : Portugal : Liberdades poéticas, ℗2013.
Avec la participation de : Melech Mechaya, ensemble instrumental et vocal ; Adriana Calcanhotto, chant ; Ramón Vargas, chant ; Iggy Pop, voix ; Dead Combo, ensemble instrumental ; Geoffey Burton, guitare électrique ; Pedro Santos, accordéon ; Luís Cunha, violon ; Daniel Pinto, guitare de fado ; Sandro Costa, guitare portugaise ; The Legendary Tigerman, guitare électrique. Enregistré en 2013.

CD : Verycords, 2013. — EAN 3760220460752.

Internet : Mísia – site officiel

3 commentaires leave one →
  1. 31 décembre 2014 11:43

    Très belle chanson d’Hélène, à mettre en parallèle pour le plaisir avec la version de Youn Sun Nah, très réussie elle aussi dans un tout autre style.
    Qui des deux chanteuses est la plus française?
    Mais bon, si j’étais Hélène je préfèrerais Iggy Pop à Roland Brival, il a de la douceur dans sa voix même lorsqu’il annonce les mauvaises nouvelles. Enfin, pas sur que ça aide en fait…
    Hélène (et rien à voir avec la chanson)

    • 1 janvier 2015 18:24

      Merci, je ne connaissais pas du tout, je dois dire

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  1. Mísia | Para Amália (2015) | Je pleure sans raison que je pourrais vous dire

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