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Épiphanie métropolitaine

31 janvier 2012

Vittore Carpaccio (1460?-1526?). Il battesimo dei seleniti (1502 ou 1503), détail. Venezia, San Giorgio agli Schiavoni
Vittore Carpaccio (1460?-1526?). Il battesimo dei seleniti (1502 ou 1503), détail.
Venise, San Giorgio degli Schiavoni.

C’est dans le métro de Toulouse, un des premiers dimanches de janvier vers deux heures de l’après-midi. La rame arrivant, un jeune homme, trente ans ou moins, pas très grand mais bien bâti, cheveux noirs presque ras me précède à peine pour y monter. Visage intéressant, « décidé » comme on dit, une belle bouche. Il porte un caban foncé, des jeans, un sac de sport. C’est donc ça : un sportif pratiquant, et — on le voit à la façon dont il est entré dans la rame et à celle qu’il a de ne regarder les choses et les personnes que pendant les quelques instants qui lui suffisent à les apprécier –, sérieux en tout, responsable, bien sous tous rapports, le genre à céder sa place aux retraités dans les transports en commun.

Il y a du monde encore, comme si les fêtes de fin d’année traînaient en longueur ; il faut rester debout, se tenir aux barres. La main du jeune homme, pleine et nette, porte une alliance. Il fait évidemment un époux irréprochable et un bon père de famille, aucun doute là-dessus.

Il a trouvé à s’asseoir à la première station. À la suivante, d’une voix étonnamment grave, une voix de Boris Godounov ou de Kékszakállú, il offrait son siège à une femme à peine cinquantenaire qui n’en a pas voulu, vexée de cette sollicitude importune. L’enfer est pavé n’est-ce pas…

Dans cette même rame voyage un autre jeune homme, noir. Il est comme un roi mage, amené jusqu’ici par l’étoile qu’il poursuit depuis Rawalpindi. Il est svelte de corps, tout en cils et en regard, ce regard qui s’est embrasé dès lors que le trentenaire sportif et courtois lui est apparu. C’est extraordinaire comme ce regard s’est transformé. S’agrandissant de désir et presque aussitôt, au bout d’un délai infinitésimal, le temps d’un battement de cils, se voilant de douleur. Une sorte de transfiguration soudaine, flagrante.

Jamais il n’a obtenu d’être regardé à son tour, jamais. Une femme de cinquante ans oui, mais lui, qui n’entrait dans aucune catégorie d’assistés possibles, envers qui aucune courtoisie particulière n’avait à s’exercer, n’était pas même en droit d’être vu. Cela il l’a su immédiatement. De même il a mesuré à l’instant exact où il en était foudroyé la portée de l’envoûtement qui le frappait, sa puissance irrésistible, le génie de dévastation qui l’animait. En cet instant-là il s’est vu perdu, comme si l’enfant que l’étoile avait désigné s’était détourné du trésor qu’il était venu déposer à ses pieds.
Amêndoa amarga / Amália Rodrigues, chant ; Fontes Rocha, guitare portugaise ; Martinho d’Assunção, guitare ; José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique. Première publication dans Cantigas numa língua antiga (1977).

Por ti falo e ninguém pensa
mas eu digo minha amêndoa, meu amigo, meu irmão
meu tropel de ternura, minha casa
meu jardim de carências, minha asa.

Por ti vivo e ninguém pensa
mas eu sigo um caminho de silvas e de nardos
uma intensa ternura que persigo
rodeado de cardos por tantos lados.

Por ti morro e ninguém sabe
mas eu espero o teu corpo que sabe a madrugada
o teu corpo que sabe a desespero
ó minha amarga amêndoa desejada.
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Amêndoa amarga, d’après Retrato de Amigo (1970).

C’est par toi que je parle et nul n’y pense.
Mais moi je dis : mon amande, mon ami, mon frère
mon flot d’amour, ma maison
mon jardin d’absences, mon aile.

C’est par toi que je vis et nul n’y pense.
Mais je parcours un chemin de nards et de ronces
à la poursuite d’une tendresse infinie,
assailli de chardons de tous côtés.

C’est par toi que je meurs et nul n’en sait rien.
Mais c’est ton corps que j’attends, ton corps au goût d’aurore
Ton corps au goût de désespoir,
O mon amande amère, désirée !
José Carlos Ary dos Santos (1937-1984). Amêndoa amarga, d’après Retrato de Amigo (1970). Traduction L. & L.

Autre hypothèse, plus cruelle encore : cet amour il en est la proie depuis longtemps. Et le jeune homme parfait, dont le manque lui est un supplice et la vue une blessure atroce, le sait.

L. & L.

2 commentaires leave one →
  1. 2 février 2012 08:55

    J’y étais! Oui, cette dévastation ramène à l’enfance du désir. Envoûté / foudroyé.
    Je n’ai pu m’empêcher de faire un lien.. …ça me touche trop.

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