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Amália Rodrigues | É da torre mais alta (1975)

3 Mai 2019

Voici l’enregistrement d’Amália Rodrigues qui a fourni la matière première à Stereossauro pour son Flor de maracujá (voir le billet précédent).

Enregistré en 1975, l’année suivant la Révolution des œillets, É da torre mais alta ne sera publié qu’en 1997, dans le très bel album d’inédits intitulé Segredo. C’est une composition d’Alain Oulman sur un poème du bouillant José Carlos Ary dos Santos (1937-1984), homosexuel déclaré, adhérent du Parti communiste portugais, même sous l’ancien régime. Il n’en était pas moins un familier d’Amália, qui le recevait chez elle – comme en témoigne l’album Amália / Vinicius, enregistré lors d’une de ces soirées amicales à laquelle participaient, outre Amália et Vinicius (de Moraes), les poètes Ary dos Santos et Natália Correia.

Comme cela se produit assez fréquemment, les paroles du fado diffèrent du texte du poème original. Intitulé Retrato do povo de Lisboa (« Portrait du peuple de Lisbonne »), ce poème a paru en 1970 dans le recueil Fotos-Grafias, illustrées de photographies en noir et blanc de Nuno Calvet. Cette fois, les modifications sont assez importantes et consistent non seulement en suppressions, mais aussi en ajouts. On trouvera ci-dessous les deux versions du texte.

Il existe au moins un autre enregistrement inédit de É da torre mais alta, sur un texte probablement plus proche de l’original. Il devrait être publié cette année, dans le cadre de l’édition discographique complète d’Amália entreprise depuis plusieurs années par la maison Valentim de Carvalho.

Amália Rodrigues (1920-1999) | É da torre mais alta. José Carlos Ary dos Santos, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare. Enregistrement : 1975. Extrait de l’album Segredo / Amália Rodrigues. Portugal, 1997.

É da torre mais alta
Que eu canto este meu pranto
Que eu canto este meu sangue,
Este meu povo
Dessa torre maior
Em que apenas sou grande
Por me cantar de novo,
Por me cantar de novo.

C’est du haut de la plus haute tour
Que je chante mon sanglot,
Que je chante mon sang,
Mon peuple que voici,
Du haut de cette tour,
Le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau
Où je peux me chanter à nouveau
Cantar como quem despe
A ganga da tristeza
Como quem bebe
A água da saudade,
Chama que nasce e cresce
E vive e morre acesa
Chama que nasce e cresce
Em plena liberdade.

Chanter comme on se dépouille
De sa gangue de tristesse
Comme on boit
L’eau de la saudade
Flamme qui naît et croît
Et vit, et meurt ardente
Flamme qui naît et croît
En pleine liberté.
Mas nunca se dói só
Quem a cantar magoa
Dói-me o Tejo vencido
Dói-me a secura
Dói-me o tempo perdido
Dói-me ele de lonjura
Dói-me o povo esquecido
E morro de ternura
Dói-me o tempo perdido
E morro de ternura.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir
Ne souffre jamais pour soi seul
J’ai mal au Tage vaincu
J’ai mal à la sécheresse
J’ai mal au temps perdu
Je souffre qu’il soit loin de moi
J’ai mal au peuple oublié
Et je meurs de tendresse.
J’ai mal du temps perdu
Et je meurs de tendresse.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa (1970). José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). C’est de la tour la plus haute, traduit de : É da torre mais alta, version de Retrato do povo de Lisboa [« Portrait du peuple de Lisbonne »] (1970) par L. & L.

Retrato do povo de Lisboa (1970)

É da torre mais alta do meu pranto
que eu canto este meu sangue este meu povo.
Dessa torre maior em que apenas sou grande
por me cantar de novo.

Cantar como quem despe a ganga da tristeza
e põe a nu a espádua da saudade
chama que nasce e cresce e morre acesa
em plena liberdade.

É da voz do meu povo uma criança
seminua nas docas de Lisboa
que eu ganho a minha voz
caldo verde sem esperança
laranja de humildade
amarga lança
até que a voz me doa.

Mas nunca se dói só quem a cantar magoa
dói-me o Tejo vazio dói-me a miséria
apunhalada na garganta.

Dói-me o sangue vencido a nódoa negra
punhada no meu canto.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Retrato do povo de Lisboa (1970).

………

C’est du haut de la plus haute tour de mon sanglot
Que je chante mon sang, mon peuple que voici.
Du haut de cette tour, le seul lieu où je suis grand,
Où je peux me chanter à nouveau.

Chanter comme on se dépouille de sa gangue de tristesse
Mettant à nu l’épaule de la saudade
Flamme qui naît et croît et meurt ardente
En pleine liberté.

C’est de la voix de mon peuple, un enfant
À demi nu dans les docks de Lisbonne,
Que je tire ma voix,
« caldo verde » de désespoir,
Orange d’humilité,
Amère lance,
Ma voix jusqu’à la douleur.

Mais quiconque chante à s’en meurtrir ne souffre jamais seul
J’ai mal au Tage vide, à la misère
Poignardée dans la gorge.

J’ai mal au sang vaincu, aux bleus,
Coup de poing dans mon chant.

José Carlos Ary dos Santos (1936-1984). Portrait du peuple de Lisbonne, traduit de : Retrato do povo de Lisboa (1970) par L. & L.

Actualité de la saudade. 1. Stereossauro

3 Mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro (ce billet)
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

Voici le premier d’une série de trois billets (si tout va bien), dont chacun s’intéresse à un musicien ou à un ensemble de musiciens, tous portugais, parfois très jeunes, s’exprimant dans des styles aussi divers qu’éloignés du Fado – du moins pour deux d’entre eux.

Ces artistes intègrent pourtant le Fado à leur travail d’une façon plus ou moins directe, comme si la permanence de la saudade fadiste était telle au Portugal que tout un chacun la respire, la boive, l’assimile et en soit imprégné, comme il en est de la langue portugaise elle-même.

1. Stereossauro

Commençons ce court panorama par Stereossauro (Tiago Norte à l’état-civil), 40 ans, DJ et producteur.

Stereossauro est membre d’un duo nommé BeatBombers, mais c’est sous son seul nom qu’il a fait paraître en février 2019 Bairro da Ponte (« Quartier du pont »), un album étonnant dans lequel il utilise comme matériau principal des « samples » de grands enregistrements de Fado (Amália Rodrigues, Alfredo Marceneiro) ou du guitariste de Coimbra Carlos Paredes, tout en invitant par ailleurs des fadistes contemporains (Camané, Gisela João, Ana Moura, Carlos do Carmo…) à se joindre à l’entreprise.

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)
Stereossauro | Bairro da Ponte. Portugal, 2019.

À travers les nombreux entretiens donnés par Stereossauro à l’occasion de la sortie de l’album, on le sent subjugué par la figure d’Amália et surtout par sa voix. Il a eu accès aux bandes originales des enregistrements conservés par la maison Valentim de Carvalho, l’éditeur de la plus grande partie de la discographie de la fadiste, et dit en avoir été émerveillé. Il a cédé au réflexe de soumettre les enregistrements de cette voix fabuleuse à l’autotune (un logiciel qui permet une transformation d’une émission vocale sous forme digitale), pour y renoncer aussitôt : ce serait, constate-t-il, « comme peindre un diamant à l’aérosol ».

C’est ainsi qu’on reconnaît, au fil de l’écoute de Bairro da Ponte, des prélèvements intacts d’enregistrements de Gaivota, A minha terra é Viana ou Barco negro.

Le spectaculaire morceau d’ouverture, Flor de maracujá (« Passiflore ») est entièrement fondé sur É da torre mais alta, un enregistrement de 1975 publié en 1997, lacéré et réassemblé. Le thème en est fourni d’emblée par la voix puissante d’Amália, sur une musique caractéristique d’Alain Oulman : « Chanter comme on se dénude / …Je chante mon sanglot, / …Je chante mon sang, / Mon peuple que voici », à laquelle succède, pour une sorte de longue variation, celle de Camané qui « offre [sa] voix / fleur qui se donne / étrange et belle / comme la passiflore ». Les paroles additionnelles ont été écrites spécialement par Capicua (Ana Matos Fernandes), une artiste de rap et de hip-hop originaire de Porto, tandis que la musique tourne sans cesse autour de celle du fado original.

Stereossauro | Flor de Maracujá. Capicua, paroles.
Camané, chant ; Stereossauro, disc jockey & production ; utilise des échantillons de l’enregistrement de É da torre mais alta, paroles Carlos Ary dos Santos, musique d’Alain Oulman, réalisé en 1975 par Amália Rodrigues (chant), José Fontes Rocha (guitare portugaise) et Pedro Leal (guitare). Extrait de l’album Bairro da Ponte / Stereossauro. Portugal, 2019.
Vidéo : Bruno Ferreira, réalisation, montage ; Daniel Pato, Stef Brown, Jennifer King, Maria Vercetti et Henrique Rodrigues, acteurs ; Raquel Da Silva, directrice de production. Portugal, 2019.

(Voix d’Amália Rodrigues)
Cantar como quem despe
[…] Que eu canto este meu pranto
[…] Que eu canto este meu sangue,
Este meu povo…*

(Voix d’Amália Rodrigues)
Chanter comme on se dénude
[…] Je chante mon sanglot
[…] Je chante mon sang
Mon peuple que voici…
(Voix de Camané)
Vou cantar como quem despe
cantar como quem cospe
como alcanço a mão na queda
Como mordo o pão da fome

(Voix de Camané)
Je vais chanter comme on se dénude
Chanter comme on crache
Comme je tends la main dans ma chute
Comme je mords le pain de la faim
Vou cantar como quem serve
cantar como quem sofre
Como sorvo o ar da fresta
Como murmuro o teu nome

Je vais chanter comme on offre
Chanter comme on souffre
Comme j’aspire l’air à travers une fente
Comme je murmure ton nom
Vou cantar como quem perde
Cantar como quem sabe
Como peço o céu na sede
Cantar como quem arde

Je vais chanter comme un qui perd
Chanter comme un qui sait
Comme je réclame le ciel dans la soif
Chanter comme un qui brûle
Eu ofereço a minha voz
Flor que se dá
Estranha e bela
Como a do maracujá

J’offre ma voix
Fleur qui se donne
Étrange et belle
Comme la passiflore

Capicua. Flor de maracujá (2018).
*De : É da torre mais alta (José Carlos Ary dos Santos / Alain Oulman), 1975.
Capicua. Passiflore, traduit de : Flor de maracujá (2018) par L. & L.

Autre extrait de ce riche album, qui compte 19 plages, bonus compris : Vento (« Vent »), écrit spécialement par Stereossauro, paroles et musique, pour Gisela João – celle qui, des fadistes actuelles, s’approche le plus d’Amália quant au type de voix et aux possibilités expressives de celle-ci. La seule aussi que connaissait personnellement Stereossauro avant la conception de Bairro da Ponte.

Il s’agit d’une interprétation en direct, exécutée à la télévision portugaise la veille de la sortie de l’album.

Stereossauro & Gisela João | Vento. Stereossauro, paroles & musique.
Gisela João, chant ; Ricardo Gordo, guitare portugaise ; Stereossauro, production. Extrait de l’émission 5 para a meia-noite du 31 janvier 2019. Production : RTP [Rádio e Televisão de Portugal]. Portugal, 2019.

Quando a tua voz entrou na minha casa
Abri as janelas , abri as minhas asas
O vento soprou para nós, levou-nos
[a todo o lado
Soltei as velas , esqueci todo o meu fado

Quand ta voix est entrée dans ma maison
J’ai ouvert les fenêtres, j’ai déployé mes ailes
Le vent s’est levé pour nous, il nous a emportés
J’ai hissé les voiles, j’ai tout oublié de mon fado
Vivemos os dois um conto de fadas
Deixa para depois as tristezas e as mágoas
Vamos viver amor ao sabor deste vento
Deixa pra depois o choro e o lamento

Vivons ensemble un conte de fées
Laisse pour demain les tristesses et les peines
Mon amour, vivons à la saveur de ce vent
Laisse pour demain les pleurs et les tourments
Quando a tua voz saiu da minha casa
Fechei as janelas, fechei as minhas asas
O vento não sopra mais, e a tristeza
[mora ao lado
Apaguei a vela, e lembrei-me deste fado

Quand ta voix a quitté ma maison
J’ai fermé les fenêtres, j’ai replié mes ailes
Le vent ne souffle plus, je n’ai plus que
[la tristesse
J’ai amené les voiles, je me suis rappelé ce fado
Disse-me uma voz dá tempo ao tempo
Deixa no coração entrar o esquecimento
Disse-me que o céu não é sempre cinzento
Vai volta a voar nas asas de outro vento

Une voix m’a dit : laisse du temps au temps
Laisse l’oubli pénétrer dans ton cœur
Elle a dit : le ciel n’est pas toujours gris
Pars voler sur les ailes d’un autre vent

Stereossauro (Tiago Norte). Vento (2019). Stereossauro (Tiago Norte). Vent, traduit de : Vento (2019) par L. & L.

Stereossauro
Bairro da Ponte (2019)

Stereossauro | Bairro da Ponte (2019)Bairro da Ponte / Stereossauro, DJ, production ; Ricardo Gordo, Nuno Cacho, guitare portugaise ; Nelson Rodrigues, basse électrique ; Beat Laden, mixage.
Production : Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗2019.
Avec la participation de : Camané, NBC, Papillon, Plutónio, Slow J, Ana Moura, DJ Ride, Capicua, Gisela João, Ace, Dino D’Santiago, Carlos Do Carmo, The Legendary Tiger Man, Rui Reininho, Nerve, Paulo De Carvalho, Razat, Holly, Sr. Preto.

Edições Valentim de Carvalho, ©2019.
Référence commerciale : Edições Valentim de Carvalho 0695-2.
Identifiant : EAN 5 605231 069526.

À lire (en portugais), deux articles parus dans la revue en ligne Rimas e batidas, dédiée à la culture hip-hop et à la musique électronique :

Patachou | Le petit émigrant

1 Mai 2019

C’est stupéfiant comme les choses ont changé en 60 ans. Pareille chanson serait impensable aujourd’hui. D’abord, on ne parle plus « d’émigrants », mais « d’immigrants ». Ensuite personne, absolument personne – bien que pour des raisons très diverses – n’oserait plus leur lancer, comme dans cette chanson : « rêvez, l’espoir est grand ! »


Patachou (1918-2015) | Le petit émigrant. René Rouzaud, paroles ; Paul Misraki, musique.
Patachou, chant ; Orchestre de Jos Baselli.
France, 1957.

Paul Misraki (1908-1998), né Paul Misrachi à Constantinople, est le compositeur bien connu d’innombrables chansons et musiques de films. On lui doit notamment la plupart des grands succès de Ray Ventura dans les années 30 (Tout va très bien madame la marquise, 1935 ; Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine, 1937 ; Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, 1938 ; Tiens, tiens, tiens, 1939 ; …), des chansons co-écrites avec Charles Trenet (Vous qui passez sans me voir, 1936 ; Je chante, 1937), ou encore À Saint-Germain des Prés (1950), extraite de la musique du film Pigalle-Saint-Germain-des-Prés de Jacques Berthomieu, popularisée par Juliette Gréco, Léo Ferré et d’autres, ou Les volets clos (1972), du film éponyme de Jean-Claude Brialy.

René Rouzaud (1905-1976) est moins célèbre. Il a pourtant écrit un grand nombre de paroles de chansons pour les plus grands interprètes français de l’après-guerre (parmi lesquels Édith Piaf, Maurice Chevalier, Yves Montand et Léo Ferré). Toutes sont restées dans l’ombre, à l’exception d’une des plus fameuses créations d’Édith Piaf, La goualante du pauvre Jean, sur une musique de Marguerite Monnot (1956).

Les yeux brillants comme du charbon
Et ne parlant que son jargon
Ce n’était rien qu’un petit émigrant…
Il venait de je ne sais où,
Oslo, Tanger ou bien Corfou,
Et s’en allait tout seul en fredonnant.
En l’entendant, un vieux monsieur
Dressa l’oreille, c’est très curieux,
Et l’arrêta en chemin gentiment :

Je comprends votre chansonnette,
Prenez donc cette cigarette
Et bonne chance au petit émigrant !

C’est étonnant c’qui m’arrive là
Les gens vraiment sont très courtois
Se dit, songeur, le petit émigrant
Et l’estomac dans les talons
Il reprit son bout de chanson
Imaginant un festin succulent
C’est alors que sur son parcours
Un gentleman s’arrêta court
Et lui tendit la main très poliment.

Je comprends votre chansonnette,
Venez chez moi, la table est prête
Bon appétit au petit émigrant !

Quand il quitta son bienfaiteur
« Il y a des gens qui ont bon cœur »
Pensait gaiement le petit émigrant.
Mais quand le soir noya les rues,
Pareil à un enfant perdu,
Sur le trottoir, il chantait vainement.
C’est alors que dans sa bagarre
Il vit la plus belle des stars
S’arrêter pile et lui dire en souriant :

Je comprends votre chansonnette,
Venez chez moi, la chambre est faite
Et bonne nuit au petit émigrant !

Quand la belle fille ouvrait les bras,
C’est alors qu’il se réveilla,
Le long des quais, étendu sur un banc.
Mon Dieu, que les rêves sont bêtes !
Et reprenant sa chansonnette,
Il disparut, le petit émigrant.

Ohé, ohé, ohé les émigrants
Rêvez, l’espoir est grand !
René Rouzaud (1905-1976). Le petit émigrant (1957)

Sílvia Pérez Cruz | Plumita

27 avril 2019

¿Dónde está tu pájaro, plumita?
Mi pájaro es un sueño.
Se ha volado.
¿Volverá?
Nunca se va; vuela y permanece
como vuela y permanece todo lo soñado.
Mauricio Rosencof (né en 1933). Plumita.

Petite plume, où est ton oiseau ?
Mon oiseau est un rêve.
Il s’est envolé.
Il reviendra ?
Il ne s’en va jamais ; il vole et demeure
comme demeure la matière des rêves.

C’est une chanson composée par Sílvia Pérez Cruz pour le film La noche de 12 años du réalisateur uruguayen Álvaro Brechner, sorti en France en mars 2019 sous le titre Compañeros.

Le film évoque les années de détention et de torture de trois Tupamaros dans les prisons uruguayennes sous la dictature militaire au pouvoir de 1973 à 1985. Le scénario est tiré du livre de mémoires de deux d’entre eux, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro, Memorias del calabozo (« Mémoires du cachot »), 1987, non traduit.

Sílvia Pérez Cruz tient un rôle secondaire dans le film, dont la bande originale compte en outre trois chansons interprétées par elle. Plumita (« Petite plume ») est composée sur un poème écrit en prison par Rosencof, à la vue d’une plume entrée dans sa cellule.

Voici deux versions de cette chanson : une courte, très émouvante, chantée presque sans accompagnement instrumental, et une plus longue, mieux adaptée au disque et à la scène.

Sílvia Pérez Cruz | Plumita. Mauricio Rosencof, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Carlos Montfort, violon ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse. Enregistré en 2018.

Sílvia Pérez Cruz | Plumita. Mauricio Rosencof, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique.
Sílvia Pérez Cruz, chant ; Carlos Montfort, violon ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse. Enregistré en 2018 ; mixé en 2019. Espagne, 2019.

Patachou | Voyage de noces

27 avril 2019

Si on pleurait ?


Patachou (1918-2015) | Voyage de noces. Jean Valtay, paroles ; Jean Valtay, Jean Rochette, musique.
Patachou, chant ; Grand orchestre de Raymond Lefèvre.
Extrait de l’émission Le Palmarès des chansons ; Roger Pradines, réalisation. Office national de radiodiffusion télévision française [ORTF], production. 1ère diffusion : 3 février 1966. France, 1966.

Ça marche. Et c’est mieux que les grenades lacrymogènes du samedi.

Buona festa della Liberazione…

25 avril 2019

… amici italiani!

« … qu’il y avait une forêt »

17 avril 2019

Marguerite Duras (1914-1996). Aurélia Steiner (Melbourne). Extrait. Marguerite Duras, textes et réalisation ; Pierre Lhomme, directeur de la photographie ; Geneviève Dufour, montage ; Amy Flamer, musique ; Marguerite Duras, voix.
France, 1979.

Votre vie s’est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s’y frayer une voie, d’y succomber de désir.

Vous n’êtes plus nulle part précisément.

Marguerite Duras (1914-1996). L’homme atlantique (1982). Éd. de Minuit, impr. 2008, p. 15.

Ricardo Ribeiro | Depois de ti

15 avril 2019

Voici un Ricardo Ribeiro différent, un peu aminci, cheveux presque ras.

Il annonce pour les derniers jours d’avril la parution d’un nouvel album, lui aussi différent des précédents, présenté comme « un projet totalement nouveau et inédit ». Son titre (« Respeitosa mente ») joue sur les mots : respeitosamente, en un seul mot, signifierait « respectueusement ». Respeitosa signifie « respectueuse ». Mente, féminin en portugais, de même étymologie que « mental » en français, signifie « esprit », ou « pensée » (respeitosa mente : « esprit respectueux ») ; mais mente est aussi la forme que prend le verbe mentir (« mentir ») à la 3e personne du singulier du présent de l’indicatif (respeitosa mente : « respectueuse ment »).

En voici un avant-goût – assez peu évocateur de saveurs fadistes. La musique de Depois de ti (« Après toi », traduit ci-dessous par « Depuis toi », mieux adapté au contexte) est imputable au chanteur lui-même.

Ricardo Ribeiro | Depois de ti. Tiago Torres da Silva, paroles ; Ricardo Ribeiro, paroles.
Ricardo Ribeiro, chant, guitare, basse acoustique ; João Paulo Esteves da Silva, piano ; Jarrod Cagwin, percussions. Extrait de l’album Respeitosa Mente / Ricardo Ribeiro. Portugal, 2019.
Vidéo : Hugo Moura, réalisation, montage ; João Neves, assistant de réalisation ; Espelho de Cultura, production exécutive. Filmé dans les locaux de la Fábrica Braço de Prata, Lisbonne, Mars 2019.

Antes de ti o céu não tinha luar
Antes de ti chamava ao medo irmão
E eu q’ria sentir
Mais
Antes de ti cantava só por cantar
Antes de ti andava em contramão
Por sobre punhais
Eu e tu sabemos que a vida ainda está toda por inventar
Eu e tu perdemos o medo de abrir os braços e voar
Antes de ti fui escravo da solidão
Antes de ti fui rei do desamor
E eu q’ria viver
Mais
Antes de ti o sim era igual ao não
Antes de ti não tinha aonde pôr
Os sonhos banais
Eu e tu sabemos que a vida ainda está toda por inventar
Eu e tu perdemos o medo de abrir os braços e voar
Depois de ti os dias não têm fim
Depois de ti e tu depois de mim
Somos imortais
Tiago Torres da Silva. Depois de ti (2019)

Avant toi la lune ne brillait pas
Avant toi la peur m’était comme une sœur
Et je voulais sentir
Plus
Avant toi je chantais pour chanter
Avant toi je marchais à contresens
Sur des poignards
Nous savons toi et moi que nous avons la vie à inventer
Nous n’avons plus peur d’ouvrir les bras, de voler
Avant toi j’étais esclave de la solitude
Avant toi j’étais roi du désamour
Et je voulais vivre
Plus
Avant toi le oui était pareil au non
Avant toi je ne savais que faire
Des rêves usés
Nous savons toi et moi que nous avons la vie à inventer
Nous n’avons plus peur d’ouvrir les bras, de voler
Depuis toi les jours n’ont pas de fin
Depuis toi, et toi depuis moi
Nous sommes immortels
Tiago Torres da Silva. Depuis toi, traduit de : Depois de ti (2019) par L. & L.

Le cri du bateleur et celui de la caille

14 avril 2019

Pauvre Mrs. May. Vue de l’étranger, on lui reconnaîtrait beaucoup d’opiniâtreté. Elle est pourtant bien malmenée dans la presse britannique, qui déborde à son encontre des jugements les plus blessants, les plus catégoriques, les plus cruels. Comment y survit-elle ? La lecture du Guardian, ces jours derniers où le Brexit « sans accord » semblait foncer sur le Royaume à la vitesse d’un astéroïde, était un véritable plaisir – sauf pour Mrs. May bien entendu. Par exemple cet article : Theresa May unplugged: new, laid-back PM speaks from the sofa, impeccablement écrit, suavement désobligeant pour la Première ministre qui en sort habillée pour l’hiver prochain : le manteau, la toque, l’écharpe et les gants.

Du reste sa garde-robe est généralement irréprochable : en toute circonstance et d’où que souffle le vent, on voit Mrs. May élégante et bien coiffée, en dépit de rares faux-pas bien compréhensibles, dus sans aucun doute au surmenage et à l’exténuation auquels elle est soumise (ce tailleur bleu électrique qu’elle arborait lors de la réunion des chefs d’état à Bruxelles mercredi dernier par exemple, tout juste bon pour Frau Merkel – qui en effet portait le même, à ceci près que la Chancelière avait fait faire le sien par la couturière qu’elle fait travailler depuis toujours).

Une fois encore, le menaçant bolide s’est désintégré en vol avant de toucher le Royaume. Le no deal Brexit n’a pas eu lieu. Pour marquer ce non-accomplissement, voici l’extrait d’un concert donné en 1975 à Varsovie. La musique est polonaise, les poèmes sur laquelle elle est composée sont français, le ténor (qui est aussi le dédicataire de l’œuvre) est anglais. Deux ans auparavant, le Royaume-Uni était entré dans ce qu’on appelait encore la Communauté économique européenne ; et il fallait franchir le « rideau de fer » pour atteindre la Pologne.


Witold Lutosławski (1913-1994) | Paroles tissées (1965). Witold Lutosławski, musique ; poèmes de Jean-François Chabrun. Dédié à Peter Pears.
Peter Pears, ténor ; Orchestre de chambre de la Philharmonie nationale [de Pologne] (Orkiestra Kameralna Filharmonii Narodowej) ; Witold Lutosławski, direction. Varsovie, 25 septembre 1975.
Production : Télévision nationale polonaise (Telewizja Polska), 1975.
Sources :
Sur l’œuvre : Base de documentation sur la musique contemporaine (Ircam)
Sur la performance : On Polish Music

Première tapisserie
Un chat qui s’émerveille
une ombre l’ensorcelle
blanche comme une oreille

Le cri du bateleur et celui de la caille
celui de la perdrix celui du ramoneur
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Une ombre qui sommeille
une herbe qui s’éveille
un pas qui m’émerveille

Deuxième tapisserie
Quand le jour a rouvert les branches du jardin
un chat qui s’émerveille
le cri du bateleur et celui de la caille
une herbe qui s’éveille
celui de la perdrix celui de ramoneur
une ombre l’ensorcelle
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

Au dire des merveilles
l’ombre en deux s’est déchirée

Troisième tapisserie
Mille chevaux hors d’haleine
mille chevaux noirs portent ma peine
j’entends leurs sabots sourds
frapper la nuit au ventre
s’ils n’arrivent s’ils n’arrivent
avant le jour ah le peine perdue

Le cri de la perdrix celui du ramoneur
au dire des merveilles une herbe qui s’éveille

celui de l’arbre mort celui des bêtes prises
Mille coqs hurlent ma peine

mille coqs blessés à mort
un à un à la lisière des faubourgs
pour battre le tambour de l’ombre
pour réveiller la mémoire des chemins
pour appeler une à une
s’ils vivent s’ils vivent
mille étoiles toutes mes peines

Quatrième tapisserie
Dormez cette pâleur nous est venue de loin
le cri du bateleur et celui de la caille
dormez cette blancheur est chaque jour nouvelle
celui de la perdrix celui du ramoneur
ceux qui s’aiment heureux s’endorment aussi pâles
celui de l’arbre mort celui des bêtes prises

n’endormiront jamais cette chanson de peine

que d’autres ont repris d’autres la reprendront
Jean-François Chabrun (1920-1997). Quatre tapisseries pour la Châtelaine de Vergi (1947).

Diogo Mendes | Cantar de emigração

13 avril 2019

Este parte, aquele parte
e todos, todos se vão
Galiza ficas sem homens
que possam cortar teu pão

Celui-ci part, celui-là part
Et tous et tous ils s’en vont
Galice, tu restes sans hommes
Qui puissent couper ton pain

Diogo Mendes | Cantar de emigração. Poème original de Rosalía de Castro ; José Niza, adaptation portugaise et musique.
Ricardo Liz Almeida & Tiago Nogueira, chant ; Diogo Mendes, guitare portugaise ; João Ferreira, guitare classique ; João Ferreira & Diogo Mendes, arrangements. Extrait de l’album Portefólio / Diogo Mendes. Portugal : Ré Menor, 2019.
Vidéo : Tiago Cerveira, réalisation. Portugal, 2019.

On connaît des versions plus vibrantes que celle-ci du beau Cantar de emigração, composé dans les années 1970 sur une adaptation portugaise d’un poème de l’écrivaine galicienne Rosalía de Castro (1837-1885) et créé par Adriano Correia de Oliveira (1942-1982).

Mais il s’agit d’un enregistrement récent (2019), qui montre que la tradition – essentiellement masculine – de la Canção de Coimbra (« Chanson de Coimbra »), aussi appelée Fado de Coimbra, est encore honorée. Il est extrait d’un album du joueur de guitare portugaise Diogo Mendes, qui s’entoure ici d’un guitariste classique et de deux chanteurs issus du groupe Quatro e Meia (« Quatre heures et demie »), un ensemble qui s’est constitué à l’université de Coimbra alors que ses membres, aujourd’hui médecins ou ingénieurs, y effectuaient leurs études.