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Actualité de la saudade. 3. Fado Bicha

27 mai 2019

Actualité de la saudade
1. Stereossauro
2. Conan Osíris
2½. Conan Osíris (& João Reis Moreira) | Telemóveis
3. Fado Bicha (ce billet)
3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo (à venir)

Le troisième billet de la série « Actualité de la saudade » est consacré à Fado Bicha, un duo qui, contrairement aux artistes évoqués dans les billets précédents, a choisi le fado comme mode d’expression privilégié. Mais leur fado est militant, un type d’emploi de la « canção nacional » qui avait disparu avec l’avènement de la dictature au Portugal et n’avait pas vraiment été réinvesti après la Révolution des œillets de 1974. C’est sur cette friche que s’installe aujourd’hui Fado Bicha.

3. Fado Bicha

………

Fado Bicha : le nom du duo formé par Tiago Lila (chant) et João Caçador (guitare) est l’annonce d’un programme. « Fado » : c’est là, dans cet espace précis de la tradition portugaise que se fixe l’activité artistique du duo ;  « bicha » : ce terme qui désigne, entre autres, la femelle d’un animal, est employé au sens figuré d’une manière à peu près équivalente au français « pédé ». Il n’y a donc pas à s’étonner que le répertoire de Fado Bicha soit essentiellement voué à la défense active des personnes LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes, queer…). Voici ce que Tiago Lila et João Caçador disent de ce nom sur la page du projet A música portuguesa a gostar dela própria qui leur est consacrée [lien] :

« Fado Bicha » vem da subversão, da experimentação. Está muito ligado a uma rebelião contra os termos, as dinâmicas e as estruturas que nos oprimem; e a uma experimentação pessoal, uma desconstrução do género, uma liberdade de movimentos. É Fado Bicha precisamente porque tem esse caracter de não aceitar imposições. Porque o fado é sentir e deitar cá para fora e ouvir de coração aberto. As canções são as de todas nós mas vistas por um novo prisma. Ambos amamos o fado e sentimos que ele faz parte da nossa identidade criativa. No entanto, o fado não incluía uma parte importante da nossa identidade: o facto de sermos LGBT+, se sermos queer, de sermos bichas.
Até agora.

« Fado Bicha » vient de la subversion, de l’expérimentation. Ce nom est très lié à une rébellion contre les termes, les dynamiques et les structures qui nous oppriment, ainsi qu’à une expérimentation personnelle, une déconstruction du genre, une liberté de mouvement. « Fado Bicha » exprime précisément le refus de ce qui est imposé. Parce que le Fado, c’est sentir, s’abandonner et écouter avec le cœur. Les chansons sont celles que nous connaissons tous et qui nous appartiennent, mais vues à travers un prisme nouveau. L’un et l’autre, nous aimons le fado et il fait partie de notre identité créative. Mais le fado laissait de côté une partie importante de notre identité : le fait que nous soyons LGBT+, que nous soyons queer, que nous soyons pédés. Jusqu’à présent.

Cette vidéo artisanale, prise dans un bar du quartier d’Alfama à Lisbonne, illustre un des axes de la constitution de leur répertoire. Fria claridade est un des fados qu’Amália Rodrigues, très tôt, a constitués sur des poèmes à connotation homoérotique de Pedro Homem de Melo (1904-1984) (voir le billet Fado José Marques do Amaral : Fria claridade (Amália), Não me chamem pelo nome (Mísia) [lien]).

Fado Bicha | Fria Claridade. Pedro Homem de Mello, paroles ; José Marques do Amaral, musique (Marcha José Marques do Amaral).
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare électrique).
Captation : Lisbonne (Portugal), bar Favela Lx, 2017 ?. Vidéo : Fado Bicha, Portugal, 2017 (mise en ligne).

Autant que de reprendre à l’identique le répertoire d’autrui (en particulier celui d’Amália, à qui ils vouent une grande affection), le duo aime à procéder par détournement – ou retournement – des paroles de fados connus. C’est ainsi que leur Bia da Mouraria (« Béa de la Mouraria ») est en couple avec une Adelaide et non avec le Chico de la version originale, créée en 1979 par Maria Armanda et reprise telle quelle par Carminho dans son premier album Fado (2009). Comme la Bia de 1979 et son Chico, celle de 2019 épousera Adelaide dans la petite église de Nossa Senhora da Saúde, qui se trouve en contrebas du quartier de la Mouraria, cela va de soi.

Fado Bicha | A Bia da Mouraria. António José Lampreia, paroles ; Nóbrega E Sousa, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare).
Captation : Bairro Alto, Lisbonne (Portugal), 9 juillet 2018. Sofia Bairrão, réalisation. Production : Portugal, A música portuguesa a gostar dela própria, 2018.

Récemment Fado Bicha a réalisé son premier enregistrement professionnel. Le duo y reprend à sa manière O namorico da Rita, un fado créé en 1957 par Amália Rodrigues : dans le Mercado da Ribeira, les anciennes halles de Lisbonne situées au bord du Tage, Rita vend du poisson, tandis que son Chico – encore un – est marin-pêcheur. Malheureusement le Chico déplaît à la maman de la petite, poissonnière elle-même et dotée à l’évidence d’une forte personnalité puisque « elle fait trembler toute la Ribeira » dès que Chico se montre, de sorte que les deux tourtereaux en sont réduits à flirter en douce au petit matin autour des caisses de sardine.

Dans la version de Fado Bicha, Rita devient André. L’aversion de la maman à l’encontre de Chico change de nature. Deux couplets ont été ajoutés :

Em dias de mais movimento, / Quando o peixe se esgota / Pra não perder clientela, / A mãe manda o André à lota. / E ali, entre os contentores, / Salmão, atum e garoupa / Dá-se o André aos amores: / Mais Chico, menos roupa.

Les jours de grande affluence / Quand la mère voit ses stocks diminuer / De peur de perdre ses chalands / Elle envoie André à la criée. / Et là, entre les conteneurs / Les thons, les mérous, les saumons / André s’abandonne à l’amour : / Plus de Chico, moins de caleçon !

Le clip renchérit encore sur les seules paroles de la chanson : Chico est noir.

Fado Bicha | O namorico do André, d’après O namorico da Rita. Artur Ribeiro, paroles originales ; Tiago Lila, adaptation ; António Mestre, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare) ; BirdzZie, percussions ; Twins, production.
Vidéo : Tiago Leão, réalisation ; Jeferson Rocha, Noé João, Lila Fadista, João Caçador, Manuela Ferreira, Alistair Grant, André Murraças, acteurs. Production : Portugal, 2019.

Le fait que le Chico du Namorico do André soit noir (l’acteur qui joue le personnage dans le clip est angolais) n’est pas un détail. Car Fado Bicha ne se contente pas de la cause LGBT+ et combat aussi sur d’autres fronts, notamment celui du racisme. Lisboa, não sejas racista (« Lisbonne, ne sois pas raciste ») réécrit de fond en comble la chanson Lisboa, não sejas francesa (« Lisbonne, ne sois pas française ») tirée de l’opérette A invasão (« L’invasion », 1945) et popularisée quelques années plus tard par Amália Rodrigues. Voici le refrain de la version originale :

Lisbonne, ne sois pas française / De toute évidence / Tu ne seras pas heureuse / Lisbonne, quelle mauvaise idée / Coquette « alfacinha* » / D’épouser Paris ! / Lisbonne, ici tu as des amoureux / Qui te disent, les pauvres, / Le cœur au bord des lèvres : / « Lisbonne, ne sois pas française / Tu es portugaise / Tu nous appartiens ! »
*Alfacinha (littéralement : « petite laitue ») est le surnom traditionnel des Lisboètes.

Et celui de la version « Fado Bicha » :

Lisbonne, ne sois pas raciste / À la vision simpliste / Ça te va très mal / Lisbonne, Joacine* te le dit / Le racisme persiste / Parce qu’il est structurel / Lisbonne, ça marche toujours bien / Le « Retourne chez toi ! » / Mais tu t’entends parler ? / Lisbonne, ne sois pas raciste / Un psychanaliste / Pourrait bien t’aider !
*Joacine Katar Moreira, née en Guinée-Bissau, est une femme politique portugaise, actuellement membre du parti Livre (gauche).

Fado Bicha | Lisboa não sejas racista. Tiago Lila, paroles ; Raul Ferrão, musique.
D’après Lisboa não sejas francesa. José Galhardo, paroles ; Raul Ferrão, musique.
Fado Bicha, duo vocal et instrumental (Tiago Lila, chant ; João Caçador, guitare).
Production : Fado Bicha. Portugal, 2019.

Ainsi donc, sans utiliser les instruments accompagnant traditionnellement le fado (guitare portugaise et guitare classique, remplacées par la seule guitare, généralement électrique de João Caçador), le duo s’inscrit pleinement dans la tradition du « fado vadio » (littéralement : fado « vagabond », c’est à dire le fado amateur, expression spontanée surgissant n’importe où, dans n’importe quel contexte, sur n’importe quel sujet, dans la voix de n’importe qui).

Dans les années 20, le fado vadio l’emportait encore à Lisbonne sur les autres formes d’usage du fado, que ce soit celui qu’en faisait l’aristocratie dans ses salons ou, phénomènes plus récents, son entrée dans les lieux officiels de spectacle tels que les théâtres ainsi que sa fixation dans les premiers enregistrements sonores. C’est à partir de mai 1927 que les fadistes, contraints par décret de se professionnaliser (instauration de la carte professionnelle pour tous les artistes se produisant en public) ne peuvent plus exercer que dans des lieux habilités. La censure, rapidement mise en œuvre, modifie profondément le répertoire du fado dont certains thèmes (politiques et autres), fréquents jusque là, s’en trouvent désormais exclus – bien que certains textes subversifs, plus ou moins explicites, ou faisant usage de sous-entendus, de doubles sens ou autres procédés, aient pu passer victorieusement à travers les mailles du contrôle.

Une fois la Révolution des œillets accomplie, le fado est immédiatement tombé dans une grande disgrâce, ce qui explique probablement que nul n’ait songé à y recourir pour en faire un support de revendication ou d’indignation. Fado Bicha, 45 ans après, reprend possession du terrain au nom du Fado.

À suivre dans : Actualité de la saudade. 3½. Fado Bicha (& Elza Soares) | Mulher do fim do mundo

À lire (en portugais) :

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