C’est un garçon !
Fréhel (1891-1951) • C’est un mâle. Charlys (Charles André Cachan), paroles & musique.
Fréhel, chant ; accompagnement d’orchestre ; [Roger Guttinguer, direction*]. Enregistrement : décembre 1933.
Première publication : France, 1933.
*D’après la notice Wikipédia consacrée à Fréhel.
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Y’a des tas d’gonzesses qui font les bégueules
Aussitôt qu’un homme veut les approcher.
Il leur faut des compartiments dames seules,
Elles ont trop peur d’avaler la fumée.
Mais moi qui n’suis pas aussi chicandière,
J’ai mon vrai de vrai, un homme affranchi.
Avec lui, pas besoin de faire des manières,
On s’a dans la peau et ça nous suffit.C’est pas une demi-portion,
Une galette, un avorton,
Lui c’est un mâle.
J’aime son nez tout écrasé,
Sa mâchoire en or plombé,
Dans son teint pâle.
Il peut me filer des coups,
Il peut me piquer mes sous,
Sans que je râle.
Il a des gros biscoteaux,
Et c’est lui qu’j’ai dans la peau,
C’est le mâle qu’il me faut.Il m’arrive parfois quelques aventures,
J’ai connu des hommes dans tous les milieux.
Je suis un peu curieuse de nature,
Mais c’est encore lui, lui que j’aime le mieux.
Il n’est pas rasé, tout son poil m’arrache,
Et quand il m’embrasse, il sent le tabac.
Oui mais il m’fait des tas d’machines qu’attachent,
Et je suis pâmée quand j’suis dans ses bras.C’est pas une demi-portion,
Une galette, un avorton,
Lui c’est un mâle.
J’aime son nez tout écrasé,
Sa mâchoire en or plombé,
Dans son teint pâle.
Il peut me filer des coups,
Il peut me piquer mes sous,
Sans que je râle.
Il a des gros biscoteaux,
Et c’est lui l’roi des costauds,
C’est le mâle qu’il me faut.Quand mon homme emballe une poule du grand monde,
S’il a du pétard avec le bourgeois,
Pour tirer son couteau de sa profonde,
C’est lui qu’est l’premier, lui qui a la loi.
Il a l’estomac avec un tatouage,
Sous c’tatouage un point d’interrogation,
Ça lui permettra, car il est volage,
De faire lui aussi un peu d’aviation.C’est pas une demi-portion,
Une galette, un avorton,
Lui c’est un mâle.
J’aime son nez tout écrasé,
Sa cicatrice étalée,
Dans son teint pâle.
Il peut me filer des coups,
Il peut me piquer mes sous,
Sans que je râle.
Il a des gros biscoteaux,
Mais c’est lui l’roi des barbots,
C’est le mâle qu’il me faut.Charlys (1896-1955), pseudonyme de Charles André Cachan. C’est un mâle (1933).
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Tyrone Power est mort

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Je lis : « Rika Zaraï est morte. »
Hier j’ai lu : « Claude Brasseur est mort », mais rien ne s’est produit en moi. Au contraire, à l’instant même où je lis cette formule : « Rika Zaraï est morte » j’en entend résonner une autre, presque identique, prononcée par mon cousin Jean-Jacques (on ne l’a jamais appelé, jusqu’à aujourd’hui, que Jakez, la forme bretonne de son prénom, et c’est à vrai dire un cousin de ma mère) : « Tyrone Power est mort. »
Pourquoi est-ce la mort de Rika Zaraï qui a déclenché la remontée de ce souvenir, plutôt que celle de Claude Brasseur ? Mystère. Peut-être parce que la distance à parcourir était si grande qu’il lui a fallu deux événements consécutifs de même nature pour l’accompagner jusqu’à la surface ? Car je me rends compte que c’est l’un des premiers souvenirs de ma vie. Je viens de le vérifier, Tyrone Power est mort le 15 novembre 1958.
Au fond, est-ce vraiment Jakez répétant obstinément « Tyrone Power est mort » que je me rappelle ? Le souvenir qui affleure, n’est-ce pas plutôt celui de ma mère se remémorant, avec un peu d’amusement, Jakez à ce point frappé par cet événement qu’il semblait ne plus avoir conscience de rien d’autre que de cette mort que, tragiquement, il ressassait ? « Tyrone Power est mort, Tyrone Power est mort… »
Ni ma mère, ni Jakez, ni personne de mon entourage à cette époque, ne savait prononcer l’anglais. On disait : Tironne Pohouère. Oui, c’est bien la voix de ma mère qui me revient, répétant en riant, singeant le cousin Jakez : « Tironne Pohouère est mort, Tironne Pohouère est mort, Tironne Pohouère est mort… ». C’est bien ça. Elle me tenait par la main dans la rue, je revois laquelle, c’est celle de la maison ; nous arrivions à l’endroit où, sur la droite, les maisons cèdent et où la rue côtoie un étroit bras de mer qui entaille profondément la terre comme partout sur les rivages de Bretagne ; nous nous éloignions de la maison, probablement pour aller au marché. C’était donc un mercredi.
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The mark of Zorro (1940). Extrait. Titre français : Le signe de Zorro. Rouben Mamoulian, réalisation ; John Taintor Foote, scénario ; d’après le roman The mark of Zorro de Johnston McCulley ; Darryl F. Zanuck, producteur exécutif. Distribution : Tyrone Power (Don Diego de La Vega) ; Linda Darnell (Lolita Quintero) ; Basil Rathbone (le capitaine Esteban Pasquale), …. Production : États-Unis : Twentieth Century Fox Film Corporation. Sortie : États-Unis, 1940 ; France, 1946.
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Sílvia Pérez Cruz • Todas las madres del mundo
Farsa (género imposible) [« Farce (genre impossible) »] est le dernier album de Sílvia Pérez Cruz, l’étincelante Catalane. C’est l’un de ses meilleurs. Prévu pour le printemps de cette exécrable année 2020, finalement publié en octobre, il est composé de travaux réalisés en liaison avec des œuvres tierces, de genres différents : cinéma, film documentaire, ballet, théâtre. On y retrouve par exemple Mañana, composée sur un poème d’Ana Maria Moix pour le film Ana María Moix, passió per la paraula, Plumita et les chansons du film La noche de 12 años d’Álvaro Brechner (2018) auquel elle participait en outre en tant qu’actrice, ou encore un extrait du ballet Grito pelao, dans lequel elle se produisait avec la danseuse de flamenco Rocío Molina.
On y entend aussi cette chanson, Todas las madres del mundo (« Toutes les mères du monde »), composée sur le poème Guerra (« Guerre ») de Miguel Hernández (1910-1942) pour le film d’animation Josep d’Aurel (France, 2020) où elle prête sa voix au personnage de Frida Kahlo.
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Sílvia Pérez Cruz • Todas las madres del mundo. Miguel Hernández, paroles ; Sílvia Pérez Cruz, musique. Les paroles sont extraites du poème Guerra de Miguel Hernández, avec quelques modifications.
Sílvia Pérez Cruz, chant, guitare ; Mario Mas, luth espagnol ; Javier Mas, archiluth ; Carlos Montfort, violon ; Marina Sala, accordéon.
Extrait de la bande originale du film d’animation Josep (France, 2020). Aurel, réalisation ; Jean-Louis Milesi, scénario.
Extrait de l’album Farsa (género imposible) / Sílvia Pérez Cruz. Espagne, ℗ 2020.
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Todas las madres del mundo,
ocultan el vientre, tiemblan,
y quisieran retirarse,
a virginidades ciegas,
el origen solitario
y el pasado sin herencia.
Pálida, sobrecogida
la fecundidad [virginidad] se queda.
El mar tiene sed y tiene
sed de ser agua la tierra.
Toutes les mères du monde
cachent leur ventre, tremblent,
et voudraient retourner
à des virginités aveugles,
au commencement solitaire
et au passé sans héritage.
La fécondité [virginité] demeure
Dans la pâleur et dans l’effroi.
La mer a soif et
La terre a soif de devenir eau.
La sangre enarbola el cuerpo,
precipita la cabeza
y busca un hueco, una herida
por donde lanzarse afuera.
Le sang hisse le corps,
précipite la tête
et cherche un creux, une blessure
D’où fuser au-dehors.
La sangre recorre el mundo
enjaulada, insatisfecha.
Las flores se desvanecen
devoradas por la hierba.
Mis en cage, insatisfait
Le sang parcourt le monde.
Les fleurs se fanent,
Dévorées par l’herbe.
El corazón se revuelve,
se atorbellina, revienta.
Arroja contra los ojos
súbitas espumas negras.
Le cœur se retourne,
tourbillonne, éclate.
Il jette contre les yeux
De soudaines écumes noires.
Ansias de matar invaden
el fondo de la azucena.
Acoplarse con metales
todos los cuerpos anhelan:
desposarse, poseerse
de una terrible manera.
Des envies de tuer prennent possession
Du coeur du lis.
Tous les corps aspirent à
S’accoupler avec des métaux :
Avec eux se marier, se posséder
d’une manière terrible.
El mar tiene sed y tiene
sed de ser agua la tierra.
La mer a soif et
La terre a soif d’être eau.
Después, el silencio, mudo
de algodón, blanco de vendas,
cárdeno de cirugía,
mutilado de tristeza.
El silencio. Y el laurel
en un rincón de osamentas.
Y un tambor enamorado,
como un vientre tenso, suena
detrás del innumerable
muerto que jamás se aleja.
Et puis, le silence, muet
de coton, blanc de bandages
Bleu de blouses de chirurgiens,
mutilé de tristesse.
Le silence. Et le laurier
dans un coin parmi les ossements.
Et un tambour amoureux,
comme un ventre tendu, bat
derrière l’innombrable
homme mort qui jamais ne s’éloigne.
Miguel Hernández (1910-1942). Todas las madres del mundo, adaptation par Sílvia Pérez Cruz du poème Guerra, extrait de Cancionero y romancero de ausencias (1938-1941). Miguel Hernández (1910-1942). Toutes les mères du monde, trad. par L. & L. de Todas las madres del mundo, adaptation par Sílvia Pérez Cruz du poème Guerra, extrait de Cancionero y romancero de ausencias (1938-1941).
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Sílvia Pérez Cruz
Farsa (género imposible) (2020)
Farsa (género imposible) / Sílvia Pérez Cruz, Miguel Hernández, Sylvia Plath… [et d’autres], paroles ; Sílvia Pérez Cruz, Javier Rubial, Edgardo Donato… [et d’autres], musique ; Sílvia Pérez Cruz, chant & guitare ; Mario Mas, guitare, luth espagnol ; Javier Mas, archiluth ; Carlos Montfort, violon ; Joan Antoni Pich, violoncelle ; Miquel Àngel Cordero, contrebasse ; Marco Mezquida, piano ; Marina Sala, accordéon ; Marcelo Mercadante, bandonéon ; Aleix Tobias, percussion… [et d’autres]. — Production : Espagne : Universal Music Spain, ℗ 2020.
1 CD. Universal, 2020. — EAN 0602435009940.
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2 disques vinyles 33 t ; 30 cm. Universal, 2020. — EAN 0602508833489.
Balada do sino • José Afonso, Amália Rodrigues
Senhor Barqueiro
Quem leva aí?
Dão Dim
Na barquinha d’Aladim.
José Afonso (1929-1987). Balada do sino (1968).Batelier,
Qui emmenez-vous
Ding ding
Dans la nacelle d’Aladin ?
………
Drôle de chanson de Noël. Œuvre de José Afonso, Balada do sino (« Ballade du carillon ») est une barcarolle aux paroles évasives comme peuvent l’être celles des chansons populaires — et suffisamment énigmatiques pour en autoriser toute sorte d’interprétations. José Afonso l’a enregistrée et publiée en 1968 sur son album Cantares do andarilho (« Chants du vagabond »), entièrement composé de chansons d’inspiration traditionnelle quant à la forme des mélodies comme à celle des textes.
………
José Afonso (1929-1987) • Balada do sino. José Afonso, paroles & musique.
José Afonso, chant ; Rui Pato, guitare. Enregistrement : Lisbonne, studios Polysom.
Extrait de l’album Cantares do andarilho / José Afonso. Première publication : Portugal, 1968.
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Uma barquinha
Lá vem lá vem
Dim Dem
Na barquinha de Belém.
Quelle est cette nacelle
Qui vient, qui vient ?
Ding Deng
La nacelle de Bethléem !
Senhor Barqueiro
Quem leva aí?
Dão Dim
Na barquinha d’Aladim.
Batelier,
Qui emmenez-vous
Ding ding
Dans la nacelle d’Aladin ?
Levo a cativa
Duma só vez
Dois, três
Na barquinha do Marquês.
J’emmène la captive
D’un coup d’un seul
Neuf, dix,
Dans la nacelle du marquis !
Ao romper d’alva
Casada vem
Dim Dem
Na barquinha é que vai bem.
Au point du jour
On la mariera
Ding dong
Dans la nacelle, on le fera.
Se a tem guardada
Deixe-a fugir
Dão Dim
Na barquinha do Vizir!
Si vous l’avez en votre garde
Laissez-la fuir
Dong ding
Dans la nacelle du vizir !
Lá vai roubada
Lá vai na mão
Dim Dão
Na barquinha do ladrão.
Voici qu’on l’enlève,
On l’entraîne par la main,
Ding dong
Dans la nacelle du brigand !
……… ……… José Afonso (1929-1987). Balada do sino (1968).
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José Afonso (1929-1987). Ballade du carillon, traduit de Balada do sino (1968) par L. & L.
………
En 1970 Amália Rodrigues a elle aussi enregistré Balada do sino ainsi qu’une autre chanson de Cantares do andarilho, Natal dos simples, chacune en deux versions : l’une, avec orchestre, publiée la même année, l’autre, avec accompagnement de guitares portugaises et de guitares, restée inédite jusqu’en 2016 et que voici.
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Amália Rodrigues (1920-1999) • Balada do sino. José Afonso, paroles & musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha & Carlos Gonçalves, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare ; Joel Pina, basse acoustique.
Enregistrement de 1970, resté inédit, publié pour la première fois dans l’album Amália… canta Portugal / Amália Rodrigues. Portugal, ℗ 2016.
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Mayte Martín • El lenguaje de las flores
Mayte Martín. Pura emoción, elegancia, perfección. La semana pasada, en Madrid, cantando a García Lorca y Enrique Morente.
Mayte Martín. Émotion pure, élégance, perfection. La semaine dernière, à Madrid, chantant García Lorca et Enrique Morente.
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Mayte Martín • El lenguaje de las flores. Vers de Federico García Lorca ; Enrique Morente, musique.
Mayte Martín, chant ; Alejandro Hurtado & José Tomás, guitare ; Marta Cardona, violon ; Miguel Ángel Cordero, contrebasse ; David Domínguez, percussion.
Hommage de Mayte Martín à Enrique Morente. Extrait du concert « Déjà vu » de la chanteuse donné dans le cadre du Festival Suma Flamenca 2020, Madrid (Espagne), Teatros del Canal, Sala roja, 17 décembre 2020.
Vidéo : pas d’information d’auteur. Mise en ligne : 19 décembre 2020.
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Madre, llévame a los campos
con la luz de la mañana
a ver abrirse las flores
cuando se mecen las ramas.
Mère, emmène-moi aux champs
Dans la clarté du matin
Pour voir les fleurs éclore
Dans le doux balancement des branches.
Abierta estaba la rosa
con la luz de la mañana;
tan roja de sangre tierna,
que el rocío se alejaba;
tan caliente sobre el tallo,
que la brisa se quemaba;
¡tan alta!, ¡cómo reluce!
¡Abierta estaba!
Éclose était la rose
Dans la clarté du matin ;
Si rouge de tendre sang
Que la rosée se retirait ;
Si ardente sur sa tige
Que la brise s’y brûlait ;
Si haute ! Quel éclat !
Éclose elle était !
Mil flores dicen mil cosas
para mil enamoradas,
y la fuente está contando
lo que el ruiseñor se calla.
Mille fleurs disent mille choses
Pour mille amoureuses
Et la source raconte
Ce que tait le rossignol.
Abierta estaba la rosa
con la luz de la mañana;
tan roja de sangre tierna,
que el rocío se alejaba;
tan caliente sobre el tallo,
que la brisa se quemaba;
¡tan alta!, ¡cómo reluce!
¡Abierta estaba!
Éclose était la rose
Dans la clarté du matin ;
Si rouge de tendre sang
Que la rosée se retirait ;
Si ardente sur sa tige
Que la brise s’y brûlait ;
Si haute ! Quel éclat !
Éclose elle était !
……… ……… Federico García Lorca. El lenguaje de las flores, fragments de la pièce de théâtre Doña Rosita la soltera o El lenguaje de las flores (1935).
Federico García Lorca. Le langage des fleurs, fragments de la pièce de théâtre Doña Rosita, la célibataire (1935). Traduction L. & L.
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Lisbonne. Dans ces flots de décembre.
Nous irons à Lisbonne
Âme lourde et cœur gai,
Cueillir la belladone
Aux jardins que j’avais.
Robert Desnos (1900-1945). Siramour (extrait). Dans Fortunes (1942), Gallimard, 1942, pages 11-13.
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Silêncio : vozes de Lisboa (bande-annonce). Judit Kalmár & Céline Coste Carlisle, réalisation ; Céline Coste Carlisle, idée originale ; Tamara González, production exécutive ; Ivone Dias, Marta e Miranda, Jean Marc Pablo, … etc., participants.
Production : Portugal : Charneca Bubble, Céline Coste Carlisle, Judit Kalmár, 2019. Sortie du film : 2020 (Portugal).
Traduction française du titre : Silence : voix de Lisbonne.
« Alfama não cheira a fado / Mas não tem outra canção » : « Alfama ne sent pas le fado / Mais n’a pas d’autre chanson » : ce sont les derniers vers d’un fado d’Amália, que chante Marta e Miranda, du groupe Oquestrada, dans ce film dont le sujet est la disparition de l’Alfama populaire et fadiste d’autrefois, gangrénée par la « gentrification » du quartier, sa transformation en logements pour touristes.
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Semez, semez la graine
Aux jardins que j’avais.
Je parle ici de la sirène idéale et vivante,
De la maîtresse de l’écume et des moissons de la nuit
Où les constellations profondes comme des puits grincent de toutes
leurs poulies et renversent à pleins seaux sur la terre et
le sommeil un tonnerre de marguerites et de pervenches.
Nous irons à Lisbonne, âme lourde et cœur gai
Cueillir la belladone aux jardins que j’avais,
Je parle ici de la sirène idéale et vivante,
Pas la figure de proue mais la figure de chair,
La vivante et l’insatiable,
Vous que nul ne pardonne,
Âme lourde et cœur gai,
Sirène de Lisbonne,
Lionne rousse aux aguets.
Je parle ici de la sirène idéale et vivante.
Jadis une sirène
À Lisbonne vivait.
Semez, semez la graine
Aux jardins que j’avais.Que Lisbonne est jolie.
La fumée des vapeurs
Sous la brise mollie
Prend des formes de fleurs.Nous irons à Lisbonne
Âme lourde et cœur gai,
Vous que nul ne pardonne,
Lionne rousse aux aguets.Semez, semez la graine,
Je connais la chanson
Que chante la sirène
Au pied de la maison.Nous irons à Lisbonne
Âme lourde et cœur gai,
Cueillir la belladone
Aux jardins que j’avais.Il est minuit très noire,
La nuit toutes les fleurs
Versez, versez à boire
Sont de même couleur.Je connais la sirène
Je connais sa chanson :
Voyez sa robe traîne
Et charme les poissons.Mais la graine qui germe
Connaîtra pas ses fleurs.
Chaque jour a son terme,
Chaque amour ses douleurs.Tout en elle est semblable à l’eau, son élément,
Mais à l’eau de montagne et qui glace les membres
Du nageur qui s’y risque et devient son amant :
Il souffre. Il sombre. Il meurt dans ces flots de décembre.[…]
Robert Desnos (1900-1945). Siramour (extrait). Dans Fortunes (1942), Gallimard, 1942, pages 11-13.
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Lisbonne, quartier d’Alfama = Lisboa, bairro de Alfama, 19 mars 2017
Je me pique à l’eau de Javel
Y a plus que ça à faire.
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Marie Dubas (1894-1972) • Le tango stupéfiant. Henri Cor & Philippe Olive, paroles ; Ralph Carcel, musique.
Marie Dubas, chant ; accompagnement d’orchestre ; Adolphe Deprince, direction.
France, enregistrement 13 mai 1936.
- Marie Dubas (1894-1972) sur Wikipédia
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Après trois semaines entières
De bonheur que rien n’altérait
Mon amant dont j’étais si fière
Un triste matin me plaquait.
Pour calmer mon âme chagrine
Je résolus en un sursaut
De me piquer à la morphine
Ou de priser de la coco.Mais ça coûte cher tous ces machins.
Alors pour fuir mon noir destin
J’ai fumé de l’eucalyptus
Et je m’en vais à la dérive
Fumant comme une locomotive
Avec aux lèvres un rictus.
J’ai fumé de l’eucalyptus.Dès lors mon âme torturée
Ne connut plus que d’affreux jours
La rue du désir fut barrée
Par les gravats de notre amour.
J’aurais pu d’une main câline
Couper le traître en petits morceaux
Le recoller à la seccotine
Pour le redécouper aussitôt.Mais je l’aimais tant l’animal
Alors pour pas lui faire de mal
J’ai prisé de la naphtaline
Les cheveux hagards, l’œil hérissé,
Je me suis mise à me fourrer
Des boules entières dans les narines
J’ai prisé de la naphtaline.Qu’ai-je fait là, Jésus Marie
C’est stupéfiant comme résultat
Au lieu de m’alléger la vie
Je me suis alourdi l’estomac.
J’ai dû prendre du charbon Belloc
Ça m’a fait la langue toute noire
Que faire alors, pauvre loque,
Essayer d’un autre exutoire ?Car le pire c’est que j’ai pris le pli
Et c’est tant pis quand le pli est pris.
Je me pique à l’eau de Javel
Pour oublier celui que j’aime
Je prends ma seringue
Et j’en bois même
Alors il me pousse des ailes
Je me pique à l’eau de Javel.J’ai du chagrin.
Henri Cor & Philippe Olive. Le tango stupéfiant (vers 1936).
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Paname
Rome à Paris par le métro (Paris, station de métro Rome), par Napafloma-Photographe sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
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[…] après quoi vous êtes allé chercher votre métro à la Madeleine, vous faufilant parmi la foule mouillée et pressée des boulevards, vous avez changé à Sèvres-Babylone où vous avez pris la direction Gare d’Austerlitz et vous êtes remonté à la surface à Odéon où la foule des étudiants de toutes races descendait l’escalier,
non que cela fût le chemin le plus direct, parce que si vous aviez été pressé d’arriver au quinze place du Panthéon, il aurait mieux valu prendre l’autobus, mais parce que vous aviez envie de prolonger encore un peu cet itinéraire romain que vous aviez suivi tout au long de cette journée à travers la ville de Paris, passant de préférence auprès des monuments qui vous rappelaient ceux de Rome, […] ces détails romains de Paris qui faisaient ressurgir auprès de vous, lorsque vous les considériez, les yeux, la voix, le rire de Cécile […]
Michel Butor (1926-2016). La modification (1957), Les Éditions de Minuit, impr. 1957, page 64.
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Léo Ferré (1916-1993) • Paname. Léo Ferré, paroles & musique.
Léo Ferré, chant ; accompagnement d’orchestre.
Vidéo : Extrait de l’émission Toute la chanson, 12 décembre 1960. Marcel Cravenne, réalisation ; Jacqueline Joubert, présentation. Production : France, RTF (Radiodiffusion-télévision française), 1960.
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Amália Rodrigues • As mãos que trago (Canção a caminho do céu)
Canção a caminho do céu (« Chanson sur le chemin du ciel ») est l’un des deux premiers poèmes de Cecília Meireles (née en 1901 à Rio de Janeiro, morte dans cette même ville en 1964) mis en musique par Alain Oulman (1928-1990) pour la voix d’Amália Rodrigues. Enregistré en janvier 1969, le fado est paru l’année suivante dans l’album Com que voz, généralement tenu pour le chef-d’œuvre discographique de la chanteuse.
- Voir aussi les billets : Amália Rodrigues | Com que voz (nouvelle édition, 2019) et Alain Oulman • Eu não tinha (Retrato)
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Amália Rodrigues (1920-1999) • As mãos que trago. Cecília Meireles, paroles ; Alain Oulman, musique.
Amália Rodrigues, chant ; José Fontes Rocha, guitare portugaise ; Pedro Leal, guitare classique ; José Fontes Rocha, arrangements. Enregistrement : janvier 1969. Première publication : 1970.
Extrait de l’album Com que voz, nouvelle édition « remastered ». Portugal : Edições Valentim de Carvalho, ℗ et © 2019.
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Foram montanhas? foram mares?
foram os números…? – não sei.
Por muitas coisas singulares,
não te encontrei.Est-ce à cause des montagnes ? Des mers ?
Des nombres ? – Je ne sais.
Qui sait pour quelle raison singulière
Je ne t’ai pas trouvé.E te esperava, e te chamava,
e entre os caminhos me perdi.
Foi nuvem negra? maré brava?
E era por ti!Et je t’attendais, et je t’appelais,
Et je me suis perdue dans les chemins.
Sombres nuées ? Forte marée ?
Et tout cela pour toi !As mãos que trago, as mãos são estas.
Elas sozinhas te dirão
se vem de mortes ou de festas
meu coração.Ces mains qui sont les miennes, regarde-les.
Elles seules te diront
Si c’est d’un deuil ou d’une fête
Que revient mon cœur.Tal como sou, não te convido
a ires para onde eu for.Telle que me voici, je ne t’invite pas
À me suivre là où je vais.Tudo que tenho é haver sofrido
pelo meu sonho alto e perdido
– e o encantamento arrependido
do meu amor.Tout ce que j’ai, c’est d’avoir souffert
Pour mon rêve éperdu et sublime
— et l’enchantement de mon amour,
et le repentir de cet enchantement.……… ……… Cecília Meireles (1901-1964). Canção a caminho do céu. Dans : Vaga música (1942).
Cecília Meireles (1901-1964). Chanson sur le chemin du ciel, traduit de : Canção a caminho do céu, extrait de Vaga música (1942), par L. & L.
………
imagine si ceci
imagine si ceci
un jour ceci
un beau jour
imagine
si un jour
un beau jour ceci
cessait
imagine
Samuel Beckett (1906-1989). Dans : Mirlitonnades (1978)
………
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